Bonjour/Bonsoir...
Première chose : je vous dois des excuses pour cette très longue absence. J'espère ne pas en avoir frustré(e)s de trop... J'ai eu un certain petit manque d'inspiration, et de motivation aussi...
Désolé, beaucoup de choses se sont déroulées dans ma vie ces derniers mois, et j'ai dû laisser de côté Mystical : You Could Kill Me pendant un temps.
Mais, me revoilà ! avec un chapitre 13 qui j'espère vous plaira !
Désolée pour ce message introductif plutôt court, je ne sais trop quoi dire de plus à part de vous souhaiter une bonne lecture !
CHAPITRE 13
Je devais le reconnaitre, il conduisait bien quand il gardait une allure raisonnable. Comme tant d'autres choses, cela semblait ne lui coûter aucun effort. Il avait beau à peine prêter attention à la route, il ne déviait jamais de sa trajectoire. Une main sur le volant, l'autre dans la mienne, il fixait tantôt le soleil couchant, tantôt mon visage, mes cheveux ébouriffés par l'air qui s'engouffrait dans la voiture, nos doigts entremêlés.
Je lui avais encore laissé le soin de choisir les musiques de son choix, et il avait opté pour une Playlist qui passait de vieux tubes, et fredonnait à l'unisson une chanson que je n'avais jamais entendu. Il en connaissait chaque phrase.
- Tu aimes la musique des années cinquante ?
- Elle était très bonne à l'époque. Bien meilleure que celle des deux décennies qui ont suivi. Pouah ! Au moins, c'est redevenu supportable à partir des années quatre-vingt.
- Mais quel âge as-tu, réellement ? poursuivis-je, un peu hésitant, car je ne tenais pas à gâcher son entrain.
- C'est si important ? rigola-t-il, à mon grand soulagement.
- Pas vraiment… Je n'aime juste pas les mystères. Ça me donne des insomnies.
Il se perdit dans la contemplation du crépuscule pendant de longues minutes.
- Fais-moi un peu confiance, murmurai-je, tout en serrant un peu plus sa main dans la mienne.
Il soupira, puis plongea ses yeux dans les miens comme s'il avait oublié qu'il conduisait. Ce qu'il y vit l'encouragea sans doute parce que, après s'être retourné vers le soleil couchant dont la lumière faisait étinceler sa peau, il se fit plus loquace.
- Je suis né au Japon, dans la ville de Shimonoseki, en 1852.
Il vérifia d'un coup d'œil comment je réagissais, et je pris soin de rester impassible, attendant patiemment la suite.
- En 1863, il y a eu une bataille, puis des bombardements. Je ne m'en souviens pas clairement, notre mémoire humaine s'estompe au fil du temps… Je n'avais même pas onze ans. Mon père, Masayo Kogane, était contre la violence de son propre peuple à l'égard des étrangers. Cela ne faisait que quelques décennies que le Japon s'était ouvert commercialement aux États-Unis, et certains cantons refusaient encore cette relation. Surtout que cette dernière s'était également étendue à l'Europe, si je me souviens bien… J'étais trop jeune pour comprendre la politique et le commerce.
Un léger sourire se dessina sur ses lèvres.
- Ton vrai nom, intervins-je, c'est…
- Kogane. Keith Kogane.
Je réfléchis un instant.
- Pourquoi as-tu un prénom anglo-saxon ? Au départ, comme tu as été… adopté, je pensais que c'était tes pères qui te l'avaient donné.
Son sourire s'étira.
- Comme tu as pu le remarquer je suis métis. Je n'ai jamais connu ma mère, mais je suis certain d'une chose. Elle était occidentale. Masayo voulait m'appeler Keiji, elle Garth (il grimaça à la perspective de porter un tel nom). En fin de compte, ils ont fini par un compromis, et m'ont appelé Keith. Je fus surpris lorsque ce prénom eut un soudain pic de popularité dans les années soixante.
Il laissa s'écouler quelques secondes.
- Bref, mon père a été tué lors de la bataille de Shimonoseki, et personne ne voulait s'occuper d'un enfant illégitime de sang impur. J'étais un orphelin, à la rue (j'inspirai profondément). Il n'a pas fallu longtemps pour que j'attrape une quelconque maladie qui me soit fatale. J'avais tout de même réussi à me cacher dans une maison abandonnée, histoire de me laisser mourir avec un minimum de confort.
Mon cœur se serra. Sa vie humaine avait semblé rude. C'était une autre époque, plus injuste et plus cruelle.
- Shiro fut le premier à me trouver. À cette époque, il se nourrissait encore de sang humain. Mais il lui restait un minimum d'humanité pour ne pas s'en prendre aux enfants. Je ne sais pas ce qu'il a vu en moi, mais il s'est refusé de me laisser mourir. Il a tout fait pour me soigner, mais n'ayant pas de grande connaissance médicale, il a vite renoncé. Lui est alors venu une autre idée en tête… Faire de moi un être comme lui.
- Mais, tu étais encore un enfant, alors qu'aujourd'hui…
- C'est là qu'intervient Adam. Par le pur jeu du hasard, il nous a trouvé à temps, et a empêché Shiro de faire une énorme bêtise. Façonner un enfant n'est pas une bonne chose…
Il y avait un autre secret derrière ces dernières paroles, mais je décidai de ne pas m'y attarder.
- Adam était déjà médecin à l'époque et a donc réussi à me guérir. Du moins, en partie. J'étais très fragile. Et Shiro l'a supplié de rester à mes côtés, le temps que je me remette totalement. Ce qu'il a finit pas accepter (un grand sourire s'étala sur ses lèvres). Disons que les choses ont trainé et… voilà comment trois inconnus ont fini par fonder une famille. Il n'a pas fallu longtemps pour qu'Adam et Shiro s'attachent autrement que comme deux êtres de mêmes espèces, cohabitant en toute amitié. Shiro était si fou de lui qu'il a fini par accepter de ne plus se nourrir que de sang animal.
Il laissa encore planer un silence. Il était perdu dans la contemplation du paysage. Je tournai le regard, constatant que nous venions d'arriver en face de chez Veronica, la voiture garée dans l'allée. J'étais tellement obnubilé par son histoire que j'avais cessé de faire attention au monde qui m'entourait.
- Mais, plus les années défilaient, plus mon cas s'aggravaient. J'étais atteint d'une maladie dégénérescente, me faisant perdre peu à peu mes fonctions motrices. Peu après mes dix-sept ans, je ne pouvais même plus me tenir assis. Seuls les battements irréguliers de mon cœur me maintenaient encore en vie. Cette partie de ma vie est très floue… En revanche, je me rappelle bien ce que j'ai éprouvé quand Adam m'a… sauvé. Ce n'est pas une étape facile que l'on oublie.
- Comment t'a-t-il… sauvé ? (J'hésitai sur le l'emploi du terme, comme il l'avait fait)
Il ne répondit pas tout de suite, comme s'il réfléchissait aux mots justes.
- En entreprenant ce que Shiro avait en tête … Ça n'a pas été simple. Rare sont ceux dotés de la retenue nécessaire. Mais Adam a toujours été le plus humain, le plus compatissant d'entre nous tous… À mon avis, il n'a pas d'équivalent dans l'Histoire. Pour moi, ça a juste été très, très douloureux.
Rien qu'au pli de ses lèvres, je devinai qu'il ne m'en dirait pas plus sur ce sujet, et je réprimai ma curiosité, bien qu'elle fût loin d'être assouvie. Mais j'avais besoin de méditer très soigneusement ce problème particulier dont je commençais juste à entrevoir les aspects. À coup sûr, et avec vivacité, lui avait déjà médité tous les détails qui m'avaient jusqu'à présent déjà échappé. Sa voix douce interrompit mes pensées.
