Note de l'autrice : Merci beaucoup à Bob pour sa gentille review en guest !

Précédemment : Dean et Castiel capturent et interrogent Raphaël qui leur affirme que Dieu est mort, ou du moins qu'Il est parti sans laisser d'instructions. Castiel affronte Anpiel qui a subi un redressement, et si Dean ne l'en avait pas empêché, il l'aurait tuée. Castiel a perdu tout espoir de trouver Dieu, mais laisse croire Dean qu'il va continuer à Le chercher.

Bonne lecture !

oOo


In nomine dei

Je ne saurais dire ce qui m'a poussé à revenir ici.

L'activité humaine de ces dernières décennies a obscurci l'éclat des étoiles que les Néandertaliens louaient jadis avec tant de talent dans leurs poèmes. Aujourd'hui, seules quelques pâles lueurs scintillent dans l'immensité de la nuit qui couronne le Dakota du Sud.

Les carcasses de ferraille empilées les unes sur les autres obstruent l'horizon. Le silence est d'autant plus oppressant après ces dernières journées et nuits passées aux côtés de Dean. Ce n'est qu'à présent que je ne les entends plus que je réalise à quel point le roulement de sa voix, le battement sourd de son cœur, l'écoulement du sang dans ses veines et le son de sa respiration avaient un effet apaisant sur moi.

La tête renversée en arrière, j'emplis mes poumons d'air teinté d'essence et de l'odeur distincte de pneu brûlé. En fermant les yeux, je ressens plus distinctement la puissante rotation de la planète, la vitesse vertigineuse avec laquelle nous sommes tous projetés dans le néant, chutant sans fin vers l'astre solaire. Si minuscules à l'échelle de l'univers, suspendus dans un équilibre fragile et miraculeux qui permet la vie et la conscience. Véritablement le joyau de la Création.

Je n'ai nulle part où aller. Plus aucune mission à accomplir. Plus rien à attendre ni espérer, si ce n'est la fin de ce monde qui mettra un terme à mes échecs, à mes regrets et à mon existence.

« Hé, toi là ! Tu te crois où ? C'est une propriété privée, ici !

Je rouvre les yeux au grondement familier de la voix de Bobby Singer. J'étais tellement absorbé dans l'immensité froide de l'univers que je n'ai même pas entendu son fauteuil roulant approcher.

Un cliquetis métallique suivi d'un claquement de langue se fait entendre derrière moi alors que je m'arrache à la contemplation du ciel nocturne.

- Pas de mouvement brusque. Retourne-toi lentement vers moi en montrant bien tes mains ou je te truffe de plomb jusqu'à la moelle.

Bien que la menace d'une arme conçue par les Humains soit risible, j'obtempère, levant mes mains et pivotant sur mes talons pour lui faire face. Le canon de fusil à pompe pointé vers moi attrape un reflet de lune lorsque Bobby me reconnaît et l'abaisse, son visage se renfrognant dans l'ombre de sa casquette.

- Qu'est-ce que tu fous là, toi ?

À mon tour, j'abaisse mes mains jusqu'à laisser tomber mes bras le long de mon corps.

- Bonjour, Bobby.

D'un pas, j'émerge de l'ombre des épaves sous son regard suspicieux tandis qu'il replace son arme en travers de ses genoux.

- Tu te fous de ma gueule, grommelle-t-il en plissant les yeux. Aucune nouvelle de vous deux depuis cet après-midi, et je te surprends planté devant chez moi à bailler aux corneilles en pleine nuit ? Où est Dean, d'ailleurs ?

- Je l'ai laissé dans le Maine, dis-je en m'arrêtant juste devant lui. Rassure-toi, il est indemne.

Bobby marmonne quelque chose d'inintelligible dans sa barbe et fait pivoter sa chaise roulante énergiquement, par saccades, manquant de peu de me rouler sur le pied au passage.

- J'en déduis que Raphaël n'était pas au rendez-vous, alors.

Et déjà, il s'éloigne, faisant tourner ses roues avec un crissement de gravier vers sa maison sans un regard en arrière, ne me laissant guère d'autre choix que de le suivre.

- Si, il est venu. Nous l'avons capturé et interrogé.

Bobby me jette un regard en biais tout en étirant le bras pour ouvrir la porte et se hisser péniblement à l'intérieur à l'aide de la rampe qu'il semble avoir installée depuis la dernière fois.

- Et ? Crache le morceau, qu'est-ce qu'il a dit ?

Je referme la porte derrière moi, le suivant dans la pénombre mordorée du salon. L'abat-jour poussiéreux diffuse une faible luminosité sur le bureau encombré de parchemins et d'une pile de livres sur lequel trône un ordinateur portable en veille.

- Rien de très utile, j'élude en observant les lieux comme si je les découvrais pour la première fois.

Une multitude de feuilles et photos sont épinglées à même le papier peint. Sur une portion du mur derrière le bureau, une quinzaine de téléphones sont accrochés, chacun arborant un sigle différent. Une couche de poussière ternit les couleurs du tapis au sol et recouvre les étagères chargées d'ouvrages à la reliure antique.

