Hop, hop, hop !
J'ai promis de publier vite la suite, et je tiens parole. J'avoue que je suis une tricheuse : j'ai écris en partie les chapitres à l'avance, ce qui fait que j'ai juste à les peaufiner, corriger, refaire les dialogues... Et aussi, ces temps-ci ils sont assez descriptifs, et, comme je suis HYPER NULLE en description, je les reprend du bouquin original, donc c'est plus rapide que de devoir réfléchir avant de mettre par écrit.
Il ne reste à priori que 5 chapitres avant la fin du premier tome, et je ne sais pas si je dois en être stressée ou pressée, ahaha.
En tout cas, j'espère que le chapitre 15 vous plaira.
Bonne lecture.
CHAPITRE 15
Keith me conduisit à la porte qu'il m'avait désigné comme étant celle du bureau d'Adam. Il s'arrêta une seconde devant.
- Entrez ! lança la voix de son père.
La pièce était haute de plafond, dotée de vastes fenêtres qui ouvraient sur l'ouest. Là aussi, les murs étaient lambrissés, dans un bois sombre. Du moins, là où ils étaient visibles, car la plupart de l'espace était dissimulé par d'imposantes bibliothèques, beaucoup plus grandes que moi, qui contenaient la plus impressionnante collection de livres privée que je n'eusse jamais vu.
Adam était assis dans un fauteuil en cuir, derrière une énorme table d'acajou. Non loin de lui, élégamment affalé sur un sofa noir en box-calf, Shiro, tout comme son mari, lisait un vieux livre abîmé. Il ne sembla pas remarqué notre présence, contrairement à Adam qui plaça un marque-page dans l'épais volume qu'il était en train de lire. La pièce ressemblait exactement à l'antre d'un doyen d'université tel que je l'avais toujours imaginé, sauf que les deux époux étaient beaucoup trop jeunes pour coller à l'image d'un représentant de faculté.
- Que puis-je faire pour vous ? s'enquit avec affabilité l'homme à la chevelure cuivrée en se levant.
- Je voulais montrer à Lance une partie de ton histoire, expliqua Keith. Enfin, votre histoire, précisa Keith en jetant un coup d'œil à son autre père.
- Pardonnez-nous de vous déranger, m'excusai-je pour ma part.
- Mais vous ne nous dérangez pas du tout, me rassura-t-il.
Shiro était toujours plongé dans sa lecture, comme totalement inconscient de notre présence. On pouvait presque croire qu'il s'agissait d'une statue, tellement il était figé.
D'une main légère, Keith me fit pivoter en direction de la porte que nous venions de franchir. Chacun de ses contacts, même le plus anodin, me provoquait des palpitations, à mon avis, audibles. C'était des plus embrassants, surtout en présences de ses pères. Le mur face auquel nous étions différait des autres. Les étagères étaient remplacées par d'innombrables tableaux de toutes tailles, certains bigarrés, certains tristement monochromes. Rapidement, je cherchai la logique de cette pinacothèque, un lien commun à ces œuvres multiples.
Ce fut lorsque nous tombâmes sur un portrait que je crus comprendre. Il s'agissait d'une toile encadrée dans une palette en bois sombre. En fait, tout était sombre dans l'œuvre. L'homme qui y était peint portait un habit de l'ancien temps entièrement noir, excepté une charlotte autour de son cou d'un blanc éclatant. Seul élément clair de l'image. Le visage avait été reproduit dans les moindre détails, jusqu'au rougeur de la peau, et la brillance au bout du nez. Il portait aussi une longue chaine en or, à laquelle était suspendue une croix tout à fait ostentatoire. L'homme devait avoir la quarantaine, et ce furent ses cheveux cuivrés qui me mirent la puce à l'oreille.
- Mon père, me devança Adam.
Je tressaillis. Je ne l'avais pas entendu approcher.
- Un homme tout à fait… remarquable, continua-t-il.
- Vous deviez beaucoup l'aimez pour en garder un tel portrait, supposai-je.
- Oh non, avoua-t-il franchement. Ce serait mentir que de dire que j'ai déjà ressenti pour lui autre chose que de l'appréhension. Ce n'était pas un père tendre, et il n'hésitait pas à nous punir physiquement au moindre faux pas.
Encore une fois, je frémis. Keith serra ma main.
- Veux-tu raconter ? demanda-t-il.
Je me retournai pour jauger la réaction de celui-ci. Il souriait.
- Ce serait avec plaisir, mais je suis en retard. L'hôpital a téléphoné ce matin. Le Docteur Snow est malade. De toute façon, tu connais les histoires aussi bien que moi.
C'était un étrange mélange, dur à avaler – les soucis quotidien du médecin de la ville interrompant une discussion sur son père né au XVe siècle, chasseur de créatures surnaturelles à ses heures perdues. Il était tout aussi dérangeant de savoir qu'il ne s'exprimait à voix haute que pour mon bénéfice. Adam fut à la hauteur de son mari en à peine un quart de seconde, et lui caressa tendrement la joue, avant de quitter la pièce à la même vitesse. Shiro n'avait toujours pas bougé d'un poil. Ayant l'impression d'avoir violé un moment d'intimité, je détournai rapidement le regard.
Je contemplai longuement le portrait, m'imaginant toute la rigueur que cet homme avait consacré à l'éducation religieuse de ses fils. Je me dis que ce dernier devait se retourner dans sa tombe alors que son dernier enfant était devenu une des créatures qu'il s'était évertué à éradiquer. Et qui, de plus, était à présent marié à un autre homme. Un rictus déforma mes lèvres tandis que je me demandais quel serait, entre la transformation d'Adam et son orientation sexuelle, l'évènement le plus susceptible de sortir de sa tombe le père du médecin pour le réprimander.
- Alors, que s'est-il passé, finis-je par dire en levant les yeux sur Keith, quand il a compris ce qui lui était arrivé ?
Keith inspecta brièvement le mur de tableaux, et je notai qu'il s'arrêtait sur celui qui dépeignait un paysage typiquement asiatique presque sans couleur. On y devinait une haute colline, sur laquelle trônait une vieille maison au toit de paille dont on avait accès qu'en traversant un pont, au-dessus d'une rivière agitée. Seuls les cerisiers en fleurs rendaient le spectacle moins mélancolique.
- Lorsqu'il a su ce qu'il était devenu, murmura-t-il, il a lutté. Il a essayé de se détruire avec acharnement. Hélas, ce n'est pas aussi simple.
- Qu'a-t-il fait ?
Sous le choc, les mots m'avaient échappé.
- Il s'est jeté du haut de falaises, répondit Keith, impassible. Il a tenté de se noyer dans l'océan… Mais il commençait sa nouvelle vie et il était très fort. Il est incroyable qu'il soit parvenu à résister… qu'il ait tenu sans se nourrir, alors qu'il était néophyte. L'instinct est si puissant, au début, qu'il a tendance à l'emporter. Adam éprouvait cependant un tel dégoût envers lui-même qu'il a eu le courage de chercher à se tuer en se laissant mourir de faim.
- C'est donc possible ?
- Non. Il n'existe que très peu de façons de nous anéantir.
Je faillis demander lesquelles, il ne m'en laissa pas le temps.
- Bref, enchaina-t-il, la dénutrition a fini par l'épuiser. Il se tenait le plus à l'écart de la populace humaine, conscient que sa volonté s'effilochait. Des mois durant, il a évité de sortir le jour, se réfugiant dans les endroits les plus désolés, se méprisant. Une nuit, un troupeau de cerfs est passé près de sa cachette. La soif l'avait rendu si enragé qu'il a attaqué sans réfléchir. Les forces lui sont revenues, et il a compris qu'il existait une alternative à sa monstruosité. N'avait-il pas dîner de gibier dans sa vie antérieure ? C'est ainsi que sa philosophie a pris naissance dans les mois suivants. Il pouvait exister sans être un démon. Il a eu l'impression de s'être retrouvé. Dès lors, il a commencé à faire meilleur usage de son temps. Il avait toujours été intelligent et avide de connaissance, malgré les représailles de son père quant à la science. Désormais, il avait l'éternité pour apprendre. Il étudiait la nuit, méditait le jour. Il a gagné l'Angleterre à la nage et…
- Pardon ?
- Les gens traversent la Manche à la nage tout le temps, Lance.
- Ah, oui. C'est juste que ça sonne drôle, pour l'époque. Continue.
- Nager ne nous est pas difficile…
- Rien ne l'est, pour vous, rétorquai-je.
Il patienta, amusé.
