8x15 - Worth
My life as a duck - Charlie Winston
Le jour se couche lentement sur Alexandria.
Il est assis sur le petit banc au bord de la mare. Le ciel au dessus de sa tête se teinte de mille feux, vénéré par un puissant chant batracien.
Des jours sont passés.
Maggie s'investit à la Colline.
Carol habite maintenant au Royaume, auprès d'Ezekiel, Jerry et Henry. Il a quelques nouvelles, même si ça fait un moment qu'ils ne se sont pas vus.
Rick, Michonne et lui sont revenus à Alexandria, après un premier séjour à la Colline. Le couple a finalement éprouvé le besoin de se rapprocher de Carl. Alors il les a suivi. N'ayant rien de plus important à faire, sans doute.
Ils y ont trouvé Gabriel, revenu le premier, les accueillant, presque rayonnant la première fois qu'ils se sont revus. Comme si l'homme de foi avait retrouvé son chemin depuis longtemps perdu dans l'église calcinée.
Le couple a réinvesti la maison 101, Tara a aussi repris ses quartiers dans la 74, avec Rosita.
Depuis leur altercation, Daryl et Tara ne se sont pas vraiment reparlé. Ils ont rempli leurs missions, les unes après les autres. Ils ont vécu l'attaque de la Colline, ensemble. Le chasseur n'a pas pu s'empêcher de la prévenir quand il a vu Simon et Dwight prêts à lui tirer dessus dans la cour du musée. Parce qu'elle fait partie de sa famille. Parce qu'elle fait partie de sa vie même. Parce qu'il devait le faire. Il doit tous les protéger tant qu'il peut, même s'il est en froid avec certains membres du groupe. Ils se sont reparlé de ça, ils se sont aboyés dessus plutôt, à propos d'elle. Il sait maintenant que Tara a des sentiments pour Emma. Il n'est pas non plus totalement idiot ni sourd. Mais c'est tout le silence que les deux femmes ont mis autour de leur situation qui le met maintenant hors de lui.
Leur différend, leurs mots surgissent depuis dans sa tête, comme une cruelle accusation, bien plus blessante et surtout agressive et pénible que les grenouilles à ses pieds.
"Il m'a sauvé la vie, Daryl...
- Il a retourné gentiment sa veste oui... encore...
-Tu comprends rien...
-Il t'a tiré d'ssus, bordel ! Pas plus tard que la nuit passée ! Regarde toi ! désignant son bandage propre au bras sur lequel Tara baisse les yeux.
-Si ça avait été Simon... ça aurait été pire ! Ca m'aurait bien plus que blessée ! Jene serai mêmeplus là pour cette charmante conversation avec un de mes meilleurs potes !
-Tu s'rais pas là, à m'pêter les rouleaux, c'est sûr... Mais qu'est c'qui t'dit qu'Dwight a mal visé ? Comme pour DENISE ! mauvais.
Daryl fait un pas vers la jeune femme, pour appuyer ses mots, pour la dominer physiquement de sa taille si cela n'est pas suffisant. Tara grimace sous le coup bas du chasseur qu'il s'auto inflige par la même occasion.
"T'as donc vraiment rien compris ? demande Tara le ton plus bas, plus blessé. Dwight est retourné au Sanctuaire... volontairement...
-C'est bien c'que j'dis : ce mec est un Sauveur. C'est dans son putain d'sang.
-Pour nous aider Daryl ! Pour... l'aider, elle ! Puisqu'on est incapables de le faire nous-mêmes ! éclate-t-elle comme pesant tout le poids de ses propres mots au moment où ils passent ses lèvres.
Daryl se raidit, fait un pas en arrière, comme effrayé, honteux de la révélation qu'elle lui hurle à la figure, au milieu de la cour de la Colline qui s'éveille après le carnage de la nuit passée, infligé par les armes empoisonnées des Sauveurs.
Tara a raison. Ses yeux sont fixes sur le chasseur qui recule encore, refusant sa propre incompétence, comme à chaque fois qu'il en réalise l'ampleur.
"C'est pas l'sujet... dit il plus bas, luttant pour garder le cap de cette dispute qui ne sert à rien mais qui le défoule après toute la tension cumuléependant la nuit.
-Alors c'est quoi l'sujet, Dixon ?! lâche Tara sarcastique. Qu'est ce qui te fout tellement en rogne ? Ce n'est ni moi, ni même plus Dwight, dans l'fond... Il peut bien faire ce qu'il veut c'pourri, pas vrai ?! Puisqu'il est irrécupérable, de toutes manières... ! Parce que tu sais, au fond d'toi, sous ta grosse couche de mauvaise foi, tu sais parfaitement qu'il nous aide, même si sa manière n'est pas la tienne... Lui, il fait quelque chose, au moins !
