Chapitre 16 :
Xas, royaume de l'air.
La pièce embaumait un parfum d'encens qu'elle ne connaissait pas.
La douleur à la cuisse l'avait réveillée...
La fièvre lui martelait les tempes, sa transpiration âcre et moite, la collait au lit. Le souffle du vent qu'elle entendait à travers la fenêtre ouverte lui susurrait des mots qu'elle ne comprenait pas et la lumière des étoiles en cette nuit sans lune n'arrivaient pas à la faire revenir sur terre, dans sa chambre.
Le même visage au regard envoûtant dansait devant ses yeux brumeux encore et toujours, sa voix si proche murmurait les mots qu'elle ne voulait pas comprendre, lui assurait qu'elle était là, qu'elles étaient faites pour être ensemble depuis le début, qu'elles gouverneraient ces gens qui osaient se proclamer « hommes ».
Elle déglutit en écoutant les mots inlassablement répétés, comme un mantra qui faisait son chemin dans son inconscient, hochant imperceptiblement la tête à leur assurance, leur perspicacité, leur vérité...
Fixant ce visage maintenant si près d'elle dont elle sentait le souffle sur sa peau, regardant ses lèvres à quelques centimètres des siennes, frissonnant d'un désir qui s'emparait de son corps lui faisant presque oublier sa blessure à la cuisse...
Raven cria et s'assit brusquement sur le lit, regardant autour d'elle, hagarde.
Elle le savait, Becca avait été là, l'amenant à croire qu'elle était réveillée dans sa chambre à Xas et maintenant qu'elle l'était réellement, le lieu vide où elle se trouvait avait perdu de son attrait.
Son cœur tambourinait dans sa poitrine, son esprit refusait d'admettre ce qu'elle ressentait au plus profond d'elle-même... que son corps aurait voulu que ce ne soit pas un rêve...
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Polis, royaume du feu.
Alie cria de rage dans la chambre vide du roi Bellamy où la fumée de l'encens s'échappait doucement par une fenêtre.
Il avait fallu qu'elle se réveille...
Dikoros la regardait d'un œil inquiet.
– Alors ?
La métamorphe, se leva du fauteuil et marcha dans la pièce en réfléchissant tout haut.
– Le lien est là, sa blessure à la cuisse a permis de le réactiver, elle m'a vu... mais elle lutte encore.
– Que vas-tu faire?
– Comme d'habitude, user de patience...
– Et pour la guerre que tu prévois ?
Alie ne répondit pas tout de suite, repensant à la jeune femme à des milliers de kilomètres dans cette chambre étouffante, tentant de se remettre d'une blessure à la cuisse. Elle soupira puis revint à Polis dans cette pièce qu'elle habiterait dorénavant en tant que roi du royaume du feu.
– Suite à l'année qui vient de s'écouler et des accords signés entre les baronnies et la reine Aurora, qui suivra Bellamy ?
Dikoros leva un sourcil. Alie comprit le message :
– D'accord, personne. Nous avons réussi à lui cacher l'alliance de la reine et des barons, mais personne ne fait confiance au roi... Bellamy a fait trop de dégâts auxquels s'est ajouté son obsession pour Ilian. Il est irrécupérable aux yeux de nos alliés. Même avec mon appui, ils penseront que c'est trop tard et que je les trahis et leur préfère la famille Blake...
– Sauf si une autre personne s'en mêle, proposa Dikoros.
La voleuse d'âmes assise à la table devant la porte fenêtre qui donnait sur le volcan regardait la métamorphe faire les cent pas d'un œil mystérieux.
– Une personne dans de sales draps... Et prête à tout pour s'en sortir... ? Commença Alie en voyant où voulait en venir son second.
– Oui...
– Octavia... C'est une bonne idée. Tout le monde sait qu'elle a peur de son frère...
– Oui, l'encouragea Dikoros et... ?
– Et qu'avec les bons alliés elle pourrait le renverser. Ils l'accepteront elle, pas Bellamy. Il suivront à travers elle le souvenir du « Soleil de Polis ».