Quand mon regard finit inévitablement par retomber sur Bobby, je réalise qu'il ne m'a pas quitté des yeux un instant, me scrutant d'un air inquisiteur. De toute évidence, ma réponse évasive ne le satisfait pas et il attend de moi que j'élabore.

Soit. Il mérite de savoir, étant donné que jamais je n'aurais pu traquer le vaisseau de Raphaël aussi efficacement sans son aide.

- D'après Raphaël, Dieu est mort. Ou parti pour ne plus revenir, ce qui revient au même.

Le dire à haute voix et voir le choc dans ses yeux ne fait que rendre tout cela plus réel encore.

- Balls. Tu parles d'une journée de merde.

Je ne peux qu'approuver le sentiment d'un hochement de tête solennel.

- Ok, alors c'est quoi le plan ? reprend-t-il en calant son fusil contre le bureau.

Le tintement maintenant familier d'une bouteille contre du verre et le son de liquide s'écoulant m'indiquent que Bobby est en train de se servir à boire. Les motifs du tapis à mes pieds ne sont pas ordinaires – à y regarder de plus près, divers sceaux de protection contre les créatures de la Mère de Tous y sont tissés en un travail remarquable mais discret. Un œil non entraîné ne le remarquerait même pas.

- Il n'y a pas de plan, finis-je par admettre d'une voix lasse. Nous avons perdu. C'est terminé.

- … Répète ça un peu ?

Des couinements rapides de roues. Une main agrippant un pan de mon trench-coat me contraint à pivoter sur mes talons pour croiser le regard orageux du chasseur. Celui-ci fronce le nez, vide son verre d'un trait et ajoute en articulant agressivement :

- Vas-y. Ose me redire ça en face, comme un homme.

Je ne suis pas un homme, je me retiens de préciser. Ce serait contre-productif. Après tout, les Humains ne voient guère plus loin que l'apparence de l'enveloppe organique que j'occupe.

Bien que le rapport de force entre nous soit disproportionné et comparable à un acarien s'attaquant à un rhinocéros, il y a quelque chose dans le regard de Bobby qui éveille en moi la honte et fait s'affaisser mes ailes de contrition.

- Je renonce à chercher Dieu, j'explique d'un ton aussi neutre que possible. Il semble évident maintenant que soit Il est mort, soit Il ne souhaite pas être trouvé. Et nul autre que Lui n'a la puissance nécessaire pour affronter et vaincre Michael, Raphaël, Lucifer, les Chevaliers de l'Apocalypse ainsi que les armées célestes et démoniaques.

Bobby plisse les yeux.

- Alors quoi ? Tu renonces aussi facilement ? Tu vas tous nous regarder brûler sans rien faire ?

L'accusation dans sa voix est offensante. Certes, j'ai échoué dans ma mission, mais j'ai fait de mon mieux, et je suis le seul Ange à m'être battu pour sauver son espèce, quitte à tout perdre !

- Je n'ai pas le choix ! j'articule en haussant la voix à mon tour. Mon Père a abandonné ce monde ! Il ne répond pas à mes prières, Il ne se soucie pas de notre sort, il n'y a donc plus aucun espoir !

- Oh, ferme-la, personne ne veut de ta petite crise existentielle ! crache-t-il, son visage se teintant de rouge. Bou-hou, papa ne m'aime pas, papa est parti ! Tu crois que t'es le seul à avoir un père de merde, idjit ? Arrête de chialer deux minutes sur ton sort et pose ton cul là-dessus avant que tu me refiles un torticolis !

La main qui me pousse en arrière au niveau du ventre ne m'aurait pas fait bouger d'un millimètre en temps normal, mais cette éruption de rage aussi soudaine qu'inattendue dirigée contre moi m'a si bien ébranlé que je vacille et tombe assis sur le canapé poussiéreux, me retrouvant au même niveau que le chasseur fulminant.

- Et maintenant écoute-moi bien, poursuit-il en plantant un index sur mon torse. Toi et ta clique d'emplumés vous nous avez foutus dans cette merde, et maintenant tu vas nous en sortir. T'as intérêt à sortir un plan de ton cul fissa, parce que tu sais quoi ? Il est hors de question que tu nous abandonnes toi aussi ! Alors ta petite déprime, là ? Tu peux te la fourrer là où le soleil ne brille jamais, tu piges ?

À court de mots, je me sens hocher la tête malgré moi tandis que ma Grâce se charge de bulles dans mes veines. J'aimerais avoir cette volonté inébranlable, cet instinct de survie acharné dont fait preuve Bobby et qui a caractérisé son espèce durant des millions d'années d'évolution. J'aimerais, moi aussi, pouvoir encore croire à une victoire, mais que reste-t-il comme espoir à présent que ma seule stratégie viable a été anéantie par les révélations de Raphaël ?

- Je… ne sais plus quoi faire. Trouver Dieu était ma seule stratégie.

Ma voix n'est qu'un murmure rocailleux. Mes mains jointes sur mes genoux me paraissent plus étrangères que jamais dans leur assemblage d'os, d'articulations, de chair et de peau.

