Il arrive que le passé s'invite dans le présent... et petit récit sur l'internement psychiatrique de B.


Chapitre 158 : Spice Pirate

Harlock pose une main gantée sur l'épaule de son fils, lui-même posté à la barre du vaisseau.

Le pirate n'a pas pris une ride en l'espace de vingt ans. Faute en est à fréquenter des déesses.

L'Arcadia a toujours possédé des capacités qui dépassaient de loin l'imagination humaine.

Il faut croire que Tochirô était également "un dieu" dans la conception et la mécanique.

Lorsque l'imposant vaisseau quitte les flots, scindant la violence des vagues en deux sans le moindre effort supplémentaire d'énergie disponible, la vision est de toute beauté et, disons-le franchement, phallique.


N'allez cependant pas imaginer le Capitaine irréprochable. Durant la bataille contre les Mazones - de splendides créatures végétales aux formes féminines - le Capitaine s'est laissé prendre au piège par l'une d'entre elle ; une espionne embarquée sur son vaisseau. Durant le numéro de charme qu'elle a opéré, les hommes d'équipage ont vu le cœur du Capitaine céder. Et n'évoquons même pas la tension sexuelle évidente entre Harlock et la Reine Mazone Lafressia.

Bon nombre de fois, j'ai entendu des histoires à ce propos au sujet des nombreux détournements du fait de ces créatures ayant la splendeur des femmes carnivores.

Et le Capitaine caracole bien évidemment en tête pour sa passion consumée pour Namino Shizuka, cette espionne Mazone.

La seule fois où je me suis risquée à évoquer ce chapitre, je me suis prise un revers d'une violence inouïe de sa part. Autant dire que l'ego avait été frappé par cet épisode.

J'aurai pourtant aimé y être pour le voir plonger...

Il l'aurait abattue alors qu'elle avait été blessée par son second, Tadashi. Elle l'aurait supplié de mourir de sa main. Et il l'aurait abattue, le cœur en lambeaux.

Le tableau avait dû être de toute beauté ; aussi frappant que dramatique.

Elle lui aurait tricoté un pull rouge dans lequel il l'a faite envelopper avant de rendre sa dépouille à l'espace dans une cérémonie intime.

Harlock et les femmes... une tragédie. Il s'en sort finalement mieux avec les déesses !...


Aujourd'hui je sais qu'il croise au large d'Heavy Melder. Je sens qu'il pleure, amer, sur la tombe du défunt Tochirô - son seul ami - qui se trouve à Trader Jonction.

Je l'y rejoins, me tenant à distance respectable.

Il se redresse, traînée humide dessinant sa joue cicatrisée - l'autre œil étant définitivement éteint.

Il a senti ma présence et s'avance, d'un pas lourd vers moi, s'arrêtant en face.

Je me demande quel poison il va décocher...

Il est imprenable comme la Tour d'un échiquier.

La lassitude marque ses traits.

"Tu me lisais de la poésie, tu te rappelles ?..."

Je préfère dégainer de la douceur la première.

"Je me rappelle que tu appréciais beaucoup ces moments, oui." assorti d'un sourire fugace.

Ah oh... voilà qui est gentil, Pirate.

"Aurais-tu le cœur et le temps pour prendre un verre ?..."

Il ouvre le bras, m'invitant à cheminer à ses côtés.

"Ruben me parle souvent de toi."

"J'imagine que les termes ne doivent pas être élogieux."

"Hmm... avec l'âge il a fini par saisir un peu plus finement tes motivations."

"Cela n'excuse rien."

"Je ne veux pas qu'il te haïsse."

Nous prenons la voie sablonneuse qui conduit aux bars.

"Toujours fervent adepte de l'éperonnage ?"

"Lorsque la situation l'exige, oui."

L'éperonnage. Cette manœuvre crainte par tous les ennemis ; lorsque l'Arcadia effectue un piqué sous le ventre du navire ennemi et se redresse, d'un coup de barre, propulsions à fond, éperon dressé sur le devant de la proue.