– Oui.
Alie sourit.
– Tu veux engager Octavia ? Lui faire croire qu'elle combat « son frère », alors qu'en fait elle travaille pour moi sans le savoir...
La voleuse d'âmes hocha la tête.
– Ce serait amusant, non ?
– Et la guerre ?
Dikoros se tut, laissant Alie s'approcher et s'asseoir en face d'elle.
– Alie, je vis depuis longtemps... Je ne dis pas que la guerre est inutile, et tu connais mon opinion sur l'équilibre de la magie instaurée par les Dieux, je pense que c'est une ruse, que l'équilibre ne sera jamais en danger... mais...
– Mais ? répéta la métamorphe en fronçant les sourcils.
– Mais, imaginons... que les quatre royaumes soient une maison. Tu réussis à détruire cette maison et après ? Pense au terrain sur lequel elle est bâtie. Aujourd'hui chaque royaume est indépendant et cependant chacun est sur une terre friable. Élimine les familles royales sauf celle des Blake et que crois-tu qu'il va se passer ?
– Ils m'obéiront, répondit Alie automatiquement.
– Les peuples se rebelleront, contra Dikoros.
– Mon armée les décimera, argua la métamorphe.
– Oui, sauf que tu oublies une chose...
– Quoi donc ?
– La porteuse de la Flamme et sa gardienne.
L'infidèle s'adossa au dossier de sa chaise sans quitter la voleuse d'âmes des yeux.
– Raven vient de te résister alors qu'elle est affaiblie... Et elle sait qui tu es, et même si ce n'était pas prévue, elle est repartie en connaissant ton secret, ton pouvoir de transformation en humain. Combien de temps avant que les autres familles royales apprennent l'existence d'une métamorphe noire parmi eux ? En déclarant la guerre, tu confirmeras « les rumeurs » de tes ennemis... Une rumeur qui n'a jamais été dévoilée, mais au contraire qui a été dissimulée par le grand prêtre en personne, aujourd'hui prisonnier dans le temple de Novae...
Alie écoutait toujours découvrant patiemment la toile que lui proposait de tisser son second avec elle.
– Que dirais-tu, si à la place de verser le sang dans une nouvelle bataille interminable, je te proposait de gagner la confiance des royaumes de l'eau et de la terre pour mieux détruire celui de l'air...
– Comment je gagnerais leur confiance ? Voulut savoir la métamorphe.
Dikoros sourit d'un air gourmand.
– Eh bien... pourquoi ne pas organiser... un ou deux mariages ?
Alie ouvrit la bouche et se mit à rire à cette annonce.
– Et l'idée de renverser Bellamy ?
– Qui a dit qu'il fallait le tuer pour ça ? Je trouve que les yeux rouges vont bien au roi du feu et et qu'il devrait sérieusement se trouver une femme... autre que sa propre sœur...
La métamorphe referma la bouche puis détourna le regard, fixant le volcan dans le lointain pendant un moment. Dikoros resta silencieuse attendant qu'elle reprenne le fil de leur conversation, lui laissant le temps de réfléchir à cette nouvelle option.
– Très bien, accepta Alie, je t'écoute, quel est ton plan ?
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Xas, royaume de l'air.
Raven ferma un instant les yeux face à l'air chaud qui lui caressait le visage puis les rouvrit et admira le lever du soleil, tentant de ne pas penser à l'élancement dans sa cuisse gauche, au tremblement de sa jambe droite trahissant qu'elle était encore si faible pour se soutenir sur une seule jambe.
Elle sautilla difficilement jusqu'à la fenêtre et posa les mains sur le rebord pour soulager le bas de son corps.
La fièvre toujours présente envahissait son esprit, lui rappelant son rêve et la femme qui l'avait peuplé.
La jeune métamorphe blanche lutta pour chasser l'image si mystérieuse et si attirante de l'ancienne gardienne de la Flamme. De celle qui avait réussi à revenir la visiter en songe après tant d'années, puis serra les dents, fermant durement les yeux à la tension aigus des lacérations de sa blessure qui continuait à lui rappeler que la guérison était lente.