- Il a agi par amour. Il était effrayé à l'idée de me perdre, moi, son nouveau fils, et Shiro. Je ne suis pas le premier qu'il ait transformé. Il avait déjà agi ainsi avec Allura, mais dans bien d'autres circonstances… Elle aussi était au bord de la mort.
- Il faut donc être à l'agonie pour devenir un…
Nous n'avions jamais prononcé le mot, et je ne pus m'y résoudre à cet instant.
- Pas forcément. C'est juste Adam. Il n'imposerait jamais ce choix à qui aurait une autre solution.
Son respect était immense lorsqu'il parlait de son père.
- Il dit cependant que c'est plus facile quand le sang est faible, ajouta-t-il.
Je sentis que le sujet était clos.
- Et donc, pour Allura, et Lotor ?
- C'est une histoire bien plus complexe. Pendant un temps, avant qu'il ne nous rencontre, Shiro et moi, il a vécu en Italie. Avec d'autres gens de notre espèce. C'est Coran qui l'a poussé à y vivre, pour échapper à la solitude – ils se connaissaient déjà depuis près d'un siècle, partageaient le même régime alimentaire, et il était un peu comme un vieil oncle pour Adam. Il y a rencontré Lotor, déjà transformé. La famille dans laquelle il a évolué était très différente de la nôtre. Dépressif, il souhaitait s'en séparer, mais était trop effrayé par la solitude, comme la plupart des gens de notre espèce. Finalement, Adam l'a pris sous son aile. Avec Coran, ils sont partis vivre au Royaume-Unis, dans un manoir appartenant à la famille Altéa… Les ancêtres de Coran.
Il fixait le ciel qui s'obscurcissait, j'étais toujours aussi attentif à son histoire.
- C'est là-bas qu'ils ont trouvé Allura, continua-t-il. Un jour, Lotor était parti chasser. Alors qu'il passait à côté d'une route, la plupart du temps très peu fréquentée, il a entendu des cris, et les rires d'hommes. Des brigands qui avait attaqué la calèche d'une famille noble. Allura était la seule encore laissée en vie, car ils voulaient la… (il s'interrompit, les traits durcis). Il n'a pas pu résister à sa folie meurtrière, et je ne peux que le comprendre. Mais il était trop tard pour elle. Les bandits l'avaient violentée plus que de raison. Il l'a portée sur ses épaules sur plus de cent cinquante kilomètres pour la confier à Adam. Mon père n'était pas certain d'en avoir la force, mais le désespoir de Lotor lui a suffi à avoir assez de conviction pour faire d'elle l'une des nôtres.
Il me jeta un coup d'œil incisif.
- Ce n'est qu'aujourd'hui que je me rends compte à quel point ce voyage a dû être éprouvant pour Lotor.
Il leva nos mains croisées, les portant à son visage afin d'inhaler l'odeur de ma peau, tout en me fixant. Le contact léger de ses lèvres sur mes doigts me fit frissonner.
- Et pourtant, soulignai-je en me détournant de l'insupportable splendeur de ses iris, il l'a accompli.
- Oui, chuchota-t-il. Quelque chose chez Allura lui en a donné la force. Ils sont ensemble depuis. Quelque fois, ils vont vivre ailleurs, en couple. Comme à l'époque où j'ai rejoint la famille Altéa, avec Shiro. Nous ne les avons rencontrés qu'une décennie après ma transformation. Et pourtant, Allura était déjà au courant de notre arrivée.
Il rit, plein d'affection dans le regard.
- Comment ça ? m'enquit-je.
- Disons que, comme moi, elle est dotée de certains dons qui dépassent ceux dont notre espèce est normalement dotée.
- Ah bon ? Je croyais que tu étais le seul à pouvoir lire dans les pensées des gens ?
- Allura a d'autres talents. Elle voit. Ce qui risque d'arriver, ce qui va arriver. Mais c'est très subjectif. Le futur n'est pas gravé dans le marbre. Les évènements sont susceptibles d'évoluer au dernier moment. De plus, elle est particulièrement sensible aux non-humains. C'est un peu plus difficile pour les personnes normales. Par exemple, toi. Elle ne t'a pas vu arriver. Ce n'est que depuis que je te fréquente qu'elle voit une partie de ton avenir. Mais seulement des évènements proches, et presque immédiats.
Sa mâchoire se crispa, et ses prunelles se posèrent brièvement sur moi, si vite que je me demandai si j'avais rêvé.
- Que voit-elle, d'habitude ? Par forcément pour moi. En général.
- Ses visions nous permettent surtout de savoir lorsque des individus de notre espèce approchent. Et s'ils représentent une menace. Même si, je l'avoue, il nous arrive de nous en servir histoire de prévoir les fluctuations boursières. Il faut toujours faire attention à là où on investit notre argent…
Une moue narquoise naquit sur ses lèvres.
- Qu'en est-il de Romelle et Bandor ? enchainai-je.
- Tous deux sont des créatures extrêmement rares. Ils ont développé leur conscience – comme nous l'appelons – seuls, sans avoir été guidés par quiconque. Ils ont fait partis d'un clan, durant un temps, puis l'ont quitté. Ils sont très attachés l'un à l'autre, certainement parce qu'il partage un lien psychique, comme la plupart des jumeaux, mais en beaucoup plus puissant. Il m'est arrivé, plusieurs fois, de remarquer qu'ils partageaient entre eux les mêmes sensations. En ce sens que, si l'un est blessé – émotionnellement ou physiquement – l'autre le ressentira, même s'ils se trouvent à des kilomètres l'un de l'autre. Leurs sens sont également en constante connexion. Ce qui fait d'eux le meilleur duo lors de nos parties de chasse. Dès que l'un trouve une zone surpeuplée de prédateurs, l'autre est directement au courant.
Tout cela l'amusait plus que de raison, et je fus frustré de ne pas pouvoir comprendre l'exaltation que leur procuraient ces parties de chasse.
- C'est Allura qui les a trouvés, alors même qu'ils ne nous cherchaient pas encore (il rit). Depuis, ils ne nous quittent plus. Leur sevrage est encore assez récent, ils ont donc un peu plus de mal à évoluer parmi les humains.
Un long silence s'abattit. Il semblait avoir terminé son récit, pourtant, une question me brûlait les lèvres depuis le milieu de notre conversation.
- Il en existe beaucoup d'autres ?
Je n'avais pas besoin de préciser de qui je parlais pour qu'il comprenne le sens de ma question : combien était-il à évoluer parmi nous incognito ?
- Non, pas tant que ça. La majorité ne parvient pas à se stabiliser. Seuls ceux qui, comme nous, ont renoncé à chasser les humains sont capables de vivre avec eux pendant un certain temps. Nous ne connaissons qu'un seul autre groupe comme le nôtre, dans un petit village de l'Alaska. Nous avons vécu ensemble pendant quelques temps, mais nous étions si nombreux que nous avons fini par éveiller les soupçons. Caron va souvent leur rendre visite, d'ailleurs.
- Et ceux qui sont différents de vous ?
- Des nomades, pour la plupart. Nous avons tous connu ça, à un moment ou à un autre de notre existence. Comme tout, c'est une vie dont on finit par se lasser, et qui peut facilement nous… déprimer. Enfin, tout dépend du caractère de chacun. Certains préservent cette part d'humanité qui a besoin d'un clan, d'une famille, tandis que d'autres se complaisent dans leur solitude. Il arrive que nous nous croisions, parce que, en général, les nôtres préfèrent le Nord.
- Pourquoi ?
- Tu n'as donc rien remarqué, cet après-midi ? Tu crois que je pourrais arpenter des rues ensoleillées sans provoquer d'accident ? Si nous avons choisie de nous établir dans la péninsule Olympic, un des endroits les plus humides du monde, il y a une bonne raison. Il est tellement agréable de sortir en plein jour. Tu n'imagines même pas à quel point on se lasse de la nuit, à cent ans et quelques.