- Je te jure de ne plus t'interrompre.
Avec un ricanement sombre, il acheva sa phrase :
- Parce que, techniquement, nous n'avons pas besoins de respirer.
- Vous…
- Non, non ! Tu as promis, s'esclaffa-t-il en posant ses doigts frais sur mes lèvres. Tu veux entendre la fin de l'histoire, oui ou non ?
J'entendis Shiro pouffer derrière nous. J'avais oublié sa présence. Je décidai de l'ignorer.
- Oui, sauf que tu ne peux pas me balancer des choses pareilles sans t'attendre à ce que je ne réagisse pas, bougonnai-je.
Il plaça sa main contre mon cou et, derechef, sa vivacité affola mon cœur.
- Bon, insistai-je quand même, c'est quoi ces blagues ?
- La respiration ne nous est pas une nécessité, juste une habitude.
-Et vous pouvez tenir… longtemps ?
- Indéfiniment, j'imagine. Je ne sais pas. Il est un peu inconfortable de se priver de son odorat.
- Inconfortable, répétai-je.
Quelque chose dans mon regard le rendit grave. Son bras retomba sur le côté, et il se raidit, sans cesser de me scruter. Le silence se prolongea. Son visage était de pierre.
- Qu'y a-t-il ? demandai-je en effleurant sa joue marmoréenne.
Il soupira puis répondit.
- Je passe mon temps à guetter ça.
- Quoi ?
- Le moment où je t'apprendrais un détail qui seras trop dur à supporter et où tu fuiras en hurlant. Je n'essaierais pas de te retenir, ajouta-t-il avec un demi-sourire triste. Je souhaite même que ça arrive, parce que je veux que tu survives. Et pourtant, j'ai envie d'être avec toi. Ces deux désirs sont incompatibles…
Il s'interrompit, anxieux.
- Ce n'est pas mon genre de fuir, rétorquai-je avec prétention.
- Pour l'instant, commenta-t-il en retrouvant un semblant de bonne humeur.
- Allez, poursuis. Adam a gagné le Royaume-Unis à la nage.
- Et il y a rencontré Coran, annonça-t-il. Au bout d'un siècle d'existence immortelle, ce n'était pas la première fois qu'il croisait un autre membre de notre espèce, mais c'était la première fois que l'un d'entre eux partageait la même philosophie. Ils sont restés beaucoup de temps ensemble, à Londres, et ont beaucoup appris l'un de l'autre. Coran était un peu le mentor d'Adam. Il y a vu un nouveau père. Puis, tous deux ont gagné l'Italie, sous le conseil de Coran. Avec la redécouverte du droit romain et des sciences, c'était là-bas qu'il était plus louable d'étudier.
Ses yeux se posèrent sur un autre tableau, le plus bigarré de tous, au cadre le plus ornementé, le plus vaste aussi : il était deux fois plus grand que la porte à côté de laquelle il était accroché. Y pullulaient des personnages vêtus de toges multicolores et tourbillonnantes qui s'enroulaient autour de colonnes et se penchaient du haut du balcon en marbre. Je ne sus déterminer s'il s'agissait d'une scène de la mythologie grecque ou si les êtres flottants parmi les nuages dans la tranche supérieure de la toile étaient bibliques.
- Une fois au pays, Adam et Coran ont écumés les universités. La nuit, ils étudiaient la musique, les sciences… et surtout la médecine pour Adam. Il avait trouvé sa vocation, sa pénitence, sauver des vies humaines. Je ne peux pas te décrire avec exactitude son combat, ni même celui de Coran, dont l'existence remonte à beaucoup trop longtemps pour qu'il ait encore des souvenirs de sa vie humaine. Mais il a fallu presque trois siècles d'efforts déchirants à Adam pour parvenir à exercer un total contrôle de lui-même. Aujourd'hui, il est presque immunisé contre l'odeur du sang humain et il est capable d'accomplir le travail qu'il aime sans souffrance. L'hôpital lui apporte une grande paix…
Keith se perdit dans une réflexion intense. Au bout d'un long moment, il se secoua et tapota la toile.
- C'est également en Italie que Coran lui a fait rencontrer les autres. Tout comme lui, ils étaient bien plus civilisés et savants que les apparitions hantant les égouts de Paris.
Il désigna un groupe de six personnages représentés sur le plus haut des balcons, observant avec une certaine placidité le chaos qui régnait en dessous d'eux. Je les examinai avec soin et me rendis compte, ébahi, que je reconnaissais Adam en l'homme aux cheveux de cuivre. Mais aussi, et le plus surprenant, Lotor, un peu plus en arrière, mais dont la longue chevelure claire était reconnaissable entre mille.
- Solimena s'est beaucoup inspiré des amis de Coran, reprit Keith, amusé. Il les a souvent peints sous l'aspect de Dieux. Zarkon et Sendak, dit-il en désignant deux hommes bruns, et Haggar, ajouta-t-il en montrant une femme à la longue chevelure blanche. Ce sont les ténébreux protecteurs des arts. Celui que tu vois-là (il pointa un homme à l'épaisse barbe rousse), c'est Coran. Il a bien changé depuis. De toute manière, tu vas bientôt le rencontrer.
- Que sont-ils devenus ?
- Ils sont toujours là-bas. Comme ils l'ont été pendant qui sait combien de millénaires. Adam ne s'est pas attardé auprès d'eux, à peine quelques décennies. S'il admirait beaucoup leur érudition et leur raffinement, il supportait mal leur entêtement à vouloir le guérir de son aversion envers « son alimentation naturelle », comme ils l'appelaient. Ils ont mutuellement tenté de le convaincre, sans effet. Excepté Lotor, bien entendu. C'est à cette époque qu'il l'a emmené avec lui en Angleterre, et lui a appris à se contrôler. Cela a été fastidieux. Lotor avait été éduqué, depuis sa transformation, à profiter de son statut de surhomme. Les choses sont devenues plus facile pour lui, après sa rencontre avec Allura.
Un sourire tendre se dessina sur ses lèvres.
- Par la suite, Adam s'est décidé à voyager seul pendant quelques temps. Même s'il avait trouvé en Coran, Lotor et Allura une nouvelle famille, il lui manquait quelque chose. Certes, les liens qu'il avait façonnés avec Allura, parce qu'il était celui qui l'avait façonné, étaient très puissants, mais jamais ils n'égaleraient ceux qu'elle entretenait avec Lotor. Adam était un père pour elle, tandis que Lotor était son amant. Alors il comprit ce qu'il se devait de trouver pour être pleinement heureux. Une femme avec qui partager sa vie, comme Lotor partageait la sienne avec Allura.
Il laissa planer un léger silence, teinté d'un sourire moqueur.
- Pendant très longtemps, ses recherches n'ont rien donné. Parallèlement, au fur et mesure que les monstres commençaient à peupler les contes de fées, il s'est aperçu qu'il arrivait à se mêler aux humains, à passer pour l'un d'eux, et il s'est mis à pratiquer la médecine. Malheureusement, la romance à laquelle il aspirait lui échappait sans cesse, car il n'arrivait à construire de liens assez forts avec aucune femelles vampires. Cependant, depuis Allura, il mûrissait un projet qu'il s'était presque résolu à mettre en œuvre : puisqu'il ne trouvait pas de compagne, il allait en créer une. Comme il l'avait créé pour Lotor. Mais, d'un autre côté, il se refusait à imposer une telle existence à quiconque. Ainsi, jamais il ne passa à l'acte. Il continua alors à errer, seul, hésitant chaque jour à revenir auprès de Coran, Lotor et Allura.
- Jusqu'à ce qu'il atterrisse à Shimonoseki, intervint soudainement Shiro.
Je sursautai, poussant un léger cri. Il se tenait juste derrière nous. Je ne l'avais pas du tout senti arriver.
- Pardonne-moi, s'excusa-t-il en déposant une main rassurante sur mon épaule.
Il paraissait réellement désolé de m'avoir effrayé, et je l'excusai bien vite. Son visage était si avenant qu'il était difficile de lui en vouloir bien longtemps.
- Tu veux raconter la suite, Shiro ? demanda Keith.
- Je ne suis pas aussi doué que toi pour conter les histoires, mais pourquoi pas.
Il s'installa à côté de moi, et fixa la même toile japonaise que Keith quelques minutes plus tôt.