Clarke n'avait rien pu faire pour la débarrasser de cette griffure, de ces quatre marques du loup noir qui représentait son ennemi.
Raven aurait aimé que le grand prêtre soit présent pour lui expliquer ce qui se passait, mais Dante Wallas n'était pas revenu à Elrach depuis leur fuite de Polis deux jours plus tôt.
Au moins, elle savait qu'Anya était à nouveau dans sa grotte et qu'Abby avait des nouvelles de la cité magique grâce à elle et leur pierre de connexion.
Elle soupira, serra le poings devant une nouvelle douleur plus insidieuse, ne pouvant retenir un gémissement et réalisa que la seule personne capable de lui apporter une réponse sur l'étrangeté de sa blessure inguérissable par la magie de la Flamme elle-même n'était autre que John Newman.
Raven se retourna pour faire face à celle qui toquait doucement à la porte. Elle sourit pauvrement à sa sœur de cœur dont le regard désolé lui criait son impuissance de guérisseuse.
– Comment te sens-tu ? Lui demanda doucement Clarke.
– J'ai mal...
– Je suis tellement désolée.
– Non... ne le sois pas...
Raven inspira profondément et sauta à cloche pied jusqu'à un fauteuil assez proche avant de s'y laisser tomber brusquement, visiblement exténuée par cet effort.
– Tu aurais dû attendre que je vienne t'aider, la réprimanda la porteuse de la Flamme en s'approchant.
– Clarke, l'avertit Raven. Je dois y arriver sans toi. Becca ne me fera aucun cadeau, il faut que je guérisse rapidement.
– Mais tu as encore de la fièvre, contra Clarke en touchant son front, remarquant ses yeux brillants, elle fronça les sourcils. As-tu des délires ? Demanda-t-elle en s'asseyant dans le fauteuil à ses côtés.
– Je... je ne crois pas, répondit Raven en baissant les yeux, mais...
– Mais ?
– Je l'ai vue cette nuit...
Préciser l'identité de la personne présente dans son rêve était inutile. Clarke regarda sa sœur aux traits tirés et aux yeux où la présence d'un doute nouveau lui comprimait le cœur. Raven avait peur. Elle avait toujours eu une part d'incertitude. Cependant, ce matin, s'y ajoutait quelque chose qu'elle n'arrivait pas vraiment à traduire... La porteuse continua de scruter le visage de sa sœur qui n'osait la regarder et compris. La honte... Raven ressentait de la gêne. Cela l'alerta.
– Que s'est-il passé ? Demanda-t-elle essayant de masquer son inquiétude.
Raven déglutit et souffla :
– Elle était si proche, si envoûtante...
La voix de la jeune métamorphe s'éteignit, augmentant l'angoisse de la porteuse :
– T'a-t-elle embrassée ?
Même si Clarke savait qu'un baiser en songe avec un métamorphe noire n'aurait certainement aucune conséquence, l'idée même qu'il ait pu avoir lieu en disait long sur la puissance de Becca.
Raven leva les yeux vers elle et murmura :
– J'ai failli... mais je me suis réveillée avant.
Le soulagement de Clarke n'échappa pas à Raven qui précisa :
– J'ai vraiment lutté.
– Je sais... et... Clarke lui prit la main et la regarda avec douceur. Tu as réussi et dans ton état... Raven te rends-tu compte à quel point tu es forte ?
– Mais ça m'a vidé. J'ai besoin de dormir, Clarke, crois-moi, je le sais, mais j'ai peur qu'elle revienne et que cette fois...
Clarke hocha gravement la tête, serrant un peu plus fort sa main.
– Je vais te préparer une décoction pour que tu puisses te reposer... dormir sans rêver.
– Vraiment ?
La voix de Raven, pleine d'espoir, émut sa sœur qui confirma en souriant.
