Bonjour et bienvenue sur le chapitre 26 !

Un chapitre un peu moins long (pour une fois que j'ai pas pété les scores...) et un peu plus light que ce que vous avez eu avant. Ça fait un peu office de transition mais croyez-moi qu'avec ce qui va arriver dans les quatre prochains chapitres, le calme est le bienvenu. J'espère que vous apprécierez !


XXVI – Réapprendre

« Ce n'était pas professionnel. » Elle retroussa sa lèvre. Picquery était furieuse. Et pour le coup, le directeur n'osa pas contester ses paroles. C'était arrivé pendant ses heures de travail, dans son bureau et il n'aurait jamais dû se laisser aller ainsi. Ni l'endroit, ni le moment n'étaient opportuns. « Vos relations amoureuses ne concernent personne ici. Ni le MACUSA, ni moi, ni votre secrétaire, ni même Newt Scamander lui-même. Vous êtes libre de fréquenter qui vous voulez, Sir Graves. Mais rien ne doit arriver entre ces murs. »

Il était soulagé. Ce n'était rien de personnel.

« Cependant. » Ou peut-être avait-il parlé trop vite. « J'imagine que je comprends mieux ce qui vous pousse à remuer ciel et terre lorsque cet homme entre dans l'équation. Je n'ai pas de problème avec cela, mais ce n'est pas de moi que l'on parle. Mais si cette rumeur s'ébruite, Fawley révoquera sûrement son consentement vis-à-vis de la potion que vous leur avez presque imposée. »

Il fronça les sourcils, bras croisés.

« Pourquoi ferait-il une telle chose ? J'ai l'impression que le ministre anglais aime particulièrement mettre des bâtons dans ses propres roues. » La présidente haussa les épaules.

« Fawley est… Particulièrement contradictoire. » Oh ça. Il le savait déjà. « Mais ce n'est pas pour cette raison que je vous ai fait venir ici, Sir Graves. Le verdict est tombé, et la confédération est formelle. Vous ne pourrez en aucun cas quitter le territoire américain tant que Grindelwald ne sera pas hors d'état de nuire. »

Des milliers de protestations naquirent dans son esprit, plusieurs mots se bloquèrent dans sa gorge.

« Je me suis battue pour vous, Sir Graves. » Et pour une fois, il décida de croire en ses paroles. « Mais je n'ai rien pu obtenir d'eux. J'en suis désolée. »

Elle ne lui mentait pas. Il le savait, il pouvait le sentir. Elle aussi était parfaitement au courant que seuls ceux qui s'étaient déjà retrouvés face au mage noir étaient préparés mentalement à affronter ce dernier. Et Graves avait fait partie de ses rangs, même contre sa volonté. Il était un atout indispensable pour la société magique et il en était conscient. La confédération venait de priver le monde de ses connaissances, de son savoir concernant Grindelwald.

« Ils ont besoin de toute la puissance que la société magique puisse offrir s'ils veulent correctement l'appréhender. Ils n'ont pas la moindre idée de ce qui les attend, et vous me dites que je ne pourrais même pas les épauler au combat ? C'est ce que je fais. C'est tout ce à quoi ma vie se résume. »

La présidente demeura silencieuse. Mais dans son regard, quelque-chose se ternit. Elle entrouvrit plusieurs fois les lèvres sans ne rien dire, comme hésitante. Ça ne lui ressemblait pas.

« Vous pouvez. » Il haussa les sourcils, mais il n'était pas au bout de ses surprises. « Vous n'en avez pas le droit, si je vous en empêche. Mais je fais le choix de ne pas le faire. Je fais le choix ne pas vous interdire une telle chose. J'en prends l'entière responsabilité. »

Seraphina Picquery. Poigne de fer du MACUSA, intransigeante, plus à cheval sur ses textes de lois que le directeur de la justice lui-même, venait de donner le feu vert à son subordonné. Mais pas n'importe quel feu vert, non. Celui qui allait à l'encontre de la décision de la confédération. Elle venait de l'inciter à transgresser le bon vouloir de l'institution la plus haute, la plus prestigieuse au monde, de la main qui dirigeait la société magique. Il resta bouche bée, complètement consterné par ce qu'il était en train de se passer dans le bureau de la présidente.

