— Psst ! fit Toga à mi-voix. Eh, Twice ! Viens voir !

L'Alliance avait élu domicile pour la nuit dans un ancien théâtre, laissé à l'abandon depuis des années. Giran devait se débrouiller pour leur dégoter une résidence un peu plus convenable, mais depuis que le bar avait été détruit, ils vivotaient de squat en squat, sans jamais y rester bien longtemps. La situation avait assez duré et il leur tardait à tous d'avoir un vrai endroit où se poser.

Au moins, la planque qu'ils avaient choisie cette fois était des plus correctes. Ils n'avaient pas de lits à proprement parler, mais ils pourraient sans doute trouver des divans où s'installer. Scindés en deux équipes, Shigaraki et Dabi, ainsi que Mister Compress et Spinner étaient partis faire le tour du sous-sol, où se trouvaient les loges, tandis que le reste de l'Alliance inspectait la scène et les coulisses.

Twice entra dans la pièce d'où venait la voix de Toga. Il se retrouva dans une grande salle quasiment vide, à l'exception d'une dizaine de cartons empilés dans un coin. Toga avait ouvert l'un d'entre eux et entreprenait d'en sortir une longue robe en velours et satin brillant, garnie de froufrous des plus kitsch.

— Il y a encore plein de costumes ici ! s'exclama-t-elle, aux anges. Ils ont dû laisser ceux dont ils ne voulaient plus. Tiens, essaye-la !

Elle lui lança la robe et continua à farfouiller dans les cartons. Son hypothèse devait être la bonne, car tout ce qu'elle en sortait était soit dans un état lamentable soit franchement moche. Il détailla le costume qu'elle lui avait donné. Vu la taille, il n'avait de toute évidence pas été conçue pour une femme — ou alors une femme aux proportions des plus honorables. Le vêtement était donc pile poil à sa taille, voire un peu trop grand. Paradoxalement, le travestissement n'avait jamais été son fort ; il avait déjà assez de problèmes avec sa propre personne pour vouloir en rajouter. Mais si c'était pour faire plaisir à Toga, il pouvait bien faire cet effort.

La robe lui allait relativement bien, si on oubliait la manche droite plus longue que la gauche, la déchirure de la taille d'un poing sur le côté de la jupe et le fait qu'elle était bien trop serrée au niveau de la taille. Pendant ce temps, Toga avait trouvé dans sa malle aux trésors un dragon oriental en papier crépon défraîchi et déchiré en plusieurs endroits. Elle le faisait flotter dans les airs avec sur le visage l'air émerveillé d'une gamine dans un magasin de jouets.

— La belle princesse du royaume lointain, narrait-elle, avait été faite prisonnière tout en haut d'un donjon par le terrible dragon du Sud. Heureusement, un preux chevalier, muni seulement de son courage et de son épée…

Elle posa le dragon et piocha dans les cartons un casque tordu et une épée en carton, qu'elle brandit vers son adversaire de papier.

— Terrassa la bête. Il lui trancha la tête, le saigna jusqu'à la dernière goutte et lui arracha les entrailles à mains nues.

Joignant le geste à la parole, elle réduisit en charpie ce qui restait du pauvre dragon de papier. Les confettis de crépon volaient dans tous les sens pendant qu'elle s'acharnait, un sourire de démente au visage.

— Et enfin, il put grimper tout en haut de la tour, pour réveiller d'un doux baiser la princesse qui avait été endormie par le méchant magicien.

Elle redressa comme elle put la visière du casque et jeta l'épée sur le côté, tandis qu'elle s'approchait de Twice. Elle le saisit par l'épaule, puis sous le genou, pour le pencher vers l'arrière dans une parodie de film hollywoodien.

— Quelle belle princesse, pensa-t-il en voyant le visage de sa promise. La plus belle de toutes. Je vais en faire ma femme sans aucune hésitation.

— Oooh, comme je suis flatté…

— Chut, tu es censé dormir, je te rappelle.

— Ah oui, pardon.

Twice ferma les yeux, bien que cela ne fasse pas une grande différence sous son masque. Le visage de Toga était si proche du sien qu'il se sentait sur le point de défaillir. Son adorable Toga, qu'il aimait tant…

— Oh, je vois qu'on s'amuse bien par ici.

