Le confinement a au moins le mérite de me rendre vaguement productive. Prenez soin de vous et bonne lecture !
Dyan ouvrit brutalement les yeux et son souffle se coupa, le vide enserrant ses poumons alors que le choc la tirait finalement de sa transe. Ses mains, crispées en serres torturées et emmêlées dans des racines, qui courraient sous toute la Cité, étaient agitées de spasmes.
La magie circulait dans ses veines tel un torrent furieux et la chamane en était persuadée, elle l'avait sentie.
C'était là, encore trop diffus pour être tout à fait localisable, mais elle était certaine ; l'impulsion subite dans les courants de mana ne pouvait provenir que d'elle. Que de la Grande Bête et son énergie si particulière. Si ancestrale et tellement changeante.
Dyan se leva, les jambes tremblantes d'être restée assise pendant des jours, ne mangeant et ne buvant que le strict nécessaire pour son corps. Elle avait scruté les énergies depuis tellement de temps et maintenant…
Maintenant, ils étaient tout proches.
Elle sortit de sa tente, s'agrippant au montant de sa porte, manquant presque d'en arracher les peaux qui masquaient l'entrée du reste du camp. Quelques Païens se trouvaient autour du feu, occupés à remuer des casseroles et préparer des onguents. Ils levèrent la tête, surpris, inquiets, car leur chamane ne s'était plus montrée à eux depuis des jours.
Et la voilà qui sortait de son antre, tel un fantôme émacié, les yeux luisants d'impatience.
Ils la tenaient.
_ Convoque tous les guerriers que tu pourras trouver, lança-t-elle au plus proche de ses fidèles. Nous marchons sur la ville ce soir, et nous récupérerons notre dû.
XXX
Garrett cligne des yeux et gémit, portant la main à son front palpitant. La douleur est sourde, contre son crâne, elle bat au rythme de son cœur et une vague envie de vomir le prend à la gorge alors qu'il essaye de se redresser.
Il se laisse retomber sur le dos presque immédiatement, meurtri, tant dans ses os que dans son amour propre, et la lueur du soleil lui est bientôt cachée par une ombre bienvenue. Cette fois ci, il ouvre un œil et c'est un grognement désabusé qui passe ses lèvres.
Un sourire flotte sur celles qui lui font face, un rien moqueur et déjà, le visage qui le surplombe s'approche de lui pour se mettre à sa hauteur. Ses immenses yeux bleus rient en silence de son malheur.
_ Tu as de la chance que personne d'autre que moi n'ait vu cela. Le plus grand apprenti de tous les temps, à plat dos dans la boue après avoir lamentablement glissé sur l'une des marches de la cour. Quelle tristesse.
Garrett souffle violemment par le nez ; trouvant finalement la force de se relever en position assise et la jeune fille accroupie à ses côtés penche légèrement la tête en une parodie d'inquiétude. La lueur sournoise dans ses yeux trahie tout son amusement et oui, effectivement, Garrett est heureux de constater que la cour intérieur de la Bibliothèque est vide et que personne n'a été témoin de sa chute mémorable. Il se frotte les mains, les doigts meurtris et les paumes rougies d'avoir voulu se raccrocher aux pierres. Tenter d'escalader la Bibliothèque pour pouvoir atteindre la flèche, juste après une semaine de pluie, ce n'est peut-être pas sa meilleure idée, il en convient. Mais la vue, de cette hauteur, doit être absolument imprenable.
Et Garrett aime prendre ce qui ne lui appartient pas.
_ Tu n'es pas à tes foutues études, Han ?
La fille sourit, renifle presque de mépris et le regarde se lever en se massant l'arrière du crâne, là où il a heurté sèchement le pavé, en plus de son dos. Il sait que sous ses airs moqueurs, elle est inquiète et le scrute, dans l'attente d'un symptôme plus grave que quelques bleus sur le derrière. Garrett a la tête dure ; il s'en remettrait.
Hannah tapote les feuilles qu'elle tient serrées contre elle, couvertes de sa petite écriture sale et penchée.
_ J'ai terminé. Artemus te cherchait encore, mais bien sûr, tu n'étais pas là.
A ce stade, ça n'est même plus un reproche mais un simple fait, dans la balance universelle du monde. Garrett hausse les épaules et dépoussière machinalement le devant de son pantalon. Ses yeux se lèvent et se perdent vers les arrêtes et les tours de pierres qu'il rêve d'escalader depuis des jours et des nuits. Il connait les toits de la Bibliothèque sur le bout des doigts et des orteils mais cette flèche présomptueuse le nargue depuis des années. Il en a fait son défi personnel et compte bien le remporter.