Et leur discussion ne s'attarda pas plus longtemps. Il se contenta de lui demander comment est-ce qu'elle avait su qu'il se trouverait dans son bureau, après avoir intimé à sa secrétaire de ne laisser personne entrer et de ne surtout pas ébruiter qu'il était resté cloîtré ici. Picquery commençait à le connaître et avant de transplaner devant chez lui, elle avait eu la présence d'esprit de vérifier s'il n'avait – encore une fois – pas transgressé ses ordres à nouveau.

Il avait saisi son message, et il avait l'intention d'en faire bon usage. Mais lorsque le directeur referma la porte derrière lui, il se sentit complètement perdu. Il s'attendit à ce que Scamander soit renvoyé dans son pays, qu'elle lui fasse comprendre que le temps était à la guerre et non aux amours, qu'elle suive l'avis de la confédération, qu'il soit bloqué dans ce fichu pays loin du cœur des tensions. Mais tandis que les secondes défilaient, il se rendit compte qu'il était celui qui avait soigneusement fondé toutes ces craintes. Picquery n'était pas son ennemie. Il avait passé une bonne partie de sa carrière à collaborer à cette dernière, et les évènements de cette lourde année avaient fini par lui faire croire qu'elle était devenue celle qu'il fallait combattre.

Il n'avait pas pensé une seule seconde à se mettre à sa place. Bien-sûr, qu'elle avait souhaité le voir tomber. Il avait été son bras-droit, l'homme en qui elle avait placé toute sa confiance et il l'avait trahie. Pour des raisons parfaitement honorables, mais la vérité avait mis un moment à éclater. Et avec le recul, il se fit la réflexion que sa réaction avait été des plus… Naturelles. Peut-être lui-même aurait-il été encore plus catégorique qu'elle, s'il s'était retrouvé à sa place.

Picquery ne courrait pas après sa perte. La confédération ne lui faisait même pas peur : Elle était parfaitement consciente du danger que représentait Grindelwald et était prête à sacrifier sa carrière, son intégrité, pour le bien de la société magique.

Elle lui avait donné le feu vert. En pleine connaissance des conséquences que cela impliquait. Elle s'était offerte en tant que bouc émissaire, sans se plaindre. Sans l'exprimer clairement. Et Graves ne pouvait que saluer son geste. Il s'agissait de sa volonté, et il avait la ferme attention d'exploiter cette dernière à son plein potentiel. Mais pour cela, il avait besoin d'y réfléchir à tête reposée. C'était chaque chose en son temps.

Et concernant Scamander… Elle n'en avait rien eu à faire. Cela lui parut si évident, maintenant qu'il se trouvait seul, planté au milieu de ce couloir. Il se sentit si idiot. Si sa secrétaire parlait – et elle le ferait très probablement – la presse serait au courant, et Miraphorumus se jetterait sur l'information. Mais le MACUSA… Continuerait sa vie, en toute tranquillité. Haddad rendrait simplement ses blagues audibles de tous, et essuierait ses regards noirs. Mais le monde ne s'écroulerait pas.

C'était une simple constatation. Un fait si simple, et pourtant ce dernier lui fit tourner la tête. Il allait devoir lâcher prise, arrêter de penser que sa relation avec le magizoologue finirait un jour ou l'autre par tourner au drame. Ce ne serait pas facile. Il était mauvais pour ces choses-là. Scamander se disait maladroit en société mais Percival Graves était… D'un autre niveau, loin d'être aussi inoffensif que l'anglais et penchait du côté destructeur de la balance. Il était professionnel, il savait parler, il savait parfaitement s'exprimer. Mais il avait passé sa vie à mettre les relations de toutes sortes de côté pour se concentrer sur le travail, détruisant chaque naissance d'amitié, mettant fin au moindre flirt pour ne pas dévier de ce qu'il croyait être le plus important pour lui.

Il allait devoir réapprendre. Partir de zéro, renouer avec la sensation désagréable que lui apportait l'échec et accepter qu'il n'y arriverait pas du premier coup.