- C'était une période assez difficile dans cette région du Japon, et Adam s'y était retrouvé de manière tout à fait hasardeuse. Il a toujours eu la main sur le cœur, et, en raison des batailles qui s'y déroulaient, il y était passé pour aider les personnes blessées. Il ne s'était certainement pas attendu à se voir rejeté à cause de la xénophobie des habitants. Un occidental pour les soigner, il n'y avait rien de pire ! (Il rit, comme amusé par la fermeture d'esprit de son peuple d'origine). Moi aussi j'étais à Shimonoseki en raison de la guerre, mais pour de bien d'autres objectifs (son visage se ferma). Lors de bataille, beaucoup d'hommes sont mortellement blessés, avec peu de chance de s'en sortir, agonisant dans la douleur. C'est ainsi que… je me nourrissais.
Tout comme Keith, il me jeta un coup d'œil, guettant ma réaction. Je restai impassible. À vrai dire, j'admirais aussi cette philosophie : ne se nourrirent que d'humains aux portes de la mort, et abréger leur souffrance. C'était, certes, moins louable que de se nourrirent exclusivement d'animaux, mais cela montrait une volonté de garder un minimum d'humanité.
- Je fus attiré par l'odeur du sang, et par les sanglots d'un enfant. C'est ainsi que j'ai trouvé Keith. Un pauvre garçon malade, mourant. Je ne pouvais me résoudre à le… un semblable m'avait déjà expliqué comment faire pour qu'un humain devienne l'un des nôtres. Mais, j'imagine que tout cela, Keith te l'a déjà raconté.
Le concerné se raidit.
- Adam est arrivé à temps pour vous en empêcher et pour le sauver grâce à la médecine humaine, affirmai-je.
Il me sourit avec plein de bienveillance.
- Je crois que j'en suis tout de suite tombé amoureux, expliqua-t-il plein de tendresse. Malheureusement, pour Adam, cela a été bien plus compliqué. Tu imagines, lui, qui a été élevé dans une religion stricte où les relations homosexuelles étaient synonymes de pêchés démoniaques, s'enticher d'un autre homme ? J'ai dû batailler de longues années pour qu'il finisse par accepter ses sentiments. Finalement, nous avons passé un marché : il s'offrait à moi si je jurais de ne plus jamais me nourrir de sang humain.
Il s'esclaffa. Son fils paru également amusé par la situation.
- Et vous n'avez plus jamais … m'étonnai-je.
- Non.
- Définitivement ?
- Définitivement, affirma-t-il.
- Même pas une seule fois ?
- Pas une seule goute.
J'en étais ahuri. Il frotta de manière paternel mon crâne. Je m'empourprai.
- Qu'est-ce qu'on ne ferait pas par amour ? Depuis, nous ne nous sommes plus quittés. Bien sûr, le fait d'élever Keith comme s'il s'agissait de notre propre fils à tous les deux nous a également beaucoup aidé. Nous l'avons vu grandir, évoluer, apprendre… Nous avons eu beaucoup de chance de pouvoir vivre cette expérience. Cela est rare pour des êtres comme nous. Nous rêvions qu'il ait une vie normale, malheureusement…
- J'étais beaucoup trop malade, s'immisça le concerné.
- En effet, continua Shiro. Et nous refusions de te perdre.
- Alors Adam a tenté une seconde fois l'expérience du façonnage, finit-il. Et voilà, la boucle est bouclée.
Il me regardait avec un sourire tendre, illuminant ses traits. Un long silence s'installa entre nous trois.
- Je vais devoir y aller, intervint Shiro. Je dois passer à mon cabinet en ville pour récupérer un dossier.
Keith hocha la tête. Je savais que son père n'avait donné cette information à voix haute qu'à mon égard. Il se tourna vers moi.
- Lance, tu peux rester aussi longtemps que tu le souhaites, m'assura-t-il gentiment.
- Merci.
Sur ces mots, il déposa un instant sa main sur l'épaule de son fils, avant de quitter la pièce. Encore une fois, un ange passa. Keith avait son regard posé sur les grandes fenêtres, plongé dans ses pensées. Je coupai alors le silence.
- Depuis, tu n'as jamais quitté Shiro, Adam et les autres ?
- Quasiment pas.
Posant une main légère au creux de mon dos, il m'entraîna hors du bureau. Je jetai un ultime coup d'œil aux tableaux, me demandant si j'aurais un jour l'occasion d'entendre d'autres histoires.
- Quasiment ? repris-je, une fois sur le palier.
Il soupira, visiblement réticent à me répondre.
- Eh bien, disons que je suis passé par la phase de rébellion adolescente typique, environ vingt ans après ma… naissance, ma création, appelle-la comme tu voudras. Cette vie d'abstinence ne m'emballait pas, et je reprochais aux autres de réfréner mon appétit. J'étais curieux, aussi. Bref, j'ai vécu seul pendant un moment.
- Et ?
J'étais plus intrigué qu'effrayé, ce qui n'était peut-être pas normal. Il le sentait. J'eus vaguement conscience que nous montions au deuxième étage, même si j'avais d'autres priorité en tête que le décor.
- Cela ne te révulse pas ?
- Non.
- Pourquoi donc ?
- Parce que… cela a surement été une expérience pour toi, donc, ça me parait… raisonnable.
Il aboya de rire, très fort. Nous étions en haut des marches, dans un autre vestibule lambrissé.
- Depuis ma renaissance, murmura-t-il, j'ai bénéficié du privilège de savoir ce que tout le monde autour de moi pensait, humains et non-humains. C'est d'ailleurs pourquoi il m'a fallu une vingtaine d'années avant de défier Adam et Shiro – je connaissais leur parfaite sincérité, et je comprenais exactement pourquoi ils vivaient comme ils vivaient. Je n'ai mis que quelques années pour revenir vers eux et me ranger à leur vision des choses. J'avais cru échapper à… la dépression qui accompagne la prise de conscience. Puisque je lisais les pensées de mes proies, je pouvais après tout épargner l'innocent et ne m'attaquer qu'au bourreau. Si je pourchassais un meurtrier qui traquait une jeune fille dans une ruelle sombre, si je sauvais sa victime, c'est que je n'étais pas si diabolique.
Je frissonnai, imaginant trop bien la ruelle, l'obscurité, la fille, la peur, la silhouette menaçante, la traque. Et Keith, le prédateur, terrifiant, magnifique et invincible comme un jeune dieu. Lui avait-elle été reconnaissante, cette fille, ou plus terrorisée encore ?
- Avec le temps cependant, j'ai fini par voir le monstre en moi. Rien n'effacera jamais la dette de tant d'existences humaines volées, quelles que soient les justifications que je m'inventais. Alors, je suis retourné vers Shiro et Adam. Ils m'ont accueilli tel le fils prodigue. C'était plus que je ne méritais.
Nous venions de nous arrêter devant la dernière porte du couloir.
- Je ne suis pas d'accord avec toi, sur certains points, avançai-je.
Il parut surpris.
- Tu as certainement sauvé plus de vies que tu en as prises.
- Ce n'est pas une excuse.
- Et que fais-tu de ceux qui tuent à la guerre ? Des condamnations à mort pour les crimes impardonnables ? De la légitime défense ? Attention, je ne dis pas par-là que je suis pour le fait de retirer aussi facilement la vie à quelqu'un. Je dis simplement que tu avais tes raisons de faire ça et que, pour autant, cela ne fait pas de toi un monstre. Sinon, l'être humain lui-même serait monstrueux.
Il n'en répondit rien, se contentant de me fixer longuement. Après un long silence, il déposa sa main sur la poignée et ouvrit la porte qui nous faisait face.
- Ma chambre, m'informa-t-il en ouvrant et en m'attirant à l'intérieur.
Je compris alors que la discussion était close. Admettait-il que j'avais raison ou tort, je n'en savais rien.
La pièce donnait au sud, avec une façade toute en verre, comme au rez-de-chaussée. L'arrière de la maison devait n'être qu'une immense fenêtre. On distinguait les méandres de la rivière et la forêt qui se déployait jusqu'aux contrefort du massif de l'Olympus, beaucoup plus proche que je ne l'avais cru.
Un mur était entièrement tapissé d'étagères supportant des CD. Sa chambre était mieux approvisionnée que la boutique du disquaire. Dans un coin, une chaîne sophistiquée, de celles que j'aurais eu peur de toucher tant j'étais certain de casser quelque chose. Il n'y avait pas de lit, juste un vaste canapé de cuir noir à l'allure confortable. Une épaisse moquette grise dissimulait le plancher, et des tissus lourds d'une teinte légèrement plus soutenue étaient tendus sur les murs.
- Pour l'acoustique ?