_ Ses leçons sont ennuyeuses. Ça ne m'intéresse pas.
Beaucoup de choses n'intéressent pas Garrett, les cours d'Artemus ne font que tenir la tête de sa liste. Les apprentissages pour devenir un parfait petit Gardien protecteur ne lui conviennent que très peu. Passer des heures, penché sur des écritures sacrées et des livres contenant autant de poussière que de connaissances, ça n'est plus pour lui. Enfant, il y avait peut-être trouvé un certain intérêt, une sorte de fascination pour ce monde si brutalement différent du sien. Mais il a vingt ans, désormais et il veut s'échapper au-delà des murs de cette enceinte invisible. Il veut pouvoir courir sur les toits à sa guise, avec la lune pour seule guide et errer dans les boyaux sombres et putrides de cette Cité qui grouille et murmures ses promesses impies.
Il est né ici-bas, dans un foyer brisé où ne régnaient que la misère et la famine. Il a vécu dans les ruelles sombres, réchauffées par les ordures et les corps des autres orphelins. Il est chez lui, dans les rues et les impasses avec le ciel pour seul vrai toit. Tout le confort et la protection des Gardiens n'ont pas suffi à lui faire oublier cet étrange contentement à lever les yeux vers le ciel noir, courir le cœur battant pour échapper aux gardes ou voler silencieusement aux plus fortunés. Le frisson de la chasse, l'euphorie d'une traque…
_ Nous sommes venus ici pour étudier les Glyphes et apprendre à nous en servir, Garrett…
Hannah le coupe dans ses pensées et il pose un regard un rien affligé sur elle. Il aime cette jeune fille blonde comme les blés, au visage encore rond d'une enfance à peine dépassée. Il a vu grandir cette gamine au sourire troué et au visage souvent sale, ses doigts fins couverts d'encre et de poussière de craie. Il aime ce petit être fragile qui a grandi en calme et en sérieux, faisant bien tourner quelques têtes sur son passage, avant que ses potentiels prétendants ne trouvent le regard menaçant et noir de Garrett braqué sur eux. Il aime cette sœur aux yeux trop bleus, qui ne sourit vraiment que pour lui, mais parfois ; elle l'agace et le désespère au plus haut point.
_ Tu as toujours été une élève plus studieuse que moi, lui rétorque-t-il en haussant les épaules.
Il lui a appris à tracer correctement ses lettres, lui qui est à peine plus doué pour cela. Il lui a enseigné à crocheter une serrure et se déplacer plus silencieusement qu'une souris —même si elle n'a guère eu besoin de lui pour exceller dans cet art— à attendre patiemment son heure dans le noir pour surgir au meilleur instant et surprendre leurs adversaires. Ils ont grandi ensembles, se sont blottis sous les mêmes couvertures par les nuits d'hiver.
Il a cueilli des fleurs de nuit pour lui apporter un peu de réconfort lors de ces périodes de maladie.
Hannah est une enfant fragile et au fil des ans, elle avait fini par abandonner lentement leurs sorties nocturnes pour le profit de ses études. Garrett ne lui en a jamais voulu, de le laisser de la sorte. Ils sont toujours proches et Han fait partie des érudits les plus prometteurs de cette génération. Elle ferait une excellent Gardienne, plus douée encore qu'Artemus, il en reste persuadé.
_ Mais ce n'est pas moi, qui ai un destin.
Le jeune homme la fixe, entre agacement et incrédulité, cette fois. Elle ne fait que constater un fait, sans colère ni amertume mais Garrett ne comprend pas cette obsession qu'elle semble avoir, à vouloir lui faire embrasser une voie qu'il ne suivra jamais. Il n'ignore par les prophéties qui courent à son sujet : personne ne le fait. Il n'y prête cependant pas la moindre attention.
Quelque chose d'aussi puéril et figé que le destin n'existe pas, ou bien alors, il serait forgé par ses propres mérites et capacités. Pas le bon vouloir de quelques lignes tracées dans un livre sans âge.
Il sait que les Maitres lui reprochent son manque de foi et de considération pour les interprétations de Caduca. Artemus est le seul à encore croire en lui et sa volonté à devenir un Gardien, après le rite de passage. Mais Garrett le sait, tout comme son vieux maitre le sait également, mais ne veut pas l'admettre : il ne fera pas un bon Gardien. Il n'en n'a pas l'envie ou la vocation, étudier en silence chaque jour et observer de loin un monde bien trop fascinant à ses yeux, sans pouvoir y poser ne serait-ce qu'un doigt ? Non. Garrett est une créature vivante, qui ne peut rester dans l'obéissance et le respect des lois qu'il ne comprend pas.