Il savait que ce serait complexe pour lui. Il était un perfectionniste, un calculateur. Il détesterait voir les choses prendre une tournure inattendue. Et pourtant, c'était ce qu'il aimait le plus chez l'anglais. Tout ce qui le rendait imprévisible, qui bouleversait son quotidien parfaitement organisé. Il ne lui ferait pas le plaisir de l'admettre à voix haute, mais ses interruptions inopinées en plein milieu d'un rendez-vous important lui manquaient parfois. Ce qu'il se sentait idiot. Et niais.

C'était plus fort que lui. Lui qui contrôlait tout dans sa vie, trouva quelque-chose en son sein qui pour la première fois, était plus fort que lui.

Et chaque fois qu'il cherchait un obstacle pour se forcer à ne pas s'emballer dans cette tourmente qu'il aimait tant, ce même obstacle disparaissait… N'avait parfois même jamais existé. Il devait arrêter de se voiler la face. Il le savait.

Plus de mensonges, se souvint-il. Il s'en voulait de ne pas avoir été honnête. L'épouvantard lui avait déjà mis la puce à l'oreille, mais maintenant il en était sûr. Il était celui qu'il devait affronter, celui qu'il devait battre pour réussir à pleinement embrasser ces nouvelles sensations.

Alors il déambula dans les couloirs du bâtiment, à la recherche de la porte des seuls murs qui lui enlèverait cette sensation de mal-être – et de celui qu'il retrouverait à l'intérieur. Il se sentait désorienté. Chaque paire d'yeux qui se posait sur son dos accrut sa méfiance, et il répondit avec ses regards les plus sombres, faisant taire tous les murmures qui filaient autour de lui. Il savait quelle était la seule chose – la seule personne, capable de le faire revenir à lui-même à ce moment. Il savait qu'elle se trouvait dans son bureau, qu'elle serait là pour l'empêcher de tomber à la renverse.

Mais lorsqu'il ouvrit la lourde porte qui menait à son bureau, il trouva la pièce vide. Là où la température avait dépassé celle de son propre corps vingt minutes plus tôt trônait désormais un froid mordant et pas la moindre trace de celui à qui il venait de s'abandonner.

Il avait besoin de s'asseoir.


« Café ? »

Il était toujours partant pour un peu de café. Alors il inclina doucement la tête à la proposition de son second, qui venait de prendre la cafetière des mains de la cadette Goldstein. Le directeur avait le nez fourré dans les derniers rapports depuis qu'il était arrivé, signant parfois une autorisation quand il tombait dessus.

« Il ne s'est pas envolé. »

« Arrêtez de lire dans mes pensées, Haddad. » Railla-t-il, aussi noir et amer que le café qu'on venait de lui servir.

« Il n'est juste pas sorti de son appartement depuis deux jours. » La voix de Queenie l'agaça. Au moins autant que celle de l'auror en chef. « Si vous vous inquiétez tant que ça, allez le voir. »

C'était bas. Terriblement bas. Il se demanda comment est-ce qu'il en était arrivé à accepter ces deux intrus dans son bureau. Au départ, Haddad s'était seulement pointé pour lui rendre les rapports journaliers, mais s'était éternisé – comme à son habitude, à ses aises. Et Queenie était venue apporter du café. Et se trouver seul à neuf heures du matin, les pensées occupées par Scamander plus que par ses obligations, entouré par deux Legilimens était vraiment une terrible idée. Il venait d'en faire les frais.

C'était soit lui, soit eux.

« Dehors. » Mais tout deux le fixèrent, les yeux écarquillés et les lèvres entrouvertes. « Hors de ma vue, fichez le camp, du balai, ça vous va ? Ou je dois en trouver d'autres ? » Pas de réaction. C'était son bureau. Son propre bureau. Son propre putain de bureau. « Très bien. J'ai compris. »

Graves décida que le moment était propice pour aller prendre l'air et sortit en trombe de la pièce. Parce que les employés du MACUSA avaient décidé qu'ils ne lui obéissaient plus. Parce qu'il s'était quand même déjà bien avancé dans son épluchage quotidien de paperasse. Et peut-être bien parce qu'ils avaient raison. Mais si Scamander s'était éclipsé, c'était sûrement car il en avait terriblement besoin. Qui était-il, pour empêcher l'anglais d'avoir ses moments de solitude ?