- T'en as parlé à Dean, au moins ?

Je relève les yeux au ton bourru de sa voix pour risquer un coup d'œil vers lui. Son visage est renfrogné mais sa colère semble s'être un tant soit peu estompée. Il y a une lassitude dans ses traits qui laisse entrevoir l'état de fatigue qui est le sien depuis qu'il a perdu l'usage de ses jambes.

- Non. Je l'ai laissé croire que je continue à chercher Dieu. Pourquoi ?

Agrippant les roues, Bobby fait reculer puis pivoter son fauteuil vers le bureau.

- Parce qu'il m'a parlé de son plan pour buter Lucifer en utilisant le Colt, quand j'étais à l'hosto.

Le Colt.

Cette arme mythique qui était maintes fois citée dans les écrits de Chuck Shurley, le Prophète du Seigneur. Celle que Dean a utilisée pour tuer Azazel.

Face à mon silence, Bobby empoigne sa bouteille pour remplir à nouveau son verre et me jette un regard aigu par-dessous la visière de sa casquette.

- C'est une arme légendaire dont les balles sont supposées pouvoir tout tuer. Dean pense que si on met la main dessus, on pourrait tuer Lucifer. Un plan bancal et suicidaire si tu veux mon avis, mais mieux que rien, j'imagine. Il ne t'a rien dit ?

Je secoue la tête en silence, tentant de calmer le tourbillonnement de ma Grâce dans mes veines.

Dean s'est-il abstenu de m'en parler parce que j'ai affirmé dans la chambre d'hôpital que s'attaquer à Lucifer est impossible ? Ai-je perdu tout ce temps à chercher Dieu, aveuglé par mon arrogance et mon obstination alors que la solution était sous mes yeux, qu'il m'aurait suffi d'écouter Dean Winchester et de le suivre dans sa stratégie ? Ai-je échoué à interpréter les signes ? Était-ce cela que mon Père voulait que je découvre par moi-même ?

- Tu crois que ça pourrait marcher, tuer Lucifer avec le Colt ?

La voix bourrue de Bobby me tire du tumulte de mes pensées. Ses doigts sont crispés sur son verre qu'il porte contre ses lèvres, l'inclinant juste assez pour en aspirer une gorgée.

Si la légende qui entoure le Colt s'avère exacte, il serait possible d'apporter une fin prématurée à cette Apocalypse en abattant Lucifer d'une balle. Et peut-être Michael et Raphaël aussi.

L'idée d'un Paradis libéré de la tyrannie des Archanges et du Conseil est aussi terrifiante qu'exaltante. Il n'y aurait plus d'exécutions. Plus de redressements. Plus de guerres. Plus de mensonges ni de manipulations odieuses de la hiérarchie.

Mes frères et sœurs pourraient expérimenter par eux-mêmes le libre-arbitre et la beauté de la Création comme Dean m'a appris à le faire.

Un tel monde serait-il possible ? Après des millions d'années d'obéissance aveugle, pourrions-nous obtenir la liberté que Dieu a offerte aux Humains ?

C'est à en avoir le vertige.

- Je ne sais pas, dis-je sincèrement. Peut-être.

Balthazar le saurait, lui. Il connaît mieux que quiconque les armes célestes et les secrets les mieux gardés du Paradis. Mais je me refuse à demander son aide. Rien ne me garantit qu'il ne me mentirait pas à nouveau pour me lancer sur une fausse piste et causer la perte des frères Winchester. Je ne peux plus lui faire confiance, pas après sa trahison.

Bobby hausse les sourcils, esquissant un vague geste de sa main tenant le verre.

- Bah tu vois ? Tu l'as, ta nouvelle stratégie. Y avait pas de quoi en faire tout un drame. Y a plus qu'à se mettre à chercher le Colt, maintenant. Tiens, et tant que t'es là, t'auras qu'à te rendre utile pour les chasses aux monstres et aux démons. Ils grouillent de partout dans le pays et on est en pénurie de chasseurs compétents depuis le massacre des Témoins.

Bobby Singer n'a beau être qu'un faible mortel, il y a quelque chose dans son autorité naturelle qui me soulage d'un poids. Cela fait si longtemps que l'on a pas pris de décision pour moi, que l'on ne m'a pas donné d'ordre qui ne soit pas en contradiction avec mes convictions profondes.

Je n'avais pas réalisé à quel point j'aspirais à suivre à nouveau des instructions sans être déchiré par le doute et des choix impossibles. Je veux me sentir utile à nouveau. Dans le droit chemin.

- Dis-moi ce que je dois faire. »

Je n'ai même pas essayé de dissimuler l'empressement dans ma voix.

oOo

Claquement de portières. Des bottes frappent le bitume et deux paires d'yeux se dardent sur moi non sans un soupçon de méfiance.

« C'est toi, Castiel ?

Les deux femmes sont vêtues de jeans et de chemises, portant en bandoulière des armes à feu de fabrication humaine. Toutes deux arborent une chevelure blonde et des traits similaires qui trahissent leur lien de sang, et sans leur différence d'âge j'aurais probablement du mal à les différencier.

