Twentieth letter
Dorcas avait bien tenté d'éviter le sujet, lui parlant de tout et de rien sur le trajet comme si elles ne venaient pas d'assister à un début d'apocalypse. Lily l'interrompit néanmoins une fois qu'elles eurent rejoint le terrain. Dorcas semblait presque au courant de ce qui l'attendait, puisqu'elle prit la parole la première après un soupire à fendre l'âme, levant ses mains en l'air comme si elle se rendait à la police. Lily aurait presque pu sourire si elle n'avait pas été autant à cran.
– Qu'est-ce que tu veux savoir ? lui demanda la jeune fille en jouant avec l'une de ses tresses d'un beau rouge pour l'occasion.
– Pourquoi est-ce que Sirius est en colère contre moi ? s'enquit Lily en sentant comme un poids en pensant à ce qu'il venait de se passer entre eux.
– Je suis pas certaine que ça soit contre toi spécifiquement Lily, grimaça Dorcas en secouant la tête.
– Alors pourquoi est-ce qu'il exprime ça via moi ? s'emporta-t-elle en serrant le manche de son balai.
– Peut-être parce que c'est un peu toi quand même. Écoutes, je les ai juste entendu se disputer l'autre soir en passant devant leur dortoir. Sirius disait que James faisait les choses différemment à cause de toi.
– C'est absurde. J'ai pas ce niveau d'influence sur Potter.
– Il parlait sûrement de ces cours du soir pour être un bon préfet ou de la fois où il a annulé l'entraînement pour que tu te reposes.
– Quoi ? s'étrangla Lily. Tu avais dit que tu ne savais pas pourquoi l'entraînement avait été annulé ? Comment est-ce que ça peut se transformer en « c'était pour toi » ?
– Peter a fait une gaffe à table quelques jours plus tard. Bref, encore une fois c'est que des suppositions, je me trompe peut-être.
– Je veux pas savoir. On oublie cette question. Sirius est l'ex-fiancé de Marlène ?
– Oui, répondit Dorcas sur un ton ennuyé, contrariée presque. Leurs familles sont « ce » genre de famille. Ils ont décidé de leur mariage avant même qu'ils aient fait leurs premiers pas. Quand Sirius a quitté sa famille l'été dernier, les fiançailles ont été rompues.
Lily et Dorcas restèrent silencieuses un instant suite à cela. Le sujet de Sirius et de sa famille avait été à la une de la presse pendant tout l'été sans que personne ne parvienne à démêler le vrai du faux. Certaines rumeurs affirmaient qu'il s'agissait d'une querelle d'argent. L'ainé des Black aurait été désigné comme héritier par son oncle et Walburga qui avait les yeux sur cette fortune n'avait pas vu d'un très bon œil le choix de son frère aîné. Il n'y avait pourtant pas eu de procès ou de contestation du testament. Sans compter que Sirius était mineur, ce qui la rendait responsable de la rondelette somme d'argent. Une rumeur parlait de violence, de maltraitance, mais celle-ci avait été étouffé par Orion Black aussi rapidement qu'elle était apparue. Certains disaient que Sirius avait été renié, d'autres qu'ils s'étaient enfui. Les Potter avaient même été accusé de l'avoir kidnappé. En bref : un capharnaüm sans nom.
– Marlène et Potter ont l'air proche, finit par faire remarquer Lily en lançant un regard à Dorcas.
– Tout le monde est proche chez les sang-purs. Ils se fréquentent depuis leur naissance. Cours de danse, de musique, de dessin, de savoir-vivre, bals, réceptions, anniversaires. Ça date de bien avant Poudlard.
– Tu en parles comme si tu n'en faisais pas partie aussi.
– Ma famille se fiche pas mal de ce que je fais, répondit la jeune fille en haussant les épaules comme s'il s'était agi d'une broutille, sa voix trahissait néanmoins que cela la touchait plus qu'elle ne l'admettait.
– Est-ce que Potter est fiancé aussi alors ? demanda Lily, ne s'attardant pas sur le sujet puisque cela mettait son interlocutrice mal à l'aise.
– Sa famille est spéciale.
– Ça ne répond pas à la question.
– Je veux bien t'aider mais sur ce coup-là c'est personnel. Si ça t'intéresse, il faudra lui demander.
– Ok, ok, soupira Lily. Je peux savoir c'est quoi l'histoire avec Alice ou ça aussi c'est classé secret défense ?
– C'est loin d'être classé secret défense. C'est même aberrant que tu sois pas au courant, fit remarquer Dorcas en lui lançant un regard comme pour s'assurer qu'elle ne plaisantait pas et qu'elle n'était réellement pas au courant.
– Au courant de quoi exactement ? s'impatienta-t-elle.
– Alice et James sont sortis ensemble pendant plus d'un an. Ils ont rompu cet été.
– Tu plaisantes, balbutia Lily tétanisée.