Mais plus que tout, qui était-il pour penser pouvoir interpréter les actes de ce dernier ? Les commentaires de Queenie et Haddad ne l'avaient pas aidé. Il était encore plus perdu qu'avant. Peut-être que Scamander voulait être seul. Peut-être qu'il ne le voulait pas. Peut-être qu'il n'en avait rien à faire. Peut-être pensait-il que Graves voulait être seul.

Le seul moyen d'en avoir le cœur net était évident. Dans le meilleur des cas, il aurait tort et au moins les choses seraient claires. Dans le pire, le magizoologue serait franc avec lui comme il l'avait toujours été et ils trouveraient un autre moment. C'était aussi simple que cela.

Cela le fut moins lorsque le directeur se retrouva devant la porte d'ébène, la main prête à toquer contre le bois pour déranger l'anglais. Prête était un bien grand mot. Il était loin d'être prêt. Il aurait aimé se rabattre sur le fait qu'on l'avait poussé à venir ici, qu'il avait été forcé. Mais c'était faux, il le savait.

Arrêter de se voiler la face.

Il avait eu le choix. S'il était là à cet instant, c'était parce qu'il l'avait voulu. Pas parce que Goldstein ou Haddad l'y avait obligé. C'était de son plein gré.

« Combien de temps comptez-vous rester derrière cette porte, Sir Graves ? » Fit une voix qu'il connaissait bien, étouffée par l'isolation des murs et de la porte derrière lesquels se trouvait sa source.

Au-delà de la surprise, de la gêne et de tout le reste, il ne put s'empêcher de penser en premier lieu que cet accent britannique lui avait manqué. Deux jours seulement, pourtant. Deux jours, une langue dans sa bouche, des mains un peu baladeuses, un goût sur les lèvres dont il ne pouvait définitivement plus se passer. Un contact physique pour oublier.

Il se demanda un instant comment avait-il su mais comprit bien assez vite. Après avoir été visité par Grindelwald quelques mois plus tôt, l'anglais avait probablement installé différents sortilèges de surveillance qui l'alertaient de n'importe quelle présence qui s'approchait trop près de son cocon.

Alors il passa la porte et se sentit bien trop nerveux pour l'importance négligeable de la situation. Scamander était assis sur son fauteuil, un carnet dans une main et un crayon dans l'autre. Sur la table étaient dispersés des dizaines de plans tous plus précis les uns que les autres. Parmi ses nombreux talents, il était donc également un excellent dessinateur, nota le directeur.

Mais il ne releva pas. Pas plus qu'il ne lui demanda ce sur quoi il travaillait pour l'instant – et ce bien que sa curiosité l'en démange. Scamander finirait par le lui dire, de toutes façons. Il était devenu plutôt bavard en sa compagnie.

« Vous aviez besoin de moi ? » Comment pouvait-il être aussi insouciant et naturel à cet instant ? Ils n'en parleraient donc pas ? Comment l'anglais pouvait-il lui poser une question aussi anodine alors que lui en avait probablement des centaines qui trottaient dans sa tête à cet instant ?

« Je… Non, mais… »

Il releva finalement les yeux de son carnet, attendant éventuellement que Graves finisse sa phrase. Mais rien ne sortit de sa bouche. Rien. Il n'était tout simplement pas capable d'articuler correctement, et même si cela avait été le cas, il n'aurait pas su quoi dire.

Une drôle de pensée traversa son esprit. Il avait longtemps pensé que tout ceci était un jeu entre Scamander et lui. Un jeu de séduction qu'il réfutait en surface, mais adorait du plus profond de son être – sans parfois même s'en rendre compte. Et il avait, en quelques sortes, perdu. Sa fierté le lui criait, mais il savait pourtant avec certitude qu'il avait gagné plus que l'inverse en s'abandonnant à ses désirs plus si interdits que ça.