La plus âgée tend une main vers moi, que je serre dans la mienne après un instant d'hésitation. Sa poigne est ferme, son regard franc et déterminé.

- Drôle de nom, commente-t-elle avant de relâcher ma main. Moi c'est Ellen. Et elle…

Elle indique du pouce la jeune femme qui doit à peine comptabiliser deux décennies.

- … c'est Jo, ma fille.

La dénommée Jo m'adresse un bref sourire et un signe de tête tout en extirpant une caisse métallique de l'arrière du véhicule qu'elle laisse bruyamment tomber à nos pieds.

- Merci d'être venu en renfort, poursuit Ellen en enclenchant le chargeur de son arme avec un cliquetis. Personne d'autre n'était disponible dans la région pour nous accompagner dans ce raid. Je suppose que Bobby t'a expliqué le topo ?

J'acquiesce, tournant la tête vers le grand bâtiment qui obstrue en partie l'horizon, isolé au milieu du parking. Le soleil d'août brille haut dans le ciel, ses rayons faisant luire la marée de voitures garées. Il y a dans l'air une puanteur diffuse de soufre.

- Des démons auraient infiltré ce centre commercial pour se livrer à des sacrifices humains et autres rites sataniques. D'après Bobby, ils seraient au moins une centaine.

Une soudaine giclée de liquide éclaboussant ma joue et mon cou m'interrompt net. Lentement, j'élève une main pour toucher ma peau trempée et observer mes doigts. De l'eau bénite.

Gourde en main, Jo m'observe en haussant les sourcils tandis que sa mère lui applique un coup de coude dans les côtes.

- Jo !

- Quoi, maman ? se défend-t-elle en refermant sa gourde. On est jamais trop prudentes. Tu trouves pas ça louche qu'il ait pas d'armes ? Et t'as déjà vu un chasseur en costard-cravate, toi ?

Ellen pousse un soupir, plissant ses yeux avant de les tourner vers moi.

- Bon, Castiel, je vais être honnête avec toi. Bobby t'a recommandé et je lui fais confiance. Mais rassure-moi, t'es un chasseur expérimenté, au moins ? Je ne t'ai jamais vu dans le milieu.

- Non, je ne suis pas un chasseur, dis-je en essuyant mon visage d'un revers de manche de mon trench-coat. Mais je peux vous aider.

Les deux Humaines échangent un regard atterré.

- Génial, soupire Jo en attachant sa gourde à sa ceinture. Un amateur, tout ce qu'il nous fallait.

Ellen s'accroupit pour tirer ce qui semble être une carabine de la caisse en métal.

- C'est le mieux qu'on puisse espérer en ce moment, je suppose. Olivia et Jed sont morts, et plein d'autres avec eux. Il y a une hécatombe dans nos rangs ces derniers mois et les démons ne font que se multiplier. Il n'y a pas si longtemps, c'était très rare de croiser ne serait-ce qu'un seul démon, et maintenant ils se baladent par troupeaux entiers…

Elle se relève, manipulant l'objet avec aisance avant de me le fourrer d'autorité dans les bras.

- Pas le choix, tu vas devoir te former sur le tas, Castiel. Contente-toi de nous suivre et de nous couvrir, ok ? J'ai chargé cette beauté avec des cartouches de sel, c'est un des points faibles des démons avec l'eau bénite et les prières en latin.

L'arme est dense et solide dans mes mains. Du bout du pouce, je trace les deux lettres qui sont gravées dans le bois de la crosse. B, et H. Sans doute qu'elles ont une signification qui m'échappe.

C'est la première fois que j'ai l'occasion de toucher et soupeser une arme à feu humaine, invention très récente dans l'évolution de l'espèce. J'avais déjà été impressionné par l'inventivité et l'ingéniosité des Humains dans l'art de la guerre lorsqu'ils ont créé les arcs et catapultes pour atteindre leurs ennemis à distance, mais il s'agit là d'un tout autre niveau.

- On va entrer par la porte de service à l'extérieur, annonce Ellen à voix basse en nous faisant signe de la suivre. Il va falloir s'y prendre discrètement. On ne joue surtout pas aux héros, compris ? Ils sont en surnombre, trop puissants et impossibles à tuer. Notre but est avant tout de libérer les victimes et si possible de capturer quelques démons pour les exorciser.

Ensemble, nous nous avançons en silence entre les rangées de voitures garées. Les mains des deux chasseuses sont crispées sur leurs armes, et elles sont courbées, les genoux pliés – ce n'est que lorsqu'elles m'en font signe frénétiquement que je songe à les imiter.

Ellen déverrouille la porte et la pousse de l'épaule, brandissant vivement le canon de son arme à l'intérieur avant de nous indiquer que la voie est libre. Je m'engouffre dans le bâtiment à leur suite, aussitôt submergé par une odeur pestilentielle de soufre et de sang coagulé. Les torches électriques attachées aux armes des deux femmes fendent l'obscurité de deux rais de lumière, mais je n'en ai pas besoin pour voir dans le noir, ma Grâce décuplant les sens de mon vaisseau. J'ai déjà compté les quatre cadavres appuyés contre le mur entre une étagère métallique et une pile de cartons vides avant même que Jo ne réprime un juron étouffé en éclairant leurs entrailles pendantes et yeux énucléés.