– Oui... Mais il faudra faire attention. Nous ne pourrons pas l'utiliser à chaque fois. Les plantes qui la composent sont puissantes et pourraient à la longue avoir l'effet inverse sur ton organisme, t'affaiblir pendant que tu dors, et t'emmener avec une intensité nouvelle vers les rêves que tu fuis et où tes forces ne t'aideront pas, car tu n'y auras plus accès... Tu comprends ?
– Oui... je crois.
– Très bien. Je vais te la préparer tout de suite. Puis nous aviserons ensuite en fonction de ton état, d'accord ?
Raven ferma les yeux et laissa sa tête s'appuyer contre le dossier.
– Merci, murmura-t-elle,
Alors que la porteuse quittait la pièce elle la rappela :
– Clarke ?
– Oui ?
– Je crois que je devrais voir John, je pense qu'il peut m'aider...
Clarke sourit et ouvrit la porte pour laisser passer l'homme dont elle venait de parler.
John entra et écouta l'avertissement de la jeune guérisseuse.
– Ça tombe bien, lui aussi voulait te voir, mais votre entrevue sera terminée dès que je reviendrai, d'accord ?
Elle parut satisfaite de leur signe de tête positif et sortit de la chambre. Voyant sa mère marcher vers elle dans le long couloir, elle s'arrêta.
– C'est ce que nous craignions ? Demanda la reine.
– Oui... leur lien est de nouveau là.
– A cause de la blessure ?
– Oui, Becca... Clarke parut hésiter sur la meilleur expression à employer et continua. Becca l'a marquée. Comme pour nous faire... pour lui faire comprendre qu'elle lui appartient et que cette fois, elle ne pourra plus lui échapper...
Abby soupira, posa la main sur l'épaule de sa fille et proposa :
– Tu veux de l'aide pour la décoction dont nous avions parlé ?
– Non, merci, elle est déjà prête, il faut seulement que je la fasse chauffer.
– Très bien, John est avec elle ?
– Oui.
– Je vais les rejoindre.
Abby dépassa Clarke qui se retourna et lui attrapa le poignet :
– Maman ?
– Oui ?
– Elle s'en sortira, non ? C'est ce que t'ont dit les Dieux, n'est-ce pas ?
Abby frappée par le désarroi de sa fille, lui sourit avec assurance.
– Les Dieux savent ce qu'ils font, Clarke ne t'inquiète pas.
La porteuse suivit des yeux l'ancienne apprentie oracle qui n'avait pas répondu à la question. S'interrogeant pour la première fois sur la dernière date à laquelle sa mère avait été en transe et lui avait parlé d'un message des Dieux.
Réalisant tout d'un coup que cela remontait à plusieurs mois.
Elle chassa l'inquiétude qui montait en elle et partit vers sa chambre récupérer le petit sachet d'herbes composant la décoction pour sa sœur. Se répétant la dernière phrase de sa mère sur le chemin.
Les Dieux savaient ce qu'ils faisaient...
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Le bandage autour de sa cuisse l'irritait. Raven n'avait qu'une envie, l'enlever et vérifier elle-même les plaies, craignant y trouver une infection, un semblant de transformation, une couleur différente de son sang qui, du rouge sous sa peau, sous sa blessure aurait viré au noir.
Lui prouvant ainsi ce qu'elle redoutait le plus, qu'au-delà de ce qu'elle avait ressentit dans son rêve, son corps, après son esprit, la trahissait et acceptait ce que Becca lui avait transmis à travers cette mutilation...
La jeune femme obnubilée par sa peur s'apprêtait à enlever le bandage pour en avoir le cœur net quand sa voix la fit sursauter.
– N'y touche pas...
Raven leva les yeux vers l'homme dans la pièce, se demandant comment elle avait pu oublier qu'il était là. Elle le regarda s'approcher, s'agenouiller près d'elle et poser délicatement sa main sur sa cuisse nue à l'endroit du bandage.
– N'y pense plus, dit-il d'une voix calme et tranquille en levant les yeux dont les lunettes aux verres épais lui donnaient ce regard de mouche d'un réconfort si étrange.
