Une fois la pièce correctement placée et fixée de façon à ce qu'elle ne bouge plus du tout, Mei Hatsume se redressa et essuya la sueur qui perlait à grosses gouttes sur son front. Une vague de chaleur sans précédent avait déferlé sur le campus plus tôt dans la semaine, et ce n'était pas dans son laboratoire isolé, vétuste et sans climatisation qu'elle allait trouver un peu de fraîcheur. Mais elle tiendrait bon. Bientôt, elle présenterait son projet de fin d'études et à elle les contrats en or et les équipements de pointe.

Elle retira ses lunettes, puis alla ouvrir grand la fenêtre. Elle devait garder l'endroit hermétiquement clos quand elle travaillait sur de si petites pièces, mais elle venait de terminer pour le moment et estimait qu'elle pouvait bien s'accorder un instant le plaisir de faire entrer un peu d'air dans son repaire. De toute manière, tant que son nouvel assistant ne serait pas de retour, elle ne pourrait pas avancer.

Mei sortit sur le perron et s'assit sur les marches, qui n'étaient en vérité qu'un empilement de parpaings qui avaient déjà fait leur temps. Les cigales stridulaient si fort qu'elle entendait à peine ses propres pensées. Le soleil dardait haut dans le ciel, et ce n'étaient pas les quelques nuages qui passaient tranquillement devant ses yeux qui allaient en atténuer l'intensité. Deux minutes à peine après être sortie, elle le sentait déjà brûler sur ses épaules. Et pâle comme elle était, elle attraperait à coup sûr des coups de soleil. Tant pis. Elle avait l'habitude.

Izuku lui avait envoyé un message quelques heures plus tôt, mais trop concentrée sur sa tâche, elle n'avait pas eu l'occasion de le consulter. Il lui proposait de les rejoindre, lui et ses amis, pour assister aux défilés de la matsuri de Tanabata. En voilà une brillante idée ! Elle avait plus que jamais besoin d'une bonne glace pilée, au sirop de melon, de préférence. Mais elle répondit à Izuku qu'elle irait de son côté, bien qu'elle se ferait un plaisir de les voir tous si l'occasion se présentait. Elle tenait à inviter son assistant et savait que le courant passait encore mal entre Izuku et lui, ce qui était normal, compte tenu de leur histoire mutuelle. Ils en avaient longuement discuté, tous les deux. Izuku comprenait sa démarche et son point de vue, même s'il n'était pas sûr de pouvoir encore l'accepter.

Quand elle y pensait, Mei elle aussi trouvait la situation étrange. Jamais elle ne se serait douté qu'elle se porterait volontaire pour ce programme de réinsertion, surtout auprès d'un criminel aussi dangereux que celui-ci. Mais durant toutes ces années de réclusion, Kai Chisaki avait pris le temps de réfléchir et souhaitait plus que tout s'amender. Nombreux étaient ceux qui pensaient à de l'esbroufe, un simple moyen de se faire bien voir pour sortir de prison le plus vite possible et recommencer sa carrière criminelle. Mais Overhaul était fini. Il avait perdu la confiance des yakuzas et, sans son Alter, il ne représentait plus aucun danger pour la société. C'était le pari que Mei avait choisi de faire.

✉ Eri sera là aussi.

Mei poussa un long soupir, avant de lui répondre qu'elle ferait attention et les préviendrait d'où ils se trouvaient, pour éviter tout incident. Eri parvenait tout juste à se reconstruire, sept ans après les faits, ce n'était pas pour la remettre face à son bourreau d'une manière aussi brutale. Chisaki avait plusieurs fois exprimé le désir de la revoir, de lui présenter ses excuses et de faire en sorte de réparer ses fautes. Rien ne permettrait de faire oublier à l'adolescente tout ce qu'il lui avait fait subir, mais il souhaitait faire de son mieux pour qu'elle puisse vivre heureuse. Eri refusait toujours catégoriquement qu'il s'approche d'elle, le tribunal lui avait donné raison. Il n'avait pour l'instant et jusqu'à sa majorité ni le droit de la contacter par quelque moyen que ce soit, ni de connaître l'adresse exacte de son domicile et encore moins de s'y rendre. Mei savait que la jeune Eri vivait encore au domicile du professeur Aizawa, qui l'avait officiellement adopté deux ans plus tôt, mais elle gardait cette information pour elle et Chisaki ne lui avait jamais posé la question, de toute manière.

— J'ai fait du café glacé, dit une voix derrière elle.

Elle se retourna et vit Chisaki sur le pas de la porte, un plateau à la main. Il prit un des verres qui s'y trouvaient et le donna à Mei, qui s'empressa d'en descendre la moitié d'un trait. Chisaki, quant à lui, buvait à la paille, par petites gorgées.

— Ah, merci, c'était pile poil ce qui me fallait ! Comment se sont passés tes tests de dextérité ?

— Bien, ma précision a augmenté de 4% depuis la dernière mise à jour.