Je prenais note de chacune des informations qu'il me donnait. Une partie de moi était passionnée par l'existence même d'êtres aussi fascinants que leur espèce.
- Comment vous débrouillez-vous pour ne pas éveiller les soupçons ?
- Premièrement, en ne nous faisant pas remarquer, du moins, nous essayons. Nous prenons également gare à ne laisser fuiter pratiquement aucunes informations nous concernant sur aucun réseau social. Il se fait de plus en plus difficile de nos jours de ne laisser aucune trace de notre passage, mais nous restons tout même maitres dans l'art de disparaitre (il avait adopté un faux air condescendant). Aussi, plus nous prétendons êtres jeunes, plus il nous est aisé de nous fondre dans un environnement. Volthrone nous ayant semblé idéal, nous nous sommes tous inscrits au lycée. J'imagine que, d'ici quelques années, nous serons bons pour célébrer une nouvelle fois le mariage d'Allura et Lotor.
Il rit encore une fois, sans jamais que je ne me lasse du son claire qui s'échappai de sa gorge dès qu'il était hilare. Tout ça faisait beaucoup d'informations à digérer, et j'avais encore tant de questions. À mon grand embarras, mon estomac gronda. J'étais si fasciné que je ne m'étais pas aperçu que je mourrais de faim.
- Je t'empêche d'aller dîner, s'excusa Keith.
- Ne t'inquiète pas pour moi.
- C'est la première fois que je passe autant de temps en compagnie de quelqu'un qui a besoin de se nourrir. J'avais oublié.
- J'ai envie que tu restes.
Voilà un caprice plus facile à exprimer une fois la nuit complètement tombée, mais qui trahissait à quel point je pouvais être épris de lui.
- Tu m'invites à entrer ?
- Ça te plairait ?
J'avais du mal à envisager cette créature divine assise sur l'une des pauvres chaises de ma sœur.
- Oui, si ça ne pose pas de problème.
J'entendis sa portière se refermer en douceur et, presque simultanément, il fût de mon côté, ouvrant galamment la mienne.
- Voilà qui est très humain, le complimentai-je.
- C'est en train de revenir, aucun doute.
- Mais tu sais, je peux l'ouvrir moi-même. J'ai l'impression d'être l'une de ces femmes, dans les films romantiques, qui n'ont de cesse de se faire dorloter par leur homme.
- Cela ne te fais pas plaisir que ton homme prenne soin de toi ?
Je m'empourprai d'embarras tandis que ses mots officialisaient toujours plus notre relation, à laquelle j'avais encore du mal à croire, parfois.
Il m'accompagna jusqu'au perron, tellement silencieux que je ne pus m'empêcher de vérifier s'il était là. Dans l'obscurité, il paraissait bien plus normal. Toujours aussi pâle et divinement beau, mais sans que sa peau ne scintillât de manière fantastique. Il atteignit la porte avant moi et l'ouvrit. Interloqué, je m'arrêtai net.
- Le verrou n'était pas tiré ?
- Si. J'ai utilisé la clef cachée sous l'avant-toit.
J'entrai, allumai la lampe du porche et me tournai vers lui, soupçonneux. J'étais certain de n'avoir jamais mentionné devant lui cette clef de réserve.
- J'avais envie d'en apprendre plus sur toi, se justifia-t-il.
- Tu m'as espionné ?
J'aurais dû être en colère, ou du moins effrayé à cette perspective. Sauf que je n'étais que flatté d'attiser à ce point son intérêt.
- À quoi occuper mes nuits, sinon ?
Hein ? J'en fis tomber mon manteau. Là, j'étais mal à l'aise. Trop, d'ailleurs, pour immédiatement l'interroger sur ce qu'il entendait par-là. D'un pas distrait, je me dirigeai dans la cuisine. Il m'y précéda en vieil habitué, et s'installa sur une des chaises autour de la petite table ronde. Je tentai de me concentrer sur la préparation de mon repas – un reste de lasagne mis au micro-onde. Tout en fixant le plat tourné dans le four, je décidai d'en avoir le cœur net.
- C'est arrivé combien de fois ?
- Pardon ?
Apparemment, je l'avais tiré de ses réflexions.
- Combien de fois es-tu venu ici ? répétai-je en évitant toujours de le regarder.
- Je te rends visite presque toutes les nuits.
- Quoi ? m'exclamai-je en virevoltant sur place. Mais… mais… pourquoi ?
- Tu es très intéressant quand tu dors. Il t'arrive même de parler.
- ¡Mierda!
Je rougis jusqu'à la racine des cheveux et m'agrippai au comptoir. J'avais toujours eu un sommeil agité, peuplé de rêve parfois trop réalistes, et je savais qu'il m'arrivait – assez souvent – de marmonner. Mais ce qui me mettais le plus dans l'embarras était la possibilité qu'il m'ait surpris, un soir, à me… donner du plaisir. Souvent en pensant à lui.
- Tu es très en colère ? me demanda-t-il, aussitôt ennuyé.
- Ça dépend, lui fis-je savoir en me pinçant l'arête du nez.
- De quoi ?
- De beaucoup trop de choses…
Je m'accroupis au sol, la tête cachée entre mes mains. Immédiatement, il fut à mes côtés, sans bruit, et m'obligea à dévoiler mon visage.
- Ne t'en fais pas, susurra-t-il en abaissant la tête pour plonger ses yeux dans les miens. Ta mère te manque, tu t'inquiètes à son sujet. Tu penses aussi à tes neveux et nièces. Et le bruit de la pluie t'énerve. Au début, tu parlais souvent de chez toi, là-bas, c'est moins le cas, à présent. Une fois, tu as dit : « C'est trop vert ! »
Il sourit, et approcha un peu plus son visage du miens.
- Et… tu as prononcé mon prénom, admit-il.
- Beaucoup ? paniquai-je.
- C'est combien pour toi, beaucoup ?
- ¡Mierda! répétai-je.
Je baissai la tête. D'un geste naturel, il me fit me relever et m'attira tendrement contre lui.
- Lance, si je savais rêver, je ne rêverais que de toi. Et je n'en aurais pas honte. Donc ne sois pas gêné.
- Ce n'est pas ça qui me gêne le plus, avouai-je, soudainement trop loquace.
- Qu'est-ce donc ? me souffla-t-il à l'oreille.
Soudain, des pneus chuintèrent dans l'allée tandis que des phares illuminaient la fenêtre. Sauvé par le gong ! Naturellement, je me raidis.
- Est-il nécessaire que ta sœur sache que je suis là ? s'enquit Keith.
- Vaut mieux pas, non…
- Une autre fois, alors… Ne t'inquiète pas, je reviens vite.
Et je me retrouvai seul.
- Keith ! chuchotai-je.
J'entendis un rire fantomatique, puis plus rien. La clef de Veronica tourna dans la serrure.
- Lance ? appela-t-elle.
- Je suis ici.
Pourvu qu'elle n'entende pas mes accents quelque peu hystériques. J'attrapai mon dîner, pas assez chaud – j'avais le don de rater même des plats au micro-onde – et m'assis à table juste au moment où elle apparaissait. Ses yeux s'écarquillèrent un instant de terreur.
- Tu n'as pas fait exploser le four, n'est-ce pas ?
- Ver… Je sais que je ne suis pas un cordon bleu, mais tout de même…
Je m'apprêtai à me lever pour lui préparer la même chose, lorsqu'elle m'arrêta d'un geste.
- Je peux me débrouiller, me rassura-t-elle, peu confiante envers mes talents culinaires.
Je ne m'en plaignis pas, reprenant mon dîner. Alors que j'amenais ma fourchette à ma bouche, je m'aperçus que ma main tremblait. Veronica s'installa en face de moi. Le contraste entre elle et le précédent occupant était quelque peu comique.
- Bonne journée ? lui demandai-je précipitamment.
Je mourrais d'envie de me réfugier dans ma chambre.