Nous entrons dans le bar le moins cher de l'univers. Le patron est un ami.

"Oh ! Capitaine !... Voilà bien longtemps !..."

Harlock a un geste amical à son égard.

Nous nous installons à une table à l'écart.

"Un red bourbon d'Andromède. Et pour la demoiselle ?"

"Icy Cherry, barman." répond Harlock, se souvenant parfaitement de ma boisson de prédilection.

"J'ai noté que la prime avait encore augmenté." dis-je.

"A croire qu'il s'agit d'une pratique annuelle."

"Pas seulement. Elle fluctue en fonction de tes prouesses, pirate."

Le barman nous sert une coupelle de biscuits salés au gingembre.

"Et ton cœur ?..."

L'iris noisette m'envisage. "Toujours habité."

"Oh."

"Je n'aurai de cesse de t'attendre." amer.

Le barman apporte nos boissons.

Nous faisons tinter nos verres.

"J'ai jamais su comment tu faisais pour avaler un tord-boyaux pareil..."

Il s'agit tout de même de la boisson la plus forte de l'univers !...

"L'habitude, j'imagine." buvant une gorgée. "Comment se porte ton père ?"

"Oh, à merveille. Toujours dans le trafic d'armes."

"Sacré Richard."

"C'est un vétéran à présent."

"Il a toujours eu le trafic dans le sang." avec un sourire qui en dit long, retirant son gant pour piocher dans les accompagnements.

"Nous deux ce n'est plus possible, n'est-ce pas ?..."

"Ça le serait si tu revenais à bord de l'Arcadia et si tu te reprenais." faisant référence à mon attrait pour les hommes.

"Je vois." buvant, résignée. "Ce serait me tuer."

"Je n'ai fait que répondre à ta question." sur un soupir.

"Tu compliques tout, pirate."

"C'est ainsi que je conçois la vie de famille." sec, doigts se crispant sur le verre.

"Je ne fonctionne pas de cette manière."

"J'ai pu m'en apercevoir, oui."

"Les autres ont bien su s'en accommoder."

"Je ne suis pas les autres."

Décidément... nous ne parviendrons jamais à passer outre cet épineux sujet.

"Tu craches sur la liberté individuelle." féroce.

"Cela ne t'exonère pas de tes responsabilités, ma belle."

"Je suis ainsi faite et tu refuses de le comprendre."

"On peut toujours se corriger si on en a la volonté."

"Balaye devant ta propre porte, pirate."

Nous nous affrontons du regard.

Un moment, je l'imagine carrément se lever, armer son cosmogun et me loger un tir laser en pleine tête.

"Je t'ai donné un fils parce que je refusais de voir ta lignée s'éteindre."

"Ce fut décidément trop de grâce." cynique, pratiquement à faire la courbette.

"C'est toi qui es parti dans des délires que je ne proposais pas."

"La belle affaire. Évidemment, tu n'étais pas là pour le voir quémander ta présence à bord de manière quasi-quotidienne." terminant son verre.

"Je suis une mauvaise mère, c'est un fait. On ne peut pas exceller dans tous les domaines."

"Surtout pas dans ceux qui demandent de mettre son égoïsme de côté, en effet."

"J'en ai par-dessus la tête de t'entendre, pirate."

Il désigne les portes battantes. "Je t'en prie, cela me chagrinerait vraiment que tu demeures en si mauvaise compagnie."

Je renifle. Décidément.


Je me rappelle la fois où le Capitaine s'est tourné vers l'écran central donnant un plan de la Terre et avoir crié, devant l'inaction et la paresse des humains : "Mourez donc, misérables porcs !"

Il aurait aussi répondu à Tadashi qui déclarait que réduire la Terre en poussière grâce aux canons de l'Arcadia lui avait déjà traversé l'esprit... il y a longtemps, bien longtemps.

