Deux jours plus tard, 15h12 - Forks, USA

Emma étira ses bras devant elle et poussa un long bâillement. En face d'elle, Kelly lui adressa un sourire amusé. Les deux jeunes femmes avaient passé les derniers jours à contacter des laboratoires de tout le pays pour essayer de transmettre leur projet. Elles passaient leurs journées à envoyer des emails, passer des appels, envoyer des rapports de tests et essayer de convaincre leurs collègues de la communauté scientifique. Au final, elles se sentaient bien plus éreintées que si elles avaient occupé leurs heures sur des projets complexes. Évidemment, les réponses qu'elles obtenaient n'étaient pas positives, pour la plupart. Certains se montraient intéressés, d'autres hésitants, mais la majorité de leurs collègues répondaient par la négative. La condescendance de leur président semblait les avoir autant touchés, même s'ils passaient leur temps à le considérer comme un imbécile.

Quelque peu désespérée, la blonde se demanda si elle allait appeler Regina le soir même. Les deux jeunes femmes ne s'étaient pas parlé depuis deux jours, et elle détestait ce climat de tension. Elle espérait que ses paroles aient permis à la militaire de réagir sur la réalité impossible qu'elle vivait. Mais son absence de contact témoignait sans doute du contraire. L'interprète était une personne naturellement pessimiste, et il y avait de grandes chances pour que les mots de la blonde l'aient blessée plutôt qu'autre chose. Emma désirait plus que tout prendre de ses nouvelles, mais avait peur de revivre la même situation que quelques jours plus tôt. Leur appel avorté avait certes provoqué sa colère, mais il avait surtout accru son inquiétude.

Tandis que Regina ne répondait pas, elle avait passé la soirée à boire pour essayer de se calmer. Ses pensées n'arrêtaient pas d'imaginer le pire, et elle sentait un trou béant s'ouvrir dans sa poitrine. Il lui semblait qu'elle n'avait pas autant souffert depuis sa première rupture, même si elle savait que la situation était différente. Lilith lui avait brisé le coeur de nombreuses fois, et lui avait menti. Toutefois, si l'interprète succombait aux coups de ses horribles collègues… La scientifique ne préférait même pas imaginer comment elle pourrait surpasser cette souffrance. Le seul fait de deviner ce que subissait sa petite amie à l'autre bout de la planète l'avait faite suffoquer de douleur. Elle ne préférait pas songer à ce qu'elle ressentirait si la situation s'aggravait.

Comme si quelqu'un lisait dans son esprit, le téléphone personnel d'Emma se mit à sonner. Espérant qu'il s'agissait de la personne qui occupait toutes ses pensées, elle décrocha sans même prendre le temps de regarder le nom de l'appelant.

« Allô ?

-Salut, Emma. C'est moi. »

La voix plus rauque de son interlocutrice ramena rapidement la scientifique sur Terre, et elle se redressa instinctivement sur sa chaise.

« Euh ouais… j'imagine que tu m'appelle parce que tu veux me dire d'aller me faire foutre avec mon projet, et que de toute manière je suis loin d'être à la hauteur de mes prétentions, etc etc, » supposa la blonde d'une voix sarcastique.

Lilith avait toujours été dans une sorte de compétition avec elle. Au lycée, Emma obtenait toujours les meilleurs résultats, et trouvait les meilleurs idées. Elle avait décroché une bourse pour l'université avant sa petite amie, au grand dam de la jeune femme. Aussi, leur rupture avait naturellement envenimé les choses. Les deux biologistes ne se croisaient pourtant pas souvent. Pourtant, si elles se rencontraient lors d'un salon ou d'une conférence importante, la montréalaise n'hésitait jamais à trouver un moyen de rabaisser son ex-petite amie. C'était comme si elle lui en voulait encore de l'avoir quittée après de nombreuses années de tromperie et de manipulations. Emma, pour sa part, tâchait de ne jamais répondre à sa provocation. Elle avait assez souffert de leur relation, et de leur rupture, et ne désirait plus entrer dans le jeu de Lilith Page.

« Non, loin de là, » gloussa la jeune femme brune à l'autre bout. « En fait, je veux d'abord m'excuser de répondre aussi tard. Tu m'as envoyé un email il y a quarante-huit heures, et j'ai même pas pris la peine d'en renvoyer un de suite…

-On est tous occupés, y a pas de mal, » répliqua la blonde sans vraiment comprendre où elle voulait en venir. De l'autre côté du bureau, Kelly l'observait d'un œil curieux. Assurément, elle ne devait pas comprendre qui appelait sa patronne à cet instant.

« En fait, si j'ai mis autant de temps à te répondre, c'est parce que j'ai passé les deux derniers jours au téléphone avec mes collègues et des politiques d'ici…

-Euh… ok… ?