- Très. Ça mordait bien. Et toi ? Tu as réussi à faire tout ce que tu voulais ?
- Non. Il faisait trop beau pour rester enfermé.
- Oui, je vois que tu as pris des couleurs. C'était une journée exceptionnelle.
Oh que oui ! pensai-je. Je terminai mon repas en deux bouchées.
- Tu es pressé ?
Ses capacités d'observation me déstabilisèrent.
- Ouais, je suis crevé. J'ai l'intention de me coucher tôt.
- T'as l'air tendu, dis-moi.
Pourquoi, pourquoi fallait-il qu'elle se montre aussi attentive justement ce soir-là ?
- Vraiment ?
Un peu mince, comme réponse. Je lavai rapidement ma vaisselle et la mit à égoutter sur un torchon.
- On est samedi soir, s'aventura ma sœur.
Je l'ignorai.
- Pas de plan pour la soirée ? persista-t-elle.
- Non, Ver. J'ai juste envie de dormir.
- J'te connais, hermanito (1). Tu serais du genre à faire le mur pour…
- Ver… arrête de faire ton flic. Je vais simplement me coucher.
- Je te rappelles que je suis également une McClain, donc une fêtarde par nature. Alors, laisse-moi douter quand tu oses essayer me faire croire que tu vas tranquillement aller dans ton lit pour pioncer.
- Rappelle-moi, c'était quand la dernière fois que tu as fait une soirée ? la provoquai-je. Du moins, depuis que tu vis ici ?
Elle grimaça, vaincue.
- J'ai l'impression que Volthrone a un effet soporifique sur les McClain, pas toi ?
Elle ne répondit rien, se contentant de me toiser. Je m'approchai d'elle, déposant une main sur son épaule.
- Ver, crois-moi. Je ne compte en aucun cas faire le mur pour me rendre au bal du lycée. Je vais simplement m'enfermer dans ma chambre, jusqu'à ce que le sommeil me gagne.
- Les filles du coin ne sont pas ton genre, hein ? plaisanta-t-elle, sans savoir à quel point elle avait raison.
- Je n'en ai pas encore repéré une seule.
- Et Nyma Jones, alors ? Tu disais qu'elle était sympa.
- En tant qu'amie, oui.
- De toute façon, tu leur briserais toutes le cœur. T'es pas capable de rester plus d'un mois dans une relation stable.
Je levai les yeux au ciel.
- C'est ça, lançai-je en me dirigeant vers l'escalier.
- Buena noche, Lance.
À n'en pas douter, elle allait tendre l'oreille toute la soirée, histoire de vérifier que je ne sortais pas en douce.
- À demain.
Ou plus tôt, des fois qu'il lui vienne à l'esprit de s'assurer, au beau milieu de la nuit, que j'étais dans mon lit.
Je montai pesamment les marches afin de la convaincre que j'étais épuisé. Je passai un instant dans ma chambre, et mes yeux se focalisèrent directement sur ma fenêtre. J'hésitai quelques secondes, avant de me décider à l'ouvrir – histoire de laisser libre court à une certaine personne de s'introduire dans mon antre.
Prestement, je récupérai mon pyjama, qui trainais par terre, et parti me réfugier dans la salle de bain. Je me brossai férocement les dents, tâchant d'être rapide et efficace. Ayant oublié mon enceinte dans la Jeep, j'avais mis de la musique directement avec les basses de mon portable, donnant un son de moindre qualité, mais je n'y prêtai guère attention. Je pris, par contre, tout mon temps dans la douche, profitant de l'eau chaude détendant chacun de mes muscles. Je me forçai à ne pas penser à la journée d'aujourd'hui, en me concentrant sur les paroles des musiques qui passaient. Ma foi, cela fonctionna mieux que je ne le pensais. Sortant de la cabine, je me contentai d'enfiler mon bas de pyjama, une serviette humide sur les épaules. En retournant dans ma chambre, je me trémoussai et chantonnai sur Come and Get Your Love, de Redbone. J'allai me diriger vers mon armoire pour récupérer un t-shirt, lorsqu'un rire étouffé attira mon attention.
- Jolie déhanché, chantonna sa voix mélodieuse.
Je me retournai d'un bond, en portant un poing sur ma bouche pour retenir un cri de terreur. Comment avais-je pu oublier son projet de revenir ? Il portait des habits différents : un t-shirt noir, simple, et un jean de la même couleur. Il avait déjà eu le temps de faire un aller-retour et de se changer ? Il restait, quoiqu'il arrive, radieux. Allongé en travers de mon lit, les mains derrière la tête, Keith était la décontraction incarnée. Tandis que, moi, j'essayai de reprendre un rythme cardiaque normal.
- Désolé, s'excusa-t-il en essayant de cacher son amusement.
- Ne refais plus jamais ça ! l'enguirlandai-je. J'ai cru que mon cœur allait s'arrêter.
Je portai une main à ma poitrine tout en m'appuyant contre mon armoire. Lentement, comme pour ne pas m'affoler, il se leva vers moi. Une fois à ma hauteur, ses doigts se placèrent sous mon menton.
- Pardonne-moi, s'excusa-t-il, le regard faussement contrit. Ton cœur s'en remet-il ?
Son rire silencieux fit trembler ses épaules. Nous restâmes un moment sans rien dire, tous deux à l'écoute de mon pouls qui se calmait. J'avais fermé les yeux, bien conscient que si je les gardais ouvert, plongé dans ceux de Keith, jamais je ne pourrais retrouver un rythme cardiaque normal. Je ne les rouvris qu'alors qu'il attrapa ma main, voulant m'entraîner vers le lit.
Un sourire appréciateur était étalé sur ses lèvres tandis que ses yeux se promenaient sur tout mon corps, jaugeant mon vieux jogging et… mon absence totale de t-shirt. Dans un élan de soudaine pudeur, je dégageai ma main, ayant bien l'attention de récupérer un haut dans mon armoire. Il m'en empêcha, cette fois-ci en m'attrapant par la taille et en m'obligeant à m'avachir sur mon lit.
- Keith ! m'indignai-je. Je veux juste…
- Il en est hors de question, me coupa-t-il, devinant mes intentions. Tu as profité de la vue toute la journée, c'est à mon tour.
J'étais allongé sur le dos. Lui se tenait juste au-dessus de moi, ses iris incandescentes redessinant lentement mes muscles. Jamais je n'avais été aussi embarrassé par une telle introspection.
- Tu ne peux pas comparer ça, commençai-je d'une voix tremblante en me désignant, à ton corps si… parfait.
Son regard replongea dans le miens, empreint d'un certain mécontentement.
- Le peu d'estime que tu te portes me sidère, Lance. Moi, je te trouve tout à fait (il sembla chercher le mot exact) … Sexy.
Cette fois-ci, je m'empourprai pour de bon, et détournai le regard. Mon cœur était reparti à un rythme affolant, et je l'entendis soupirer.
- Je ne pourrais jamais me lasser de ces rougeurs, chuchota-t-il.
Il approcha son visage du mien, colla sa joue fraîche contre ma peau. Je restai parfaitement immobile.
- Mmmm, soupira-t-il d'aise.
Il m'était très ardu de penser à une question cohérente quand il me touchait, et il me fallut une bonne minute de concentration pour entamer la conversation.
- Ça semble… beaucoup plus facile pour toi, maintenant, d'être en ma compagnie.
- C'est l'impression que je te donne ? murmura-t-il, son nez glissant le long de ma mâchoire.
Sa main s'emmêla, avec une lenteur exagérée, dans mes cheveux courts, venant les caresser avec délicatesse. Je pouvais sentir ses doigts frais parcourir mon cuir chevelu, jusqu'à arriver à ma nuque. Ses lèvres effleurèrent le creux de mon oreille, et tous mes sens prirent feu. Il fallait que je garde le contrôle !