Le doigt crispé sur la gâchette, Ellen entrouvre la porte juste assez pour jeter un coup d'œil de l'autre côté. Puis, elle nous adresse quelques gestes en dressant un doigt qu'elle presse contre ses lèvres, puis deux, avant de tracer un cercle dans l'air et d'indiquer la porte. J'ignore quelle en est la signification, mais elle semble évidente pour Jo qui acquiesce en serrant la mâchoire d'un air déterminé. Quant à moi je reste à l'arrière, confus et ne sachant que faire de ma carabine.

Les deux chasseuses s'accroupissent pour se glisser dans l'entrebâillement de la porte qui mène dans un magasin de vêtements, si j'en crois les rangées de cintres et les mannequins en plastique aux proportions morphologiquement incorrectes.

Il y a là deux démons – l'un posté derrière la caisse, et l'autre debout entre deux rangées de manteaux. Leurs traits humains sont recouverts comme un masque par un visage monstrueux à la peau nécrosée et suintant de pus, matérialisation physique de leur dégénérescence.

- Christo, chuchote Jo à mes côtés.

Oh. Il est vrai que les sens des Humains sont généralement incapables de distinguer le véritable visage des démons ni leur odeur nauséabonde d'âme putréfiée et n'ont guère d'autre moyen que d'invoquer le nom de Dieu ou de Jésus Christ pour révéler leur nature.

En effet, les yeux des deux démons virent au noir d'encre et ils redressent vivement la tête en se mettant sur leurs gardes. Tout se passe alors très vite : les deux chasseuses bondissent chacune de leur côté, leur chevelure blonde se déployant dans le mouvement. Jo a sauté sur le dos du démon derrière la caisse, l'entourant de ses jambes et de ses bras et s'accrochant avec ténacité lorsqu'il essaye de s'en débarrasser en la heurtant contre toutes les surfaces solides aux alentours. Quant à Ellen, elle a jeté au visage de l'autre démon une poignée de gros sel avant de lui asséner un coup de poing qui le projette à terre.

Émergeant de derrière le mannequin qui me dissimulait, j'analyse la scène en ajustant la carabine dans mes bras, l'indécision me gagnant. Laquelle des deux devrais-je aider ? Qu'est-il attendu de moi ?

Jo a agrippé les cheveux de son démon pour lui renverser la tête en arrière, et verse le contenu de sa gourde dans sa bouche qui se met à fumer avec un gargouillis sanglant.

Ellen semble un peu plus en difficulté – échevelée, elle recule précipitamment pour esquiver un coup dont la puissance aurait suffit pour lui fracasser le crâne. Un rictus accentue les traits maléfiques du démon qui s'avance vers elle. Sans hésiter davantage, je tourne le canon de ma carabine vers lui et presse vivement la gâchette.

Plus que l'effet du recul que je n'avais pas anticipé, c'est l'assourdissant vacarme de la détonation qui me surprend. Mes tympans vibrent et c'est à peine si le démon a vacillé, se tournant vers moi avec une grimace de rage. Pressant une seconde fois la gâchette, je ne peux que constater que l'effet des cartouches de sel est encore plus limité que je ne l'avais escompté – le démon tressaille tandis que son t-shirt se truffe de trous sanglants, mais c'est à peine s'il recule.

- Castiel, qu'est-ce que tu fous !? siffle Ellen entre ses dents serrées, ses yeux lançant des éclairs. Tu veux tous nous tuer ou quoi ? J'avais dit pas de bruit tant que je n'en donne pas l'ordre !

Essoufflée, Jo jette un regard paniqué vers son démon qui tousse et crache du sang mais se remet déjà de l'attaque qu'il a subie. Elle nous rejoint vivement, ajustant son arme en calant la crosse sous son aisselle.

- Merde ! Si on se dépêche, on a peut-être le temps d'exorciser au moins ces deux-là avant que d'autres arrivent ?

Une nouvelle détonation retentit lorsqu'Ellen tire sur les deux démons qui s'avancent vers nous en ricanant, plus bruyante encore que les miennes. Soudain, l'entrée vitrée qui donne sur le reste du centre commercial explose en mille éclats, et une vingtaine de démons se ruent dans la boutique.

- Pas le temps, ils sont déjà là ! siffle Ellen en serrant les dents d'un air farouche. Il faut qu'on se barre d'ici tout de suite, sinon on est faits comme des rats !

- Castiel, reste pas planté là si tu veux vivre ! On se casse !