Au final, Scamander avait peut-être raison. Il n'avait pas l'air de s'inquiéter plus que ça, et semblait juste vouloir laisser les choses se faire naturellement. Alors pourquoi n'en n'était-il pas capable ? Il avait comme terriblement besoin que quelqu'un explique quelque-chose. Et le pire c'était qu'il ne savait même pas quoi. Qu'attendait-il d'une telle discussion ? Rien qu'il ne soit capable de modéliser dans sa tête, ou peut-être – honteusement – une issue similaire à ce qu'ils avaient eu deux jours plus tôt.

« Je voulais seulement prendre de vos nouvelles. Vous avez disparu sans prévenir. » Beaucoup de vérité et un peu de blâme. Il faisait de son mieux.

« Il valait mieux que je m'éclipse. Étant donné la réaction de Picquery lorsqu'elle... Enfin… Je me disais simplement qu'il serait plus sage que je me fasse discret pour la semaine à venir. » Il déglutit, presque difficilement. « J'avais à faire, également. »

Scamander gardait toujours sa part de mystère. Celle qui titillait sa curiosité et qui le pousserait lui demander ce que « à faire » signifiait. Il ignorait si l'anglais faisait cela de manière délibérée ou si c'était anodin, mais la chose l'agaçait tout autant qu'elle l'intriguait.

Si bien qu'il hésita un instant avant de lui dire la vérité à propos de son entrevue avec la présidente. Mais le silence était suffisamment lourd entre eux et si ce dernier était occupé, il voudrait pas l'importuner trop longtemps.

« La présidente n'est pas particulièrement dérangée par ce qu'elle a vu. Il s'agissait plutôt d'un… Rappel, sur mes obligations professionnelles et le fait que ce qu'il s'est passé n'avait rien à faire entre ces murs. » L'anglais sortit de son fauteuil et se redressa jusqu'à se retrouver face au directeur. Tordant discrètement ses doigts sous ses manches, nerveux. « Ce avec quoi je suis d'accord. »

« Regrettez-vous ? »

C'était soudain. Suffisamment pour totalement le prendre au dépourvu, lui arracher un grincement de surprise sans qu'il ne sache réellement quoi répondre. Pourtant, sa réponse était évidente.

Non, bien-sûr que non. Il ne regrettait pas.

Assumer verbalement ses actes était une autre histoire. Cela signifiait qu'il sautait enfin le pas, qu'il acceptait que « quelque-chose » arrive entre eux. Il ne s'était jamais imaginé qu'une telle décision lui serait un jour aussi difficile. Ce qu'il s'était passé entre eux plus tôt était primaire, plus proche de l'extériorisation que de la raison. Mais plus le temps passait, plus sa raison – comme il l'aimait tant – doutait. Elle lui faisait croire que tout ceci était peut-être… Bien. Pour lui, pour Scamander.

« Non. » Sa voix était calme, grave. Il n'avait pas réfléchi davantage et s'était contenté de répondre ce qu'il avait sur le cœur à cet instant. « Je ne regrette pas. » Étonnamment, il était celui qui était incapable de regarder l'anglais dans les yeux à cet instant.

Son regard vogua d'un endroit à l'autre, laissant voir qu'il venait de se mordre la lèvre inférieure, plus à cause de la nervosité qu'autre chose. Que ses sourcils étaient froncés. Qu'il avait l'air au moins aussi perdu que lui, en somme. Égoïstement, l'idée le soulagea. Il se sentit moins seul dans sa tumulte. Et quand il croisa enfin les iris vertes du magizoologue, il se sentit capturé ces dernières. Littéralement incapable de s'en décrocher.

« Qu'est-ce… » Il se racla la gorge. Peut-être que la parole le libérerait de cette prison dorée. « Sur quoi travaillez-vous ? »

Il n'obtint pas immédiatement de réponse. Seulement un moment durant lequel Scamander rejeta doucement la tête en arrière exposant la longue colonne blanche de son cou, yeux clos, et expira longuement une bouffée d'air qu'il semblait retenir depuis qu'il avait posé sa question. Et tandis que sa tête pesait dans le vide, il vit un sourire se dessiner sur ses lèvres. Probablement le plus sincère et le plus beau qu'il ait jamais vu sur son visage, qui se suivit d'un éclat de rire nerveux.