Mei leva le pouce et prit le temps d'admirer ses deux plus belles créations. Elle n'avait pas simplement pris Chisaki sous son aile pour le plaisir de faire une bonne action, elle avait été attirée par le challenge qu'il représentait. Depuis leur première version, ses prothèses avaient considérablement évolué. Il ne faudrait plus qu'une poignée d'ajustements pour qu'elles deviennent des bras quasiment aussi perfectionnés que les originaux. Certes, sans la couche de silicone pour les recouvrir, il était clair qu'il s'agissait de membres bioniques, mais une fois que tout serait terminé, Mei comptait bien ne plus voir la moindre différence. Un de ses amis du département artistique travaillait d'ailleurs en collaboration avec elle sur le projet et se démenait à rendre la protection plus vraie que nature. Ils avaient encore sept mois avant de présenter leur oeuvre à un jury composé de professeurs de l'université et d'experts en robotique. Il ne fallait pas perdre une seule journée pour être prêt à temps.

— Tu veux t'asseoir ? demanda-t-elle en faisant une place sur les parpaings.

— Je… ne préfèrerais pas…

Mei remarqua le tic nerveux qui agitait son oeil droit. Bien sûr… Elle avait tendance à l'oublier, elle qui adorait se salir les mains et qui ne pouvait vivre que couverte d'une épaisse couche de cambouis, mais c'était sans doute trop sale pour que Chisaki songe à s'y installer. De toute manière, il était temps de s'y remettre. Elle termina son verre à grandes gorgées et se leva.

— Je vais avoir besoin d'un coup de main, cet après-midi. La gauche, de préférence.

Chisaki ne releva pas le jeu de mots — qu'elle devait faire au bas mot dix fois par jour — et détacha la sangle qui maintenait attaché son bras gauche. Mei passa ensuite le reste de l'après-midi à fixer les capteurs qu'elle venait de concevoir au bout de chaque doigt. Pour l'instant, ils ne repéreraient que les écarts de température, mais avec le système adéquat, ils enregistreraient aussi les textures et les changements de pression. Enfin, un maillage sensible réparti sous toute la surface de la silicone permettrait d'affiner ces perceptions, jusqu'à imiter un sens du toucher naturel. Pendant ce temps, elle dictait aussi à Chisaki ses notes pour le rapport. En plus de s'épargner cette ingrate corvée, elle pouvait mesurer à sa vitesse de frappe la précision de ses doigts. Il était de plus en plus rapide, et pressait bien moins la touche « Effacer » que deux semaines auparavant. Ils étaient sur la bonne voie.

Une fois les capteurs placés, elle rendit son bras à Chisaki et le laissa enfiler un gant de silicone. Il n'avait rien à voir avec la beauté que préparait son confrère, mais c'était suffisant pour conduire quelques tests. A l'aide d'un glaçon et d'une chaufferette pour les mains, elle essaya chacun des capteurs. Les yeux fermés, Chisaki devait lui indiquer ce qu'il sentait.

— Froid, souffla-t-il quand elle posa le glaçon sur son annulaire, le premier qui fonctionna réellement.

Sa voix tremblait, quand bien même il tentait de le cacher. Mei n'imaginait même pas ce qu'il devait ressentir. Cela faisait sept longues années, depuis que Shigaraki et ses sbires l'avaient privé de son Alter, qu'il n'avait rien senti de tel.

— Bon, il y a encore des réglages à faire, on dirait, soupira Mei en se dirigeant vers l'évier.

L'eau glacée sur ses mains lui fit l'effet d'une délivrance. Il n'y avait que deux verres et le pot de café à laver, mais elle s'y attarda plus que de raison. Tout autour d'elle, dans le laboratoire, l'ambiance était lourde, poisseuse. L'été n'avait pas fini de sévir et elle redoutait la nuit qui approchait, n'ayant qu'un ventilateur pour faire face à la chaleur.

— Hatsume, dit Chisaki en s'approchant d'elle, une fois le rapport bouclé.

— Oui ? Et appelle-moi Mei, je te l'ai déjà dit.

— Mei. Je voulais te remercier encore une fois de tout ce que tu fais pour moi. Je mesure la chance que j'ai de…

Elle l'interrompit d'une cuillère placée stratégiquement sous le jet d'eau, qui les éclaboussa tous les deux. Face à l'air outré de Chisaki, elle lui adressa son plus beau sourire.

— Sois pas si sérieux, je t'ai déjà dit que ça me faisait plaisir.

Elle profita qu'il soit occupé à la dévisager, les yeux plissés, la bouche pincée, pour se détourner de lui et ranger les deux verres dans le placard. Fatale erreur, comprit-elle en sentant une vague glacée courir le long de sa colonne vertébrale. Elle découvrit les coupables dès qu'elle se retourna : les glaçons fraîchement sortis du mini-frigo pour préparer une deuxième tournée de café. Chisaki détournait les yeux, comme si de rien n'était, mais les gouttes qui tombaient de sa main parlaient à sa place.

Eh bien, s'il voulait la jouer comme ça… Mei n'allait pas laisser passer un tel affront. Elle retira son épais gant de travail et fouetta l'air devant le visage de Chisaki.

— Toi et moi. Dans cinq minutes dans les jardins du département de botanique. On va régler nos comptes comme des grands.

Chisaki haussa les sourcils, un sourire quasi-imperceptible dessiné sur les lèvres. Mei, elle, était déjà à la porte. Il ferait moins son beau gosse imperturbable quand il arriverait et se rendrait compte qu'elle avait mis la main sur l'arme ultime, le pistolet pulvérisateur qui permettait d'arroser en cône.