L'ordre de battre en retraite face à un ennemi aussi dérisoire est absurde. Je n'ai aucune intention d'y obéir. C'est instinctivement que ma Grâce bouillonne dans une veine de mon avant-bras tandis que je laisse tomber au sol la carabine, forgeant ma lame qui perce la peau et glisse au creux de ma paume. D'un mouvement fluide, je passe à l'action en négligeant les stratégies humaines de chasseurs qui ne correspondent pas à mes capacités. Ma lame s'enfonce vivement dans l'œil saturé de noir d'un démon, traversant sa cervelle de part en part et anéantissant en un crépitement lugubre son âme putréfiée. Puis, avec suffisamment de force pour projeter en arrière les démons et ainsi sécuriser les deux Humaines sous ma protection, je déploie mes ailes avec un claquement.

Carbonisé de l'intérieur, le corps s'effondre sans vie lorsque j'en extirpe ma lame, la faisant tournoyer entre mes doigts tandis que je fais face à mes ennemis qui se relèvent dans les éclats de verre et les tas de vêtements renversés au sol.

À présent que mes ailes envahissent la moitié de l'espace de la boutique et que j'ai cessé de restreindre la radiance de mon aura, les démons semblent enfin réaliser qu'ils ont affaire à un guerrier céleste – leurs rictus se sont effacés, remplacés par des grimaces haineuses.

La situation est à mon avantage. Malgré leur nombre élevé, ces vermines de démons ignorent que je fais partie des Anges les plus rapides, efficaces et expérimentés sur le terrain malgré mon jeune âge et ma situation d'exil.

- Il est seul ! crache l'un d'eux en serrant les poings. À nous tous, on peut se le faire ! Il va payer pour tous les– !

Mais déjà, j'ai projeté ma lame qui fend l'air comme une flèche et se fiche droit dans sa gorge, le faisant taire définitivement. Son corps n'a pas encore touché le sol que j'ai franchi la distance d'un bond en avant et plaqué mes mains sur le visage visqueux de deux autres démons, les incinérant de l'intérieur d'une impulsion de ma Grâce. Trois de moins.

Les pans de mon trench-coat n'ont même pas le temps de retomber le long de mon corps que je saisis ma lame qui dessine un arc ensanglanté jaillissant de la gorge du démon, et virevolte sur moi-même, tranchant la chair et les os aussi aisément que de l'eau. Quatre corps vides s'écroulent à mes pieds comme des marionnettes aux fils coupés.

Un poing s'abat contre ma tempe avec un craquement d'os suivi d'un cri de douleur – ce ne sont les métatarses du démon qui ont rompu comme du bois sec. L'impact est ridicule comparé à la puissance brute des coups qu'Alastair m'avait infligés, c'est à peine si ma tête a bougé d'un centimètre.

D'un coup de pied dans l'abdomen, j'expulse le démon à la main brisée hors de la boutique. C'était le dernier, les autres se sont déjà repliés en comprenant que le rapport de force est trop inégal. J'enjambe les corps inertes et la vitrine brisée pour me retrouver dans le centre commercial.

Ici, le chaos règne. En proie à une panique probablement due aux coups de feu tirés, des dizaines d'Humains non possédés se ruent en criant vers les sorties – ils courent parmi les démons sans réaliser où se trouve le réel danger. Dans la longue galerie s'élevant sur trois étages de devantures de magasins, les cris et bousculades résonnent en un véritable capharnaüm.

- Fais un seul pas de plus et je raccourcis la morveuse d'une tête !

C'est un démon à une dizaine de mètres à ma gauche qui vient de me hurler cette menace. Ses yeux sont saturés de noir, son visage à la peau verdâtre suinte, grouillant d'asticots. Il serre contre sa poitrine une enfant d'à peine dix ans qui pleure à gros sanglots, terrifiée en sentant la lame du couteau frôler la peau de son cou.

Une telle tactique pourrait fonctionner sur un Humain, comme je l'ai souvent constaté dans l'Évangile Winchester. Mais moi, je ne suis pas un Humain. Et jamais une prise d'otage n'a freiné un Ange dans sa mission.

Avec un battement d'ailes, je me transporte juste derrière le démon en moins d'une fraction de seconde et plaque ma main sur l'arrière de son crâne. Je ne peux réprimer un sentiment de satisfaction et de justice lorsque j'impulse dans ce corps souillé une fraction de ma Grâce en prenant soin d'allonger et intensifier l'agonie du démon autant que possible. Une lumière d'un blanc le plus pur jaillit de ses orbites, de son nez et de sa bouche tandis qu'un hurlement déchirant s'élève, de plus en plus strident, résonnant dans le centre commercial jusqu'à ce que le corps tombe en un mélange de cendres et de chair carbonisée. Libérée, la fillette se retourne pour lever de grands yeux effrayés vers moi avant de reculer précipitamment, la terreur la plus primaire inscrite sur son visage blême.

Il n'y a pas de temps à perdre. Pour tout affrontement entre Anges et démons, vient toujours le moment où l'ennemi prend pleinement conscience qu'il n'est pas en mesure de vaincre et décide alors de battre en retraite. J'ai déjà vu une poignée de démons évacuer leurs hôtes et plonger dans la terre, je dois me dépêcher d'en tuer autant que possible avant qu'ils ne puissent m'échapper.

