Ignacius venait d'entrer dans l'estaminet dépeuplé et avait demandé d'une voix hésitante si quelqu'un ne l'attendait pas. Le gérant de la Tête de sanglier, lorsqu'il entendit son nom, le guida sans un mot jusqu'à une table isolée au fond, précaution apparemment inutile puisque l'endroit était vide.

Mais au moment où Ignacius s'asseyait en regardant désespérément autour de lui, la supérieure Angela apparut devant lui, assise sur la chaise d'en face. Elle souriait et le rassura :

- Un pouvoir propre aux semi-ondines. Très pratique, par les temps qui courent.

- Je suppose que c'est une bulle de disparition, répondit Ignacius en essayant de paraître détaché.

Autour de lui, les contours de l'auberge étaient devenus flous et il n'entendait plus le bruit que faisait le gérant en essuyant les verres.

- C'est exact, lui dit Angela. Mais je ne pensais pas qu'un homme comme vous connaîtrait cela.

- C'est oublier un peu vite qui était notre père, répondit Ignacius. Abraxas Malefoy est décédé il y a deux ans de la dragoncelle, mais cela n'empêche pas qu'il m'a transmis son savoir géographique. Lucius lui, en héritant du manoir dans le Wiltshire, a récolté la plus grande partie de sa fortune et développé l'attrait familial déjà bien ancré pour la magie noire.

- Magie noire qui ne vous a jamais vraiment intéressé, devina Angela.

- Non, jamais vraiment. D'ailleurs c'est mon côté rêveur qui m'a évité de rentrer dans les mangemorts. Personne n'a jamais vraiment fait attention au cadet des Malefoy, un homme solitaire, cultivé et bien pensant.

- C'est un peu fort, votre courtoisie et votre bonne compagnie sont très connus.

- Mais vous n'êtes pas venue pour parler de cela. Quant-à moi, j'aimerais en savoir plus sur votre passé et celui de votre famille. Après tout mon père est aussi le vôtre et j'aimerais vous soumettre quelques-une de mes réflexions à ce sujet.

Angela ne répondit pas et se contenta de le regarder avec une certaine insistance. C'était donc à lui de se jeter à l'eau.

- Voilà, dit-il. Comme vous l'avez deviné, mon frère Lucius et moi avons chacun hérité à notre manière du caractère de notre père. Pour ma part, c'est son attrait pour la découverte et le non-conventionnel que j'ai développé. Lucius a hérité de la fortune et du grand manoir familial dans le Wiltshire. Quant-à moi, j'ai hérité des terres situées autour de notre manoir de Battle, la résidence d'été de la famille à l'origine. Lucius n'y tenait pas trop car elle est beaucoup plus modeste et la région assez touristique.

- En terme de tourisme, répondit Angela. Je trouve tout de même les alentours d'Hastings assez modérés. Surtout en sachant quel événement historique a eu lieu ici. Si vous veniez en Forêt Noire, vous vous rendriez compte que certains endroits sont véritablement surpeuplés. Mais dîtes m'en plus sur le fruit de votre réflexion.

Disant cela, elle lui renvoyait un sourire parfaitement charmant, qui avait troublé plus d'un homme, même sous le voile strict qu'elle portait.

- Vous connaissez un peu l'histoire de la famille je suppose, avança Ignacius.

- Oui, répondit Angela. Je connais les origines et le contexte de son installation en Angleterre, les services rendus à Guillaume le Conquérant, plus quelques autres détails d'histoire, ainsi que la rumeur des mauvaises langues qui prétendent qu'Armand Malefoy, premier représentant connu de la lignée, était un né-moldu.

- Ah, c'est ça venir de l'étranger, que voulez-vous ?

Ignacius avait répondu presque en riant, ce qui ne l'empêchait pas de balayer nerveusement la table de sa main, comme pour chasser au plus vite cette hypothèse.

- Quand bien même ce serait vrai, répliqua Angela sur un ton sentencieux. Cela n'aurait aucune importance.

Ignacius tiquait, le barman en lui apportant son Whisky pur feu lui permit de se reprendre :

- Vous le savez bien Ignacius, que ça n'a aucune importance, lui répéta doucement Angela. Car vous êtes infiniment plus ouvert d'esprit que votre frère.

- Qu'en savez-vous ?

- Je ne parle même pas de votre volonté de faire le bien. Mais un homme de la trempe de Lucius Malefoy aurait probablement bazardé la collection de son père s'il avait vu ce qu'elle contenait. Votre frère aime la magie noire, la pureté du sang et les artefacts maléfiques, ce qui n'est pas le plus recommandable en terme de santé et de respectabilité. Mais vous n'êtes pas ainsi. Vous avez su voir dans la collection de votre père des objets de valeur là où il n'a probablement discerné que des amulettes d'origines douteuses.