Dorcas ne lui répondit pas mais son silence était tout aussi équivoque qu'un non clair et précis. Comment avait-elle pu manquer ça ? En couple. Potter n'était pas du genre à être en couple. Il était comme Sirius. Un an ? Plus d'un an. Elle n'avait certes jamais mis les pieds à une soirée avant cette année et préférait éviter Près-au-lard le week-end mais de là à ne rien remarquer. Alice était discrète mais Potter était son opposé. S'il était un adjectif ça serait « ostentatoire ». Sans compter le nombre de fois où elle l'avait vu avec d'autres filles. Hestia, Mary, Emmeline et bien d'autres encore. Est-ce qu'il lui avait été infidèle ? Est-ce que c'était la raison pour laquelle ils s'étaient séparés ? La raison pour laquelle Alice le haïssait avec autant de force ? Est-ce qu'elle l'aimait encore ? Était-ce pour ça qu'elle avait tenté de la tenir éloignée de lui ? Par jalousie ? Ou était-ce parce qu'elle craignait qu'il ne l'embobine comme il l'avait fait avec elle ? Tellement de questions auxquelles Dorcas refuserait de répondre. Pourquoi en avait-elle encore plus qu'au départ ! Rien ne semblait plus clair après cette conversation, au contraire. Elle ne savait toujours pas ce qui avait tant contrarié Sirius, refusant de croire qu'il la voyait comme une menace potentielle à leur équilibre. Elle n'avait pas l'impression de mieux comprendre la dynamique d'un trio dont elle n'avait même pas remarqué l'existence avant aujourd'hui. Sans compter l'expression de Dorcas lorsqu'elle avait parlé des fiançailles des deux adolescents. Et puis en quoi la famille de Potter était-elle spéciale ? Est-ce qu'il était fiancé ou pas ? Pourquoi s'en souciait-elle autant d'ailleurs ? Est-ce que Dorcas avait des problèmes avec sa propre famille ? Pouvait-elle l'aider ? Voulait-elle même de son aide ? Et Alice...
– Lily ! lui cria Dorcas, l'obligeant à arrêter de réfléchir. Arrête de te torturer l'esprit. T'es censé te vider la tête. Concentres-toi. C'est dangereux d'être distraites à deux cents mètres au-dessus du sol avec des cognards qui rodent. Si tu n'arrives pas à penser à autre chose rapidement, tu vas finir à l'infirmerie c'est certain !
– Oui, désolée, répondit Lily.
– Échauffes-toi et arrêtes de réfléchir.
Lily s'exécuta, levant les yeux vers les gradins qui commençaient à se remplir. Elle suspendit ses gestes en reconnaissant un visage familier parmi les parents qui avaient fait le déplacement. Sa mère lui faisait des signes enthousiastes de la main. Impossible. Elle aurait voulu la rejoindre dès maintenant mais elle savait qu'il lui faudrait attendre la fin du match. Un milliard d'autres questions se bousculèrent dans son esprit. Comment sa mère était-elle au courant pour le match. Elle ne lui avait même pas dit qu'elle avait rejoint l'équipe. Comment avait-elle pu payer un aller-retour dans le Poudlard Express. Ce dernier était compris dans les frais de scolarité pour les élèves mais pour un particulier, le trajet Londres/Près-au-Lard coûtait quinze gallions, soit environ soixante-quinze livres.
Chacune des équipes avait rejoint leurs vestiaires. Potter ajustait certaines de ses tactiques en fonction des joueurs de l'annonce de la composition de l'équipe adverse et Lily ne pouvait s'empêcher de penser à ce qu'avait dit Emmeline sur le fait qu'elle n'y arriverait pas si elle n'avait aucune idée de qui étaient ses adversaires. Le garçon était capable d'identifier les faiblesses de chacun des joueurs qui feraient leur entrée sur le terrain et il avait formé chaque membre de sa propre équipe à exploiter ces faiblesses. Tous, sauf elle bien sûr. Dorcas avait dû mal comprendre cette histoire d'entrainement annulé pour elle. Il se fichait d'elle. Pire, il voulait qu'elle échoue. Qu'il puisse se débarrasser d'elle à la première occasion. Leurs regards se croisèrent et il fronça les sourcils comme s'il avait vu quelque chose qui l'avait dérangé. Elle était cette chose. Elle le dérangeait par sa présence. Elle se retint de lui dire qu'elle laissait tomber. Qu'il pouvait bien garder son précieux Quidditch. Mais elle attendrait la fin du match pour ça. Il pourrait nommer Terry Pratchett à sa place. Elle n'aurait plus à subir les soupirs excédés de Caleb et Suzanne lorsqu'elle se retrouvait par mégarde sur leur trajectoire de vol. Elle n'aurait plus à entendre les remarques sarcastiques de Flynn lorsqu'elle manquait de basculer de son balai à cause d'un cognard. Elle n'aurait plus à voir Jessica lever les yeux au ciel chaque fois qu'elle ratait le vif d'or de peu. Gideon, Dorcas, Fabian et Kate l'avaient beaucoup aidé mais ils le faisaient rarement devant Potter. Leur soutien était plus tacite qu'explicite. Elle était épuisée. Il avait gagné.
