Kaminari baissa les yeux quand Aizawa posa sa pile de copies sur le bureau pour les dévisager tous les deux. Comme prévu, leur professeur était furieux. Kaminari était coupable, au moins en partie, il le savait. Mais si c'était à refaire, il ne changerait rien à sa réaction et laisserait Bakugou tabasser encore une fois ce petit crétin de Monoma. A côté de lui, Bakugou fulminait, les mains enfoncées dans les poches.
— Votre camarade s'en est sorti avec un beau cocard, commenta Aizawa, en les fixant tour à tour. Bien que son comportement n'ait pas non plus été exemplaire, je suis très déçu de vous deux. Vous serez donc suspendus pendant deux jours, et de corvée de ménage au dortoir toute la semaine. Et que cela ne se reproduise pas.
Il n'y avait eu aucune négociation possible. Kaminari trouvait qu'il s'en sortait bien, pourtant. Avec ce que Bakugou avait fait subir à ce pauvre Monoma, il aurait très bien pu se retrouver en conseil de discipline. Faire la vaisselle et descendre les poubelles pendant une semaine n'allait pas les tuer non plus. Quant à la suspension, c'était un peu comme des vacances, dans le fond. Il aurait toute la journée pour rattraper les devoirs de la veille et pourrait se reposer le reste du temps.
Ce fut ainsi qu'il se retrouva devant l'évier, les mains plongées dans l'eau chaude, alors que tous ses amis se détendaient sur le canapé. Avec Bakugou, ils avaient joué les corvées à pile ou face ; Kaminari avait hérité de la vaisselle et de l'aspirateur, Bakugou des vitres et des poubelles. Ils aviseraient pour le reste le moment venu.
Kaminari, un petit sourire aux lèvres, repensa au moment où Bakugou avait volé à son secours. Il n'était pas certain que ça ait été son intention — il y avait même peu de chances que ce soit le cas — mais le résultat était le même. Monoma s'en était pris à lui et, pour ça, Bakugou lui avait collé une droite. S'il s'énervait souvent contre Monoma, Bakugou n'avait jamais employé la violence. Ça devait vouloir dire quelque chose, ne serait-ce qu'un tout petit peu. Quand Bakugou revint du local poubelles, grelottant encore de la fraîcheur extérieure, Kaminari lui adressa un grand sourire.
— Merci, au fait, pour Monoma.
Bakugou haussa les épaules.
— Ça m'a soûlé qu'il te parle comme ça.
Dans son lit, ce soir-là, Kaminari avait plus de mal que d'habitude à trouver le sommeil. L'émotion, sans doute. Il ne savait pas vraiment quand son amitié pour Bakugou s'était transformée en autre chose. Quand il avait été enlevé durant le camp d'été, il se souvenait avoir été inquiet pour lui, mais comme on est inquiet pour un ami ou pour un camarade de classe. Ce n'était que bien après que ses sentiments avait éclos, bien après qu'il était devenu incapable de regarder Bakugou sans rougir. Il s'imaginait parfois ce que ce serait si son amour pour lui était réciproque. Ils sortiraient ensemble et feraient tout ce que font des amoureux ordinaires : ils se prendraient par la main, iraient au cinéma ou se balader dans le parc, s'embrasseraient, même. Ils resteraient ensemble, dans la même pièce, pendant des heures, à simplement vaquer à leurs occupations, sans échanger un mot, profitant du plaisir d'être ensemble.
Mais Kaminari évitait de trop nourrir ces pensées vaines. Il avait compris qu'il ne ferait que se faire du mal à se perdre dans des rêves qui ne se réaliseraient jamais. Au fil du temps, il était arrivé à la conclusion que le mieux à faire serait de l'oublier et de passer à autre chose. Pourtant, plus il essayait et plus l'inverse se produisait. C'était à en perdre la tête.
Le lendemain, alors que Bakugou s'affairait sur les carreaux, Kaminari passait l'aspirateur. Ce n'était pas franchement ce qu'on pouvait appeler une partie de plaisir, mais il avait réussi à négocier une séance de révisions dès qu'ils en auraient fini avec leurs tâches du jour. La dernière fois qu'il avait essayé de s'insérer dans un après-midi studieux avec Kirishima et Bakugou, celui-ci l'avait rembarré en prétextant qu'il « n'avait pas besoin d'un deuxième débile à gérer, merci ». Mais aujourd'hui que Kaminari était le seul débile dans les parages, il y avait moyen de s'arranger, s'était-il dit.
— Qu'est-ce que tu fabriques ?!
Kaminari tourna la tête. Bakugou était descendu de son escabeau et fonçait désormais vers lui d'un pas déterminé. D'un geste sec, il lui prit le manche de l'aspirateur des mains.
