Lily courrait si vite que Severus peinait à la suivre. Il la héla à plusieurs reprises, mais elle ne semblait rien entendre et cela ne fit que le retarder. Heureusement, il connaissait bien la ville, sans cela il aurait fini par la perdre de vue. Néanmoins, après une journée aussi éprouvante que riche en péripéties, la fatigue commençait à se faire sentir. Aussi réalisa-t-il avec soulagement, qu'ils arrivaient dans le parc de leur toute première rencontre, un lieu familier. Le terrain ne possédant qu'un seul accès, son amie ne pourrait pas le quitter sans qu'ils se parlent. Bien sûr, elle pouvait toujours couper à travers la végétation environnante, mais il ne pensait pas qu'elle s'y risquerait dans l'obscurité naissante.
Sans surprise, il la vit longer la bordure du lieu à toute allure, cherchant moins à sortir qu'à trouver un exutoire pour son énergie et sa colère. Elle n'avait visiblement pas réalisé qu'il la suivait, car, comme elle revenait à son point de départ, elle l'aperçut et ne put retenir un mouvement de surprise. Trébuchant sur le sol inégal, elle ne parvint pas à retrouver son équilibre. Il se précipita pour la rattraper, juste à temps.
En le reconnaissant, elle écarquilla les yeux. « Severus ? » Elle se dégagea aussitôt. « Ne me touche pas, tu as gâché ma vie ! » Quelque chose lui échappait. Qu'est-ce qu'elle pouvait lui reprocher, alors qu'ils ne s'étaient pas parlés depuis leur brouille en avril, au sujet du Club de Slug ?
- Pourquoi tu…
- Mes parents ne veulent pas que je retourne à Poudlard. À la rentrée, ils m'enverront dans un établissement moldu !
- Mais ils n'ont pas le droit !
- C'est ce que je leur ai dit, mais ils ne m'écoutent pas. Je n'ai que quinze ans, ce sont eux qui décident et ils ne veulent plus entendre parler du monde magique.
Il sentait son univers vaciller. « Je ne comprends pas, ils étaient si fiers que tu sois une sorcière. Tous les ans ils nous accompagnaient au Chemin-de-Traverse. Et ton père tenait à nous emmener à la gare en voiture, pour nous éviter les transports en commun. Ça l'intéressait tellement, pourquoi a-t-il changé d'avis ? »
- À cause de toi !
Il la regarda, interloqué, mais son interlocutrice ne lui laissa pas le temps de l'interroger.
- Tu voulais tellement te faire bien voir. Ça ne te suffisait pas de discuter avec lui à chaque fois que tu le voyais, il a fallu que tu l'abonnes à la Gazette du Sorcier.
- Qu'est-ce que…
- Il a vu les articles sur l'agression de loup-garou à Poudlard! Ça ne rassurait déjà pas mes parents de lire toutes ces histoires d'attaques de Mangemorts, mais au moins ils croyaient que je me trouvais à l'abri dans notre école. Maintenant, ils jugent le monde des sorciers trop dangereux et ils ne veulent plus que je m'en approche !
Catastrophé, il chercha frénétiquement une solution. Il fallait qu'il trouve un moyen de convaincre monsieur et madame Evans qu'ils se trompaient. Il pouvait difficilement nier l'histoire du loup-garou, mais il s'agissait d'un événement isolé. Protégé par de nombreux sortilèges, et abritant des sorciers redoutables, leur château était le lieu le mieux sécurisé du pays.
Avec une grimace, il réalisa qu'il venait de recycler une expression de Dumbledore, presque mot pour mot. Réfléchissait-il librement en cet instant, ou subissait-il encore après tout ce temps les effets de la magie de compulsion ?
Il focalisa toue son énergie sur cette question, heureux de saisir une échappatoire à l'atmosphère oppressante et désespérée des lieux. Poudlard se trouvait dirigée et donc protégée par un des sorciers les plus puissants et les plus respectés de Grande-Bretagne. Sauf que si on y réfléchissait bien, il ne s'impliquait pas vraiment dans la vie courante de l'établissement.
Sans même évoquer les menaces extérieures, il ne faisait rien pour mettre fin aux agissements des Maraudeurs. Cette bande de petites brutes ne se contentait pas de harceler Severus, mais s'en prenaient à quiconque avait le malheur de leur déplaire. Et quand un membre du gang livrait un élève à un loup-garou, le directeur se contentait de lui donner des retenues et voulait étouffer l'affaire !
