Kirishima regarda Mina arriver dans le grand salon et se dit qu'il était grand temps de faire quelque chose. Depuis qu'ils s'étaient mis ensemble, à la fin de la première année, le jeune homme nageait dans le bonheur. Mina était une petite amie exemplaire, douce et attentionnée, tout en sachant garder cet entrain et cette force de caractère qu'il aimait tant. Elle lui redonnait de la force quand il doutait de ses capacités, remplissait son monde de bonne humeur à chaque fois qu'elle lui souriait. Chacun de ses baisers était comme le premier.
Bien sûr, il fallait qu'il y ait une ombre au tableau. Ce n'était pas grand-chose, en vérité, un rien. Mais au fur et à mesure, cela commençait à l'agacer et il avait peur que la situation ne s'envenime s'il ne réagissait pas très vite.
— Il te va super bien, ton pull ! s'exclama Uraraka en se tournant vers son ami.
Un peu qu'il lui allait bien. Même s'il était trop grand pour elle, il mettait en valeur ses jolies formes et sa couleur vert d'eau s'accordait à merveille avec le rose de sa peau. C'était bien le problème. Elle était si jolie là-dedans que Kirishima n'avait encore rien osé lui dire. Et il aurait continué à laisser passer — à l'admirer, même — si Mina avait eu un tout autre Alter.
— Eh, c'est mon sweat, ça, non ? demanda-t-il, même si la question était purement rhétorique.
Elle acquiesça dans un large sourire, et il essaya de lui répondre de la même façon, même s'il savait pertinemment qu'il paraîtrait un peu crispé.
— On dirait que ça t'embête, le railla Jirou, qui jusque-là écoutait de la musique, confortablement calée contre Yaomomo.
Sur le principe, non, ça ne l'embêtait pas. Au début, il avait même trouvé ça charmant ; elle était adorable dans ses shorts de sport et ses t-shirts trop grands pour elle. Mais il s'était vite rendu compte de deux problèmes. Premièrement, Mina aimait tant porter ses vêtements qu'il se retrouvait à ne plus rien avoir à se mettre en dehors des heures de cours. Il n'avait pas amené tant d'affaires que cela au dortoir et devait donc se rationner pour ne pas passer sa vie dans la buanderie. Mais c'était encore négligeable comparé à l'autre souci ; il n'était pas délicat au point de ne pas vouloir remettre pour une séance de sport un t-shirt dans lequel sa copine avait dormi. Ce qui amenait donc au « deuxièmement », qui était et de loin le plus problématique. A l'image de Bakugou, Mina sécrètait de l'acide en permanence. Ce n'était pas aussi concentré que lorsqu'elle activait consciemment son Alter, mais c'était là. Kirishima ne comptait plus les trous et autres décolorations. Heureusement, elle n'avait pas encore mis la main sur ses vêtements préférés et Dieu merci, pas non plus sur son t-shirt Crimson Riot.
— Moi, je trouve ça mignon, enchaîna Yaomomo. Les filles adorent porter les vêtements de leur petit copain.
— Oh, et pas que les filles… renchérit Tsuyu en désignant Bakugou du regard.
Celui-ci, penché sur son téléphone, se releva d'un bond, furieux.
— Je peux savoir ce que tu sous-entends, Kermit ?!
Tout le monde savait ce qu'elle sous-entendait. Lors de son stage de deuxième année, Bakugou était retourné à l'agence de Best Jeanist, et celui-ci lui avait offert une veste en jean délavé avec un col en imitation mouton qu'il enfilait dès qu'il avait l'occasion de quitter son uniforme. Il la portait d'ailleurs en ce moment-même, malgré la chaleur de la fin du printemps. Les railleries du début avaient fait place à un accord tacite de ne plus du tout la mentionner au risque de déclencher les flammes de l'enfer. Cela n'empêchait pas quelques irréductibles de tenter une plaisanterie de temps en temps — et de ramasser avec le sourire le retour de bâton attendu.
— Moi ? Rien, ô brave berger des temps modernes.
— Je t'emmerde, OK ?! Elle est juste super confortable, c'est tout !