- Beaucoup, beaucoup plus facile, précisais-je haletant.
- Mmmm…
- Je me demandais…
Mais ses doigts qui descendirent le long de ma gorge pour venir chatouiller le creux de mon torse me firent perdre le fil, et je m'interrompis.
- Oui, souffla-t-il.
Était-il conscient de l'effet qu'il me faisait rien qu'en me touchant ?
- Comment… ça se fait… à ton avis ?
J'avais balbutié, ce qui m'embarrassa d'autant plus. Je sentis son haleine caresser mon cou tandis qu'il riait.
- On appelle ça la victoire de la raison sur la chaire.
Soudain, je me raidis. Il dû le sentir car il se recula tout en se figeant, me faisant face. Nous nous contemplâmes prudemment un moment, puis, il se détendit, et l'étonnement se dessina sur ses traits.
- Aurais-je mal agi ? s'enquit-il en s'éloignant d'avantage, inquiet.
- Au contraire, le rassurai-je en m'appuyant sur mes coudes afin de réduire la distance qui s'était faite entre nous. Tu me rends complètement dingue.
Il médita cet aveu. Il avait l'air ravi, lorsqu'il reprit la parole.
- Vraiment ?
Un sourire triomphant illumina son visage.
- Tu veux aussi que je t'applaudisse ? persiflai-je.
Il s'esclaffa.
- Je suis agréablement surpris, c'est tout, se justifia-t-il. En plus de cent cinquante années, je n'aurais jamais imaginé quelque chose comme ça… rencontrer une personne avec laquelle j'aurais envie de me comporter différemment d'avec mes frères et sœurs. De découvrir, même si tout cela est encore nouveau pour moi, que je ne suis pas si nul… avec toi…
- Je dois avouer que tu te débrouilles plutôt bien, pour un débutant, plaisantai-je.
Il l'admît avec un haussement d'épaules, et nous rîmes sans bruit.
- Comment ça peut déjà être aussi aisé ? persistai-je. Cet après-midi…
- Ça ne l'est pas. C'est juste que, tout à l'heure, j'étais… indécis. Désolé, je suis impardonnable de m'être comporté ainsi.
- Pardonné.
- Merci. Vois-tu, je n'étais pas sûr d'être assez fort. Et tant que subsistait la possibilité que je sois… dépassé, je suis resté… sur mes gardes. Jusqu'à ce que j'aie décidé que j'en étais capable, qu'il était impossible que… que… jamais je ne…
C'était la première fois que le voyais avoir autant de mal avec les mots. C'était tellement humain.
- Donc, conclus-je, il n'y a plus de risque ?
- La victoire de la raison sur la chaire, répéta-t-il en souriant, ses dents luisant même dans la lumière tamisée de ma chambre.
- Dis donc, c'était drôlement facile.
Rejetant la tête en arrière, il se dégagea de moi pour venir s'affaler à mes côtés, faisant rebondir le matelas. Il éclata d'un rire silencieux, mais plein d'exubérance.
- Parle pour toi ! rectifia-t-il en plaçant distraitement ses doigts sur ma nuque, effleurant mon épiderme en des caresses légères, avant de redevenir sérieux. Je fais des efforts. Si ça devait devenir… trop dur, je suis presque sûr que j'arriverais à partir.
L'évocation de ce sujet, comme toujours, me fit froncer les sourcils. Je me tournai de son côté, me maintenant désormais sur un seul de mes coudes. Inconsciemment, mon genou s'était déposé sur sa cuisse. Il ne s'en formalisa pas.
- Et demain, continua-t-il, ce ne sera pas aussi aisé. J'ai respiré ton odeur toute la journée, et j'y suis devenu moins sensible. En m'éloignant, je devrais tout recommencer. Mais pas à zéro, me semble-t-il.
- Alors, ne t'éloigne pas, répondis-je, incapable de dissimuler mon désire.
J'avais placé ma main sur sa joue, l'obligeant à tourner son visage vers moi. Son regard s'illumina.
- D'accord ! plaisanta-t-il. Qu'on amène les fers, je suis ton prisonnier.
Ce fut sa main, cependant, qui se ferma sur le creux de mon genou, m'obligeant à passer et m'installer à califourchon sur lui. Son corps était à présent captif du miens, tandis que j'étais assis sur les muscles de son bas ventre, mes mains appuyées de part et d'autre de sa tête. Tous deux, nous gloussâmes comme deux jeunes enfants. Il avait plus ri ce soir que durant tous les moments réunis que j'avais passé avec lui.
- Tu as l'air… plus optimiste que d'habitude.
- N'est-il pas censé en être ainsi ? Le bonheur des premières amours et tout le toutim. Incroyable, n'est-ce pas, cette différence entre lire quelque chose, le voir en peinture et l'expérimenter ?
- Très. Je ne l'ai jamais vécu avec une telle puissance. À croire que tout ce que j'ai pu ressentir auparavant n'était que des illusions, comparé à aujourd'hui.
Ma main s'était redéposée sur sa joue. Il l'enferma dans la sienne.
- La jalousie fut la plus violente, certainement, avoua-t-il.
Les mots lui venaient librement, à présent, et je devais me concentrer pour n'en laisser échapper aucun.
- J'ai lu des dizaines de milliers de pages là-dessus, j'ai vu des acteurs la jouer dans des milliers de pièces ou de films. Je pensais l'avoir plutôt bien comprise. Pourtant, elle m'a déstabilisé.
Il grimaça, avant de se relever, m'emmenant avec lui. Nous étions tous deux assis, moi, sur ses cuisses, en face de lui. Il avait galamment laissé ses mains posées sur le matelas, tandis que les miennes s'agrippaient à ses épaules. Il me paraissait tellement naturel, avec lui, d'être dans cette position.
- Te souviens-tu du jour où Nyma t'a invité au bal ?
Je hochai la tête, bien que je me le rappelasse pour une autre raison.
- Celui où tu as recommencé à m'adresser la parole.
- J'ai été déconcerté par l'élan de colère, de furie presque, que j'ai ressenti et, d'abord, je ne l'ai pas identifié pour ce que c'était. J'ai été encore plus exaspéré que d'ordinaire de ne pas savoir ce que tu pensais, ni pourquoi tu l'éconduisais. Était-ce pour préserver ton amitié avec Rolo ? Ou parce qu'il y avait quelqu'un d'autre ? Je savais que, dans un cas comme dans l'autre, je n'avais aucun droit de m'en inquiéter, et j'ai vraiment essayé de rester indifférent. Puis, il y a eu l'embouteillage.
Je lui lançai un coup d'œil peu amène, guère amusé.
- J'ai attendu, anxieux plus que de raison, d'entendre ce que tu allais leur dire, de voir tes réactions. J'admets que j'ai été soulagé en constatant ton agacement. Pourtant, ça ne suffisait pas. Alors, cette nuit-là, pour la première fois, je suis venu ici. Pendant que tu dormais, je me suis d'abord senti ridicule. Tu étais un homme qui, au regard de ton passé houleux, aimait particulièrement la gente féminine (je détournai les yeux, exaspéré par cette réputation qui me collait à la peau). Et quand bien même, je me débattais pour résoudre le conflit entre ce que je savais être bien, moral, et ce que je voulais. J'avais conscience que si je continuais à t'ignorer ou que si je m'en allais pour quelques années, jusqu'à ce que toi, tu sois parti, tu finirais par dire oui à Nyma ou à une fille dans son genre. Ça me rendait malade. Et c'est là (sa voix s'adoucit) que, dans ton sommeil, tu as prononcé mon nom. Si clairement d'abord que j'ai cru t'avoir réveillé. Mais tu t'es retourné dans ton lit, tu l'as marmonné une deuxième fois, puis tu as soupiré. Dans un premier temps, j'en ai été ébranlé, ahuri. Puis j'ai compris que je ne pouvais te fuir plus longtemps.