-Non, Emma, tu ne comprends pas, » la reprit la jeune femme. « Quand j'ai parlé de ton projet à mon boss, il a carrément pété un plomb. Il a lu le dossier en genre vingt minutes, et il a directement appelé le centre d'urgence sanitaire. Le relais a ensuite été passé aux autorités de la province, puis c'est remonté jusqu'au fédéral…

-Je suis pas sûre de te suivre…

-En gros, Emma, on a obtenu une subvention pour continuer ton projet ici, au Canada !

-Qu… QUOI ?! Tu te fiches de moi ?!

-Alors par contre on n'a pas nécessairement les équipements adaptés à mon labo donc ça se ferait au Bureau d'Urgence Sanitaire de Montréal… Ça va commencer cet été en fait. On n'a pas de dates exactes parce qu'il faut encore que le Premier Ministre se penche sur les accords internationaux par rapport à la communauté scientifique et blah blah blah…

-C'est sûr que tu te fous de moi, c'est clair que tu mens… » bredouilla Emma qui sentait son coeur battre à tout rompre dans sa poitrine.

« Non, Emma, je suis sérieuse ! » répliqua la biologiste en riant. « Le seul problème c'est qu'il faut que t'accepte que le nom de notre labo figure sur le projet quand ça va sortir parce que ça va être financé ici et pas chez toi… fin je sais que c'est vraiment pas top ce genre de situation mais je me dis qu..

-Oui, oui, oui j'accepte ! » éructa la jeune femme blonde. « Tu peux mettre le nom que tu veux, ça m'importe peu. Tant que tu me dis que ce projet va éventuellement avoir une suite, finalement…

-Ben c'est pas mal ça que je suis en train de te dire, Em' ! » répéta la brune. Elle rit de plus belle, et Emma se demanda si les années n'avaient pas réussi à lui faire gagner en maturité. Finalement, peut-être était-il possible de voir les gens évoluer avec le temps…

« Euhm par contre on a pas mal de trucs à finir cette semaine… Donc ça se ferait pas avant la semaine prochaine…

-De quoi tu parles ? » questionna la blonde.

« Ben tu sais, de la rencontre obligatoire à ton labo pour parler du projet officiellement, signer les accords de frontières, et tout ça…

-La… la semaine prochaine ?! Tu veux dire que ça va être aussi rapide que ça ?! » s'exclama la scientifique qui avait du mal à retenir son émotion. Face à elle, Kelly était de plus en plus confuse. Toutefois, l'agitation de sa maîtresse de stage lui laissait présager que la situation allait finalement prendre une tournure positive.

« Ouais… faut que je vois avec mon patron et le Premier Ministre… Apparemment monsieur a pas mal de rendez-vous en début de semaine prochaine, mais il serait disponible les jours suivants j'imagine…

-Quand tu dis le Premier Ministre… tu parles sérieusement du gars qui gouverne votre nation ?

-Euh… ouais ? J'imagine que oui ?

-T'es en train de me dire qu'il va venir ici pour voir mon projet ?!

-Ouaip, affirmatif ! » répondit la brunette. « Euhm… par contre faut juste que je te dise un truc…

-Je t'écoute ?

-Comme c'est moi que t'as contacté et qu'on se connaît… Mon boss préfère que je vienne avec eux pour la rencontre parce que ça sera plus juste et tout… » Emma l'entendit se racler la gorge, et reconnut le geste qu'elle faisait quand elle était embarrassée. « Écoute… je sais que j'ai été une personne horrible avec toi et que t'as pas nécessairement envie de me voir… Du coup je m'excuse de ma présence… J'ai essayé de dire à mon boss que ça me tentait pas, mais il refuse de m'écouter… Enfin voilà… Je suis désolée mais tu vas devoir me supporter au moins pour la rencontre…

-Je ne vois pas le problème, » bredouilla la blonde qui se demandait toutefois comment les choses allaient se dérouler. « C'est purement professionnel après tout. Donc je n'ai aucun problème avec le fait que tu seras là.

-Merci, Em'... T'as toujours été une personne extrêmement patiente… » Nouveau raclement de gorge. « Je vais devoir te laisser. Je t'envoie le rapport de mon boss avec le truc du Premier Ministre et tout… je te rappelle dès que j'ai une date pour la rencontre. Bye ! »

Emma raccrocha le téléphone et se leva enfin de sa chaise pour se laisser aller à sa joie. Elle expliqua rapidement son appel à Kelly, et la rouquine parut ravie d'apprendre de si bonnes nouvelles. De son côté, la blonde rangea ses affaires en toute hâte et déclara qu'elle allait rentrer chez elle. Ces derniers jours avaient été harassants, et elle avait besoin de repos. Aussi, un si beau revirement de situation avait nettement amélioré son humeur morose, et elle avait hâte de pouvoir appeler Regina pour lui en parler.