La gestion du personnel ne s'avérait guère meilleure, comme le montrait bien le choix du professeur de défense contre les forces du mal cette année. On aurait pu le prendre pour un cousin éloigné de Hagrid. Aussi gigantesque et balourd que le garde-chasse, sauf que c'est vis-à-vis des étudiants et non des bêtes féroces qu'il manquait totalement de bon sens. Il semblait croire que seul l'absence totale de contrainte leur permettrait d'exprimer leur potentiel. Résultat, ses cours avaient viré au chahut permanent en quelques jours. Impossible d'y apprendre quoi que ce soit. Par chance l'enseignant avait décidé de quitter son poste pour effectuer une retraite spirituelle, propre à l'introspection et à l'épanouissement personnel. À moins qu'il n'ait tout simplement réalisé l'ineptie de ses méthodes et cherché une porte de sortie honorable ?
À la réflexion une bonne partie du personnel ne valait guère mieux. Après l'initiation au vol, l'infirmerie accueillait souvent des premières années trop imprudents et mal encadrés. En cours de potion, faute de surveillance par Slughorn et malgré sa misanthropie, le serpentard avait toujours gardé un œil sur les chaudrons de ses voisins, histoire d'éviter une catastrophe. Surtout, il préférait éviter de trop songer au Quiddich. Seul un gryffondor sans cervelle comme Potter pouvait y trouver un intérêt. Severus, lui, ne parvenait pas à comprendre pourquoi les joueurs ne portaient pas au moins des équipements de protection contre les cognards.
En fait, plus il y pensait, plus la sécurité de Poudlard lui apparaissait sujette à caution. Néanmoins, il lui semblait plus raisonnable d'entreprendre de corriger ces points, au lieu de tout rejeter en bloc. Il allait proposer à Lily d'établir un argumentaire dans ce sens, mais il réalisa qu'atant continué sur sa lancée, elle se trouvait au milieu d'une tirade d'imprécations désordonnées.
« … et en plus tu as trouvé le moyen de te faire agresser… » Cette phrase le fit tiquer, croyait-elle vraiment qu'il avait cherché la confrontation avec une bête féroce ? « … mais le comble c'est que tu t'en prends à James quand il vient à ton aide… » Inutile de chercher de qui elle tenait ces idées farfelues. Potter n'avait pas pu s'empêcher de se vanter et de s'attribuer une gloire imaginaire. Il ouvrit la bouche pour la détromper, mais elle ne le laissa pas parler. « … et au final, tu remercies James de son aide, en faisant renvoyer Remus. Décidément il a raison, tu n'es qu'un ingrat Servilus ! »
L'utilisation du surnom détesté agit comme un déclic. Cependant, l'occlumencie aidant, au lieu d'une furie sans borne, il se sentit envahi d'une rage froide. « Bien sûr que j'ai fait renvoyer Lupin. Il m'a suffi d'aller voir Dumbledore, de le regarder dans les yeux en claquant des doigts, pour qu'il fasse ce que je veux. Un sorcier si facile à influencer, tu penses bien. »
Il discerna l'ombre d'un doute sur le visage de son interlocutrice et poussa son avantage.
- En même temps, je n'ai pas de mérite, je viens d'une famille tellement riche et puissante. Notre directeur s'affole dès que je mentionne mon père moldu.
- James a dit …
- Que je suis un ingrat, il a sûrement raison. Quand on pense qu'il vient me tirer d'affaire moi, sa victime de prédilection depuis des années, plutôt que d'empêcher le frère de son meilleur ami de se retrouver à l'hôpital. Totalement vraisemblable.
- Tu l'as attaqué avant qu'il puisse…
« Mais d'où est-ce qu'il sort que je l'ai agressé ? J'ai accepté en sa présence qu'on examine ma baguette pour prouver mon innocence. Et de toute façon, il est arrivé trop tard pour aider qui que ce soit. » Il sentit la pression magique du contrat et se hâta de changer de sujet. « Tu aurais peut-être pu aussi me demander ma version des faits, non ? Il te semble vraiment impossible que Lupin porte une part de responsabilité dans son renvoi ? »
L'amertume le gagnait, tandis qu'il poursuivait.