« Je-… Je travaillais sur un moyen de contrer le feu de McVaugh. » Il abaissa lentement son menton, pour revenir dans sa position d'origine. Son instant de faiblesse lui avait fait oublier la proximité avec le directeur à cet instant, et ses joues prirent une teinte rosée très légère. « Je sais qu'il est enfermé, mais je préfère m'attendre au pire. Et je pense avoir trouvé une solution. »

L'échappatoire qu'il avait trouvée à cet discussion délicate fonctionna à merveille. Dès que l'on touchait à quelque-chose qui l'intéressait, l'anglais devenait une ressource inépuisable qui ne vivait plus que pour faire partager son savoir.

« Que savez-vous des oiseau-tonnerres, Sir Graves ? »

« Malheureusement, trop peu de choses. » Il fit mine de réfléchir un instant. « Ils contrôlent la météo ? »

« Pas exactement. » Il s'écarta légèrement, tentant de faire correspondre les gestes à ses paroles. « Grâce à leur magie, ils invoquent des phénomènes électrostatiques dans le ciel. Ils sont à la source même de ce qui fait que les nuages se changent en pluie, mais aussi de l'impulsion électrique qui déclenche la foudre. » Voyant que l'attention de Graves lui était entièrement dévouée, il continua, essayant de capter si ce dernier perdait éventuellement le fil pour se reprendre. « Avec un sortilège d'« Amplificatum », il me serait possible de faire grossir les nuages. L'averse qui en résulterait serait épaisse, lourde. »

« Suffisamment pour éteindre les flammes de McVaugh. »

« Exactement. » L'anglais se frotta doucement la nuque. « Mais il y a un petit pépin à tout ceci. »

« Comment avez-vous l'intention de vous approcher des nuages ? Même si vous réussissiez à monter un oiseau-tonnerre, le manque d'oxygène là-haut serait dangereux et… »

« C'est de cela que je voulais parler. » Il pinça ses lèvres, agacé par ce grain de sable-là. « Sachant que je ne peux pas faire ce genre de choses à l'avance. Nous serons entourés de l'ennemi, j'aurai besoin d'une couverture. »

« Ne vous en faites pas pour cela. » Son ton était calme et assuré.

Un sourire se dessina sur ses lèvres. Il n'avait pas douté une seule seconde de pouvoir compter sur le directeur pour être de la partie, mais il était content de l'entendre dire. Son courage n'avait plus besoin d'être démontré désormais. Et Newt savait qu'il pouvait lui demander de telles choses. Après tout, ils étaient en situation de crise.

« Et ne vous en faites pas pour le manque d'oxygène. Les oiseau-tonnerres peuvent être particulièrement rapides en vol. Je ne resterai pas longtemps là-haut, ou en tout cas pas suffisamment pour que ce soit dangereux pour ma santé. » Il commençait à connaître la chanson désormais. Graves avait besoin d'être rassuré, alors il se contentait de lui donner ce qu'il voulait.

« Je ne suis pas entièrement convaincu, mais puisque vous avez l'air sûr de vous… » Et le directeur faisait également un pas dans sa direction. Une réaction qui fut récompensée par l'un de ses sourires les plus sincères.

« Et… J'ai peut-être une idée, concernant la Pierre Parlante. » Cette déclaration sembla intéresser d'autant plus l'américain qui se montra particulièrement attentif. Peut-être même plus que quelques secondes plus tôt. « Ce n'est pas encore tout à fait au point mais je pense qu'il s'agit de la meilleure solution s'offrant à nous. »

« Nous parlons d'un cristal capable donnant le pouvoir à son propriétaire de soumettre quiconque entendrait sa voix. Je ne pense pas qu'il existe de plan parfait pour contrer une telle force. »

Un peu plus rassuré, il continua.