Il acquiesça en souriant. Au moins, la tension de notre précédente conversation était passée. S'emparant d'une télécommande, il alluma la stéréo. Le volume était bas, mais l'air de jazz résonna comme si l'orchestre avait été sur place. J'allais inspecter son époustouflante collection. Je n'avais pas autant de musiques réunies dans toutes mes playlists Spotify.
- Comment les ranges-tu ? demandai-je, vu que je ne trouvais ni rimes ni raison à sa classification.
- Mmmm ? Oh, par année. Mes préférés sont sur cette étagère-là.
Il avait répondu de manière distraite, et je me retournai. Il me contemplait d'un air particulier.
- Qu'y a-t-il ?
- Je m'étais préparé à… être soulagé. Que tu saches… qu'il n'y a plus de secret entre nous. Je ne m'attendais pas à éprouver plus. Mais j'aime ça. Ça me rend… heureux.
Il haussa les épaules avec un sourire timide. J'aimais quand il avait du mal à s'exprimer, sûrement intimidé par ces moments de confidences. Ça le rendait agréablement humain.
- Alors, je suis heureux aussi, le rassurai-je en lui renvoyant son sourire.
J'avais craint qu'il regrette de m'avoir parlé aussi ouvertement, et ça faisait du bien d'apprendre que ça n'était pas le cas. Soudain, il redevint sérieux, son front se plissa.
- Tu guettes toujours le moment où je vais déguerpir en braillant comme un paon, hein ? devinai-je.
Il hocha la tête, vaguement penaud.
- Désolé de te décevoir, mais tu es loin d'être aussi terrifiant que tu ne le penses. D'ailleurs, je n'ai absolument pas peur de toi.
Il n'avala pas le moins du monde mes paroles. Il sourcilla.
- Tu aurais mieux fait de te taire, s'esclaffa-t-il avec espièglerie.
Sur ce, il se mit à gronder, un son grave qui émanait des tréfonds de sa gorge. Ses lèvres se retroussèrent sur ses dents sans défaut, son corps bougea brusquement, et il se retrouva à demi-accroupi, tendu comme un… puma, prêt à bondir. Je reculai, furieux.
- Tu n'oserais pas…
Je ne le vis pas me sauter dessus, ce fut bien trop rapide. Simplement, le sol se déroba tout à coup sous mes pieds, et nous nous écrasâmes sur le divan. Ses bras d'airain étaient abattus sur les miens, tandis qu'il avait resserré ses jambes autour de mon bassin, pour m'empêcher de riposter. Il glissa ses mains dans les miennes pour enlacer mes doigts. J'étais emprisonné sous lui. Je lui jetai un coup d'œil affolé. Il paraissait contrôler la situation, hilare, les iris pétillant de malice.
- Tu disais ? me nargua-t-il avec un nouveau grognement de comédie.
- Que tu es le plus terrifiant de tous les monstres !
Mon ironie fut quelque peu atténuée par les trémolos de ma voix.
- C'est déjà mieux.
Je me débattis.
- J'ai le droit de me relever maintenant ?
Il ricana, tout en me libérant. Cependant, il resta assis sur mes genoux. J'agrippai ses hanches afin de m'aider à m'asseoir. Il avait croisé ses mains fraiches derrière ma nuque, me provocant d'irréductibles frissons. C'était la première fois que les rôles étaient inversés. Moi qui le portais sur mes cuisses, et non le contraire. Ça me plaisait bien.
- On peut entrer ? lança quelqu'un depuis le couloir.
Je voulus le dégager, mais il maintint sa position.
- Venez, venez, cria-t-il.
Allura surgit, Romelle sur ses talons. Si le rouge me monta aux joues, Keith paraissait très à l'aise. Allura sembla trouver notre posture parfaitement normale. Romelle s'approcha en dansant – quel autre mot pour décrire sa grâce ? – et s'assit par terre au milieu de la pièce, nous regardant avec curiosité. Allura se planta juste en face de nous.
- Nous avons cru que tu t'apprêtais à manger, Lance, et nous sommes venus voir si tu étais prêt à partager ton déjeuner, annonça-t-elle.
Je me raidis, puis m'aperçus que Keith rigolait. De ce commentaire ou de ma réaction, je ne sus dire.
- Navré, mais je n'en ai déjà pas assez pour moi, répliqua-t-il en me serrant contre lui avec témérité.
- En fait, expliqua Romelle en riant malgré elle, Allura annonce une vraie tempête pour ce soir. Bandor a envie de jouer. Tu en es ?
Les yeux de Keith s'éclairèrent, mais il hésita.
- Naturellement, tu viens avec Lance, susurra Allura, à laquelle Romelle lança un bref regard.
- Ça te dit ? s'enquit Keith, brusquement excité comme un gosse.
- Bien sûr, répondis-je. (Comment décevoir un tel visage ?) Euh… quel rapport avec la météo et…
- Nous devons attendre qu'il y ait du tonnerre pour jouer. Tu comprendras sur place.
- Il faut que je prenne un parapluie ?
Tous trois hurlèrent de rire.
- Il en aura besoin ? demanda néanmoins Romelle à Allura.
- Non, affirma-t-elle avec certitude. L'orage restera cantonné sur la ville. Le champ devrait être sec.
- Super !
Romelle était parfaitement enthousiaste, et je me surpris moi-même à avoir hâte de les accompagner au lieu de mourir de frousse. Dès qu'il s'agissait d'en découvrir plus sur les Takashi, j'étais excité comme une puce.
- Allons voir si Shiro veut jouer, décréta Romelle en sautant sur ses pieds et en filant avec une élégance qui aurait brisé le cœur d'une ballerine.
- Comme si tu ne le savais pas ! persifla Allura.
Elle s'éloigna à son tour avec encore plus d'élégance que sa sœur. Sur ce, elles disparurent en refermant discrètement la porte derrière elles.
- À quoi jouerons-nous ?
- Toi, à rien. Tu te contenteras de regarder. Nous, nous allons faire une petite partie de base-ball.
- Les vampires aiment le base-ball ?
- N'oublie pas qu'il s'agit du sport préféré des américains, rétorqua Keith avec une solennité ironique.
Il commençait tout juste à bruiner quand Keith tourna dans ma rue. Jusqu'alors, je n'avais douté qu'il resterait avec moi tandis que je passerais un peu de temps dans le monde réel – une sorte d'intérim. Puis je vis la voiture noire, une Ford délabrée, garée dans l'allée de Veronica, et mon chauffeur bougonna des mots inintelligibles d'une voix basse et dure. Tranquillement assise sur les marches du perron, à l'abris du porche, Katie lisait distraitement un livre, aux pieds du fauteuil roulant de Billy. Derrière lui se tenait Hunk. Dès qu'il croisa mon regard, il me fit comprendre qu'il était sincèrement désolé de débarquer à l'improviste. Son père, lui, impassible comme du granit, ne trahit rien lorsque Keith gara ma voiture. Pour ce qui était de Katie… Dès qu'elle nous vit, elle baissa les yeux, mortifiée.
- Il dépasse les bornes ! râla Keith, furieux.
- Il est venu avertir Ver, tu crois ? demandai-je, plus horrifié que mécontent.
Il acquiesça tout en retournant son regard noir à Billy d'une manière qui n'augurait rien de bon. Je fus sacrément soulagé que Veronica ne fût pas encore revenue.
- Laisse-moi gérer ça, dis-je.
- C'est sûrement plus raisonnable, accepta-t-il (à ma grande surprise). Mais sois prudent. Les enfants ne se doutent de rien.
- Hunk à notre âge ! protestai-je, hérissé par l'emploi du mot « enfant ». Enfin, le mien.
- Je sais.
Il me sourit. Sa colère, soudain, s'évanouie. Je posais la main sur la poignée de la portière.
- Invite-les à entrer pour que je puisse m'éclipser, continua-t-il. Je reviendrai à la tombée de la nuit.
- Tu veux garder la voiture ? proposai-je tout en m'interrogeant sur la façon dont j'allais expliquer à ma sœur mon absence ce soir-là.
- Je serais rendu plus vite à pieds que dans cet engin ! s'esclaffa-t-il.
- Tu n'es peut-être pas obligé de t'en aller, non ? soupirai-je avec regret.
- Oh que si ! Et quand tu te seras débarrassé d'eux, n'oublie pas de préparer Veronica à l'idée de rencontrer ton nouveau petit ami.
Son rire dévoila ses dents blanches.
- Merci du cadeau !
Il me gratifia du sourire en coin que j'adorais.