- Tu préfères croire un gryffondor mal élevé et sans cervelle plutôt que ton meilleur ami. Tu m'en veux depuis que tu m'as vu serrer la main de Viviane. Tu ne m'as même pas laissé t'inviter au Club de Slug, et quand j'y suis allé sans toi, tu en as déduit que je sortais avec ma cavalière de la soirée. Pour ta gouverne, elle a un petit ami. Tu crois vraiment qu'il serait resté sans réagir, s'il avait cru un instant que j'avais des vues sur sa copine ? C'est juste une fille avec qui j'ai sympathisé. Tu me répétais que je devrais me montrer plus sociable, eh bien j'ai suivi tes conseils.
Il voyait bien que ses paroles la déstabilisaient, mais, comme si une barrière s'était rompue, il laissait libre cours au dépit et à la rancœur accumulés depuis longtemps.
- On se dispute de plus en plus souvent, Lily. Parfois, j'ai l'impression que tu m'utilises comme défouloir pour passer tes nerfs. C'est bien gentil de me reprocher de fréquenter des gens comme Lucius, qui ne t'aime pas, mais est-ce qu'il s'en est jamais pris à toi ? Avec ce genre de raisonnement, comment est-ce que je devrais réagir moi, quand tu écoutes Potter qui m'attaque avec son gang depuis des années ?
- James n'a jamais fait de magie noire, lui !
La gryffondor venait de prendre un air buté qui lui tapait d'ors et déjà sur les nerfs. De plus en plus remonté il continua.
- Non par contre, il doit posséder des dons de devin. Il a eu une vision lui révélant que je me trouvais en danger et qu'il fallait qu'il vienne me sauver ? Ou alors, il s'est dit qu'en tant que serpentard je devais aimer batifoler avec les loup-garous les nuits de pleine lune ? À la réflexion, je penche plutôt pour les dons de devin, ça expliquerait comment il a trouvé les runes de localisation que j'avais gravées sur ses chaussures.
Malgré la pénombre, il constata que Lily palissait nettement.
- À Noël, lui et son gang en ont profité pour me paralyser et m'abandonner sous une tapisserie, j'aurais pu rester pendant toutes les vacances sans boire ni manger. Si au moins on m'avait prévenu, je serais resté sur mes gardes. Mais comme je t'avais dit, ça m'a permis de réfléchir. Il n'y a qu'une seule élève de Poudlard à qui j'avais parlé de ma trouvaille.
- Je ne pouvais pas te laisser les espionner…
- Tu pouvais prendre la peine de m'avertir. Moi, je n'ai jamais cherché à les attaquer, je voulais juste les éviter. Eux me sont tombés dessus à quatre contre un et par surprise, comme d'habitude. Autant pour le courage des gryffondors.
- De toute façon l'année prochaine, tu n'auras pas à craindre que je parle trop, puisque je ne serai plus là. Le problème sera réglé.
Brutalement ramené à la réalité immédiate, il réalisa que malgré sa colère envers elle, il ne voulait pas qu'elle disparaisse de sa vie. En dépit de tous ses défauts et ses erreurs, elle restait sa première et sa meilleure amie. Sans elle, l'existence lui paraissait vide et dénuée de sens.
Sans réfléchir, il s'écria « Je trouverai un moyen ! »
- Un moyen ?
- Un moyen de convaincre tes parents de te laisser repartir à Poudlard.
- Et comment comptes-tu t'y prendre ?
- Il faut d'abord que je comprenne bien leur raisonnement. Tu me dis que l'attaque à Poudlard n'a fait que les conforter dans leurs craintes ?
- Oui, parce qu'ils connaissaient déjà les méfaits des Mangemorts . Ils l'ont appris en lisant le journal auquel TU as abonné mon père.
À nouveau agacé, il répliqua sèchement.
- Ils veulent te protéger. Tu m'as expliqué un jour à la bibliothèque, que tu voulais les tenir à l'écart de notre monde exactement pour les mêmes raisons.
- Ce n'est pas pareil.
Il la contempla quelques instants, pensif. Son Tom intérieur lui soufflait que pour Lily, la différence se situait dans sa qualité de sorcière. Et elle estimait que ça lui donnait le droit, à quinze ans, de décider à la place d'adultes comme ses parents. En fait elle tenait le même raisonnement que lui ou le carnet, ou même les partisans de Voldemort sur la supériorité du monde magique, à ceci près qu'elle s'incluait dans la catégorie des décideurs, supérieurs par nature. Il se demanda furtivement si elle exprimait ce genre d'opinion devant sa famille. Dans ce cas, il comprenait mieux certaines remarques acerbes de Pétunia. Une telle pensée s'avérait tellement perturbante, qu'il se dépêcha de l'enfouir au plus profond de son esprit.