Il est vrai que voir les humains s'avancer vers leur propre déchéance irrite fortement le pirate.

"Harlock est une menace pour la Terre. Une sérieuse menace." s'était emporté le Commandant des forces terriennes Kirita.

En effet, mon cher Kirita... tu n'as pas idée.

His lawless soul will never be tamed.


Il est un sujet plus sensible encore, chez le pirate, que ses égarements du côté des Mazones. Il y a cette ombre blonde. Maya. Ah, Maya...

Là encore, le sexe n'était que secondaire et le pirate admirait avant tout les pétales délicats de cette Rose de la Liberté à jamais flétrie.

Malheur à qui oserait entacher le précieux souvenir de Maya !...

"Et Maya, elle en pensait quoi de cette absence de contact ?!" avais-je osé une fois lors d'un échange verbal musclé.

"Maya était d'une pureté exemplaire !" avait-il répliqué en retour.

"Dis plutôt qu'elle était du genre frigide."

"JE NE TE PERMETS PAS !" faisant exploser son verre entre son poing ganté.

Là, il a été à deux doigts de dégainer.

"Peut-être que si tu ne l'avais pas tant négligée, elle serait encore là !"

Il tremble de rage, des pieds à la tête, me fixant comme si j'étais le démon personnifié.

"Sors d'ici. Immédiatement." sec. Ordre du Capitaine tout puissant.

"Pourquoi ? Parce que tu vas me viser en pleine tête ?"

Il défait son ceinturon d'un geste et le jette loin de lui pour lui éviter toute tentation malheureuse.

"Sors d'ici."

Le ton est rauque de colère.

"Elle était si peu vivante, Harlock... comment voulais-tu te sentir vivant toi-même, dans ces conditions ?"

"N'as-tu pas entendu ce que je viens de t'ordonner à l'instant ?"

Les mots ont du mal à passer entre ses arcades dentaires vissées de rage.

"Tu ne t'es jamais accordé d'être vivant, Harlock. Tu es mort le jour où Tochirô a été emporté."

"Tochirô à présent ? Tu te surpasses, bravo. SORS D'ICI !"

Dernier coup de semonce.

Je recule jusqu'à la porte. "Reste donc avec les fantômes que tu chéris tant."

Il frappe du poing sur la table sur laquelle il est voûté. "HORS DE MA VUE !"

Autant dire qu'après ça ce fut pain sec et eau durant de très longs mois.


Fermons ici la parenthèse Harlock. Et intéressons-nous au séjour de B. en institution psy.

Ils étaient venus le récupérer ce matin là - trois baraques, matraquées, en blouses blanches.

C'était lorsque L. avait découvert B. dans ma chambre. Je suis à peu près certaine qu'il avait écouté les rauques de jouissance de B. à travers la porte et en avait éprouvé une énorme excitation refoulée.

Alors que L. frappait lourdement à la porte, B. se rhabillait sans hâte tandis que je m'enroulais dans le drap.

Puis le défi commença. "B., dans mon bureau. Tout de suite."

"A vos ordres, votre Seigneurie." faisant la courbette, fixant Watari avec un sourire défiant.

"Watari, accompagne-le."

"Je connais le chemin, Wat'."

"L." dis-je.

L. m'adressa un regard parfaitement méprisant. "Rhabille-toi, Hope."


Arrivé dans le bureau, B. s'installa à la place de L., montant ses jambes sur le bureau. "Tu vas encore me sermonner, L. ?"

"Ne t'ai-je pas défendu de l'approcher, sous quelque prétexte que ce soit, B. ?"

"Ouais mais qu'est-ce que tu veux... j'suis infoutu de résister à l'appel de son p'tit cul. Tu comprendrais mieux si t'y avais goûté, tu sais."

"Plus un mot, B."

On sonnait à la lourde porte de l'établissement.

Petit échange de regards entre Watari et L.