Il se leva et quitta la pièce dans un cinglant « Vous me cassez tous les burnes, putain ! », tandis que les autres élèves se retenaient de rire. Kirishima accueillit cette diversion avec bonheur ; il ne savait pas encore comme il pouvait faire comprendre à Mina qu'elle devait se calmer avec le vol de vêtements et il ne voulait certainement pas que ce soit devant toute la classe. Peu à peu, à mesure que les autres partaient se coucher, le salon se vida et il ne resta qu'une poignée d'élèves, dont Kirishima. Quand Iida descendit pour l'heure du couvre-feu, il remarqua l'air préoccupé de son camarade.
— Tu devrais lui parler, tu sais. Si tu ne lui dis pas que ça t'embête, elle n'a pas de moyen de le savoir.
— Tu crois ?
— Bien sûr ! Tu sais, au début, quand Ochako m'empruntait des livres et qu'elle me les rendait, elle ne les rangeait pas dans l'ordre alphabétique d'auteurs sur les étagères. Ça me rendait fou et j'ai passé des heures à tout remettre correctement. Mais elle n'avait aucun moyen de savoir ce que je voulais, si je ne lui disais pas. Je lui ai juste indiqué de ranger les livres au bon endroit, ou de les poser sur mon bureau pour que je le fasse si elle avait un doute et le problème était réglé.
Kirishima lui répondit d'un sourire, et Iida l'autorisa à dépasser de quelques minutes le couvre-feu pour aller voir Mina. Il fonça dans sa chambre et la trouva à plat ventre sur son lit, plongée dans la lecture d'un de ses mangas préférés. Il se jeta dans ses bras et la serra aussi fort qu'il put.
— Ça va ? demanda-t-elle. Tu as l'air… préoccupé.
— Ça va.
Il s'assit sur le bord de son lit et répéta mentalement une dernière fois le discours qu'il avait préparé en se rendant à sa chambre. Il avait décidé de ne surtout pas lui parler des problèmes d'acide — elle complexait là-dessus bien assez comme ça — et de plutôt prendre le problème sous l'angle de la lessive. Il prit ses mains entre les siennes et embrassa ses doigts avant de se lancer.
— Écoute, ça ne m'embête pas que tu portes mes vêtements, tu sais ?
— Tu t'inquiètes à cause de ce qu'a dit Kyoka ?
Il hocha la tête.
— Je ne veux pas que tu te prives de porter mes vêtements si tu es bien dedans, d'accord ? Cela dit, c'est vrai que j'aimerais parfois que tu le fasses un peu moins. Je fais vraiment beaucoup de lessives en ce moment… Et puis, que tu me demandes aussi avant de te servir dans mon armoire…
Contre toute attente, Mina fut des plus réceptives. Elle accepta sans broncher les conditions de Kirishima et le serra à son tour dans ses bras. Il repartit vers sa chambre après un tendre baiser, le coeur léger et l'esprit tranquille.
Leur accord dura deux semaines, tout au plus. Au début, Mina s'en tenait à ses propres vêtements et lui demandait occasionnellement son autorisation pour porter un de ses pulls, surtout quand il faisait un peu plus frais dehors en soirée. Mais très vite, elle reprit ses anciennes habitudes et alla même jusqu'à lui emprunter une paire de chaussettes, qu'il dut jeter ensuite tant elles étaient rongées par l'acide. Cette fois, c'était décidé, il fallait frapper fort et une bonne fois pour toute. Mais comment faire sans la blesser ?
La réponse arriva de Bakugou. Dans l'après-midi, Koda avait laissé Yuwai, son petit lapin blanc, gambader en liberté dans le parc à côté du dortoir. Les élèves eux aussi s'étaient disséminés sur la pelouse, profitant du soleil pour se poser et papoter. Bakugou feuilletait un des romans au programme de littérature japonaise, assis non loin de l'endroit où Kirishima, Mina, Sero et Kaminari se plongeaient dans une partie endiablée de président. Yuwai lui tournait autour depuis quelques minutes et finit par s'approcher. Depuis leur première incartade durant l'année de seconde, le lapin avait eu progressivement moins peur de Bakugou et ce dernier commençait à l'apprécier aussi, même s'il ne l'aurait avoué pour rien au monde.
— Eh oh ! Si tu me mords, je te mords, hein !
Toutes les têtes se tournèrent vers Bakugou, dans un silence choqué. Il tenait le pauvre petit Yuwai entre ses mains et le fusillait du regard.
— Il t'a mordu ? demanda Koda, qui accourait, paniqué.
— Ouais, il a mordu le doigt et il m'a léché, ce con.