Focalisant toute sa puissance intellectuelle sur le but à atteindre, il finit par entrevoir une solution. « J'ai peut-être une idée. Pas évidente à mettre en œuvre, mais qui présenterait de bonnes chances de succès. »
- C'est vrai ? Alors tu crois que la semaine prochaine, je pourrais …
- C'est-à-dire … il va me falloir un certain temps pour tout préparer. Six mois en fait.
- Pourquoi tu m'as donné de faux espoirs ?! Si je ne retourne pas à l'école en septembre, on ne me laissera jamais passer mes BUSES.
- C'est là où tu te trompes. J'ai appris aujourd'hui même que, d'après la loi, on peut se présenter aux examens, sans étudier à Poudlard. Il existe même un rattrapage en septembre.
- Ça veut dire qu'il faudra que j'étudie seule.
« Je connais quelqu'un qui y parvient brillamment. Pour certaines matières, tu n'as même pas besoin de baguette, il te faut juste les livres de classe. Et puis je vais t'aider. » Tout en parlant, il commençait à s'animer. « Je pourrais aller au Chemin de Traverse dès demain, pour nous trouver les ouvrages de cinquième année. On dispose de deux mois de vacances, alors en travaillant bien on devrait réussir à couvrir le programme du premier trimestre. À partir de septembre, si j'utilise le réseau de cheminette, je peux revenir ici au lieu d'aller à Pré-au-Lard, pour qu'on révise les leçons ensemble. Je sais aussi comment faire pour qu'on s'écrive, par la poste moldue, sans utiliser de chouette ou de hibou. Il y a même une astuce pour … »
- Arrête Severus.
Le ton employé, très calme, lui fit l'effet d'une douche froide. Il la regarda. Elle ne manifestait plus ni colère, ni tristesse, mais apparaissait résolue. Elle avait visiblement pris une décision et le fixait, de ce regard vert émeraude, capable de l'émouvoir jusqu'au plus profond de son âme.
- Je vais te faire confiance. Si tu me dis que tu as trouvé un moyen de me laisser à nouveau étudier la magie, je vais te croire. Que ce soit dans six ou dans quinze mois, peu importe. Mais je vais réviser sans toi. Je m'arrangerai avec mes amies pour me procurer les livres. Avec un peu de chance, je pourrai leur écrire pour leur demander de l'aide. Ça sera un peu comme des cours par correspondance. En ce qui te concerne, tant que tu n'auras pas fait changer d'avis mes parents, ce n'est pas la peine de chercher à me recontacter. Au revoir.
Posément, elle tourna les talons et quitta le parc, sans un regard en arrière. Il ne chercha pas à la retenir, trop sonné pour réagir.
NDA : je demande de l'indulgence pour Lily. D'abord pour sa réaction vis-à-vis de ses parents. A 15 ans, on croit souvent qu'on sait tout mieux que les adultes, alors à 15 ans avec des pouvoirs de sorciers ... Il faut se rappeler que, à 17 ans, Hermione n'a pas hésité à carrément manipuler les souvenirs de son père et sa mère. OK elle voulait les mettre à l'abri, mais du point de vue éthique, il s'agit d'une d'une décision plus que discutable. (Aurait-elle agi pour le plus grand bien ...?)
Il faut aussi comprendre la réaction finale de Lily vis-à-vis de Severus. Il vient quand même de lui faire le coup de la relation exclusive. D'accord c'est un classique de l'adolescence, mais en l'occurrence, elle devrait accepter qu'il devienne son seul lien avec le monde magique. Un peu flippant ...
Severus de son coté ne pense pas à mal, mais manque de tact. Dans le chapitre précédent, il est passé de l'indignation vis-à-vis des Arès à l'enthousiasme réticent dès qu'il a vu chez Arthur quelque chose qui lui rappelait Tom. Ensuite, il a réussi à faire douter Lily, mais il n'a pas su se modérer. Toujours aussi doué en relations humaines...
Je ne serais pas chez moi le WE du 1er mars. Je ferais de mon mieux, mais je ne peux pas garantir la date de sortie du prochain chapitre. Évidement, de nombreuses reviews, contribueraient à me motiver ... :-)