- Je serais bientôt de retour, me promit-il.
Après avoir jeté un coup d'œil à la maison, il se pencha et embrassa rapidement l'arrête de ma mâchoire. Le cœur battant, je me tournai vers mes invités surprise. Billy avait perdu son flegme, et ses mains agrippaient les accoudoirs de son fauteuil.
- Reviens vite, insistai-je avant de sortir sous l'averse et de me précipiter jusqu'à la porte. Salut, Billy ! Salut, Pidge et Hunk ! lançai-je le plus joyeusement possible. Ver s'est absentée pour la journée. J'espère que vous n'avez pas attendu trop longtemps.
- Ne t'inquiète donc pas, répondit le vieil homme d'une voix étrangement contrôlée en me scrutant du regard. Je voulais juste lui apporter ça.
Il montra un sac en papier sur ses genoux. Je le remerciai machinalement, bien qu'ignorant de quoi il s'agissait.
- Venez vous mettre au sec !
Je fis semblant de na pas m'apercevoir qu'il m'observait pendant que je déverrouillais la porte et leur indiquais de me suivre.
- Donnez-moi ça, proposai-je.
Me retournant pour fermer derrière nous, j'en profitai pour jeter un œil à Keith. Parfaitement immobile et grave, il attendait.
- Mets-le au réfrigérateur, me conseilla Billy en me tendant son paquet. C'est du poisson frit maison de Sam Holt. Ver adore ça.
Je réitérai mes remerciements, sincère cette fois.
- Elle prévoyait justement de ramener du poisson ce soir ! affirmai-je.
- Elle est à la pêche ? demanda Billy, en s'animant brusquement. À l'endroit habituel ? Et si j'allais à sa rencontre ?
- Inutile, me dépêchai-je de mentir, ne tenant pas à ce qu'il se retrouve en tête-à-tête avec elle. Elle voulait essayer un nouveau coin avec ses collègues. Je n'ai aucune idée de là où elle se trouve.
Billy ne s'y laissa pas prendre et m'envisagea d'un air songeur.
- Hunk, Pidge, allez donc chercher cette photo que je voulais offrir à Ver.
- Où est-elle ? répliqua la jeune fille, morose.
Hunk, lui, se contentait d'éviter le regard de quiconque, gêné par la situation.
- Dans le coffre, je crois. Vous n'avez qu'à fouiller au milieu du bazar.
Traînant des pieds, elle ressortit sous la pluie, Hunk sur ses talons, la poussant presque à presser le pas. Billy et moi nous affrontâmes du regard en silence. Un silence qui ne tarda pas à devenir embarrassant. Aussi, je tournai les talons et me dirigeai dans la cuisine, suivi par le couinement des roues humides du fauteuil sur le lino. Je flanquai le sachet de Billy sur l'étagère supérieure du réfrigérateur puis virevoltai vivement pour lui faire face. Son visage aux rides profondes était indéchiffrable.
- Ver ne sera pas là avant un bon moment, attaquai-je, sur un ton qui frisai l'impolitesse.
Il se contenta de hocher la tête.
- Merci encore pour le poisson.
Nouvel acquiescement, et toujours pas une parole. Je soupirai et croisai les bras sur mon torse. Le vieillard sembla deviner que je n'ajouterai rien, car il se lança, hésitant.
- Lance.
J'attendis.
- Lance. Ver est comme un membre de la famille pour moi.
- Oui.
- J'ai remarqué que tu passais beaucoup de temps avec cet Altéa.
- Takashi, le corrigeai-je.
- Pardon ?
- Il a hérité du nom de son autre père, ajoutai-je.
Il ne répondit rien.
- Ce n'est sûrement pas mes affaires, mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
- Vous avez raison, ce ne sont pas vos oignons.
- Tu ignores sans doute que la famille Altéa, et Takashi, n'a pas bonne réputation dans la réserve, persista-t-il, irrité par mon impudence.
- Si, je le sais, figurez-vous ! Et je ne vois pas en quoi cette réputation est méritée. Après tout, ils ne mettent jamais les pieds sur votre territoire, non ?
Billy était décontenancé d'apprendre que j'étais au courant du vieil accords passé par sa tribu.
- C'est vrai, reconnut-il, prudent. Tu as l'air… bien informé sur les Altéa. Plus que je ne le pensais.
- Et plus que vous, si ça se trouve.
- Peut-être, admit-il à regret. Ver est-elle aussi bien informée ? enchaîna-t-il avec une lueur astucieuse dans les yeux.
Il n'avait pas mis longtemps à trouver le point faible de ma défense. Mais je n'avais pas dit mon dernier mot.
- Sur quoi portait votre dernière dispute, déjà ? avançai-je. Elle apprécie beaucoup les Altéa, et ne supporte pas lorsque certains se permettent des réflexions… homophobes à leur égard.
- Ça n'a rien à voir ! protesta-t-il. Et tu le sais très bien.
J'haussai un sourcil. Il était mécontent mais guère surpris de ma dérobade.
- Peut-être que ce ne sont pas mes affaires, mais ce sont sûrement celles de Veronica, s'entêta-t-il.
- C'est à moi d'en juger, il me semble.
Je guettai anxieusement sa réaction. Il s'absorba dans un silence songeur que ne rompait que le bruit de la pluie sur le toit.
- J'imagine que tu as raison, finit-il par concéder.
- Merci, Billy, soupirai-je, soulagé.
- Je te demande de bien y réfléchir, Lance.
- Je vous le promets.
- Ce que je veux dire, c'est arrête ! précisa-t-il en sourcillant.
Ses yeux ne reflétaient qu'un véritable souci pour moi. Que pouvais-je répondre ? À cet instant, la porte s'ouvrit bruyamment.
- Il n'y a aucune photo dans cette bagnole ! râla Hunk.
Les épaules de sa chemise étaient trempées, et ses cheveux dégoulinaient. Katie n'était pas revenue. Sans doute avait-elle décidé de rester dans la voiture. J'éprouvais du remord à l'idée de l'avoir blessée au point de ne plus vouloir me parler.
- Ah bon ? marmonna Billy. J'ai dû l'oublier à la maison.
- Super ! maugréa son fils en levant les yeux au ciel.
- Lance, tu diras à Ver… que nous sommes passés.
- Aucun problème.
- On s'en va déjà ? s'étonna Hunk.
- Ver rentrera tard, lui expliqua son père qui poussait son fauteuil vers le couloir.
- Oh ! Ben… à une autre fois, alors, Lance. Dès que j'ai un téléphone, je t'envoie un message !
J'acquiesçai en souriant.
- Prend garde à toi, m'avertit Billy.
Je laissai couler. Hunk aida son père à descendre le perron. J'agitai la main en jetant un bref coup d'œil à ma Jeep désormais vide. Mes yeux se promenèrent ensuite vers la Ford. Katie m'observait, mélancolique. Je lui tendis un sourire désolé. Je ne sus si elle l'avait vu, la voiture quittant déjà l'allée. Je refermai la porte derrière moi. Debout dans le vestibule, ma tension retomba un peu, et je grimpai à l'étage pour changer de vêtements.
J'essayai plusieurs t-shirts, ignorant ce que nous réservait la soirée. Cette perspective suffit à rendre insignifiante la conversation qui venait d'avoir lieu. J'étais redevenu anxieux à l'idée de revoir sa famille, alors même que la journée s'était plutôt bien déroulée en leur compagnie. J'abandonnai rapidement mes effets de style pour enfiler un vieux t-shirt blanc aux manches bleus et le jean de la veille. De toute façon, je risquais sûrement de passer le match revêtu de mon coupe-vent.
Mon téléphone sonna alors que je m'apprêtais à enfiler mon haut, et je répondis sans même regarder qui m'appelait. Au fond de moi, je désirais que ce soit sa voix, mais je savais que s'il voulait me parler, il avait juste à se matérialiser dans ma chambre.
- Allô ?
- Yo, Lance ! Ça va ?
C'était Rolo.
- Oh, salut, mec !
Il me fallut un moment pour reprendre pied dans la réalité. J'avais l'impression de ne pas avoir parlé à Rolo depuis des jours et des jours.
- C'était comment, le bal ? demandai-je.
- Génial !
Il démarra au quart de tour et se lança dans un compte-rendu étrangement détaillé de la soirée précédente. J'émis quelques marmonnements appréciateurs çà et là, malgré mes difficultés à me concentrer. Rolo, Nyma, le bal, le lycée, tout cela me paraissait étrangement déplacé en cet instant. Je ne cessais de regarder par la fenêtre, jaugeant le degré de luminosité derrière les nuages noirs.