"Tu m'y obliges, B."

B. descendit les jambes du bureau, se penchant en avant. "Me fait pas rire, L."

Watari amena les hommes de l'institution devant la porte du bureau.

"Celui qui est installé au bureau."

L. s'écarta. "Je fais cela pour ton bien et pour celui de Hope."

B. renifla. "Ben voyons." s'avançant, jaugeant les trois baraques.

"Viens avec nous sans faire d'histoires."

Un rire enfla dans la gorge de B. et il le laissa éclater. "Comme si j'allais vous suivre bien sagement..."

J'arrivais, habillée à l'à peu près. "B. !..."

"Watari. Ramène Hope dans sa chambre." ordonna L.

Alors qu'une des blouses blanches voulait s'emparer de B., ce dernier se baissa pour se mettre à quatre pattes, filant entre les jambes des gardiens d'asile avec une dextérité peu commune, vif. Il zigzagua dans le vaste couloir, riant à gorge déployée, se déplaçant comme si la position lui était la plus naturelle du monde.

"L'animal !" s'empressant de le courser, suivi par ses deux coéquipiers.

B. fit un tel tapage qu'il réveilla tout le couloir.

Je tentais de suivre, talonnée par L. "Hope !"

B. avait fini par se réfugier sous la vaste paillasse de l'escalier central.

Le premier bras qui tenta de le récupérer se fit mordre avec la dernière des violences. "QUEL ENRAGE !"

"Putain, tase cet animal dans les couilles !" beugle l'un des gardiens, effrayé par l'attitude sauvage et imprévisible de B.

"B. !" crié depuis le haut de l'escalier.

J'avais L. sur les talons - la vache, il était aussi agile que B. !...

C'est Watari qui vint me retenir et je ne pus qu'assister, impuissante, au spectacle qui se jouait sous la paillasse.

Ils avaient du matériel et de l'expérience et ils immobilisèrent B. malgré les soubresauts de ce dernier. La dernière vision que j'eus de B. fut celle de son sourire fou qui se mua en grimace lorsque l'arc électrique vint courir dans la partie la plus sensible de son anatomie. Ils répétèrent la manœuvre plusieurs fois jusqu'à ce que B. perde totalement conscience, s'effondrant lourdement au sol.

"Putain quel enfoiré !..." cracha l'un d'eux, en nage, frottant sa nuque épaisse.

"B. !"

"Maintiens-la fermement, Watari." ordonna la voix sèche de B.

"L. ! JE TE HAIS ! POURQUOI FAIS-TU CA A B. ?!"

L. se tourna vers moi, le visage dur. "Parce qu'il est dangereux, Hope."

Je crachais parterre, hystérique de douleur.

Le visage de L. se ferma totalement. "Visiblement il a beaucoup déteint sur toi, Hope." sur un ton aussi méprisant que glacial.

"Eh bien fais-moi enfermer avec lui !..."

"Plus de traitement de faveur. Je vous en ai déjà trop accordé."


L'asile était un bâtiment imposant, avec deux ailes. L'aile sud était réservée aux cas légers. Le côté nord, lui, recélait les pires dangers pour autrui et pour eux-mêmes.

"Il le fallait, Hope." répétait L.

Je ne l'écoutais pas, observant les gouttes de pluie rouler le long des vitres.

"C'est pour son bien et le tien."

Je le fixe. Mon regard vient clairement d'évoquer la folie du sien. "T'as jamais rien pigé, hein, L. ? T'es une machine, en fait."

Les doigts de L. se mirent à trembler tant il lui semblait que j'étais possédée par Beyond lui-même.

"Hope... tu..." reculant d'un pas.

"Rends-le moi, L." m'avançant.

"Hope..." dos heurtant le mur derrière lui.

"Je t'ai dit de me le rendre. Maintenant." sans cesser d'avancer comme si je marchais sur lui.

"Mademoiselle Hope." intervint la voix profonde de Watari.