-C'est lui l'sujet... Dwight... la voix particulièrement rauque et mourante parce que peu convaincue.
-Emma ! C'est Emma l'sujet, bougre de crétin ! crie à nouveau Tara.
Excédée, elle vient pousser l'homme d'une main rageuse alors qu'il garde la tête baissée.
"C'est Elle et toi ! Elle et moi ! Elle et... Negan !
-Ferme la, la Bleue ! Qu'est c't'y connais, toi ?!
-Par rapport à quoi ? A la vie ? C'te merde d'apocalypse ? Ou juste Emma ? demande-t-elle méchamment, se radoucissant sur sa dernière question.
Il baisse à nouveau la tête alors qu'elle gagne toujours de l'ascendant sur lui.
"C'est bien ce que je pense... sourit-elle tristement.
-Faut pas croire tout ce qui semble et que tu n'as pas vu toi même...
-Hey ! Tu fatigues Dixon ?! Qu'est ce qui te chiffonnes ? Que j'l'ai embrassée dans ton dos ?!
-TA GUEULE !
-Avant toi... ! réalisant le fait révélé par la nouvelle argne du chasseur. Tu m'fais rire... sourit Tara presque de bon coeur. Trouve un moyen pour aller la chercher plutôt qu'de chouiner à la mort... s'éloignant, fronçant les sourcilspourcamoufler la vague de larmes rageuses qui menace.
-Elle est peut être mieux avec lui qu'avec toi ou moi... souffle à nouveau l'homme.
Tara s'immobilise à ces mots, lui tournant le dos, figée.
"J't'interdis de dire une telle foutaise... articule-t-elle froidement en pivotant et revenant rapidement sur ses pas pour faire face au chasseur.
Il a l'air de se recroqueviller encore davantage sur lui-même. L'idée a pourtant fait, creusé jusqu'a l'os, son chemin dans son crâne encore torturé à l'extrême, depuis plusieurs jours déjà. Il en a fait quasiment son deuil qui lui procure comme un genre amer desoulagement acide. Bizarre. Mais faudra s'y fairejusqu'à la fin.
"Elle choisira bien qui elle veut... Mais Negan n'a rien à faire dans sa vie ni dans la nôtre... compris ? dit Tara plus fermement.
Daryl hoche la tête, le nez dans ses chaussures alors que la femme s'éloigne dans la cour de la Colline, serrant les dentsà les fairegrincer.
Les grenouilles admiratives du chasseur le font revenir au présent, de leur doux chant crépusculaire.
Siddiq réside principalement à la Colline maintenant, il est déjà venu plusieurs fois leur rendre visite, voir si personne n'avait besoin de soin. Rick le rejette obstinément. Michonne s'en excuse auprès du jeune interne à voix basse, à chaque fois qu'il repart. Siddiq parvient néanmoins à échanger quelques mots avec le shérif. Cela semble le satisfaire, lui permettre d'évaluer l'évolution de l'état d'esprit du père qui vit un deuil douloureux. Puis il repart, promettant sagement à la samouraï qu'il ne tardera pas à revenir.
Michonne fait glisser le portail, regardant encore la petite voiture verte s'éloigner rapidement de l'enceinte. Elle ne peut retenir un soupir.
"Merci d'être venu... dit elle à voix haute.
Plusieurs maisons sont miraculeusement restées intactes. Celle dans la diagonale de la 101 a aussi été touchée par la grâce, toujours debout, entière malgré les épreuves.
Daryl lève encore les yeux au ciel, lançant son mégot dans l'eau en face de lui d'une pichenette experte.
Cette maison le hante. A nouveau.
Depuis leur récent retour, il ne reste plus tant sur la balancelle de la 101. Surtout à cette heure du jour, lorsque la nuit gagne du terrain. Parce qu'il sait que la lumière du salon ne s'allumera plus.
Alors il vient plutôt s'installer sur ce banc. Plus humide, moins confortable, plus bruyant, des grenouilles qui l'accueillent inlassablement. Seul son jet franc sur l'eau lisse leur rabat leur clapet durant une seconde.
Des pas lents font résonner le bois du petit passage monté sur les pilotis plongés dans l'eau aux batraciens.
"Elles t'aiment bien, tu t'en rends compte...
Daryl tourne la tête vers la samouraï qui s'assoit à côté de lui. Elle aussi peut entendre ses pensées ?! A moins qu'il ait parlé tout haut ?
"Ces grenouilles me soulent... trop bavardes...
-Ce sont sans doute majoritairement des filles... Elles fangirlent en te voyant... rit Michonne en regardant l'eau qui s'assombrit avec le ciel.
-T'as fumé tout ton stock ma parole? ! s'écrit le chasseur.
-Laisse tomber... je suis trop fatiguée sans doute...
-Ouai bah va pioncer au lieu de fantasmer sur des batraciens...