Il se tut un instant, écoutant sans doute les battements, soudain irréguliers, de mon cœur.
- La jalousie, reprit-il, est une chose étrange. Bien plus puissante que je ne le pensais. Et tellement irrationnelle ! Tiens, rien que ce soir, alors que ta sœur ne cesse de se demander quand tu finiras par sortir avec l'exécrable Nyma Jones…
- Jamais, m'offusquai-je également.
Il rit, comme rassuré par mon affirmation. Puis, son regard se fit malicieux.
- D'ailleurs, que comptais-tu me dire, tout à l'heure, avant que Veronica ne nous interrompe ?
- De quoi ?
- Tu sais, cette chose qui semblait t'embarrasser…
- Je ne vois pas de quoi tu parles !
Mes mots précipités, la panique dans ma voix et mes joues qui s'empourpraient démentaient bien mes propos. Il me servit son irrésistible sourire en coin. Je tentai de me relever, mais, d'une simple main dans le bas de mon dos, il réussit à me retenir.
- Vraiment ? insista-t-il.
Je détournai le regard, le perdant dans la contemplation d'un des murs de ma chambre. Si je lui faisais face, je serais incapable de lui résister.
- Lance ?
- Ce n'est rien d'intéressant.
- Lancelot, insista-t-il.
Argh ! La façon dont il prononçait entièrement mon nom avait de quoi me rendre étrangement euphorique. Je devinai qu'il ne comptait pas abandonner la partie lorsqu'il déposa avec délicatesse ses mains sur mes cuisses. Je sentis alors son haleine s'abattre contre mon torse, remontant le long de ma gorge, jusqu'à mon oreille.
- Fais-moi confiance, susurra-t-il.
Je gémis, serrant d'avantage les lèvres, comme pour n'y laisser échapper aucune parole. Son nez parcouru toute ma mâchoire, s'aventura sur ma pommette, avant de se frotter tendrement au miens. Je craquai, et découvris ses iris dorées. Encore une fois, il me fit le coup de la lave incandescente. Comment pouvais-je résister ?
- De quoi d'autre as-tu été témoin, durant toute ces nuits où tu me rendais visite ? demandai-je, la voix tremblante.
Son regard se fut interrogateur, avant d'être illuminé par un éclair d'intuition.
- Tu parles de…
- Je suis un homme, me justifiai-je, embarrassé. Je ne sais pas comment ça marche pour toi, mais, pour le commun des mortels… il est des choses dont nous avons besoin de nous occuper, régulièrement.
Il me contempla, avec une tendresse surprenante. Je m'attendais à un tout autre regard après cet aveu.
- Ce genre de désir humain sont toujours enfouis en nous. Seulement, ils sont cachés par des désirs beaucoup plus puissants. Il n'empêche qu'ils existent bel et bien.
- Est-ce que tu t'es déjà… depuis que tu es…
Pour la première fois, ce fut lui qui parut embarrassé. Il baissa le regard. S'écoula quelques secondes interminables.
- Seulement récemment… Auparavant je n'en avais aucune nécessité. C'est un désir qui m'est également nouveau. Au début, je n'avais pas vraiment compris ce que mon corps réclamait. Je l'avais mis sur le compte de ton odeur… du moins, vis-à-vis de la soif. Puis, après réflexion…
Il inspira un grand coup.
- Tu occupes constamment mes pensées, Lance.
Il me parut étrange qu'une créature divinement parfaite comme Keith puisse s'adonner à ce genre d'activité, surtout à mon égard. Mais aussi rudement excitant. Comme seulement guidé par mes pulsions, je couvais son visage de mes deux mains, l'obligeant à me faire face. Ses iris me jaugèrent, interrogatrices. Ne lui laissant pas le temps de réfléchir, je me penchai vers lui, écrasant mes lèvres sur les siennes.
Si au début il restait figé, il ne tarda pas à répondre, sa bouche suivant le rythme que j'imposais. Je sentis une décharge électrique parcourir tout mon corps, alors que son odeur me fit perdre la tête. Je pris tout de même soin de garder un minimum de contrôle, ne voulant pas interrompre ce moment, comme la dernière fois. Mes doigts glissèrent dans sa chevelure, le maintenant au plus proche de moi. C'était enivrant. J'avais envie de plus, et pour la première fois, réellement, je cru comprendre le désir inassouvi qui le hantait depuis qu'il me connaissait. Je sentis ses mains remonter le long de mes cuisses – provoquant en moi des tremblements d'excitation incontrôlables – et s'agripper à mes hanches. D'un mouvement brusque, il les tira à lui, collant nos deux bassins. Sa poigne était violente et douloureuse, mais je m'en contrefichais. La seule chose que je ressentis à cet instant fut le contact de son érection contre la mienne. C'en était trop, instinctivement, mes bras se refermèrent tout autour de sa tête, je roulai lascivement des hanches, et laissai ma langue s'échapper pour partir à la découverte des lèvres qui m'étaient offertes.
Tout à coup, il se figea, en alerte. Il délassa mes bras autour de lui, et me repoussa contre mon lit, abandonnant mon corps tremblant. J'étais encore étourdi, sous le joug des sensations, si bien que je ne le vis pas disparaitre, ni éteindre soudainement la lumière. Seule sa voix me parvint.
- Couche-toi, siffla-t-il, affolé.
Je me précipitai sous ma couette et me tournai sur le flanc, comme quand je dormais. La porte grinça, et Veronica passa la tête pour s'assurer que j'étais bel et bien là. Je tentai de respirer de façon égale et appuyée, ce qui fut légèrement compliqué suite à mes activités précédentes. Une longue minute s'écoula. Je tendais l'oreille, pas très sûr d'avoir entendu le battant se refermer, quand le bras froid de Keith s'enroula autour de moi, sous les draps. Ses lèvres chatouillèrent mon oreille, et toute l'excitation revint comme un boomerang, je me tournai et m'emparais de ces dernières entres les miennes. J'allai pour réunir une seconde fois nos bassins, mais il déposa délicatement sa main contre ma hanche, m'en empêchant. Aussi, il interrompit notre baiser.
- Lance…
Sa voix trahissait des accents désireux.
- Keith, lui répondis-je, haletant.
Je le sentis hésiter, et frissonner. J'en profitai pour repartir à la conquête de sa bouche. Il réussit sans mal à me repousser.
- Non, Lance, c'est une mauvaise idée.
- Pourquoi ? demandai-je, la voix plaintive et désespérée.
J'avais envie de lui, maintenant. Peut-être que lui…
- Je ne te fais pas le même effet, n'est-ce-pas ?
Ma voix n'avait encore jamais eu un ton aussi misérable. Malgré la pénombre, je pus voir ses traits se tordre en une expression que j'eus de mal à interpréter. Puis, il agrippa ma main, pour la déposer violemment sur son entrejambe. Je sursautai, surpris par ce geste si violent, et pourtant si intime. Il était encore plus dur que je ne semblais l'être.
- Je te désire comme jamais je n'ai désiré quelqu'un ou quelque chose.
Son ton était ferme.
- Alors, pourquoi ?
- Je pourrais te tuer si facilement, perdre le contrôle. Je pourrais briser ton corps avec une simple caresse. Écraser ton cerveau en voulant t'embrasser si je n'avais pas une assez grande maitrise de moi-même… Te vider de ton sang en goutant à ta peau… Tu ne te rends pas compte à quel point tu es fragile. Les risques inconsidérés que tu prends en me provocant ainsi.
Sa voix était dure, ses mots froids… et la vérité tranchante. Je prenais conscience de mon égoïsme en le poussant à bout, un affreux sentiment de culpabilité balayant toute l'excitation du moment. Je retirai ma main, m'éloignant de lui.
- Excuse-moi, soufflai-je.
- Ne t'excuse pas. Tu n'es en rien responsable.
- Si. Je suis idiot. J'aurais dû le deviner.