— T'as jamais tenu un aspirateur de ta putain de vie, ou quoi ?! Si tu fais ça n'importe comment, on va être bon pour tout se retaper après !
Kaminari le dévisagea, confus. Ce n'était pas comme s'il y avait une technique secrète pour se servir de cet engin, il suffisait de le poser sur le sol, d'attendre qu'il ait fini d'aspirer toute la poussière puis de le bouger un peu pour qu'il aspire la poussière à un autre endroit.
— Déjà, tu te sers pas de l'embout plat pour faire les tapis, patient zéro de la connerie ! C'est juste pour les coins.
Bakugou retira l'embout et farfouilla dans le carton pour ressortir une brosse plus large qu'il planta au bout du tuyau. Il lui expliquait en même temps des tas de choses dont Kaminari se contrefichait mais qu'il écouta avec une dévotion quasi-religieuse. Pour une fois, Bakugou faisait attention à lui, vraiment attention — même si c'était pour l'engueuler. Il n'allait pas laisser passer cette chance.
— Et tu restes pas planté là comme un crétin, tu balaies bien partout. Comme ça !
Il lui montra le geste plusieurs fois, en le fixant d'un air exaspéré, puis lui tendit de nouveau le manche de l'aspirateur. Kaminari l'imita et bougea le bras pour atteindre plus de zones. Bakugou l'observait, les bras croisés.
— Plie pas ton dos, tu vas te faire mal.
— Je plie pas mon dos !
Kaminari était certain de ce qu'il avançait. Il était quand même le mieux placé pour savoir s'il se penchait ou non ! Bien sûr, Bakugou ne s'avouerait pas vaincu si facilement, mais Kaminari ne s'attendait pas à ce qu'il aille jusqu'à coller le bas de sa paume dans son dos pour le lui prouver.
— Ma main est droite, là, t'as l'impression de la toucher ? Non, donc t'es pas droit. Redresse-toi un peu.
Kaminari resta immobile, tel un cerf pris dans les phares d'une voiture. Son visage le brûlait, il était certain que tout le sang de son corps venait d'y monter et qu'il devait être aussi rouge que la tignasse de Kirishima. Sans doute parce qu'il trouvait Kaminari trop lent à son goût, Bakugou plaça son autre main sur le haut de son torse et le poussa jusqu'à ce qu'il soit dans la position adéquate. Ainsi redressé, il sentait toute la main de Bakugou dans son dos et son embarras décupla. Il se sentait sur le point d'imploser. Il était si proche…
— Voilà, c'est mieux. Si tu veux te baisser, utilise plutôt tes jambes.
Dans un soupir, Bakugou retira ses mains et tourna les talons, ramenant brusquement Kaminari à la réalité. Celui-ci hésita à peine une seconde avant de l'interpeller. Tant pis s'il se mangeait le vent du siècle, ce contact avait été trop enivrant pour ne pas en vouloir plus. Il venait d'avoir un vrai avant-goût de ce qu'il ne faisait qu'imaginer.
— Bakugou !
L'intéressé se tourna vers lui et attendit qu'il poursuive, ce que Kaminari n'était déjà plus si sûr de vouloir faire, finalement. Il avait environ moins deux pour cent de chances que Bakugou soit réceptif à sa déclaration, il ne se faisait pas d'illusion là-dessus. Mais rien ne lui indiquait à quel point il serait peu réceptif. Et s'il ne voulait plus jamais lui adresser la parole ?
— Je… merci, de m'avoir défendu.
— Tu l'as déjà dit, ça.
— Oui mais… je veux le redire. Ça me fait vraiment plaisir, parce que ça me prouve que tu tiens au moins un peu à moi. Peut-être… peut-être pas autant que ce que je voudrais, mais c'est un bon début…
Il baissa les yeux, mortifié. Ça sonnait beaucoup mieux dans sa tête. Maintenant, il passait pour un parfait crétin.
L'ombre de Bakugou bougea sur le linoléum. Kaminari se crispa ; sa fin était proche. Si Bakugou se rapprochait de lui ainsi, c'était certainement pour le secouer et lui dire de se reprendre. Ou pire… Kaminari ferma les yeux, se préparant à une gifle.
Qui n'arriva pas.
A la place, Bakugou posa sa main sur la tête de Kaminari et lui ébouriffa les cheveux. Abasourdi, Kaminari se risqua à ouvrir un oeil, puis l'autre. Bakugou l'observait, les coins des lèvres juste assez relevés pour qu'on puisse parler de sourire.
— Bien sûr que je tiens à toi, abruti.
Bakugou se détourna de nouveau, mais Kaminari avait eu le temps de remarquer le léger voile rose qui couvrait ses joues.
— Allez, on a encore une séance de révisions après tout ça, je te signale.
— Oui, chef !
