Nephtis entraîna une nouvelle fois l'esclave à travers le château et lorsqu'elles revinrent à la salle des armoiries, Federica comprit qu'elles touchaient au but. C'était à cette étape que la vieille femme voulait les conduire dès le départ mais elle ne réalisa véritablement la chose qu'une fois revenue devant l'arbre généalogique et sa lueur ténue.

Par Merlin, elle savait bien de quel genre d'arbre il s'agissait ! Et celui-ci avait du coûter une fortune !

Elle avait, certes, entendu dire que les Malefoy s'étaient imposés comme famille de sang-pur malgré une lignée plutôt récente, mais de là à en venir à un arbre-pensine, il y avait un monde.

- Touchez Abraxas, lui ordonna Nephtis sur un ton à la limite de la répugnance.

Elle même venait de lui agripper le poignet. Federica obéit et posa la main sur l'inscription au corbeau. Aussitôt, un halo lumineux envahit toute la pièce et des traînées argentées se répandirent autours d'elles. En se solidifiant, elles firent apparaître un décors forestier.

De grands arbres résineux entouraient un lac rond et assez petit au milieu de sapins et elles se trouvaient à présent au bord. Sur la rive opposée, un hôtel et plus loin une chapelle et un autre bâtiment tous les deux détruits se dessinaient.

- Qu'est-ce que c'est ? Murmura Nephtis.

- Nous sommes au Mummelsee, répondit Federica. L'auberge de jeunesse que vous voyez là-bas a été incendiée… Donc nous sommes en 1949.

- Vous connaissez cet endroit ?

- Bien sûr. Mon mari m'y a emmenée plusieurs fois. C'est sur la Route de la Haute Forêt Noire, dans le Sud de l'Allemagne.

- Que fait-on là ? Demanda Nephtis.

A présent, le décors dessiné à la lumière argentée se paraît de couleurs, devenant de plus en plus réaliste.

- Il fait nuit, remarqua Federica en frissonnant.

- Certes, répliqua Nephtis. Et il a neigé. Mais pourquoi sommes-nous là ?

- Les sorcières de la Forêt Noire fréquentent parfois ce lieu, même si aujourd'hui il est devenu très touristique. Elles le fréquentent surtout de nuit et en hiver.

- Pourquoi ?

- A cause des êtres de l'eau qui y vivent. Pour leur peuple c'est un lieu de pouvoir. Ma grand-mère…

Elle n'acheva pas. Deux silhouettes venaient d'apparaître près de l'hôtel. Elles serpentaient à présent le long de la rive. Nephtis murmura :

- Abraxas…

- Ma tante le suit, remarqua Federica en observant les deux acolytes s'approcher de la rive.

Ceux-ci se disputaient, et dans le silence de la nuit enneigée, leur voix portait jusqu'aux deux femmes. Cependant, leur conversation se déroulant en allemand, la compréhension était difficile. Visiblement, Abraxas s'apprêtait à faire quelque-chose que Anna jugeait extrêmement dangereux. Cela n'empêchait pas la jeune fille de le talonner.

Il était pourtant clair que les deux s'appréciaient beaucoup. Anna Klein dardait sur Abraxas un regard extrêmement inquiet, et en même temps admiratif. Abraxas Malefoy en retour la couvait du regard et passait à présent une main protectrice sur son épaule, tentant visiblement de la rassurer.

Federica et Nephtis les virent ensuite prendre une barque et Abraxas la fit voguer d'un coup de baguette. Anna, de son côté, scrutait avec inquiétude les profondeurs du lac. Elle braquait sur l'eau ses mains ouvertes, lesquelles diffusaient une lumière concentrée, à la manière d'un spot.

A quelques mètres du rivage, elle fit signe à Abraxas d'arrêter le bateau et désigna quelque-chose sous l'eau. Tremblante, elle se tourna vers le sorcier qu'elle supplia de ne pas aller plus loin, mais celui-ci sortit de sa poche quelque chose qu'il fourra dans sa bouche et se mit à mâchonner. Quelques secondes plus tard, il plongeait dans l'eau depuis la barque et la jeune fille se mettait à trembler de plus belle.