La métamorphe sentit la chaleur de sa paume et autre chose traverser la bande de tissus, une douceur emprisonnant la brûlure qui ne la lâchait plus depuis deux jours.
– Qu'est-ce que... ? commença-t-elle d'une voix fatiguée.
John se leva et posa sa main sur son front.
– Ta sœur va arriver, repose-toi en l'attendant. Viens, je vais te porter jusqu'au lit.
Raven obéit, comprenant que le sexagénaire usait de la magie pour la porter. Elle ferma les yeux une fois allongée, trop heureuse de ne plus souffrir et s'endormit rapidement.
– Elle ne risque rien pour le moment, expliqua-t-il à la femme derrière lui, Clarke ne va pas tarder et vous avez raison de lui donner cette décoction même si je vois mal Becca retenter quelque chose tout de suite. Je suis désolé d'être arrivé si tard...
– John, c'est moi qui vous ait envoyé à la frontière pour reprendre les travaux de Wick sur le barrage. Le fait que vous n'ayez pas été là plus tôt est ma faute pas la vôtre.
Toujours de dos, il hocha distraitement la tête, jeta un dernier coup d'œil à Raven puis se focalisa à nouveau sur la présence derrière lui.
– Mais vous aviez raison, reine Abby...
Le maître de la terre se retourna et observa la reine de l'air dont le regard ne quittait pas le visage de sa fille aux traits enfin à peu près sereins depuis son retour de Polis.
– Comment avez vous su ? L'interrogea-t-il.
– Je l'ai senti...
– Même la première oracle en aurait été incapable, avança-t-il. Je ne dis pas que vous étiez une apprentie médiocre, mais de là à distinguer cette magie-là... C'est de la magie primordiale dont nous parlons... Seuls ceux qui l'ont étudiée ou on eu affaire à elle peuvent la reconnaître...
Abby quitta le visage de sa fille et regarda John Newman qui reprenait :
– Auriez-vous omis de me dire quelque chose ? Anya vous aurait-elle montrer quelques grimoires ?
La reine scruta son ingénieur qui cherchait à connaître la vérité.
– Anya a étudié la magie primordiale ? Demanda-t-elle à la place.
– Tous ceux qui se sont intéressés de près ou de loin aux métamorphes noirs ont touché à cette magie dévastatrice...
Il s'approcha d'elle en plissant les yeux.
– … mais pas vous...
– Non.
– Ce qui signifie que vous l'avez déjà combattue... et...
John ouvrit la bouche et souffla atterré :
– Bien sûr ! Comment ai-je pu ne pas le voir ?! Votre empoisonnement !
Il se mit à marcher dans la pièce en réfléchissant tout haut :
– Je sais ce qui nous a trompé, la magie de la Flamme vous a guéri...
– Mais pas totalement, répliqua la reine.
– Oui, approuva-t-il. Donc, ce n'était pas un sort, mais quelque chose d'autre... Que contenait cette eau croupie ?
– Vous l'avez vous même analysée, lui rappela-t-elle, avant que je ne la boive et avez affirmé qu'elle ne contenait aucun sort.
– C'est vrai, se souvint-il et Dante aussi, pourtant quelque chose nous a échappé. Nous avons simplement cru quelle détenait un poison un peu violent. Or, elle était constituée de magie primordiale à l'état pur... Dieux ! Comment avons nous pu être trompé de la sorte... à moins que...
L'homme se tut s'abîmant dans une réflexion intérieure que la reine ne troubla pas, partant à la place ouvrir la porte à sa fille qui frappait doucement, un plateau à la main.
Clarke vint s'asseoir sur le lit et avec l'aide de sa mère aida Raven, une fois réveillée, à boire la décoction sous le regard de Newman qui méditait toujours.
Quand Raven se rendormit, il précisa :
– Je dois retourner à Elrach vérifier quelque chose.
Abby se leva et s'approcha de lui en chuchotant pour ne pas troubler Clarke toujours au chevet de Raven.
– Vous n'y pensez pas ! Et si Becca nous attaque ?! Qui nous protégera ?