Koda rit et reprit Yuwai des mains de Bakugou.
— Pas d'inquiétude, alors. C'est juste sa façon de te faire un bisou.
Le soulagement se fit sentir dans l'assemblée. Bakugou ne transformerait finalement pas ce pauvre Yuwai en civet — pas aujourd'hui, en tout cas. Mais ses mots restèrent gravés dans l'esprit de Kirishima.
Tu me mords, je te mords.
Il avait passé le reste de la semaine à mettre son plan à exécution. Ce samedi, les élèves des classes 3-A et 3-B avaient choisi de se réunir à Tokyo pour une séance de cinéma. Ils iraient voir tous ensemble le biopic sur la vie d'All Might, que Midoriya était pour sa part déjà allé voir six fois depuis sa sortie. Les filles avaient prévu une virée shopping et salon de thé dans la matinée et les garçons les rejoindraient au compte-gouttes. Certains comme Sero et Kaminari en profitèrent pour flâner et passer toute la matinée entre salles d'arcade et magasins de mangas. Koda, Fumikage, Shishida et Shouji, eux, se retrouvèrent au zoo d'Ueno où les cerisiers étaient encore un peu en fleur. Shinsou et Monoma avaient tous les deux prétexté un rendez-vous important, mais Tokage les aperçut du coin de l'oeil assis à la terrasse d'un café ; ils se lâchèrent la main dès qu'ils comprirent qu'ils étaient repérés.
Kirishima, lui, faisait partie de ceux qui était restés à Yuei, avec ceux qui devaient s'occuper de leurs clubs respectifs. Mais pour lui, il n'était ni question de sport, ni de musique, ni même d'ikebana ou d'enquêtes paranormales. Dès qu'il fut certain que la voie était libre, il se glissa dans l'aile des filles et fila tel un espion jusqu'à la chambre de sa petite amie. Là, il ouvrit tous les tiroirs de la commode puis chercha, chercha et chercha encore. Quand il eut enfin tout rassemblé, il dissimula son butin dans un sac et retourna le plus vite possible vers sa propre chambre.
Avant de se diriger vers le cinéma, il retrouva Bakugou à un endroit convenu à l'avance. Il était le seul que Kirishima ait mis au courant de son plan, et ce dernier se sentirait beaucoup mieux de marcher dans les rues en sa compagnie plutôt que tout seul.
— T'es vraiment un grand malade, pesta Bakugou quand il arriva à sa hauteur. Marche loin de moi, s'il te plait.
Tous les autres étaient déjà devant le cinéma quand ils arrivèrent. Plutôt que d'entrer un par un, il avait été décidé que tout le monde prendrait son billet en même temps, pour pouvoir choisir les places. Mina avait déjà envoyé une dizaine de messages à Kirishima, lui demandant s'il était bientôt arrivé. En apercevant Bakugou au loin, et la tignasse rouge vif de son petit ami, elle leur avait adressé un grand signe de la main, avant de se figer.
Kirishima n'était pas peu fier de son coup. Il avait choisi exprès des vêtements que Mina ne mettait jamais, ou qui étaient pile à sa taille, pour ne pas les agrandir. Résultat, il se tenait en pleine rue vêtu d'un pull ample à grosses mailles parme, d'une paire de bottines noires à talons compensés et d'une jupe patineuse noire qui lui avait paru très bien lors de l'essayage mais qui s'avérait ne pas laisser beaucoup de place à l'imagination. Il avait attaché ses cheveux en queue de cheval haute et portait une paire de lunettes de soleil oeil de chat à montures dorées. Certes, à seulement quelques pas de Harajuku et de sa mode débridée, personne ne prêtait la moindre attention à lui, mais cela ne l'empêchait pas de se sentir des plus mal à l'aise. Tant pis, il était lancé, autant continuer. Et puis, c'était pour le bien de sa garde-robe.
— C'est… c'est à moi, tout ça, dit Mina en le détaillant de la tête aux pieds.
Kirishima lui répondit d'un haussement de sourcils suggestif et après un instant à le fixer, incrédule, Mina éclata de rire.
— D'accord, d'accord, le message est passé ! s'esclaffa-t-elle.
Elle le prit par le bras et ils rejoignirent le reste du groupe à l'intérieur du cinéma.
— Tu sais, ça te va plutôt bien, en vrai…