-... sur toi et la grenouille... se levant. Bonne nuit Chasseur...
Daryl la regarde s'éloigner jusqu'à ce qu'elle descende de la passerelle de bois.
Il sait que Michonne est malheureuse, qu'elle s'est à nouveau perdue au départ de Carl et qu'elle se cherche une nouvelle attache pour être à nouveau elle-même.
Daryl tient à cette femme. Mais il ne peut rien pour elle.
Il ne peut déjà pas grand chose pour lui.
Il rallume une cigarette. Ça l'aide à moins penser. Ou à mieux penser justement, selon son humeur.
Cette maison le hante. Encore.
Le peuple féminin d'Oceanside s'est lui aussi présenté au bout d'une petite période. Guidées par Aaron, les femmes ont quitté leur camping planqué au bord de leur plage artificiellement aménagée, pour les rejoindre, offrant leur bonne volonté en échange de vivres et de vie sociale.
Les femmes ont occupé toutes les maisons qui pouvaient l'être. Peu nombreuses, très proches les unes des autres, et très paisibles, elles se sont installées rapidement avant de se mettre au travail. Il s'est néanmoins personnellement assuré que tout ce petit monde connaisse correctement la règle concernant la maison en diagonale.
Propriété privée.
Si lui n'y pénètre pas, personne ne le fait. Et Rick n'y a pas émis d'objection. Même si Alexandria a subi beaucoup de dégâts et qu'il faut loger à nouveau plusieurs personnes, le shérif n'a pas lutté pour que la maison d'Emma reste inoccupée. Il n'a pas tardé à comprendre le souhait implicite du chasseur et le lui a accordé sans discuter. Il lui doit au moins ça.
Cette maison le hante. Toujours.
Alexandria renaît de ses cendres depuis plusieurs jours maintenant. Lentement, laborieusement pour certains endroits. Mais cela fait son chemin.
Ils n'ont rien fait pour Emma. Il sait que rien n'est sans doute terminé réellement. Negan n'est pas mort. Donc tout peut s'embraser à nouveau.
Mais Rick et Michonne ont souhaité respecter le dernier souhait de Carl. Tout arrêter. Vivre à nouveau pleinement.
Essayer du moins...
Alors c'est ce qu'ils font. Le temps de reprendre leur souffle. De reprendre leurs forces. De reprendre confiance.
Cette maison le hante. A jamais.
Mais il la fuit tant qu'il peut. Daryl passe la majorité de ses jours en forêt, et ses nuits sur ce banc, ou sur le canapé de la 101 quand il pleut. Lentement, il reprend sa vie d'avant. Il accompagne Rick et Michonne, toujours présent, pour les travaux de reconstruction. Mais la plupart de son temps, il le passe en forêt, à chasser du rôdeur ou de l'opossum...
Parce qu'il n'a rien de mieux a faire.
"C'est pas vrai ! a râlé Michonne quand il a posé les énièmes cadavres sur le plan de travail de la 101, pour le dîner.
"Y a pas plus gros...
"Il peut y avoir plus petit ! J'en ai ras le bol de l'opossum moi... gémit elle en levant les yeux au ciel.
"Bouffe des carottes... lâche-t-il en haussant les épaules.
Les deux amis se fixent une seconde en silence.
-On dirait un vieux couple... verbalise Michonne.
-Arrête tes conneries putain... réalisant qu'il était en train de se dire la même chose. Tu vas bouffer ce marsupial et c'est tout ! retournant dehors pour éviter une bouffée d'angoisse.
-Ne t'éloigne pas trop, on passe bientôt à table Daryl ! éclate de rire Michonne alors qu'il a fermé la porte derrière lui.
Cette maison le hante. Tant et tant.
La nuit est tombée définitivement. Les batraciens lui chantent leur sérénade à pleins poumons.
"T'es une putain de tarée de samouraï ! râle le chasseur en se levant du banc, n'y tenant plus.
Il balance son dernier mégot avant de s'éloigner.
"Lâchez moi la grappe les filles... souffle-t-il, mi amusé mi effrayé.
Il marche un poil plus vite que sa foulée naturelle, pour parvenir devant la 101 illuminée au rez de chaussée.
Il tourne la tête vers la maison pile dans la diagonale, en face.
Poussant un soupir il traverse la rue, il passe le petit portail et grimpe le perron en une enjambée décidée. Il s'immobilise au seuil de la porte close.
La fenêtre du salon est plongée dans le noir. Sa main serre la poignée fermement. Il sait qu'elle n'est pas verrouillée.
Mais il ferme les yeux, posant son front contre la porte en soupirant. Avant de rebrousser chemin et de regagner la 101 sans se retourner.
Cette foutue baraque le hante. Parce qu'elle n'y est pas.
Va bien falloir qu'il fasse quelque chose de plus important.