Je le fixais comme s'il était transparent.


Le regard de B. parcourait la pièce capitonnée. Il avait compté les lanières en cuir de sa camisole. Cinq. Renforcées. Le sourire de B. venait de s'élargir en un rictus cruel.

"Si vous pensez que ça va me retenir..."

Installé sur la couchette, cheveux hirsutes lui pendant devant les yeux, B. s'amusait à faire toutes sortes de sons avec sa bouche.

La porte s'ouvrit sur un gardien armé d'un plateau repas, garni d'un pilulier.

Sans un mot, armé d'une matraque et d'un taser prêt à l'emploi, le gardien avertit B. qu'au moindre geste suspect, il serait privé de repas. Un second gardien vint d'ailleurs en renfort, se plaçant devant B., bras croisés, œil en alerte.

"Bordel... je vous fais si peur que ça, les mecs ?" s'amusa B. en ricanant.

Le gardien en face tiqua vaguement de la lèvre mais conserva le silence.

"Oh, allez, les mecs, vous pouvez bien décrocher quelques mots. J'm'emmerde ici, moi. Imaginez, j'peux même pas me branler."

Ils demeuraient des tombes, se voulant irréprochables car filmés.

"Ooooh, je vois. Vous voulez vous comporter comme de bons toutous parce qu'on a l'œil sur vous ? Dites donc, vous étiez plus loquaces en venant me cueillir à la Wammy's !... A quels surnoms ai-je déjà eu droit ? Ah oui !..." fixant la caméra vissée dans l'angle de la pièce. "Tase-le dans les couilles, cet animal, putain quel enfoiré." reprenant les termes exacts des employés pour les prendre en faute.

L'un d'eux saisit sa matraque.

"Max." intervint le second.

"Ouais ! Vas-y, Max, ça te fera du bien de te défouler !..." l'encouragea B.

"Il cherche à nous provoquer. N'y réponds pas."

"J't'assure que ça te fera du bien jusqu'au bout de la queue, Max ! Allez, vas-y sans hésitation !"

"Tu vas te la boucler, fils de p... ?!" sifflé entre les dents, prise de plus en plus ferme sur la matraque.

B. s'allonge et écarte les jambes, l'invitant à frapper. "J'demande que ça !"

L'autre retint son collègue. "Sors, je m'en occupe."

Bref échange de regards. "Joue pas au con, Max."

Lorsque Max quitta la pièce, le sourire fou de B. tomba instantanément et il ramena ses jambes l'une contre l'autre, basculant en position assise.

"T'as rien inventé, tu sais." grogna celui qui était parvenu à conserver son sang froid.

"Putain... moi qui pensais qu'on allait s'éclater un coup..."

"Je vais te retirer ta camisole pour que tu puisses t'alimenter et prendre tes médicaments. Je te conseille de demeurer tranquille et de ne pas faire le malin."

"Ooooh... j'sais pas si je vais pouvoir promettre, Eddy."

"Monsieur Wilson."

"Ok, Eddy."

"T'aimes faire la forte tête, hein ?"

"Toujours. J'adore casser les couilles."

"Je vois. Mais tu n'iras pas loin ici."

"Tu crois ? Rien ne m'a jamais empêché d'avancer, mon pote."

"Je ne suis pas ton pote, je suis M. Wilson, agent de cet établissement."

"Ouais, si tu veux. M'en fous en fait."

"Alors, je te la retire, cette camisole, ou tu es résolu à jouer au plus malin jusqu'au bout."

B. avise le cocktail de médicaments colorés. "Y'a un truc pour calmer les élans de ma bite, là-dedans ?"

"Il y a tout ce qu'il faut pour te calmer. Sur tous les plans."

"Oh, cool. Par contre, tu pourrais me rendre un p'tit service, Eddy ?... J'dois pisser depuis trois bonnes heures maintenant et là ma vessie va exploser."