Il contempla la reine si troublée, victime d'une anxiété qu'il ne lui avait que très rarement vu.
– Je comprends votre inquiétude, mais je ne pense pas que Becca viendra récupérer Raven.
– Qu'est-ce qui vous rend si sûr ?
Il pointa du menton la jeune femme dans le lit et continua :
– La blessure à la cuisse de votre fille. Becca l'a blaissée, affaiblie...
– Justement !
John sourit avec sollicitude, expliquant calmement :
– Vous ne connaissez pas les métamorphes noirs comme moi... Ils sont cruels... Quand je pense à eux, l'image d'un chat attrapant une souris me vient à l'esprit. Le chat épuise sa victime. Pour lui cette lutte s'apparente à un jeu, pour la souris c'est une bataille pour sa vie... Becca est le chat et Raven la souris. Mais contrairement au chat qui, je pense, n'a pas un mauvais fond et voit dans cette rencontre une distraction attractive, un jeu presque innocent, une métamorphe noire sait parfaitement ce qu'elle fait. Becca attendra que Raven se remette et reviendra d'une autre façon...
– Comme en rêve ?
Le maître de la terre tourna la tête vers Clarke, curieuse qui venait voir de quoi ils parlaient.
– A-t-elle fait allusion à quelque chose qui s'y apparente ?
– Oui.
John hocha silencieusement la tête et revint à la reine.
– Vous avez votre réponse. Becca s'estime déjà maîtresse de la situation. Engager un bras de fer psychologique avec Raven le temps qu'elle guérisse sera bien plus amusant que de venir l'enlever et attendre votre riposte pendant sa convalescence. Pourquoi courir deux lièvres à la fois ? Vous avez Raven et elle aussi. Mais elle n'a pas à craindre de représailles pour le moment, ce qui lui laisse tout le loisir de s'atteler à son plan...
– Quel plan ?
– Je ne sais pas, avoua-t-il, impuissant.
Abby jeta un regard à sa fille et précisa :
– J'ai à parler à John, peux-tu veiller sur Raven ?
– Oui.
– Merci.
Elle reporta son attention sur le maître de la terre et ordonna :
– Suivez-moi.
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Marcus leur avait laissé son antre. Le prêtre de l'air s'entraînait dans le désert avec Monty à la demande de la reine qui lui avait promis de l'avertir en cas de soucis.
Abby assise sur une chaise évitait de regarder le lit où Marcus l'avait fait jouir si facilement un an auparavant, se focalisant à la place sur la vue qu'elle voyait à travers la vitre qui donnait sur la terrasse et commença en baissant les yeux :
– Becca gagnera, n'est-ce pas ?
John ne répondit pas tout de suite, détournant le regard, observant le ciel bleu dans le lointain.
– Qu'avez-vous découvert ? Demanda-t-il à la place.
– Raven nous a rapporté un fait désagréable sur notre ennemi.
– Lequel ?
– Elle peut prendre la forme d'autres humains. Elle en a été témoin. Une Octavia aux yeux rouges l'a attaquée...
Newman réfléchit un instant :
– En est-elle certaine, n'a-t-elle pas halluciné ?
– Non.
Il s'adossa au dossier de la chaise en bois et soupira.
– C'est plus grave que ce que je croyais...
– Oui, parce qu'à part Raven personne ne peut savoir si elle est parmi nous où non...
Le reflet sur les verres de ses lunettes alors qu'il la fixait de nouveau, brilla dans la pièce clair et l'homme au regard de mouche sourit avec mystère. Il attrapa un petit poignard à sa ceinture et s'entama la paume sous les yeux de la reine impassible.
Quelques gouttes de sang rouge tombèrent sur la table pendant qu'il questionnait :
– Etes-vous rassurée ?
– Oui, souffla-t-elle.
– Je n'ai jamais douté de votre intelligence, mais votre prudence vous sauvera, conclut-il. Cependant...
La reine opina et prit également un couteau à sa ceinture et piqua son index sous les yeux du maître attentif et rassuré par le rouge au bout du doigt.