Un long silence s'installa dans cette atmosphère soudain pesante. Je luttai pour contenir les larmes qui menaçaient de s'échapper. Sans doute conscient de mon mal être, il caressa avec douceur ma joue. Sa paume froide laissant des trainés brulantes sur ma peau.
- Cela veut dire que nous ne pourrons jamais…
Je n'osais pas finir ma question.
- Je ne crois pas que… que ce serait possible entre nous.
- Il y a d'autres moyens… des alternatives… Nous ne sommes pas obligés de…
- Je ne sais pas si je suis assez fort.
Je ne répondis rien. Une question me vint.
- Tu as déjà couché avec quelqu'un ?
Sa main se figea sur ma joue. Il était étonné par ma question, et je n'avais pu cacher cette once de jalousie dans ma voix.
- Non.
Sa réponse était directe, et j'en fus bizarrement soulagé. D'un autre côté, je compris un peu plus sa réticence. Peut-être que, en plus d'être angoissé à l'idée de me blesser – voire même de me tuer – en le faisant, il n'était pas prêt. Et moi, comme un imbécile, j'avais voulu précipiter les choses.
- Et toi ? s'enquit-il.
J'hésitai, mais décidai d'être franc.
- Oui.
Je sentis son corps se raidir, et un éclair de fureur traversa ses pupilles. Précipitamment, je me réfugiai contre lui, prenant entre mes mains son visage.
- C'était décevant, avouai-je. Et je m'en rends encore plus compte aujourd'hui, alors que, rien que lorsque tu me regardes, j'ai l'impression de suffoquer de désir. Rien que lorsque tu me caresses la joue, j'ai l'impression que le monde pourrait s'écrouler que je ne m'en rendrais même pas compte. Et lorsque tu m'embrasses (mon souffle se fit erratique), je crois que cela pourrait me suffire à avoir un orgasme.
Je ne crus jamais pouvoir être témoin de ces rougeurs, à peine visible, qui apparurent sur ses joues. Je ne pensais même pas possible qu'il puisse s'empourprer. Il paraissait tellement humain ainsi.
- Ne me dis pas ce genre de chose, râla-t-il. Si tu ne veux pas que je me jette sur toi…
Je ris, amusé par son soudain malaise, lui donnant un côté craquant et irrésistible.
- Tu regrettes ? demanda-t-il soudain.
- De ?
- De l'avoir déjà fait.
- Aujourd'hui, oui, répondis-je après quelques secondes. J'aurais aimé que tu sois mon premier. Au moins… tu es mon premier homme. Même si, apparemment, tu ne te donneras jamais à moi.
- Me donner à toi ?
Il paraissait surpris de ma tournure de phrase.
- Un problème ? m'inquiétai-je.
- Pour toi, ce serait toi qui serais… au-dessus ?
- Bien sûr, répondis-je tout de go.
Il sembla offusqué. N'ayant jamais été attiré par aucun homme auparavant, je ne m'étais jamais imaginé en-dessous.
- Je suis celui qui a le plus d'expérience, me justifiai-je.
- Je suis le plus fort, argumenta-t-il.
- Raison de plus pour que j'ai le contrôle. Comme ça, moins de risque. Tu n'aurais qu'à te laisser faire.
- Je te l'arracherais en contractant trop mon…
- Ah ! m'écriai-je.
En fait, je ne m'étais jamais imaginé l'acte, en soit, tout court. Je venais de me rendre compte par où je devais introduire mon… pour… Je m'empourprai en envisageant la chose. Sans parler de l'optique qu'il puisse me rendre eunuque rien qu'en… aïe ! Mes expressions devaient être hilarante car il s'esclaffa.
- En plus, je suis le plus grand ! ajouta-t-il dans son hilarité, comme si c'était nécessaire.
- Ça ne veut rien dire, raillai-je. De toute manière, nous ne le ferons jamais !
Sur ces mots, je me tournai dos à lui, boudeur. Lui, continuait de rire un instant, avant de passer un bras autour de ma taille et de m'étreindre. Je tentai de m'échapper, mais il était beaucoup trop fort. J'abandonnai bien vite. De toute manière, j'étais beaucoup trop entiché pour réellement le repousser. Quel faible j'étais !
- Et si nous parlions d'autres chose ?
Il avait dit ces mots en faisant promener son nez contre ma nuque. Il inhala profondément, soupirant d'aisance.
- Dire que j'ai passé cent soixante-sept années à fréquenter mon espèce et la tienne en croyant que je me suffisais à moi-même, sans me rendre compte de ce que je cherchais. Et sans rien trouver, parce que tu n'étais pas encore né.
- Tu n'as, vraiment, jamais eu aucune relation auparavant ?
Il ne répondit rien, et je n'osais me retourner pour le contempler. J'étais si bien dans cette position, malgré la fraicheur de sa peau contre mon ventre, qui me chatouillait légèrement.
- Ça parait tellement injuste, finis-je par dire. Moi, je n'ai pas eu à attendre. Pourquoi est-ce si simple pour moi ?
- Ce n'est pas faux, plaisanta-t-il. Il faudrait vraiment que je te complique un peu les choses. Ce n'est pas comme si tu risquais ta vie à chaque seconde passée avec moi. Ce n'est pas grand-chose, n'est-ce pas ? Tu as juste à tourner le dos à ta vraie nature, à ton humanité… c'est si peu payé bien sûr.
- Très peu. Je ne me sens privé de rien.
- Pour l'instant.
Sa voix s'emplit brusquement d'un très ancien chagrin. Je voulus me retourner, regarder son visage, mais il me tenait toujours d'une poigne de fer. Je voulu l'interroger, mais je sentis ses lèvres effleurer ma gorge, jusqu'à ma mâchoire. Son haleine fraîche souffla sur mon cou, son nez glissa le long de mon menton, respirant avidement.
- Je croyais que tu étais insensibilisé ?
À présent, il me surplombait, se tenant pencher au-dessus de moi. Pour lui rendre la position plus confortable, je m'allongeais sur le dos. Il enfouit un peu plus son visage dans le creux de ma gorge.
- Ce n'est pas parce que je résiste au vin que je n'ai pas le droit d'en humer le bouquet.
- Je suis ravi d'être comparé à de l'alcool.
Il rit, chatouillant toujours plus la peau sensible de mon cou.
- Ton odeur est… chaleureuse. Elle me fait penser à celle du soleil qui vient s'abattre sur un sol poussiéreux. Comme si ta peau n'avait jamais cessé d'être exposée à ses rayons. Et pourtant, elle présente aussi la note naturelle d'une forêt humide. C'est un étrange contraste… exaltant.
- C'est ça. On me le dit tous les jours !
Il rit, puis poussa un soupir. Il finit par se décaler, s'installant sur le ventre, à mes côtés, mais le visage assez proche du miens pour que son nez effleure ma tempe. Sa main était délicatement posée sur mon torse, y dessinant distraitement des cercles, me procurant des sensations indescriptibles. Pour ma part, j'avais passé mon bras sous sa tête, et l'avais replié pour promener mes doigts dans ses longs cheveux noirs. Lui aussi semblait apprécier ces caresses. C'était un moment calme, tendre et intime, qui me procura un sentiment de bien-être inégalable. À cet instant, je me sentais le plus heureux du monde.
- Je veux en savoir encore plus sur toi, lâchai-je.
- Je t'en prie, pose-moi une question.
Je sélectionnai la plus importante de ma nombreuse liste.
- Pourquoi avez-vous choisie ce mode de vie ? Que vous fournissiez autant d'efforts pour combattre votre nature me dépasse. Attention, ça ne signifie pas que j'en suis mécontent, au contraire. Simplement, je ne vois pas pourquoi vous vous embêtez.
Il hésita avant de répondre.