- Connaissez-vous seulement cette collection ?

- Je connais au moins le collectionneur, répondit Angela. Abraxas Malefoy venait me visiter à pratiquement chacun de ses voyages sur le continent, depuis une bonne vingtaine d'années. Il passait très souvent en Forêt Noire mais cela vous ne l'ignorez pas. Il s'est arrêté de nombreuses fois à la sororité, afin de profiter de la bibliothèque ou d'être aiguillé dans des recherches de terrain. Notre père n'était pas comme votre frère, quoi qu'il puisse s'en dire. C'était un homme passionné par la géographie et l'anthropologie sorcière. Il est l'auteur de l'Atlas du monde magique Européen.

- Vous auriez entendu ce qu'il disait sur les travaux de mon épouse, je vous promets que vous n'en auriez pas fait un homme particulièrement avant-gardiste.

- Je n'ai jamais dit qu'il l'était, répliqua Angela. Je dis juste qu'il n'aurait jamais approuvé les dérives de votre frère.

- Ce n'est pas comme s'il avait eu le moindre choix, grommela Ignacius.

- Certes. Mais dîtes-moi donc pourquoi vous avez tant tenu à me voir.

Ignacius se cala sur son siège, soudain gêné.

- Une première chose déjà. J'ai repensé à toute ces histoire familiale et aux bruits qui courent depuis des siècles sur notre famille. Je sais que l'attrait de mon père pour la géographie comme vous dîtes était en grande partie lié à cette question.

- C'est à dire ?

- Vous dîtes que mon père faisait beaucoup de recherches à la sororité. Mais à quel sujet exactement ?

- Pour l'essentiel de la topographie, toponymie et de la généalogie. Je ne pense pas pouvoir vous apprendre grand-chose, vous connaissez déjà ses spécialités.

- Bien sûr, mais j'aurais voulu savoir si la sororité possédait des récits de voyages, des chroniques ou des journaux de bord d'un temps ancien.

Angela réfléchit un instant avant de répondre :

- Nous possédons bien une copie des chroniques du Mummelsee puisque je suis l'ambassadrice auprès des Ondins. Sa rédaction a commencé à la fin de l'empire romain. Mais je n'ai pas le souvenir qu'Abraxas Malefoy l'ait consultée. En revanche, la bibliothèque magique de Freudenstadt possédait un ensemble assez impressionnant de ce genre de documents et je sais qu'il y allait souvent.

- Je pense qu'il cherchait à remonter plus loin dans la généalogie familiale, expliqua Ignacius. Pour prouver que nous origines étaient bien plus anciennes que ce qu'en racontaient les mauvaises langues… Mais fin 95, il est revenu de son dernier voyage parfaitement déconfit, ce qui a d'ailleurs hâté sa fin je pense.

- Je ne peux malheureusement pas vous renseigner Ignacius, Abraxas Malefoy ne m'a pas contactée durant ce voyage-là.

- Oui, il est allé dans le Böhmerwald. Personne n'a su ce qu'il y cherchait.

Ignacius fit une pause, et soudain changea de sujet :

- J'ai réfléchi à votre avertissement, dit-il. Au sujet des enfants.

- Et ? Demanda Angela.

- Vous avez raison en grande partie, je suis en outre venu vous prévenir que Bellatrix Lestrange sera présente en février. Elle a exigé de venir et mon frère n'est pas arrivé à le lui refuser… De toute façon, il dit que comme elle habite chez eux…

Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix presque honteuse et Angela compatit sans peine. Ignacius se rendait enfin compte de l'impasse dans laquelle il se trouvait et ne tarderait pas à devoir choisir son camps.

- Je vais être honnête, cette femme me répugne même si on dit que j'ai le don de la modérer.

- Ah oui ?

- Oui, ma « bonne compagnie » fait que je n'ai jamais eu d'altercation avec elle. Dans la famille, je suis le seul à toujours parvenir à la brosser dans le sens du poil.

- Il va vous falloir continuer à jouer ce rôle alors, lui répondit Angela en masquant ses doutes.

- Je ne sais pas si j'y arriverai, et je suis sûr de toute manière que si Lucius possède un serviteur, elle le maltraitera horriblement. Vous aviez raison sur toute la ligne, en voulant arranger les choses je les ai empirées.

- Vous exagérez Ignacius, vous n'avez rien empiré du tout, au contraire. Laisser ces enfants à Azkaban revenait à les condamner à mort. Et puis peut-être que Bellatrix s'accommodera bien mieux d'un jeune esclave que nous ne le craignons.