« La première partie semblera évidente, mais il nous faudra trouver un moyen de nous isoler du bruit. » Le regard complice qu'il adressa au directeur était lourd de sens. Graves et Scamander se savaient parfaitement capables de communiquer de manière non-verbale. Il ne s'agirait pas de la première fois qu'il coopèrerait sans se parler. Ils étaient parfaitement conscients de la synergie qui les unissait. Mais le problème se posait pour leurs potentiels alliés – puisqu'ils n'iraient pas affronter Grindelwald seuls, pour sûr. « Concernant le reste… La potion que j'ai mis au point ne décuple pas seulement la puissance du sorcier qui l'ingère, elle le rend beaucoup plus précis. Vous devrez lancer un sort d'« Incarcerem » sur le cristal pour le récupérer. Avec la puissance et la précision de ma mixture et si Morgana est avec nous, nous pourrions peut-être bien réussir à mettre la main dessus. Cela occupera Grindelwald pendant que je m'occuperais de chevaucher l'oiseau-tonnerre. »

« C'est risqué. Trop risqué. » Lui répondit-il, circonspect. Newt soupira et laissa tomber sa tête entre ses mains. Il le savait. Mais… « Mais ce n'est pas comme si nous avions le choix. » Il lui avait ôté les mots de la bouche. Et cela en fut presque effrayant. « Et je ne pense pas qu'il y ait de réel moyen de l'affronter sans prendre de risques. »

L'anglais hocha doucement la tête, acquiesçant silencieusement. Ils avançaient doucement, mais sûrement. Et c'était la meilleure nouvelle qu'il avait eu à se mettre sous la dent depuis un moment. Il n'avait malheureusement rien de plus concret à proposer à l'américain. Le reste de ses recherches ne l'intéresserait probablement pas mais il ne savait plus exactement quoi lui dire à cet instant. Il aurait aimé le voir rester, sans raison aucune.

Mais il n'avait pas le courage de lui dire. À la place, il se redressa et s'approcha de nouveau de lui, appuyant son bassin à la table sur laquelle étaient éparpillés ses travaux et croisa les bras, dans l'attente de quelque-chose. Sans vraiment savoir quoi.

Après tout, Graves était celui qui décidait désormais. Cette toute nouvelle relation était placée entre ses mains et Newt n'aurait pas réellement son mot à dire. Le long chemin semé d'embuches qu'ils avaient parcouru pour rendre son poste à ce dernier n'avait pas été traversé pour qu'il mette de nouveau sa carrière en péril à cause d'un caprice amoureux.

Ce serait à sa guise, probablement dans la plus grande discrétion et dans les seuls endroits où il voudrait bien de lui. Même si son appartement était une suite du Woolworth Building, il jugeait l'endroit suffisamment… Isolé. Mais ce n'était pas à lui d'en décider. Graves aurait le fin mot de l'histoire.

Et le directeur était tiraillé. Scamander avait fait de son mieux pendant tout ce temps pour trouver des stratégies, des approches qui pourraient éventuellement perturber les rangs de l'ennemi. Il méritait de savoir la vérité, de savoir ce que Graves avait l'intention de préparer avec Picquery dans sa poche. Mais il avait peur que la vérité soit plus difficile à gérer pour l'anglais que pour lui.

Il avait entre ses mains un avantage, un pouvoir si puissant qu'il pourrait déraper à tout moment et tout ruiner. Mais il lui faisait confiance. Suffisamment pour partager ce dernier avec lui.

« La confédération m'interdit de quitter le sol américain. » Lâcha-t-il, et Scamander écarquilla les yeux. Ses bras tombèrent contre ses hanches et il entrouvrit la bouche, prêt à protester. « Mais tout n'est pas perdu. Ils ont mis ce fardeau sur les épaules de la présidente, elle est celle qui doit m'empêcher de sortir du pays, peu importe la manière qu'elle décide d'employer. Et… » En parler de vive voix rendit la chose encore plus étrange qu'elle ne l'était déjà. Il ne réalisait toujours pas le geste qu'elle venait de faire. « Elle m'a fait comprendre que j'étais libre de mes déplacements. Qu'elle ne se soulèverait pas contre mes décisions et qu'elle endosserait l'entière responsabilité de mes actes. Ce qui signifie que… »