- Pourquoi ce lac la terrifie t-il autant ? Demanda Nephtis d'une voix inquiète.

En se tournant vers elle, Federica se fit la reflexion qu'elle semblait éprouvée.

- C'est à cause de la légende, répondit-elle. Ce lac est celui du roi des Ondins en Forêt Noire.

- Et que dit cette légende ?

Federica lui expliqua, tout en guettant les mouvements à la surface du lac. Anna Klein la scrutait également avec anxiété :

- Le lac Mummel doit son nom mystérieux aux ondines ou "Mümmlein" qui habitent dans ses profondeurs impénétrables un magnifique palais de cristal. Quand je vous dis impénétrable, c'est parce que ce fond est caché aux moldus. Le palais est entouré de jardins splendides où le corail rouge sang côtoie le nénuphar parfumé. Les ondines qui y vivent ont le pouvoir de prendre apparence humaine et de respirer hors de l'eau pendant une longue durée.

- Ce n'est pas commun !

- Non en effet, ces ondines sont des êtres de l'eau doués de dons métamorphomages. Cependant leurs unions avec les humains sont fécondes et la plupart des sorciers de Forêt Noire descendent d'elles en partie.

- D'elles ?

- Oui, un Odin mâle ne peut concevoir de descendance avec une humaine.

- En conséquence, vous êtes descendante d'ondines.

- C'est probable en effet, répondit Federica.

Nephtis regardait à présent Anna Klein, toujours penchée sur la surface du lac, d'un air pensif :

- Pourquoi a t-elle si peur ? Demanda t-elle.

- Jadis, répondit Federica. Les ondines descendaient souvent dans la vallée chez les paysans et les bûcherons, aidaient aux travaux du ménage et de la ferme ou gardaient les enfants lorsque les femmes avaient à faire aux champs; au petit matin, elles étaient déjà là. Mais, dès la tombée de la nuit et l'apparition des étoiles dans le ciel, elles devaient toutes être de retour au palais de cristal au fond du lac. C'est ce que leur avait ordonné leur roi sous peine de mort.

- Un homme cruel ?

- Pas plus qu'un autre, mais obsédé par la pureté du sang des Ondins. Il savait que les ondines pouvaient porter l'enfant d'un humain, mais seulement s'il était conçu durant la nuit de la pleine lune.

- Cela n'a pas de sens !

- Bien sûr que si, les ondines ont un cycle qui par certains aspects rappelle celui des loups-garous.

Nephis regarda instinctivement le ciel au dessus d'elles, puis une figure de bronze au milieu du lac :

- C'était un soir de pleine lune, constata t-elle. Et là-bas cette statue ?

- Oui c'était la pleine lune. On raconte que la belle ondine représentée par la statue de bronze s'éprit d'un jeune paysan de Seebach, un village voisin. Elle alla passer ses journées auprès de lui. Un jour, il y eut la fête dans la vallée, les ondines vinrent à l'auberge où il y avait bal. L'ondine éprise du paysan dansait une danse après l'autre avec son tendre ami et c'était à ce qu'on raconte la plus belle et la plus gracieuse des jeunes filles de l'assemblée.

- Quelque-chose me dit que cette histoire va mal finir, murmura Nephtis en observant avec anxiété Anna Klein, toujours penchée sur le lac et au bord des larmes.

- Ce quelque-chose devine bien. Lorsque la nuit fut prête à tomber, toutes les ondines du lac regagnèrent leur palais de cristal. Seule l'ondine dont le tendre ami vivait au village ne pouvait se séparer de lui. Comment se laissa t-elle piéger par le temps ? On l'ignore mais, soudain, dix heures sonnèrent au clocher. Alors seulement l'ondine prit conscience de sa légèreté et, terrorisée, elle s'élança au dehors accompagnée de son tendre ami, remontant à toutes jambes la pente boisée.