Il est fait pour voler. Au-dessus des hommes et de leurs doctrines, de leurs morales et de leurs principes. Rester au sol ne lui convient pas, l'immobilité n'est pas son maitre mot. L'Equilibre encore moins.
Peut-être deviendrait-il Enforceur, si on lui laissait la possibilité d'exprimer son choix. Ce corps d'élite si plein de mystères, les assassins du conseil. Il pourrait se satisfaire d'une vie pareille, si les sacrifices n'étaient pas aussi grands. Une décision à réfléchir, sans le moindre doute. Le jour de son Initiation approche et il est toujours aussi indécis. Parfois, il jalouse et envie sa sœur, qui ne doute plus depuis des années, déjà.
Elle étudiera la magie des Glyphes et leur création, la meilleure manière de les apprivoiser et de s'en servir. Une noble cause, pour cette magie instable, qui peut consumer le mage inattentif. Garrett n'a rien contre un peu de pouvoir, mais il n'a jamais aimé cette force dévorante qu'il sent sommeiller en chaque signe et symbole.
Il y a quelque chose de pourri, là-dessous.
_ Viens, rentrons à l'intérieur, il va bientôt pleuvoir.
Garrett grogne mais suit son amie sans rien ajouter de plus. Les couloirs sont calmes, ces derniers temps, les Gardiens préparant la venue de l'hiver et semblant tomber dans une étrange léthargie. Même les futurs Apprentis initiés, à l'approche de leur dernier examen, pour le prochain solstice, sont plus réservés et silencieux. Ils étudient, alors que lui-même apprend le maniement de l'épée et de l'arc. Il est le meilleur d'entre eux et il le sait.
_ Hannah, Garrett.
L'interpellé grimace légèrement en reconnaissant la voix d'Artemus. Il pensait bien pouvoir couper à ses études mais il aurait dû se douter que suivre sa sœur l'exposerait au danger de croiser son maitre dans les couloirs. Il se retourne, Hannah dans son sillage, passant une tête curieuse derrière le rempart de son corps. Lui déjà peu grand —ce qui lui valait autrefois quelques moqueries de la part de ses camarades, avant qu'il ne les batte tous un par un lors des entrainements au corps à corps— sa sœur est encore plus petite que lui. Leur maitre se tient droit et digne dans le couloir, bien qu'une légère lueur amusée n'éclaire son regard, visible même au-delà du rempart de cette capuche qu'il ne quitte jamais. Il tend la main vers eux.
_ Tu as manqué tes leçons, Garrett, le sermonne-t-il sans vraiment de colère. Il sait depuis longtemps qu'il est difficile de raisonner avec cet enfant têtu. Parfois, il regrette un peu de l'avoir pris sous son aile, tant le gamin l'avait fait tourner en bourrique, des années auparavant. Maintenant qu'il est devenu un homme, Artemus avait espéré qu'il prendrait un peu plus à cœur son rôle au sein de leur communauté. Mais il aurait dû se douter que jamais Garrett ne se laisserait enchainer. Ni par des mots, des promesses ou des suppliques, encore moins par des chaines ou bien des horaires. L'Equilibre lui vienne en aide, ces deux-là lui avaient très probablement enlevé des décennies de vie, avec leurs frasques.
_ Je sais, déclare le plus jeune avec une arrogance dont il ne se départait jamais vraiment. Mais que vas-tu faire, vieil homme ? M'attacher à ma chaise en espérant que cela porte ses fruits ?
_ Si j'avais la certitude qu'il s'agissait là de la meilleure des solutions, crois-moi que je l'aurais fait depuis bien longtemps, mon garçon. Hannah. J'ai obtenu l'autorisation du Premier Gardien Xavier, pour débuter avec toi tes cours particuliers. Nous t'attendons demain matin aux premières heures dans la salle ronde.
_ Bien, maitre.
Ils le regardent tous les deux les saluer d'un signe de tête puis repartir comme il était venu. Garrett se tourne légèrement pour toiser sa sœur.
_ Des cours particuliers, hein ?
_ Artemus dit que je suis douée, et que je pourrai en apprendre plus. Certains de nos ouvrages ne sont pas accessibles aux simples Initiés, mais il m'a promis que je pourrais être en mesure de les consulter si je suivais ces enseignements approfondis.
_ Hm.
Garrett n'ajoute rien. Il est heureux d'entendre sa sœur à ce point captivée et enthousiaste de cette nouvelle. Il sait à quel point elle aime apprendre et comme elle excelle dans l'art complexe des Glyphes. Bien plus que n'importe qui d'autre, d'ailleurs. Mais encore une fois, cet engouement qu'elle éprouve ne le touche pas le moins du monde et au contraire il… Garrett secoue la tête et chasse le bref malaise qui s'est installé dans son cœur et au creux de son estomac. Le sourire étincelant d'Hannah domine le reste et efface les doutes aussi efficacement que la pluie lave les pavés sales de la ville.