Surprise, Toga le lâcha et Twice se retrouva au sol, tordu de douleur. Son coccyx venait de faire la rencontre inopinée du sol en béton et le moins qu'on puisse dire, c'est que ça n'avait pas été le coup de foudre. La tête en arrière, il reconnut le haut de forme et le masque de Mister Compress, qui surgissaient de l'encadrement de la porte. La voix de Spinner s'éleva du couloir.

— Oh non, pas eux aussi !

Mister Compress rit franchement avant de s'avancer dans la pièce. Il aida Twice à se relever et celui-ci entreprit tout de suite de faire les cent pas pour apaiser la douleur en bas de son dos.

— C'est bon, tu peux entrer, Spinner.

L'homme reptile risqua un rapide coup d'oeil à l'intérieur de la pièce et, constatant qu'il n'y avait en effet rien à craindre, rejoignit ses comparses. Twice, que ses quelques pas avaient amené tout au fond de la pièce, inspecta l'intérieur du carton. S'y trouvaient pêle-mêle des perruques de mauvaise facture aux cheveux emmêlés, de faux couteaux dont la lame se repliaient à l'intérieur du manche, un faux nez, une trompette en plastique et un chapeau de cow-boy. Il se demanda à quoi ressemblerait une pièce qui aurait besoin de tous ces accessoires.

— Vous n'étiez pas censés être au sous-sol, vous ? demanda Toga, confuse.

Mister Compress et Spinner échangèrent un regard que Twice ne sut décrypter. C'était effectivement une bonne question, que faisaient-ils là tous les deux ? S'ils n'avaient pas débarqués pile au mauvais moment, Toga serait peut-être en train de l'embrasser à l'heure qu'il était.

— Oh, on a fait le tour de quelques pièces, on aura de quoi dormir. Mais on s'est dit qu'il valait mieux laisser Dabi et Shigaraki un peu tranquilles en bas.

Spinner fixait un point du vide avec au visage une expression horrifiée.

— Pourquoi ? demanda Toga. Ils recommencé à se battre ?

— Ils… commença Spinner.

—… font une partie de billard, continua Mister Compress. Une amusante partie de billard dans un franc esprit de camaraderie.

— Ouais, on va dire ça comme ça. Si vous trouvez de la Javel pour mes yeux, faites-moi signe.

Twice qui, perdu dans les cartons, n'avait écouté la conversation que d'une oreille, releva la tête à ce moment-là.

— Quoi ? On a un billard ?

Décidément, cet endroit devenait de plus en plus génial. Mais les regards que lui lancèrent les trois autres le détrompèrent vite. Il sentait les engrenages dans sa tête qui tournaient à toute vitesse tandis qu'il essayait de comprendre ce qu'ils sous-entendaient.

— Oh, dit-il quand il percuta enfin. J'espère qu'ils se protègent. Ça peut être dangereux le... billard...

Spinner, qui jusque-là, n'y avait pas trop prêté attention, détailla Twice des pieds à la tête.

— Et ça, c'est… ?

Twice saisit du bout des doigts les deux côtés de la jupe et fit une petite courbette.

— C'est ma tenue de princesse, tu aimes ?

— Je me casse de là.

Tandis qu'il tournait les talons et maugréait dans sa barbe quelque chose concernant une « putain de bande de dégénérés, tous autant qu'ils sont », Toga avait récupéré une longue cape noire au sommet d'une des boîtes, et la lança à Mister Compress, avant de prendre de nouveau son épée tordue.

— Mais qui voilà, donc ! s'exclama-t-elle sur un ton théâtral. C'est le vil sorcier qui a endormi la belle princesse dans le but de la faire sienne pour l'éternité. Ton crime ne restera pas impuni.

Sans grande surprise, Mister Compress rentra immédiatement dans le personnage et, se précipitant à son tour vers les cartons, en sortit une baguette de prestidigitateur, en vérité un simple tube de plastique noir aux embouts blancs et le brandit vers Toga.

— Tu te crois puissant, petit chevalier, ricana-t-il, faussement machiavélique, mais j'en ai maté de plus coriaces. Tu n'as aucune chance contre moi ! La princesse sera à moi !

Ils s'élancèrent l'un vers l'autre, « armes » en main, tandis que Twice les observait, en retrait, tout en s'efforçant de ne faire aucun commentaire — après tout, il était toujours endormi.

Avec un peu de chance, il l'aurait quand même, ce fameux baiser.