« Elle a troqué sa place. Elle ne sera pas réélue après qu'un tel scandale ait éclaté. » Au fil du temps, Graves et Scamander avaient développé cette habitude. Celle qui poussait l'un à finir les phrases de l'autre. « C'est de la folie. Ça change absolument tout. »

« Si nous devons agir, Scamander… » Il soupira. Il n'avait même pas encore dit les mots, et il n'en revenait déjà pas. « Ce sera probablement dans le dos de la confédération et du ministère britannique. Réalisez-vous les conséquences de tels risques ? »

L'anglais se redressa, plus droit que jamais.

« Je les conçois parfaitement et croyez-moi. » Son regard était sérieux. « Je n'hésiterai pas une seule seconde. »

Ils étaient sur la même longueur d'onde. Et Graves ne put s'empêcher de sourire en se rendant compte que cette partie d'eux n'avait jamais disparu. Elle était même plus vivante que jamais. Scamander n'en avait rien à faire des règles, et c'était le moment parfait pour exploiter ce côté-là du magizoologue.

Sa liberté, c'était tout ce dont il avait besoin. Avec cette dernière, il était capable de faire des merveilles et l'américain le savait. Peut-être mieux que personne.

Mais ce moment fut également celui où ils se rendirent tout deux compte qu'ils n'avaient plus rien à se dire. Ils devraient avancer chacun de leur côté et se retrouver pour mettre en commun ce qu'ils avaient réussi à trouver. Scamander était très occupé par ses recherches et devait probablement trouver un moyen de contrôler les dragons que Grindelwald pourrait asservir grâce à la Pierre Parlante. Lui se chargerait du reste, de trouver une stratégie adéquate, de trouver une équipe, de trouver un moyen d'affronter Grindelwald dans un contexte qui le rendrait particulièrement faible, dans une situation qui le prendrait au dépourvu et qui n'alerterait pas le bureau des aurors.

Ce moment était synonyme de séparation. Graves devait retourner à son bureau avant que Haddad et Queenie ne lui parlent de cette absence jusqu'à la fin de leurs jours, et Scamander devait reprendre ses travaux.

Que devait-il faire ? Le saluer d'un geste de la main ? Lui faire une accolade ? L'embrasser ? C'était ridicule. La réponse était évidente et le fut d'autant plus lorsqu'il remarqua que l'anglais était en train de lorgner sur ses lèvres depuis plusieurs secondes, de la manière la moins subtile qui soit. Il savait ce qu'il devait faire. Mais pour une raison obscure, le geste paraissait presque déplacé dans sa tête.

Ses pensées n'eurent pas le temps de se bousculer davantage lorsque les lèvres de l'anglais s'écrasèrent doucement sur les siennes, sans préavis aucun. Il soupira instinctivement contre le souffle chaud de ce dernier et prit un instant avant de répondre positivement au contact soudain, qui n'avait strictement rien à voir avec ce qu'ils avaient expérimenté deux jours plus tôt.

Ce n'était pas précipité, ce n'était pas déluré. Mais court, à peine sensuel et humide. Scamander se recula au bout de quelques secondes et un sourire s'esquissa au coin de ses lèvres.

« Vous pensez un peu trop. » Pour qui se prenait-il ?

Il ne dit rien et se contenta de froncer les sourcils, renfrogné, mais ne réprima pas longtemps le sourire qu'il voulut lui adresser en retour. L'anglais était sournois, et ce fait-là ne datait pas d'aujourd'hui. Il aurait pu détester être pris par surprise de la sorte, mais quelque-chose l'en empêcha.

Et tandis qu'il sortit de la pièce, il se fit la réflexion que c'était pour ce genre de chose très précisément qu'il avait décidé de s'amouracher d'une telle personnalité explosive, aux penchants d'imprévisibilité.


Et voilà pour le chapitre 26 ! J'espère qu'il vous a plu ! N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé (et oui... Picquery n'est pas entièrement une enfoirée !).
Des bisous, à Samedi prochain pour le chapitre 27.