Tout va bien, après tout.
XXX
Artemus trébucha, ses livres échappant à sa prise et s'écroulant au sol dans un énorme fracas. Autour de lui, ses collègues et amis s'étaient également redressés, pris du même frisson que lui et sœur Margeary, par-delà sa table d'étude, lui lança un regard catastrophé. Ils l'avaient tous senti. Ce malaise au creux de l'estomac, cette vague d'énergie si puissante que leur nature même s'en trouvait chamboulée.
Il y eut un éclat, au deuxième balcon de la salle d'étude et le visage livide du premier Gardien apparut, ses mains si serrées contre le bois de la rambarde qu'Artemus se demanda comme cette dernière tenait encore debout. Sa bouche s'ourla en une grimace terrifiante, à tel point que le Gardien se demanda si son supérieur était heureux de la nouvelle, ou bien horrifié.
_ Envoyez les Enforceurs dans la ville, hurla-t-il avec suffisamment de puissance pour faire résonner sa voix contre chaque mur de l'enceinte. MAINTENANT !
X.X.X
Garrett jette un coup d'œil par-dessus la page de son livre, furtif et méfiant. Il s'est résigné à ne pas fuir ses leçons du jour, espérant qu'Artemus cesserait de le harceler à chaque coin de couloir. Le vieil homme est coriace et même toute la mauvaise volonté de Garrett ne peut le détourner de son objectif.
Au-delà des tables d'écriture où plusieurs de ses collègues travaillent leurs glyphes, Hannah est penchée sur toute une pile de grimoires. Elle aime le calme et la solitude pour étudier sereinement et Garrett a eu tôt fait d'apprendre à ne pas la déranger. Petite mais mauvaise ; Han a l'esprit d'une guerrière dans le corps d'une adolescente.
Cela n'empêche jamais Garrett de la protéger en silence, drapé d'ombres et de menaces.
Mais parfois, il ne peut rien faire et cela le mine plus que tout. Il n'a jamais été un homme sentimental, ne s'attardant pas sur les gens et leurs histoires, fuyant les contacts humains comme la peste et les rats. Hannah… Hannah a toujours été particulière, sans qu'il ne puisse tout à fait l'expliquer. Avec le temps, il a fini par l'accepter. La famille de Garrett est loin, le sentiment d'un foyer chaleureux aussi. Hannah et ses sourires ont remplacé tout ceci et il ne regrette pas de l'avoir laissée entrer.
Ils ont grandi ensemble. Cachés sous les couvertures au creux de la nuit, à rire de leurs dernières blagues. Accoudés dans le coin d'une salle d'étude, appliqués à faire ces devoirs fastidieux que Garrett finirait par abandonner, des années plus tard. Il connait cette jeune fille pleine d'énergie et il sait qu'elle ne va pas bien.
Hannah et son teint pâle et maladif. Ces derniers temps, il a l'impression qu'elle a perdu du poids, qu'elle est un fantôme plutôt que sa sœur. Ses sourires sont ternes et les livres ne semblent jamais quitter son côté. Elle ne dort plus, peu, Garrett le sait, il ne l'entend plus rentrer dans son dortoir, avec ses pas feutrés et discrets.
Depuis qu'elle a accepté ces leçons particulières avec les Maitres les plus érudits de l'Ordre, Garrett s'inquiète. Il n'aime pas ça. Il n'aime pas voir les ombres ourler ses yeux, ses joues se creuser et le stress s'imprimer sur son front. Il a respecté son silence et ce besoin impérieux qu'elle a d'être seule, mais il ne peut plus rester sans rien faire.
Son impulsivité le perdra, un jour.
Sa sœur relève à peine la tête lorsqu'il se laisse tomber à ses côtés, nonchalant, son propre livre sous les genoux. Il n'en n'a pas lu une seule ligne, concentré sur ses inquiétudes et ça n'est pas comme si ça l'intéressait plus que ça.
_ Parle-moi, exige-t-il sans préambule, envoyant paitre la douceur et la patience. Il les a épuisées toutes les deux des semaines plus tôt, maintenant. Hannah ne fait rien pour l'aider à se sentir mieux.
_ Que veux-tu que je te dise, lance-t-elle sans même prendre la peine de le regarder. Je travaille, laisse-moi.