D'un bond, je franchis la rambarde et saute à l'étage inférieur sans même prendre la peine de ralentir ma chute avec mes ailes. J'atterris droit sur deux démons, saisissant leur visage dans chacune de mes mains et les plaquant brutalement au sol. Une impulsion de Grâce, et tous deux meurent instantanément. Grimaçante, une démone tente de s'enfuir en courant, mais je me rue sur elle et l'agrippe par les cheveux avant de lui plonger la tête droit dans la fontaine qui trône au beau milieu du centre commercial. Je la maintiens immergée d'une poigne ferme malgré ses gesticulations furieuses qui m'éclaboussent, et bien sûr, un démon ne peut en aucun cas mourir de noyade, mais… déchu ou non, je reste un être céleste. Il me suffit de la bénir pour que l'eau de cette fontaine devienne plus pure et sacrée que celle des bénitiers de l'ensemble des lieux saints ici-bas.

- Exorcizo te, je murmure en étendant la main au-dessus de la surface houleuse, in nomine dei patris omnipotentis et in virtute spiritus sancti.

Aussitôt, l'eau se met à bouillonner autour de la tête immergée de la démone, se colorant de rouge tandis que sa peau forme de grosses cloques avant de se rompre et de se détacher par lambeaux ébouillantés. Elle s'agite par soubresauts et je resserre ma prise pour la maintenir sous l'eau jusqu'à ce que son cuir chevelu se détache, que les os fondent comme du sucre et qu'il n'y ait plus entre mes doigts que de la bouillie de cervelle qui se dissout rapidement dans l'eau bénite qui retrouve peu à peu sa pureté translucide.

Le corps sans tête s'effondre à mes pieds tandis que je me redresse en essuyant ma main sur mon trench-coat.

Intéressant. Je n'avais encore jamais tué de démon uniquement avec de l'eau bénite.

Un mouvement de panique traverse les rangs ennemis, si j'en crois les dizaines de colonnes de fumée noire qui jaillissent hors des corps pour tourbillonner dans les airs avant de plonger dans le sol. Je ne les laisserai pas retourner en Enfer et s'en tirer à si bon compte. Ou du moins, pas tous. Si j'avais été en charge de la stratégie depuis le début, j'aurais appliqué des sceaux autour du centre commercial afin de les y enfermer et ne leur laisser aucune échappatoire. Faute de mieux, je vais devoir me contenter de retenir autant de fuyards que possible.

En trois enjambées décidées, je marche droit vers le démon le plus proche. En me voyant arriver, celui-ci écarquille les yeux et renverse aussitôt la tête en arrière, surgissant sous sa forme réelle hors de la bouche de son hôte en espérant fuir le châtiment que je lui apporte.

D'un geste vif, j'empoigne la masse concentrée de fumée noire, la forçant à nouveau à l'intérieur du corps. Toussant et crachant, le démon s'agrippe à deux mains à mon poignet lorsque j'empoigne l'arrière de son crâne, prêt à lui donner le coup de grâce.

- Attends ! s'étrangle-t-il en me fixant de ses grands yeux saturés de noir et dépourvus d'âme. Attends, ne me tue pas ! J'ai des informations qui intéresseront beaucoup tes patrons !

J'immobilise mon bras, la pointe aiguisée de ma lame s'arrêtant au niveau de son cœur, frôlant l'étoffe de son habit. Le corps de l'hôte est celui d'un jeune homme à la longue chevelure brune bouclée, vêtu d'un t-shirt aux manches déchirées qui dévoilent des tatouages élaborés sur ses bras. Les traits grimaçants et hideux du démon suintent la peur et la lâcheté.

Il s'agit certainement d'une grossière ruse pour gagner du temps et tenter de s'évader. Que pourrait bien savoir un vulgaire démon de niveau inférieur qui intéresserait la haute hiérarchie céleste ?

Les autres démons sont en train de s'enfuir tandis que je gaspille de précieuses secondes à écouter cette vermine de l'Enfer.

Ma décision prise, je resserre mon poing autour de ma lame et m'apprête à frapper à nouveau.

- Il s'agit de Lucifer ! glapit-il en jetant un regard paniqué sur la lame souillée de sang impur. Il a investi un hôte temporaire en attendant de mettre la main sur Sam Winchester !

Que cette information soit juste ou non, elle ne m'est d'aucune utilité. Je savais déjà que Lucifer cherchait un hôte pour remplacer Sam et je me doutais qu'il y parviendrait tôt ou tard, cela n'a rien de nouveau.

- Tu me fais perdre mon temps, dis-je en plissant les yeux.

Tous les autres démons ont quitté les lieux à présent. J'aurais pu en intercepter au moins cinq si je n'avais pas bêtement écouté ce démon.

- Ce n'est pas tout ! s'empresse-t-il d'ajouter. Je sais comment le tuer. Je sais comment tuer Lucifer.

- Seul Dieu ou un autre Archange en sont capables.

- C'est ce qu'on veut te faire croire. Mais il existe une arme, une arme secrète et puissante qui peut tuer n'importe qui, même Lucifer ou Michael.