- Frère, tu ne devineras jamais ! m'apostropha-t-il, attirant mon attention.
- Quoi donc ?
- J'ai embrassé Nyma ! Et elle ne m'a pas jeté ! Elle a même plutôt bien répondu.
- Putain, c'est super, ça ! m'enthousiasmai-je.
- Et sinon, toi, t'as fait quoi hier ?
Je fus surpris par le revirement de la conversation.
- Rien de spécial. J'ai profité un max du soleil, et je suis presque aussi bronzé qu'en été à Miami.
- Tu as revu Keith Takashi ?
Je me doutais bien que son intérêt n'était pas anodin.
- Euh…
J'allais répondre, lorsque ma porte s'ouvra brusquement.
- Lance ! s'écria ma sœur, avec enthousiasme.
Je sursautai à en lâcher mon portable.
- Joder, Ver ! Tu m'as fait peur ! m'écriai-je.
- Allô ? Lance ?
Le vois étouffé de Rolo me poussa à reprendre mon portable.
- On se voit demain, Rolo.
- Ta sœur est là, c'est ça ? T'inquiète tu me racontera tout plus tard.
- C'est ça, à plus.
Je raccrochai.
- Salut, Ver, tu as passé une bonne journée ?
- Plutôt, oui, répondit-elle. La pêche a été super bonne. Avec qui étais-tu ?
- Rolo.
- Ah oui ?
Elle m'observait, sceptique.
- Billy est passé tout à l'heure déposer un sac de friture de Sam, annonçai-je pour détourner la conversation.
- C'est vrai ? J'en raffole.
Ma diversion avait plutôt bien fonctionné.
Elle descendit préparer le dîner pendant que je finissais de m'habiller. Nous ne tardâmes pas à passer à table. Le repas se déroula dans le silence. Veronica savourait son poisson pendant que je me creusais désespérément les méninges pour accomplir la tâche qui m'était échue – aborder le sujet de Keith.
- Qu'as-tu fais de beau ? lança soudain ma sœur, m'arrachant de mes rêveries.
- Je suis resté à la maison cet après-midi.
Uniquement en toute fin d'après-midi, pour être honnête.
- Et ce matin, continuai-je en m'efforçant de rester optimiste, j'étais chez les Takashi.
Ébahi, Ver en laissa tomber sa fourchette.
- L'avocat et le docteur ?
- Oui.
- Mais qu'est-ce que tu faisais là-bas ? Ne me dis pas que tu avais besoin d'un avocat à cause d'une quelconque connerie !
- Non, pas du tout, la rassurai-je.
Elle n'avait toujours pas ramassé ses couverts. Son regard s'illumina.
- Tu sors avec une de leurs filles ? La plus jeune, Romelle ?
- Non.
- Pas avec Allura, tout de même, avança-t-elle avec un air de reproche. Il me semble qu'elle a déjà un petit copain. Ce ne serait pas correcte de ta part.
- Non ! m'offusquai-je.
Elle semblait tout à fait perdue.
- Je ne sors avec aucune de leurs filles, précisai-je. En revanche…
J'hésitai quelques secondes, et ma voix se fit moins assurée que je ne l'aurais voulu. Était-ce une espèce de coming-out que je m'apprêtais à faire ?
- Il se trouve que… il est possible que… je sorte ce soir avec l'un de leurs fils. Et… pas amicalement parlant. Ça va, Ver ?
Apparemment, elle était en train de s'offrir une rupture d'anévrisme. Avant d'éclater d'un rire tonitruant.
- Mais bien sûr ! Allez, dis-moi la vérité.
- C'est la vérité, Veronica.
Mes traits tirés d'angoisse, et l'emploi de son nom en entier lui suffit à douter qu'il s'agissait d'une blague.
- Quoi ? s'étrangla-t-elle.
Elle s'avachit sur le dossier de sa chaise.
- ¡Oh, por el amor de Dios! Tu sors avec un des fils Altéa ! tonna-t-elle.
- Je croyais que tu les appréciais.
- Il est trop jeune pour toi !
- Nous sommes tous les deux en première !
Bon sang ! Elle ne se doutait pas à quel point elle pouvait avoir tort.
- C'est un garçon ! continua-t-elle.
Ce n'était pas un reproche. Plus un commentaire maladroit, sûrement dû au choc. Malgré tout, je me raidis. Elle dû l'apercevoir, car elle se mordit la lèvre.
- Oui… C'est un garçon…
- Attends… Lequel c'est ? Kean, c'est ça ?
- Keith. Le deuxième de la fratrie. Celui aux longs cheveux noirs.
L'Adonis, le dieu vivant.
- Ah… euh… bredouilla-t-elle, ne sachant certainement pas quoi dire. Je pensais que ce serait le menu châtain. Il paraît plus efféminé. Mais, attends. Ça veut dire que ce Kean est ton… petit copain ?
Sa voix partie dans des aigües sur le mot « petit copain ».
- Keith, Ver.
- Réponds moi.
- On peut dire ça.
- Mais tu m'as dit un soir que personne ne t'intéressait en ville !
Elle avait récupéré distraitement sa fourchette. J'espérais que le pire était passé.
- J'ai dit qu'aucune fille ne m'intéressait. Et puis, Keith n'habite pas en ville.
Elle me fusilla du regard, guère amusée que je la prenne pour une imbécile.
- Est-ce à cause de ses parents que…
- Ce n'est pas parce que ses parents son gay qu'il l'est également ! m'offusquai-je. Écoute, ce n'est que le début. Et c'est nouveau pour moi aussi. Alors évite de me sortir le discours sur l'homosexualité, la bisexualité, ou autre sujet du genre orientation sexuelle.
Elle ne répondit rien, encore sous le choc. Je laissai passer quelques minutes, le temps pour elle de digérer la nouvelle.
- Quand passe-t-il te chercher ? finit-elle par demander.
- Il sera là dans quelques minutes ?
- Où t'emmène-t-il ?
- Dans une boite gay remplie de Drag-queens.
- ¿Qué? s'étrangla-t-elle.
- ¡Es una broma, Ver!(1) On va seulement jouer au base-ball avec sa famille.
Son visage se plissa un instant.
- Vous allez jouer au base-ball ? Tu n'as jamais aimé ce sport, tu n'arrêtes pas d'y perdre.
- Ce n'est pas le sujet ! Et puis, je compte surtout regarder.
Finalement, son visage finit par s'illuminer. J'en fus soulagé.
- Dis donc, il doit drôlement te plaire, ce type !
Je me contentai de soupirer en levant les yeux au ciel. Au même moment, on entendit une voiture qui se garait devant la maison. Sautant sur mes pieds, j'entrepris de débarrasser la table.
- Laisse, je m'en occuperais plus tard, lâcha Ver, plus enthousiaste que je ne l'aurais cru.
La sonnette retentit, et elle se dépêcha d'aller ouvrir, avec moi pendu à ses basques. Elle paraissait anxieuse mais aussi surexcitée à la perspective de le rencontrer. Ce qui m'inquiéta légèrement. Elle avait cette lueur de folie dans le regard, comme chaque fois qu'on lui racontait un ragot croustillant. Dehors, l'averse faisait rage. Elle ouvrit la porte. Sous le halo du porche, Keith ressemblait à un mannequin de pub pour imperméables.
- Entre, Keith.
Je fus content de constater que Veronica n'avait pas déformé son prénom.
- Merci, Chef McClain, répondit Keith avec respect.
- Appelle-moi Veronica, je t'en prie !
Alors qu'il avait le dos tourné, elle me lâcha un « waw » silencieux. Je rougis. Voilà qu'elle jouait à la grande sœur cool.
- Donne-moi ta veste et va t'asseoir, ordonna-t-elle.
- Merci.
Il obéit bien sagement. Bordel ! On n'allait pas y passer la soirée, quand même. Keith se posa souplement dans notre unique fauteuil, m'obligeant à m'asseoir au côté de ma sœur, sur le canapé. Pendant qu'elle ne regardait pas, je lui lançai un regard de reproche, auquel il répondit par un clin d'œil.
- Alors, comme ça, j'apprends que tu emmènes mon petit-frère jouer au base-ball ?
- C'est ce qui est prévu, en effet.
Il ne sembla pas surpris que j'eusse dit la vérité à ma sœur. Ou alors, il nous avait espionnés.
- Si je peux te donnez un petit conseil, s'avança-t-elle sur un ton complice, pars en courant. Il va te briser le cœur, comme il l'a fait avec le reste de ses conquêtes !