Son ton est acide et Garrett se renfrogne. Ils ont eu leur lot de disputes, au fil des ans. Ils sont pareils à des frères et sœurs, le sang seul les séparant véritablement de ce titre, mais Hannah n'a jamais été celle à s'enflammer et cracher son venin la première. Il est en charge des paroles blessantes et des mots assassins, qui finissent toujours par le culpabiliser et le poussent à s'excuser rapidement auprès de sa cadette.
_ Tu as mangé ?
_ Qui es-tu ? Un inspecteur de la Milice ? J'ai besoin de travailler.
Garrett souffle et grince des dents, prenant sur lui pour ne pas repousser les livres qu'elle s'obstine à ne pas vouloir quitter des yeux. Il n'est pas jaloux, pas vraiment. Pas tout à fait. Il s'inquiète, voilà tout. S'inquiète de ces signes qu'il voit luire sur les pages parcheminées, insignifiants aux yeux des profanes. Mortels pour les initiés.
Garrett n'aime pas ça.
_ Sur quoi ? Tes glyphes, encore ? Tu ne fais que ça depuis que ces foutues leçons particulières ont débuté. Tu passes ton temps le nez dans tes livres, dans tes parchemins et tes dessins.
_ Qu'est-ce que ça peut te faire ? Hannah s'est redressée de toute sa petite taille pour le toiser durement, surprenant le jeune homme par sa violence.
Ce simple emportement, attirant l'attention de leurs pairs, suffit à convaincre Garrett que quelque chose ne va définitivement pas. Sur les feuilles, il croit voir les glyphes frémir, mais il est persuadé qu'il ne s'agit que d'un jeu de lumière des chandelles autour de la table.
Il lève lentement les mains pour apaiser sa sœur.
_ Hannah…
_ Laisse-moi tranquille, Garrett. Tu n'as peut-être aucun intérêt pour ce que nous accomplissons ici mais ça n'est pas mon cas. Envoie paitre l'Equilibre si ça te chante, parce que tu es tellement au-dessus de tout ceci, n'est-ce pas ? Va donc accomplir ce si grand destin qui te tend les bras et laisse-moi-travailler.
Ramassant ses affaires dans un ample mouvement rageur et nerveux, Hannah lui tourne le dos et les talons, fuyant la bibliothèque sous les regards surpris. Resté en arrière, Garrett la suit du regard, estomaqué. Il sait que des étudiants le jalousent, depuis l'annonce de l'Interprète quant à cette destinée qui semble se tracer devant lui et lui offrir toutes les richesses qu'il ne pourrait même pas oser rêver. Mais jamais Hannah n'a semblé être affectée par cela. Ses sourires sont restés authentiques, pour lui, et lui seul et si elle le taquine souvent à ce propos, elle n'a jamais laissé sous-entendre à Garrett qu'elle faisait partie de ceux à murmurer dans son dos.
Un autre jour, peut-être, ces paroles ne l'auraient pas atteint. Les mots sont des armes solides mais il a appris à les déjouer et les laisser glisser sur lui comme de l'eau contre des plumes. Elles le frappent toutefois avec force, le faisant presque reculer. D'une main tremblante, il se rattrape à la table d'étude qu'Hannah vient de délaisser. Quelques feuillets sont restés égarés là ; des schémas et des incantations lugubres, dont il est bien incapable de percevoir le sens.
Et les glyphes, tracés dans une encre trop sombre pour qu'il ne doute pas un instant de sa fabrication, qui murmurent et miroitent. Vivants et prédateurs. Garrett sent la bile lui monter à la gorge et précipitamment, sort de la pièce sans se retourner, en quête d'un air plus léger.
Dans son dos, les chuchotements se lèvent et l'accompagnent jusqu'à ce que les portes de la bibliothèque se referment. Et le jeune homme aurait voulu être certain qu'il ne s'agissait que des novices attablés là.
XXX
Artemus avait le souffle court et cela était l'unique raison pour laquelle il ne hurlait pas à plein poumons. Il avait toujours été un homme tempéré, prompt à l'apaisement et à médiation plutôt que faire appel à la force brute et la colère. En cela, il avait toujours considéré l'éducation de Garrett comme un échec personnel car le jeune homme avait été son apprenti le plus impulsif et le plus têtu.
Mais ce soir, alors que sous ses yeux s'élevait une pagaille sans nom, il sentait les vrilles de la colère et de la frustration emplir son cœur. Un Enforceur passa près de lui, s'accroupissant devant un meuble éventré qui vomissait son contenu en milliers de fragments de porcelaine. Un peu plus loin, dans la chambre à coucher, on avait vidé les armoires et déchiré la literie. La caisse garnie de couvertures avait été retournée et brisée.
Tous les bibelots et les trouvailles que Garrett avait gardés —par sentimentalisme, sans doute, bien qu'il ne l'aurait jamais admis face à quiconque— étaient intacts, laissés sur place au milieu du capharnaüm qu'était devenu son appartement.