- C'est une bonne question, tu n'es pas le premier à me la poser. Ceux de notre espèce, qui sont satisfaits de leur sort, s'interrogent aussi. Mais ce n'est pas parce que nous avons été façonnés selon un certain modèle que nous n'avons pas le droit de désirer nous élever, dépasser les frontières d'un destin qu'aucun de nous n'a voulu, essayer de retenir un maximum de notre humanité perdue.
Je ne réagis pas, fasciné. J'avais même arrêté mes caresses dans ses cheveux.
- Tu dors ? chuchota-t-il au bout que quelques minutes.
- Non.
Je repris mes papouilles, et il soupira d'aise.
- C'est tout ce que tu voulais savoir ?
- Rêve !
- Quoi d'autre, alors ?
- Pourquoi peux-tu lire dans les pensées des autres ? Et Allura prévoir le futur ?
- Nous l'ignorons. Caron a une hypothèse… Il croit que nous apportons tous nos caractéristiques humaines les plus fortes dans notre seconde vie, où elles s'amplifient, à l'instar de notre esprit et de nos sens. Un jour, il a évoqué quelque chose à propos d'une autre espèce chez qui ce phénomène se présentait également, mais ayant disparu il y a bien longtemps. Bref, d'après lui, je dois avoir été sensible aux gens qui m'entouraient. Et Allura aurait eu un don de prémonition. En enquêtant sur sa vie d'humaine, nous avons découverts que sa famille la considérait comme malade, parce qu'elle avait justement des visions.
- Et qu'a-t-il apporté, lui ? Et les autres ?
- Caron, sa sagesse – même si certains le voient comme un fou – et l'intérêt qu'il porte à toute chose vivante (il ricana). Adam, sa compassion et son aptitude à aimer passionnément. Lotor, sa force, à la fois physique et mentale. Romelle et Bandor, le lien psychique qui les unis. Shiro est très intéressant. Auparavant, c'était un soldat, et certainement haut gradé. Il était très charismatique et avait l'habitude de parler aux foules. Chacune de ses paroles peuvent être extrêmement persuasives. On pourrait presque parler d'hypnose. Mais ce n'est pas vraiment ça. Il est capable d'influencer ses proches pour qu'ils voient les choses à sa façon. Il arriverait à motiver toute une armée de trouillards à foncer droit vers la mort pour défendre une cause quelconque. Mais il ne ferait jamais une chose pareille, me rassura-t-il. C'est un grand pacifiste. Il a vu trop de guerres pour, encore, y prendre part. Même si elles l'arrangeaient, au temps où il se nourrissait de sang humain. Bref, aussi longtemps que je m'en souvienne, je ne l'ai vu que deux fois user de son pouvoir, dans des cas d'extrême urgence. Jamais il ne s'en servirait pour influencer les décisions de ses proches.
Je méditai cette incroyable information pour la digérer. Lui attendit patiemment.
- Où tout a commencé ? demandai-je. Adam t'a transformé, mais quelqu'un doit s'être occupé de lui avant ça, et ainsi de suite. Quelles est votre origine ?
- Et toi, d'où viens-tu ? Évolution ? Création ? Serait-il impossible que nous ayons évolué comme les autres espèces, prédateurs et proies ? Ou si tu doutes que ce monde a surgi de lui-même, ce qu'il m'est difficile d'accepter moi aussi, est-il si dur de croire que la même force qui a créé le délicat ange de mer et le requin, le bébé phoque et la baleine tueuse, ait créé nos deux espèces en parallèle ?
- Soyons clairs : je suis le bébé phoque, c'est ça ?
- Oui !
Il rit, amusé par sa comparaison.
- Tu es croyant ? m'enquis-je soudainement.
- Quand on est ce que je suis, il est compliqué de ne pas croire en une force divine… Je crois surtout en l'existence d'un Enfer réservé aux plus viles créatures de ce monde. Une place m'y est très certainement réservée.
Je me raidis, et tournai mon regard vers lui. Il semblait sérieux. Croyait-il vraiment en ce qu'il venait de dire ?
- Parce que tu t'es entiché d'un autre homme ? finis-je par plaisanter.
Il pouffa, avant de venir embrasser le bout de mon nez. Mon cœur rata un battement face à tant de tendresse.
- Et toi ? me demanda-t-il.
- Si je suis croyant ?
- Oui.
- Je m'en contrefiche, soupirai-je.
Il en fut étonné.
- Comment ça ?
- Je me fiche de l'enfoiré qui se trouve au-dessus de nos têtes.
Cette fois-ci, ses traits furent déformés par le choc. Il se releva au-dessus de moi, tandis que j'étais hilare de son expression.
- Ne dis pas une chose pareille, Lance !
- Quoi ? Je dis ce que je pense. S'il existe vraiment je ne sais quoi de divin qui nous observe sur un nuage, je lui dis clairement d'aller se faire…
Il plaça sa main fraiche sur ma bouche, étouffant mes mots. Son visage était crispé.
- Je comprends mieux pourquoi tu t'attires autant d'ennuis, souffla-t-il. Il est certain qu'une des quelconques divinités qui nous surveillent cherchent à t'éliminer ardument.
Je dégageai ses doigts qui me coupaient la parole. Il se laissa faire.
- Cela signifierait, donc, qu'une autre divinité t'ait envoyé comme ange gardien afin de protéger ma pauvre vie de mortel ?
- Plutôt pour te la retirer, contra-t-il.
- Alors, on dirait bien que tu as faillis à ta mission.
- On dirait bien, oui.
- Quel piètre monstre tu fais, me moquai-je.
Un rictus déforma sa lèvre, et je su que j'avais réussis à détendre l'atmosphère.
Nous restâmes à nous observer, longuement. J'avais passé une main dans ses cheveux, et les caressait inlassablement. J'adorais y emmêler mes doigts, parcourant ses mèches soyeuses. Lui détaillait mon visage.
- Tu es prêt à dormir ? demanda-t-il au bout de quelques minutes. Ou tu as d'autres questions ?
- Juste un ou deux millions.
- Nous avons demain, après-demain, et tous les jours qui suivront…
Je souris, euphorique rien qu'à l'idée.
- Es-tu certain que tu ne te seras pas évanoui au matin ? Tu es un être mythique, après tout.
- Je ne te quitterai pas.
Sa voix contenait le sceau d'une promesse.
- Tu n'as pas intérêt, le menaçai-je.
Un bâillement m'échappa, et il étouffa un rire.
- J'ai répondu à tes questions. Maintenant, tu devrais dormir.
Il se dégagea pour s'installer sur le flanc, en face de moi. De sa main, il m'attira à lui, déposant mon front contre son torse. Je fus envahi par son irrésistible odeur.
- Je ne suis pas certain d'y arriver.
- Tu veux que je m'en aille ?
- Certainement pas, ripostai-je en passant mon bras autour de lui afin de vainement le retenir – comme si j'étais assez fort pour l'empêcher de partir.
Il rit pour la énième fois de la soirée. Soudainement, il se mit à fredonner une berceuse dont je n'avais encore jamais entendu la mélodie. Je cru percevoir dans le ton et les paroles une origine asiatique, mais je n'en fus pas certain. Je finis par me laisser envouter par sa voix d'archange, épuisé par cette longue journée de tension mentale et émotionnelle. Je sombrai progressivement dans le sommeil, enlacé par ses bras froids.
Traduction :
(1) : Petit frère.
J'avais écrit ce chapitre il y a longtemps, en avance, et j'avais oublié à quel point cela devenait... hot entre nos deux petits protagonistes. Dire que je vous ai fais attendre indéfiniment ce chapitre... je m'en veux encore plus.
J'espère que cela vous a plu. Je m'excuse au cas où il resterait des fautes d'orthographe... Je ne l'ai relu qu'une fois, impatiente de le publier.
N'hésitez pas à laisser des reviews !
Je vais faire mon maximum pour publier au plus vite la suite, histoire de me faire pardonner cette très loooongue absence !