- Trop tard, devina Nephtis.

- Oui. Lorsqu'ils atteignirent le lac, il faisait presque nuit et l'ondine dit au paysan de Seebach: "Jamais plus nous ne nous reverrons maintenant, car je vais mourir. Attend encore un instant sur la rive. Si tu vois du sang remonter des profondeurs du lac c'est que j'aurai perdu la vie, sinon, je serai bientôt de nouveau à tes côtés." Se saisissant d'une tige d'osier, elle en frappa trois fois l'eau qui s'ouvrit. Un escalier de marbre blanc qui descendait au palais de cristal apparut.

- Et que s'est-il passé ? Demanda Nepthis.

Federica n'eut pas le temps de répondre, une vague sombre ondulait vers le bateau. Anna Klein l'éclaira de ses mains, révélant une couleur rouge translucide.

La jeune fille hurla. La vague s'écrasa contre la barque et un être de l'eau jaillit soudain des profondeurs, immense. Il portait une couronne de bois flotté et sa longue barbe ruisselait. De son poing ganté, il souleva par les cheveux Abraxas Malefoy pratiquement inconscient, pâle et ruisselant, et l'agita en direction d'Anna Klein :

- Lass ihn in Ruhe ! Cria la jeune fille malgré sa terreur.

L'être de l'eau jeta Abraxas dans la barque et celle-ci se mit à tanguer dangereusement. Puis il s'enfonça à nouveau dans les profondeurs du lac. Anna secoua vigoureusement le sorcier qui, reprenant conscience, se mit à sangloter dans ses bras.

- Que tient-il dans ses bras ? Demanda Nephtis.

Federica ne l'avait pas remarqué, mais en effet Abraxas tenait un paquet dans ses mains. Comme il se redressait, Anna se pencha par dessus son épaule pour l'examiner et finit par le prendre elle-même dans ses bras. Le sorcier s'écroula sur elle, toujours pleurant.

- Un bébé ? Murmura Nephtis d'une voix peu assurée.

Toujours tremblante, Anna Klein fit se mouvoir la barque de sa main libre et aussitôt la vision commença à se dissiper. D'abord les couleurs disparurent, puis la lumière argentée qui formait les contours du décors se dissipa et les deux sorcière se retrouvèrent dans la salle des armoiries, plus sinistre que jamais.

- Expliquez-moi Federica, ordonna Nephtis.

- Pour cela, répondit l'esclave. Il faut que j'achève le récit de la légende. L'eau se referma derrière l'ondine. La nuit était sombre mais la lune éclairait le lac et il n'y avait pas de vagues. Mais alors que l'eau s'était refermée depuis quelques instants, une sombre vague remonta des profondeurs du lac. C'était le sang de la pauvre ondine dont l'amour avait causé la perte.

Nephtis eut un mouvement de recul, soudain glacée par la fin du récit.

- Vous voulez dire que cette vague rouge que nous avons vue…

- Cette vague était pleine du sang d'une ondine, oui.

- Et ce bébé ?

Federica hésita un instant et répondit :

- Je sais peut-être de qui il s'agit : ma cousine Angela Klein-Walter.

- Votre cousine ?

- Oui, plus ou moins. Angela, a été élevée par ma tante, puis par son compagnon après qu'Anna ait été tuée. Actuellement, elle est la supérieure de la Sororité du Blocksberg.

- L'école un peu marginale dans la Forêt Noire ? L'interrogea Nephtis.

- Oui, c'est exactement ça.

La vieille femme resta un long moment pensive sous l'effet des toutes ces révélations. Lorsqu'elle reprit la parole, sa voix tremblait :

- Pourquoi mon mari est-il allé cherché ce bébé au fond d'un lac ? Murmura t-elle.

- Cela me paraît évident, répondit Federica avec gravité. Ce bébé était probablement son enfant.