Mais on avait bien volé le Voleur et l'air sentait la magie à plein nez.
Artemus gronda, ses mains se crispant sous les manches qui les dissimulaient et il parcourut le logement à grands pas nerveux. Autour de lui, les Enforceurs et deux Gardiens, venus en renfort, inspectaient les lieux. Il avait déjà envoyé le reste de leur force en ville, à la recherche des fuyards mais il savait pertinemment qu'ils ne trouveraient pas le moindre indice ici.
Skia était partie, évaporée, et seule persistait dans l'air la vague odeur de son passage.
Le Gardien s'assit sur une chaise intacte, la colère faisant finalement place à la fatigue et la désillusion. Vieillissait-il, pour avoir été aussi aveugle ? Pour ne pas l'avoir compris, à sa première visite ? Garrett lui avait-il menti tout ce temps, leur dissimulant la Bête, dans un but et un dessein connus de lui seul ? Il en doutait. Le voleur avait cessé d'être sensible à ces vieilles magies —même si ces dernières s'accrochaient toujours à lui, enroulées et chevillées à son corps par les fils tissés par le Destin— et contrairement à ce que pensaient beaucoup de ses pairs au sein de l'Ordre : il n'avait que faire du pouvoir et du contrôle. Garrett n'était pas un esprit mauvais, malgré son attitude qui portait parfois —souvent— à confusion. Il avait été un enfant bon ; il était un homme bon également.
Alors, Artemus ne doutait pas. Il avait recueilli la Bête chez lui sans même savoir ce qu'elle représentait. L'enfant, sans doute, le petit pensionnaire de cette caisse de bois éclatée, le propriétaire de ces vêtements trop petits, même pour le Maitre Voleur.
Et l'enfant avait été volé.
Aucune trace de la Bête, Gardien, susurra un des Enforceurs dans son esprit en venant se poster devant lui. Son masque aveugle scrutait encore les ténèbres alentours et les poussières voltant au clair de lune. Mais il n'y avait rien, ici. Ils étaient arrivés trop tard et Artemus savait où devaient se tourner leurs recherches, désormais.
Mais par les dieux Anciens et l'Equilibre tout entier, rien n'aurait pu davantage lui retourner le cœur. Sa dernière rencontre avec les Païens n'avait pas bien tourné. Ces démons des herbes avaient réveillé leur grand maitre, avaient failli anéantir la Cité toute entière et lui prendre son apprenti. Voilà qu'aujourd'hui, ils recommençaient, comme une ronde infinie et tordue.
Artemus soupira lourdement et se leva. Se plaçant au centre de la pièce, il concentra sa volonté un instant avant de se diriger tout droit vers la petite caisse de bois, qui lui faisait soudainement l'effet d'un cercueil grossier. Des replis des couvertures et des morceaux de vêtements déchirés, il en tira un tissu léger, de bonne facture. Un grand châle aux reflets irisés.
Tenant l'étoffe contre lui, le Gardien ferma les yeux et dans le silence assourdissant qui l'engloutissait tout entier, laissant couler la magie des Glyphes.
Puis il y eut un battement, dans le creux de son propre cœur. Une impulsion légère, dans les tréfonds de son âme. Une vibration infime sur la toile de sa concentration.
Il tendit le châle enchanté à l'Enforceur le plus proche.
_ Rassemble les tiens et retrouvez la. Il ne faut pas que les Païens lancent leur rituel avant que nous ayons pu la retrouver.
Et si Garrett ne revenait pas avec les Clés en main alors tout s'effondrerait.
XXX
_ Garrett.
Silencieux, le jeune homme ignore l'appel de son professeur. Il sait que le Gardien l'a vu et qu'il ne lui faudrait qu'un clignement de l'œil pour venir le déloger de son perchoir.
Mais il sait aussi qu'Artemus est loin d'être suffisamment stupide pour faire cela et qu'il préférera attendre que Garrett descende de lui-même de son perchoir. Parfois, la patience de cet homme le sidère et l'effraie.
Garrett reste allongé sur les poutres qui soutiennent la voute d'une de leur salle d'étude, les yeux perdus sur le plafond, à une dizaine de centimètres au-dessus de lui. Il aime cette cachette, suffisamment incongrue et discrète pour le dissimuler aux regards, et le calme qu'il en retire, à chaque fois qu'il vient s'y réfugier. Peu de personnes ont vent de son nid improvisé, quelques rares, a qu'il a su accorder sa confiance, au fil des ans.