- Il y a vingt ans, j'aurais pu me dire cela en effet, répondit Ignacius. Mais ce temps n'est plus, de jour en jour elle sombre un peu plus dans la folie. Et la mort de son mari n'a rien arrangé croyez-moi. Rodolphus la maintenait encore lucide mieux que quiconque, ils ont toujours été amis. Mais depuis juillet, elle devient plus hystérique à chacune de nos rencontres.

- Tenez bon jusqu'à la vente Ignacius, je vais essayer de vous aider à sortir de là mais il faut absolument que vous donniez le change et préserviez votre joyeux petit monde jusque-là.

Il était temps pour elle de partir à présent. Elle saisit sa cape sur le dossier de la chaise mais Ignacius l'arrêta dans son mouvement pour se lever :

- Une dernière chose, lui dit-il. Notre père, comment était-il avec vous ?

- Aussi paternel que possible j'imagine, répondit un peu tristement Angela. Je dois y aller à présent, excusez-moi.

Et elle s'enfuit presque du bar. Ignacius la regarda partir à regret.

Lorsqu'il fut certain qu'elle ne reviendrait pas, il se leva à son tour et se prépara à sortir. L'entrée de Walden McNair et Fenrir Greyback l'empêcha cependant de mener ce projet à bien. Il détestait et méprisait les deux hommes, mais n'eut pas d'autres choix que de les saluer :

- Tiens, le sieur Malefoy junior ! S'exclama Walden avec un large sourire.

- Vous n'êtes pourtant pas un habitué de la maison, compléta son compère. Hein barman !

Abelforth fit comme s'il n'avait rien entendu, Ignacius, lui, se sentait de plus en plus mal-à-l'aise.

- Il vient vendre ses petits bouts de choux, poursuivit Greyback avec un sourire carnassier. Dommage que j'ai pas les moyens… Mais si j'ai une prime je vous en prendrai bien un ou deux.

Il avait dit ces derniers mots en se pourléchant les babines d'un air gourmand et Ignacius sentit la nausée le gagner. Non seulement, il connaissait la réputation de l'homme, mais les quelques récits horrifiés de Lucius avaient suffi à le glacer. Alors voir le monstre lui en parler en face…

Il hocha la tête d'un geste sec et sortit du bar à toute vitesse, le sang battant aux tempes. Derrière lui, les deux sbires riaient d'un air mauvais et il se sentait si retourné qu'il dut faire quelques pas dans la rue principale avant de transplanner.

- Quelque-chose ne va pas ? S'inquiéta Gilda lorsqu'il entra dans le salon quelques minutes plus tard.

Livide, il prit le temps d'ôter son manteau et Jaody se précipita pour lui servir un Whisky pur feu qu'il but cul sec.

- J'ai rencontré McNair et Greyback… Dit-il. Ils m'ont parlé des esclaves. C'était répugnant.

Gilda eut une grimace évocatrice et frissonna. Le regard d'Ignacius s'attarda un instant sur son ventre à présent bien arrondi. Depuis que ses enfants étaient en sécurité, elle avait repris du poil de la bête et les formes généreuses qui parent si souvent les femmes enceintes étaient apparues sur son corps. Elle était particulièrement belle ainsi et ne semblait plus aussi fragile qu'à son arrivée au château.

Ses nouvelles responsabilités l'avaient rendue à la vie, en quelque sorte, et elle lui renvoya un regard compatissant. Avant Angela, elle était la première qui l'avait réconforté et essayé de le rassurer par rapport à Bellatrix. Pourtant elle-même ne se cachait pas les difficultés au devant desquelles ils allaient.

La grossesse commençait cependant à la fatiguer sérieusement, et Ignacius se maudissait à présent de s'être montré si têtu. S'il ne l'avait pas approchée et ne s'était pas mêlé de sa vie, aucun d'eux n'aurait été pris dans ce flot de difficultés. Elle serait probablement toujours protégée à Poudlard.

Il avait beau se dire que vu le sort réservé à Charity Burbage, qu'il connaissait par Lucius, elle aurait sûrement aussi succombé, cela ne suffisait pas à lui permettre de se sentir bien. Et la rencontre qu'il avait faite en sortant de la Tête de Sanglier ne faisait que le conforter dans cette idée.

Pourquoi avait-il fallu qu'il jette son dévolu sur elle ? Parce qu'elle partageait de nombreuses qualités avec Hortense, sa défunte épouse ?

Il est vrai qu'elle lui ressemblait par son âge, par son esprit et même physiquement. Le côté rebelle l'avait également émoustillé, il avait eu cette envie de se démarquer et de faire le bon prince.

A présent il se traitait d'inconscient et de fou. La situation dans laquelle ils se trouvaient tous par sa faute était insoluble.