Elle entendit une clameur monter de l'extérieur. Ils s'avancèrent dans le couloir, s'arrêtant au bout de celui-ci pour attendre que leur professeur de vol et arbitre les autorise à entrer. En tant qu'attrapeuse, elle était la première en ligne au côté de Potter puisqu'il était capitaine. Elle avait une vue parfaite sur les gradins des Gryffondors qui arborait les couleurs de leur maison et frappait dans leurs mains en un rythme entrainant et parfaitement répété. Deux fois devant, une fois au-dessus de leur tête, suivit d'un tour sur eux-mêmes, d'un saut. Frank accompagnait même le tout d'un tambour. Elle ne put s'empêcher de sourire tristement en se disant qu'elle n'avait même pas pu faire ce genre de chose à cause de Severus. Elle n'avait pas sa place sur le terrain, peut-être la trouverait-elle dans les gradins. Gideon qui se trouvait juste derrière elle lui chuchota un "bonne chance" avant qu'elle ne décolle au coup de sifflet. Les tribunes vibrantes, celle des Gryffondors plus qu'aucune autre comme toujours.
Avait-elle vraiment besoin de préciser que son balai était incroyable. La Lily du futur lui avait-elle offert celui-ci tout en sachant qu'elle ne l'utiliserait qu'une fois ? Elle fila plus rapidement que n'importe qui. Plus rapidement que l'attrapeur adverse et son Comète 260. Plus haut encore que Potter et son Friselune. C'était une perfection qu'elle ne la méritait pas. Elle ne pouvait pas gâcher cette seule et unique occasion de l'utiliser. Elle donnerait tout ce qu'elle avait pour la première et la dernière fois. Elle suivit avec attention les différentes actions ordonnées par Potter. Ça aurait été mentir que de dire qu'elle avait réussi à retenir chacun des signes de mains qu'il faisait et la tactique à laquelle ils correspondaient mais elle s'assura de ne jamais se retrouver sur le chemin des poursuiveurs. Elle n'oublia pas non plus d'éviter les cognards. Ce n'était pas toujours une esquive gracieuse mais elle n'était pas tombée une seule fois. Elle indiqua à Potter qu'elle avait repéré le vif d'or, ne le perdant pas de vue une seule fois jusqu'à ce que le nombre de points marqués par les Gryffondors soient bien supérieurs à celui de l'équipe adverses. Assez élevé pour compenser la somme de points astronomique que Potter avait fait perdre au cours des dernières semaines de cours. Elle décolla vers le ciel et compris que son balai portait décidément bien son nom. Elle ne doutait pas une seconde qu'elle ressemblait à la flèche d'un arc en cet instant. Elle tendit la main et se saisit de la petite balle dorée, les tribunes implosant de confettis aux couleurs de sa maison et parmi les noms scandés : le sien.
Elle n'était pas prête à poser les pieds à terre. Restant dans les airs un moment. Prolongeant quelques minutes ce rêve éveillé avant de finalement entendre sa mère l'appeler. Celle-ci avait imité le reste des supporteurs qui étaient descendus sur la pelouse pour féliciter les joueurs. Lily aurait presque fondu en larmes lorsqu'elle l'entoura de ses bras et la félicita. Elle l'écouta lui dire qu'elle était fière d'elle. Terrifiée parce que "soyons honnête, ce sport est d'une violence..." mais fière. Le parfum familier et rassurant de Daisy Evans l'apaisa presque assez pour qu'elle oublit ses interrogations. Presque mais pas tout à fait.
– Comment ça se fait que tu sois là ? l'interrogea-t-elle.
– Eh bien tu m'as envoyé une lettre...
– Oui, une lettre, la coupa Lily en comprenant qu'encore une fois, sa version future était intervenue. Je n'étais juste pas certaine que tu pourrais te libérer.
– Comme si je pouvais manquer ça ! Lily cet endroit est incroyable, poursuivit sa mère en désignant le château qu'on voyait au loin. C'est exactement comme tu l'avais décrit et plus encore. Et regardes-toi ! poursuivit-elle en emprisonnant son visage entre ses mains. Tu étais incroyable !
Sa mère n'y connaissait pas grand-chose, ce n'était pas vraiment étonnant qu'elle soit aussi enthousiasmée par sa prestation. Elle savait pour sa part qu'elle n'arrivait pas à la cheville des autres joueurs présents sur le terrain. Le plus frustrant étant qu'elle ne pourrait probablement pas s'améliorer à l'avenir puisque cette petite expérience était finie. Elle chercha des yeux Potter qui se tenait à quelques pas de là et repoussait la main de sa mère qui tentait visiblement de le recoiffer. Elle pouvait être fier de son fils. Il avait été époustouflant.
– Mon train est dans une petite demi-heure, l'informa Daisy.
– Je te raccompagne, répondit Lily.
– Ne dis pas de bêtises, tu dois aller fêter ça avec tes coéquipiers !
– Ça peut attendre, mentit-elle, ne comptant pas le moins du monde fêter cette victoire avec le reste de l'équipe mais ne voulant pas inquiéter sa mère.
– Tu es sûre ? insista Daisy.
– Certaine, répondit-elle en l'entrainant loin de la foule sans un regard en arrière, faisant silencieusement ses adieux, se disant qu'elle aurait tout le temps de le faire officiellement plus tard.