Artemus en fait partie. Hannah, aussi, mais il n'a plus parlé à sa sœur depuis des semaines et Garrett déteste penser qu'il est le seul des deux à en souffrir.
_ Garrett, j'ai besoin de te parler.
Le futur Acolyte soupire lourdement, sa paix et ses pensées fuyant finalement la quiétude brisée de sa retraite. Les mains croisées sur le ventre, il fait à peine mine de reconnaitre les mots du Maitre. Mais il sait que la patience d'Artemus est plus grande que la sienne et ils ont parfaitement conscience de qui cédera le premier à ce petit jeu.
Artemus attend et Garrett soupire.
_ Que me veux-tu, vieil homme ? Me trainer à une nouvelle leçon sur les Glyphes ? Tu sais que ça ne m'intéresse pas. Je ne suis pas fait pour ça.
Garrett aimerait être mordant et se ficher éperdument des Glyphes et de leur magie mais il a parfois du mal à oublier ce jeune garçon émerveillé qu'il était, un jour, de se retrouver au milieu des Gardiens et de leur étrange savoir. Ces signes brulants, capables de toutes les prouesses, de tous les prodiges. Mais Garrett est lucide : les Glyphes ne lui ont jamais parlé et il s'est désintéressé d'eux comme les Signes s'étaient détournés de lui.
_ Je ne le sais que trop bien, mon garçon. Mais à cela, tu devras te faire une raison car tu—
_ Le Destin, les Ecritures et l'Equilibre, se moque l'apprenti en se redressant finalement, le temps de se glisser sur le côté et se laisser tomber au sol dans un mouvement souple. Je sais tout cela, oui et je n'en veux pas. Maintenant, que veux-tu ?
Artemus le fixe un instant et songe à cet enfant maigre et malade, les Paroles de Caduca l'ancienne, le Frère et le Traitre. Parfois, il doute, de ce nouvel âge de Ténèbres qui s'annonce, parfois, il remet en question les prédictions de leur interprète car Garrett a raison : les Signes ne lui sont guère réceptifs. Pas comme ils pouvaient l'être avec sa sœur.
Mais il se reprend. Car le temps a toujours su donner raison à Caduca et seule leur propre interprétation les a menés à la confusion, au fil des ans. Mais cela est leur péché, leur propre faute. Les Gardiens sont devenus trop confiants, à la recherche de puissance plus que de compréhension. D'ordre plus que d'Equilibre. Parfois, il doute que les leçons du passé aient bien été apprises.
_ Le Conseil souhaite te confier une mission, Garrett. Toi qui ne cesse de te plaindre de notre inactivité, et te vanter de tes capacités : tes jérémiades ont finalement porté leurs fruits.
Garrett est trop malin pour relever l'insulte à peine voilée, le reproche dans la voix de son professeur. Il sent l'excitation gagner ses tripes et réchauffer sa peau. Il sait qu'il ne doit pas s'emballer, ne rien laisser paraitre, car c'est ce qu'on leur a toujours enseigné. L'Equilibre en tout temps et tout lieu, à l'intérieur comme à l'extérieur du corps et de l'esprit.
Mais le bout de ses doigts le démange, ses muscles vibrent malgré lui. Comme il a attendu ce moment, d'enfin pouvoir faire ses preuves et sortir des sentiers battus. Une mission est un premier pas vers la liberté à laquelle il aspire, à ce vent de renouveau qu'il sent sur ses lèvres et son visage.
Garrett n'est pas fait pour passer ses jours et sa vie à l'intérieur des bibliothèques et des salles d'étude de l'Ordre. Il l'a toujours su mais personne ici ne semble le voir. Les toges et les capes, a-t-il l'habitude de plaisanter avec les autres jeunes apprentis, très peu pour lui. Il veut mettre à profit ses compétences et ses savoirs, se battre et voler au-dessus des toits.
Il avait déjà exprimé à plusieurs reprises son désir de devenir un Enforceur, un de ces Assassins de l'Ordre, une ombre parmi les ombres, se fondant en elles et se jouant de ses méandres. Mais le Destin, encore, toujours, en a décidé autrement pour lui. Cela n'empêche pas Garrett de rêver et de défier cette destinée qui ne lui convient pas.
Il sait que le processus pour devenir un Enforceur est aussi terrible que définitif. Qu'ils ne montrent pas leurs visages pour de bonnes raisons. Mais cela ne l'a jamais arrêté. Après tout… a qui manquerait-il, lui a qui tous finissent par tourner le dos, irrités de l'attention que lui portent les Gardiens, effrayés par la colère qu'ils entendent sourdre en lui par vagues orgueilleuses. Il n'a pas d'amis, ici. Quant à sa famille… Eh bien, seul Artemus a bien voulu se donner la peine de venir le trouver.