Elle attrapa son sac et sa veste à l'entrée de son labo, et le quitta en toute hâte. Elle savait que sa stagiaire pourrait fermer les locaux après son départ grâce à son double de clé. La blonde descendit rapidement les marches du centre, et sortit en toute hâte du bâtiment. Elle courut presque jusqu'à sa voiture, et s'installa à son volant aussi vite qu'elle le put. Avant de démarrer, elle consulta une dernière fois son téléphone. Elle calcula rapidement le décalage horaire, et réalisa qu'il était seulement cinq heures du matin là où se trouvait Regina. Toutefois, l'interprète était souvent amenée à se lever tôt pour certaines missions. De manière générale, Emma avait même remarqué qu'elle ne dormait pas beaucoup, et se réveillait souvent avant le lever du soleil. Aussi, la blonde songea qu'elle pourrait essayer de l'appeler immédiatement. Dans le pire des cas, la militaire la recontacterait une fois qu'elle serait debout.

Au même moment, 5h17 - Da Lat, Vietnam

Evanna roula sur le côté en grognant, et enfoui son visage sous les draps. Elle soupira en étirant ses bras, et essaya de ne pas pousser un nouveau râle. Elle sentait une douleur lancinante dans son crâne, et ses muscles étaient engourdis. Le bruit qui envahissait la pièce se faisait incessant, et insupportable. Toutefois, lorsqu'elle inspira profondément, le parfum des couvertures qui n'étaient pas les siennes l'apaisa quelque peu. Les vibrations en provenance de la table de nuit se répétèrent à nouveau, et la jeune femme se dit qu'elle devait faire quelque chose pour y mettre fin.

Son cerveau était comme dans un étau à cause de tout l'alcool qu'elle avait ingurgité la veille, et elle ne supporterait pas une telle cacophonie. Aussi, son esprit était encore embrumé, comme si elle n'avait jamais évacué l'éthanol de son organisme. Sa nuit avait été des plus agitée, et elle savait pertinemment que la journée qui la suivrait serait particulièrement morose. Il était clair que tout cela ne passerait pas inaperçu, et qu'elle allait devoir vivre le reste de la semaine dans une cellule. Pas que ça n'ait pas valu le coup, mais elle se sentait légèrement coupable. Elle espérait que les répercussions de ses actes ne toucheraient que sa propre personne. Cependant, son esprit était encore trop embrumé pour réfléchir à la situation. Elle finit enfin par saisir le téléphone sur la table de nuit, et décrocha en espérant pouvoir dissuader son interlocuteur de continuer sa torture sonore.

« Yeah ? Qu'est… Que se passe-t-iiiiil ?

-Regina ? C'est toi ? » s'étonna une voix féminine à l'autre bout.

Comme de fait, Evanna éloigna un instant le téléphone de son oreille et parvint à lire un nom féminin sur le petit écran. Elle se douta qu'il ne s'agissait pas de quelque chose d'urgent.

« Non… Écoute, Regina est sous la douche en ce moment… On a… En tout cas, je pense pas que ce soit une bonne heure pour lui parler… Elle a pas mal bu hier… moi aussi… j'crois… Elle va… vouloir dormir ou quelque chose comme ça…. » À l'autre bout, il lui sembla deviner que son interlocutrice était étonnamment silencieuse. Elle espéra que son appel n'était effectivement pas urgent, et tenta de rattraper le coup comme elle le pouvait.

« Yo, t'es là ? Em… Emma c'est ça ? Tu veux que je lui dise que sa sœur l'a appelée ? » Sa voix était trainante, et elle bégayait presque. Elle espéra que la sœur de Regina ne la jugerait pas trop sévèrement pour ne pas lui avoir répondu.

« Ouais, » lâcha enfin la voix féminine. « Tu peux lui dire que sa sœur Emma a appelé.

-Je peux… dire à Regina de te rappeler… quand tu veux … Une heure précise ?

-Non. Non, merci, » déclara la jeune femme d'un ton extrêmement neutre. « Je la rappellerai moi-même quand elle sera disponible

-K… Bonne nuiiit alors… »

Evanna raccrocha enfin et reposa le téléphone sur la table de nuit de son colonel. Elle se sentit étonnamment réjouie d'avoir pu prendre l'appel de Regina. Au moins, sa sœur ne s'inquièterait pas de son absence de réponse. Alors que son esprit embrumé recommençait à divaguer, la jeune soldate tomba de nouveau dans les bras de Morphée...