- Ver ! l'apostrophai-je.
- ¿Qué? Je ne fais que m'inquiéter pour ton ami. Petit-ami, devrais-je dire ?
- Eres vergonzoso (2), bougonnai-je.
Keith, lui, riait de la scène.
- Pour être honnête, continua-t-elle, je suis très… surprise. Je ne savais pas que Lance était aussi attiré par les garçons.
Je me frappai le front avec la paume de ma main.
- Quoique, c'est un tel coureur de jupons qu'il fallait bien que ça arrive un jour.
Elle se tourna vers moi.
- Ta curiosité sexuelle a vraiment pris le dessus.
- Bon, décrétai-je en me levant, je pense que l'on s'est assez foutu de ma gueule comme ça. Allons-y.
Je fonçai dans l'entrée et enfilai mon coupe-vent. Ils me suivirent.
- Ne rentre pas trop tard, Lance, dit-elle sur un ton complice.
- Pas de souci, Veronica, je le ramènerais à une heure décente, promit Keith.
- Tu n'es pas obligé, chuchota-t-elle en se voulant discrète. Fais tout de même attention à lui, il est nul en base-ball.
- Ver, râlai-je.
- Il ne risque rien avec moi.
Une telle sincérité suintait de chacune de ses paroles que Ver n'aurait pu douter de sa bonne foi. Je me ruai dehors, et tous deux furent saisis d'un nouvel accès d'hilarité. Keith m'emboita le pas, mais je m'arrêtai net sur le perron. Derrière mon 4x4 était garée une autre Jeep monstrueuse. Ses pneus m'arrivaient sûrement à la taille, les phares étaient protégés par des grilles et quatre énormes projecteurs étaient fixés sur le parechoc en acier renforcé. La carrosserie était d'un blanc immaculé. Veronica laissa échapper un petit sifflement.
- N'oubliez pas vos ceintures de sécurité, murmura-t-elle.
Me précédent, Keith m'ouvrit la porte côté passager. J'évaluai la distance qui me séparait du siège, sous le regard amusé du propriétaire de l'engin. Dans un air de défi, j'escaladai souplement la voiture pour venir m'installer confortablement, sans oublier de lui lancer un regard prétentieux voulant dire : tu vois, je peux me débrouiller tout seul. Je ne fis pas longtemps le malin alors qu'il me fallut attacher ma ceinture. Elle était si complexe que j'en fus incapable.
- Qu'est-ce que c'est que tous ces machins ? m'écriai-je quand il m'eut rejoint, juste après avoir contourné la voiture d'un pas mesuré, humain.
- Un harnais tout-terrain.
- Ah.
Je m'appliquai à enclencher les multiples boucles, les unes derrières les autres. Comme j'étais trop lent, Keith soupira de nouveau et entreprit de m'aider. Heureusement, la pluie, trop dense, empêchait Veronica de nous distinguer clairement, et elle ne vit pas les mains de Keith folâtrer sur mon cou et le long de mes clavicules. Abandonnant tout effort pour comprendre cet instrument de torture, je me contentai de veiller à respirer régulièrement. Malheureusement, la présence de Keith si proche de moi, ses cheveux qui me chatouillaient la joue, et son odeur envoutante avait de quoi me faire tourner la tête.
- Tu me dois toujours une récompense, chuchotai-je à son oreille.
Il se raidit.
- En quel honneur ?
- Pour mon petit morceau de piano, précisai-je.
Il m'observa un instant, un éclat dans les pupilles que je n'eus aucun mal à reconnaitre.
- Avec ta sœur à quelques mètres ? Ce n'est pas très décent.
- Tu l'as dit toi-même ce matin, je suis indécent.
Il me servit son irrésistible sourire en coin, et je voulu plonger sur ses lèvres. Il se recula vivement.
- Plus tard, nous sommes attendus.
Je grognai, frustré. Keith mit le contact, et nous partîmes.
- C'est une sacrée Jeep que tu as là, j'ai cru que la mienne allait devenir verte de jalousie, plaisantai-je.
- Elle appartient à Shiro. J'ai pensé que tu n'apprécierais pas de faire tout le chemin en courant.
- Où gardez-vous cet engin ?
- Nous avons transformé une des dépendances en garage.
- Tu ne mets pas ta ceinture ?
Il me lança un regard abasourdi. Soudain, ses paroles précédentes firent mouche.
- Tout le chemin ?Cela signifie que nous allons devoir courir une partie du chemin ?
- Pas toi, rectifia-t-il avec un mince sourire.
- Ah, soupirai-je. Je penserais à fermer les yeux, ajoutai-je, sarcastique.
Je laissai tomber ma tête contre le dossier, prenant une grande inspiration désespérée. Les yeux fermés, je sentis plus que ne vis les lèvres de Keith se déposa sur ma tempe. Il gémit, et je me tournai vers lui, surpris.
- Tu sens tellement bon sous la pluie, m'expliqua-t-il.
- C'est bien ou pas bien ? demandai-je avec circonspection.
- Les deux. Comme toujours, les deux.
J'ignore comment il s'y prit pour s'orienter dans l'obscurité et la pluie battante, mais il finit par bifurquer dans une route secondaire qui n'avait de route que le nom ; on aurait dit un sentier de montagne. Toute conversation devint dès lors impossible tant je rebondissais sur mon siège tel un marteau-piqueur. De son côté, il semblait beaucoup s'amuser. Nous finîmes par déboucher dans un cul-de-sac encerclé par la paroi verte que formaient les arbres. La tempête s'était calmée, cédant à la place à une bruine qui se dissipait peu à peu, tandis que le ciel s'éclaircissait derrière les nuages.
- Désolé, Lance, mais à partir d'ici, nous continuons à pied.
- Super ! On va s'éclater, m'exclamai-je avec un enthousiasme forcé.
- Tu es courageux, lâcha-t-il soudainement.
Je le fixai, surpris.
- Mais complètement stupide.
Sur ces mots, il sorti avec aisance de la voiture.
- Hé, m'offusquai-je de ce reproche gratuit.
Il fût près de ma portière en un éclair et m'aida à déboucler mon harnais.
- Je m'en occupe, protestai-je. Vas-y toi, je te rejoins.
- Oh, oh, rigola-t-il, je retire ce que j'ai dit. Tu es un vrai froussard.
- Je ne vois pas de quoi tu parles.
- Tu as peur de notre petite ballade…
- Pas du tout.
Tout en continuant de me détacher, il me lança un regard sceptique.
- Ok, peut-être, avouai-je, vaincu. Donc vas-y, pars devant, je me débrouillerais.
- Tu n'as aucun sens de l'orientation.
- Eh bien je me perdrais dans les bois, mais tu réussiras à me retrouver en me flairant.
Il pouffa.
- Ce qui reviendrai alors au même, car je te ramènerais sur mon dos.
- Tu peux, au moins, me laisser une chance de trouver seul mon chemin, le suppliai-je.
- On dirait que je vais devoir employer d'autres moyens pour te convaincre, indiqua-t-il sur un ton malicieux.
- Comment ça, d'autres moyens ? m'inquiétai-je.
Sans me laisser le temps de réagir, il me grimpa dessus, se retrouvant assis sur mes cuisses, en face de moi. L'espace entre le siège passager et le tableau de bord était assez grand pour accueillir deux corps, apparemment.
- Qu'est-ce que tu fais ? m'indignai-je.
- Nous avions parlé d'une récompense, non ?
Il me vrillait de son regard, mais ses iris recelaient une étincelle d'humour. Plaçant ses mains sur le dossier, de chaque côté de ma tête, il se pencha, m'obligeant à m'enfoncer dans le siège. Il s'approcha jusqu'à ce que son visage se retrouve à quelques centimètres à peine du mien. Avec lui sur mes genoux – même s'il pesait moins lourd qu'il n'y paraissait – je me retrouvai coincé.
- Et maintenant, chuchota-t-il (le ton de sa voix et son haleine suffirent à me faire perdre l'esprit), explique-moi de quoi tu as peur exactement.
- Euh… eh bien… balbutiai-je, d'entrer en collision avec une branche et de mourir. De vomir partout.
Il réprima un sourire, se pencha encore, et ses lèvres froides effleurèrent le creux de ma gorge.
- Toujours anxieux ? murmura-t-il.
- Oui.
Son nez glissa sur ma mâchoire, s'arrêtant juste au-dessus de ma bouche. Son souffle frais chatouillait ma peau.