_ Une mission, tu dis ? Que dois-je faire ?
Au-delà de son besoin de montrer à tous de quoi il est capable, de leur prouver qu'il est puissant, Garrett se rend compte qu'il est prêt à tout pour pouvoir sortir et s'éloigner de ces vieilles pierres capricieuses. De cette tension qui flotte dans l'air depuis des semaines et qui ne fait que s'épaissir.
Parfois, il se demande comment ils en sont arrivés là, tous les deux. Comment ils ont pu s'éloigner à ce point l'un de l'autre, inséparables qu'ils avaient toujours été. Mais lui, s'abrutissant de ses entrainements et elle, s'enfermant des heures durant pour étudier ses livres et ses glyphes…
Garrett avait tenté de la raisonner, bien sûr. Elle ne mangeait plus, ne dormait plus, se nourrissant de volonté et buvant sa magie comme de l'eau vive. Les Gardiens encourageaient ses recherches, sa ferveur et son dur labeur. Aussi, lutterait-il pour des insultes et des regards qu'il n'en reconnaissait plus sa sœur, cet oiseau au cœur fragile et aux sourires francs ? Non. Garrett n'est pas un homme courageux et il ne tend certainement pas le dos au bâton qui le frappe.
Il a besoin de respirer un air qui n'est pas celui de la frustration et du mensonge, de la peine et de la déception.
Il a besoin de sortir d'ici et de voler.
XXX
Garrett ouvrit brutalement les yeux et la douleur, maintenue jusque-là en respect par son inconscience bienheureuse, brula chaque veine de son corps en un feu rugissant.
Il serra les dents alors que les flammes se concentraient sur son bras gauche et lorsque la nausée se fut suffisamment apaisée, il y risqua un bref coup d'œil.
Le voleur inspira bruyamment devant le membre tordu et gonflé, compressé par le cuir de ses protections, qui formaient comme une attèle grossière mais solide. L'os était brisé, il le sentait et il réprima un hurlement de douleur en se redressant sur le dallage. Son dos gémit son agonie, son flanc flamboya sous la souffrance.
Il fut pris de vertiges et jeta le contenu de son estomac en se tordant sur le côté. L'odeur de bile, de sang et de sueur était insupportable, lui tirant des larmes acides.
Garrett, au prix d'un laborieux effort, parvint finalement à s'assoir. Adossé à un morceau de bloc effondré, il berça son bras contre lui. Il jugulait difficilement la peur qui entortillait ses entrailles et jouait avec ses nerfs.
Son corps était son gagne-pain, ses mains ; son trésor le plus précieux. Un voleur blessé ne valait pas mieux qu'une putain vieillissante, rongée par la vermine et si sa mobilité était entravée, alors il n'était plus rien. Garrett n'avait jamais su être autre chose qu'un voleur.
Autour de lui, les lueurs des Glyphes pulsaient doucement, comme pour apaiser ses tourments. Sous leur éclat vacillant, les longues et minces tiges transparentes qui avaient entrainé sa chute, miroitaient avec délicatesse. Elles semblaient faites de verre, mais d'une résistance plus grande que tous les meilleurs aciers et s'il plissait les yeux, il pouvait distinguer l'aura de magie qui les entourait ; comme un léger bourdonnement dans le creux de son oreille.
Les Clés.
L'objet de sa venue.
Garrett serra les dents et le poing, rampant pitoyablement jusqu'à son butin. Il était tenté de les laisser ici, au milieu des fantômes et des cadavres grimaçants. Il voulait rentrer chez lui et retrouver le confort de son feu, la douceur de son fauteuil, la familiarité de ses livres.
Il voulait retrouver l'enfant et son sourire rêveur, qui jouait les ballerines maladroites au milieu de leur salon, enveloppée dans son châle trop long.
Le voleur se raidit, saisit d'un brusque frisson qu'il n'était pas certain d'attribuer entièrement à la douleur. Son œil le lançait, battait contre son crâne et il y porta la main. Il avait un mauvais pressentiment. Des relents terribles et souffreteux, qui enserraient son cœur et faisait bruler son esprit d'une panique aussi soudaine qu'incompréhensible.
Il avait déjà vécu cette scène. Ce malaise, l'urgence poisseuse et la terreur dévorante.
Garrett se leva, réprimant un cri, ramassa les clés du Cube —il se souvenait. Il se souvenait du Cube, des Glyphes et des cris. Hannah…— et se traina en chancelant vers la sortie.
Et s'il crut entendre un rire dans son dos, un grondement animal et une présence si forte, si atroce qu'il aurait pu s'évanouir sur le champ, Garrett ne se retourna pas.