"Tu prends tes calmants et je m'en occupe." désignant une couche pour adulte.

"Tu comptes... me coller ça aux fesses ? Honnêtement, j'préfère me faire dessus dans ces conditions." se lâchant sans tarder, soupirant de bien-être à mesure que son pantalon prenait une teinte plus foncée aux environs de l'entrejambe. "Putain, Eddy... ça fait du bien..."


"QUELLE RACLURE !" hurla Eddy, bazardant sa matraque dans un coin de la salle de repos.

"J'te l'avais dit. Faut lui faire la peau." grogna Max.

"Putain, s'il s'imagine qu'il va s'en tirer comme ça !"

"Il a bouffé et pris ses médocs ?"

"Tu parles ! Et il s'est fait d'ssus en prime, l'enfoiré !"

"Il n'est pas prêt de sortir de la cellule s'il continue sa foire, ce connard."


"Le docteur était aux petits soins, et aux gros médocs. Tous les jours, son sbire en blouse blanche me piquousait et me faisait avaler des cachetons pour faire bonne mesure. Camisole chimique, que ça s'appelle. La camisole de force emprisonne le corps, la chimique enchaîne l'esprit." (*) récitait B.

En effet, B. avait résolu de se montrer "coopératif" pour s'éviter cette foutaise de camisole qui lui comprimait le haut du corps et l'empêchait de se mouvoir à son aise - quoi que depuis qu'on avait mis des manches à l'ustensile, il était plus confortable apparemment.

Dès lors, le cerveau de B. dérivait.

"Avant, j'avais une vie rangée. Jusqu'au matin où je me suis réveillé avec le cadavre de ma femme à mes côtés. Alors, mon cœur s'est fermé à la morale et à la compassion. J'avais cru malin de plaider la folie, pensant que qu'on se fait plus facilement la belle en hôpital psychiatrique qu'en taule. J'ai rapidement déchanté. Je devais à la fois retrouver la liberté physique, la santé mentale et la compassion. Mais trois objectifs, c'était trop ambitieux. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux… J'ai dû mettre la morale de côté pour survivre, et trancher dans le vif. Trancher dans le vif… Tel un ressort compressé à mort par l'univers carcéral, ma tension et mon âme allaient se libérer… à mort."

Il était allongé sur son lit dans une position grotesque, mains et bras entre les jambes et il se dandinait tel un ours en cage, récitant machinalement ce qui lui passait par le cerveau - psychotropes et neuroleptiques aidant.

« (…) when they shoot you up with thorizene on crystal smoke / you choke like a son of a gun (…) » (**) chantonnait à présent B.


"Monsieur B. ?"

La voix lui parvenait de loin. De très loiiiin.

Il ouvrit vaguement l'œil sur une jeune femme blonde, cheveux portés en queue de cheval basse ; très sage, très guindée.

"Monsieur B., je suis le Dr Dabrowski. C'est moi qui suis en charge de votre cas."

"Mon... cas... ou mon... cul ?..." avec un rire hoqueté. "J'déteste vos putains de drogues qui me foutent... en l'air... j'arrive même plus à la lever avec vos conneries."

"Je vais réévaluer votre état, dans ce cas."

B. se releva un peu trop rapidement pour rétorquer, appelant une nausée. Il vomit directement sur la blouse immaculée de la jeune femme, entre ses jambes ; un des effets secondaires.

B. essuya vaguement sa bouche d'un revers puis se recoucha, se dandinant à nouveau.

C'était ce qui s'appelait une prise de contact.


Les jours qui suivirent, B. nota une amélioration de son état, les idées plus claires, moins brumeuses et le retour de certaines de ses capacités physiques.

"Ça a servi de dégobiller sur la psy." se dit-il en ricanant à moitié.


(*) Lordius, La libération explosive de l'âme: une aventure de Max Peine, page 7 et préface

(**) Chanson Kill your sons de Lou Reed