- Et maintenant ?
- Les arbres, le mal des transports, haletai-je.
La lueur de défi dans son regard s'intensifia. Délicatement, il passa l'une de ses mains contre ma nuque, la faisant glisser jusque sur ma gorge. Son pouce s'accrocha à mon menton, qu'il tira, m'obligeant à entrouvrir les lèvres. Les siennes les effleuraient avec douceur. Je résistai comme je pouvais à l'affreux désir de les capturer dans un baiser. Voyant que j'étais beaucoup plus endurant qu'il ne l'avait prévu, il approcha son corps du mien. Quand ses hanches frappèrent mon bassin, mon souffle fut coupé. Par pur réflexe, j'agrippa ses cuisses, dans une vaine tentative de le retenir.
- Lance, tu ne penses tout de même pas que je heurterais un tronc, non ?
- Pas toi, moi.
Ma voix flanchait. Il flaira la victoire toute proche. Cela ne l'empêcha pas de se frotter lascivement contre moi. Je voulu plisser les yeux, mais j'étais beaucoup trop attiré par ses iris flamboyantes. Ses lèvres, elles, continuaient de taquiner ma bouche, sans pour autant lui donner ce qu'elle désirait plus que tout.
- Crois-tu que je laisserais un arbre t'attaquer ?
Même sa voix se fit saccadée. Je pus y percevoir tout le contrôle qu'il exerçait pour rester maitre de lui.
- Non, soufflai-je.
J'étais sûr d'avoir d'autres arguments à lui opposer mais, bizarrement, je ne les trouvai pas.
- Tu n'as donc aucune raison d'avoir peur, conclut-il.
- Aucune, soupirai-je, vaincu.
Alors, sa prise sur ma gorge se fit plus légère. De son autre main, il approcha mon visage, et – à ma plus grande surprise – il fit délicatement, et dans une lenteur excessive, promener sa langue contre mes lèvres.
Mon comportement fut inexcusable. J'étais pourtant prévenu. Hélas, je fus incapable de ne pas réagir encore plus mal que les autres fois. Au lieu de rester tranquille, je réussis à m'approcher encore plus de lui, glissant mes mains sur les fesses de Keith afin de les agripper fermement. Frissonnant de plaisir, ma langue avait rejoint la sienne, s'enroulant autour d'elle. Je fus électrifié par son gout – semblable à son haleine mais en beaucoup plus puissant. Il se dégagea en se prenant de plein fouet la portière, titubant, brisant mon étreinte sans difficulté.
- Nom d'un chien, Lance ! s'écria-t-il. Tu as juré ma mort ou quoi ?
Je me baissai brusquement, frappant de mon poing le tableau de bord. Je tremblais de toute part.
- Tu es indestructible, à ce que je sache, grognai-je en tentant de calmer mon excitation parfaitement éveillée.
- Ça, c'était avant que je te rencontre.
- C'est aussi un peu de ta faute, lui reprochai-je.
Il ne dit rien. Au bout de quelques secondes, il s'approcha de moi. Il déposa une main délicate dans le creux de mes omoplates.
- Désolé, s'excusa-t-il. Maintenant, il faut y aller, avant que je ne m'autorise un geste stupide.
Il voulut me tirer par le bras, mais je résistai.
- Attends ! le prévins-je. Je suis encore trop… excité.
- La ballade va régler le problème, rigola-t-il.
- Putain, jurai-je. J'avais oublié cette foutue ballade de merde.
Oui, j'étais passablement énervé – la faute à la frustration. Même en ne le regardant pas, je pouvais deviner les grimaces répétées de Keith. Malgré tout, il ne me fit aucune remarque, se contentant de me porter sans aucune difficulté pour me jeter sur son dos. Je notai au passage les efforts qu'il déployait pour être le plus doux possible. J'enfermai sa taille entre mes jambes et serrai mes bras autour de son cou, tel un étau. S'il senti mon érection contre ses reins, il n'en dit rien.
- N'oublie pas de fermer les yeux, me prévint-il sévèrement.
J'enfonçai aussitôt ma figure contre sa gorge, ses longs cheveux chatouillant mon nez. Je me rendis à peine compte que nous bougions. Certes, je sentis qu'il se déplaçait, mais il aurait pu tout aussi bien se balader nonchalamment sur un trottoir tant il se mouvait avec souplesse. Je fus tenté de regarder, juste pour voir s'il volait à travers la forêt, mais je résistai. Ma curiosité ne méritait pas une perte de conscience. Je compensai en écoutant sa respiration régulière.
Je ne fus pas certain que nous étions arrêtés avant qu'il ne caresse mes cheveux.
- C'est fini, Lance.
J'osai ouvrir les paupières. Il disait vrai. Raide et maladroit, je me détachai de lui… et atterris sur les fesses.
- Ouille !
Il me contempla, incrédule, hésitant entre sa colère toute récente et un accès de gaieté. Mon ahurissement dû l'emporter car il partit d'un rire tonitruant. Je me relevai et me forçai à l'ignorer tout en essuyant la boue et les gougères qui s'étaient agglutinées à mon coupe-vent. Il n'en rit que plus fort. Agacé, je m'éloignai, les mains fourrées dans les poches. Au moins, je n'étais plus du tout excité. Son bras emprisonna ma taille.
- Pas si vite. Où vas-tu ?
- Assister à une partie de base-ball. Si tu comptes te foutre de moi tout le long de la soirée, tu n'es pas obligé de venir. Je suis certain que les autres s'amuseront très bien sans toi.
- Tu te trompes de chemin.
Sans le regarder, je fis volte-face et partis dans la direction opposée. Il me rattrapa une nouvelle fois.
- Ne sois pas fâché, ça a été plus fort que moi. Si tu t'étais vu !
L'hilarité le reprit, apparemment irrésistible.
- Tu estimes sans doute être le seul à avoir le droit d'être en colère. D'abord tu me tentes pour ensuite me laisser frustré, puis tu te fous ouvertement de ma gueule.
- Je n'étais pas en colère, pas contre toi.
- À d'autres. Lance, tu as juré ma mort ou quoi ?
- Simple constatation. Et désolé pour la frustration… Je prends déjà assez de risques comme cela à me comporter de cette manière à ton égard. Et ne penses-tu pas que, moi aussi, je puisse être frustré par toute cette situation ?
J'essayai de lui échapper, en vain.
- Tu étais furieux, insistai-je.
- Oui.
- Pourtant tu viens de dire…
- Que je ne l'étais pas après toi. Oh, Lance, tu ne comprends donc pas.
- Comprendre quoi ?
- Je ne t'en veux jamais longtemps. Certes, il t'arrive d'être véritablement casse-pieds, mais je ne peux envisager te faire la tête plus de quelques minutes. Tu es si courageux, confiant… aimant.
- Alors pourquoi…
Je ne me rappelais que trop bien les humeurs sombres qui l'éloignaient régulièrement de moi. Je les avais toujours interprétées comme de la frustration, légitime, vis-à-vis de ma faiblesse, ma lenteur, mes turbulentes réactions humaines.
- C'est après moi que j'en ai, confessa-t-il en soulevant doucement mon menton. Cette façon que j'ai de toujours te mettre en péril. Ma seule existence représente un danger pour toi. Des fois, je me hais. Je devrais être plus fort, capable de mieux…
Je plaçai ma main sur sa bouche.
- Arrête de parler si c'est pour te rabaisser de la sorte.
Il ôta ma main de ses lèvres pour la coller contre sa joue.
- Je t'aime, murmura-t-il. C'est une bien piètre excuse à mon comportement, mais c'est vrai.
C'était la première fois qu'il le disait. Si lui n'en était pas conscient, moi si.
- Et maintenant, poursuivit-il, moqueur, tâche de te comporter correctement.
Sur ce, il se pencha et effleura ma bouche d'un baiser. Je ne bronchai pas.
- Tu as promis à ma grande sœur faussement autoritaire de me ramener tôt, tu te souviens ? soupirai-je. On ferait mieux d'y aller.
- À vos ordres.
Avec un sourire de regret, il s'écarta, et nous partîmes en direction du lieu de rendez-vous avec sa famille.
Traduction :
(1) C'est une blague
(2) Tu es embarrassante
Voilà, voilà !
Des avis à soumettre ? Ne vous bousculez pas !
Il ne se passe pas grand chose dans ce chapitre-ci, je trouve... Mais nous aurons bientôt un grand revirement de situation, mouhahaha !
Sur ce, à la prochaine (peut être demain, si je suis toujours aussi productive).