Ma main se crispe dans les boucles brunes de sa nuque, presque au point de déraciner les cheveux, et j'avance la tête pour lui articuler au visage :

- Tu ne m'apprends rien. Je suis déjà au courant pour le Colt.

- Mais est-ce que tu sais le trouver ?

Le démon a dû déceler une once d'hésitation dans mon silence, car un rictus recourbe sa bouche déformée et un ricanement aigre lui échappe. Son haleine empeste le soufre et la mort.

- Il est en possession d'un démon du nom de Crowley. C'est le démon le plus fourbe et le malin de l'Enfer. Tu auras besoin de moi pour le trouver, petit ange. Je te mènerai à lui. Tout ce que je demande en échange, c'est de me laisser en vie après ça.

Le ton condescendant que cette vermine emploie a raison de ma patience. À en croire la lueur de triomphe dans ses yeux saturés de noir, il croit déjà avoir obtenu l'immunité. Il l'aurait peut-être effectivement reçue si j'étais encore un soldat des armées célestes, soumis à ma mission et à la volonté du Conseil.

Mais moi, je suis libre de prendre mes propres décisions.

- Je n'ai pas besoin de toi, j'articule en un grondement de voix.

Sans lui laisser le temps de répliquer, j'enfonce ma lame dans son cœur jusqu'à la garde. Ses mains se crispent par spasmes autour de mon poignet, son corps clignote et crépite, laissant deviner sous la peau son agonie jusqu'à ce que ses yeux s'enflamment dans leurs orbites. Inertes, les doigts glissent de mon poignet et le corps s'affaisse à mes pieds.

- Tu n'es pas humain.

La voix féminine qui claque dans le silence qui a envahi le centre commercial est celle de Jo. Dans le feu de l'action, j'en avais presque oublié les deux chasseuses. Je me retourne, laissant la lame se dissoudre et réintégrer ma Grâce en s'infiltrant par les pores de ma peau.

Elles se trouvent toutes deux à quelques dizaines de mètres, marchant d'un pas déterminé vers moi et enjambant les cadavres qui jonchent le sol. Il y a dans leurs yeux une lueur de suspicion et d'incrédulité, et les jointures blêmes de leurs doigts crispés sur leurs armes trahissent une certaine forme d'appréhension.

- On peut savoir qui tu es, au juste ?

- Ou plutôt, renchérit Ellen en plissant les yeux, ce que tu es ?

Combattre les démons a un tant soit peu atténué la frustration et la colère qui s'étaient accumulées en moi ces derniers mois. C'est avec une sérénité retrouvée que je lève le menton et soutiens leur regard.

- Je suis un Ange du Seigneur. »

Pour la première fois depuis ma rébellion et mon exil, je me sens à nouveau comme tel. Investi d'une mission et déterminé à l'accomplir par tous les moyens nécessaires.

Je dois faire part à Bobby de ce que m'a révélé le démon. Immédiatement.

Les sourcils des deux chasseuses se sont arqués haut sur leurs fronts et leurs lèvres s'entrouvrent, mais en un puissant battement d'ailes, je me suis déjà propulsé hors de l'Iowa pour plonger droit vers le Dakota du Sud.

C'est en un battement d'ailes désordonné et ce qui pourrait bien être le pire atterrissage de mon existence que je surgis dans le salon de Bobby Singer. Le brusque déplacement d'air renverse du bureau une pile de feuilles qui s'envolent et retombent en virevoltant. Un juron étouffé m'accueille, couplé d'un regard noir par-dessus les lunettes perchées au bout du nez du chasseur.

« Je vais vraiment finir par te foutre un grelot autour du cou si tu continues à apparaître sans prévenir à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. T'es pas censé être dans l'Iowa avec Ellen et Jo, toi ?

Déjà, il a rebaissé les yeux sur son ouvrage – à première vue, il semblerait qu'il s'agisse d'une ancienne traduction enluminée de l'Apocalypse de Saint Jean.

- Le problème des démons est réglé, le centre commercial est sécurisé. Ellen et Jo sont indemnes.

D'un mouvement fluide du poignet, je fais léviter toutes les feuilles tombées à terre vers le bureau, les y replaçant en une pile bien soignée.

- Bien joué, fiston, grommelle-t-il dans sa barbe en poursuivant sa prise de notes. J'ai quelques autres chasseurs qui auraient besoin de renfort dans le Delaware, ou en Californie.

Je m'avance d'un pas, repliant mes ailes dans mon dos et peinant à contenir mon empressement.

- J'ai une piste pour trouver le Colt. Je connais le nom du démon qui le détient.

Voilà qui attire son attention. Le stylo de Bobby cesse de gratter son carnet de notes et il lève vers moi un regard acéré par-dessous la visière de sa casquette.

- Ok, ça devrait être intéressant.

Ôtant ses lunettes, il s'adosse au dossier de sa chaise roulante, m'étudiant plus attentivement.

- Dis-moi tout. »


oOo

Dans le chapitre suivant

« M'ignore pas dans ma propre maison, connard ailé ! Continue à me tourner le dos et crois-moi, je vais te truffer le cul de cartouches jusqu'à ce que tu chies du plomb ! »