– J'espère que nous trouverons un autre moyen de démasquer Becca, car s'automutiler régulièrement risque de devenir gênant...
Abby rit légèrement à la remarque acerbe et reprit :
– Je ne pense pas que Raven soit la seule à pouvoir savoir si Becca est présente...
Il se redressa sur sa chaise se penchant sur la table pour mieux entendre la suite :
– Vous avez relevé, tout à l'heure, un fait important me concernant...
La magie primordiale dans votre sang.
– Oui, alors je m'interroge... et si...
– Nous l'activions ?
– Est-ce possible ?
– Oui, murmura John. Cela est risqué mais possible.
– Risqué pour qui ?
– Vous. Becca le sentirait et s'intéresserait de près à vous. C'est du moins ce que je ferai à sa place.
– Mieux vaut qu'elle s'intéresse à moi qu'à ma fille, argua Abby.
– Ne vous leurrez pas. Raven restera sa priorité, vous serez une surprise étonnante, agréable et ludique...
– Je sais, confessa Abby. J'y ai réfléchi. Mais je ne peux pas rester sans rien faire, d'autant plus que...
Elle s'arrêta et fit mine de suivre des yeux une buse qui venait de se poser sur la rambarde, marchait en se balaçant sur celle-ci puis repartait à grands coups d'ailes.
– Que vous n'avez plus la moindre vision...
Abby ne bougea pas continuant à scruter l'endroit où le rapace se tenait quelques instants plus tôt.
– Depuis combien de temps savez-vous ?
– Je m'en doutais depuis quelques semaines...
– Et... ?
– Et au vu de ce que vous m'avez fait découvrir tout à l'heure, je pense comme vous, que cela est dû à votre empoisonnement.
Abby ferma les yeux et baissa la tête.
– Je ne comprends pas, dit-elle d'une voix peu audible. Pourquoi les Dieux ont-ils permis une chose pareil ?
– Peut-être justement, avança Newman, comme vous l'avez supposé, pour que vous soyez vous aussi en mesure de reconnaître Becca. Que vous soyez un atout dans notre lutte.
– Au profit de mon don de voyance ? Pourquoi ? Insista-t-elle.
– Je ne sais pas, répondit-il tout bas.
La reine retourna à sa contemplation d'un ciel coupé par la rambarde, laissant le silence s'installer entre eux, sentant que l'ingénieur en face d'elle cherchait des réponses à ses propres questions. Elle repensa à sa fille et reprit la parole.
– Tout à l'heure dans la chambre...
– Oui ? L'encouragea-t-il en levant les sourcils.
– La blessure de Raven, vous y avez décelé la magie primordiale...
– Oui...
– Donc, logiquement... souligna-t-elle en lui tendant la main par-dessus la table.
Il acquiesça avec sérieux. Recouvrit sa main des siennes et ferma les yeux. La reine en fit autant, décelant la douceur de la magie de la terre couler en elle avec son accord puis resta les yeux clos, méditant sur la différence des magies et leurs résidus dans son corps, quand il soupira, lâcha sa main et recula sur sa chaise.
– Vous aviez raison. La magie primordiale coule dans vos veines. Mais...
– Mais ? Abby ouvrit les yeux à l'affût.
– C'est étrange... Elle semble avoir mutée en vous, avoir fusionnée avec votre magie, bien que je ne sache pas comment cela est possible...
John paraissait perplexe.
– La magie primordiale que vous drainez aurait dû vous tuer.
– Oui, mais vous oubliez quelque chose, lui rappela Abby.
– La Flamme vous a guéri.
– Oui et si c'était cette magie-là qui avait permis la fusion ?
Newman toujours hésitant concéda un « peut-être » qui suffit à la reine, continuant dans sa lancée.
– Donc la magie que Clarke possède me protégera si nous activons la magie primordiale ?
– C'est une hypothèse intéressante, sauf que...
– Sauf que... ?
– Vous n'avez pas besoin d'être protégée. La magie primordiale est activée et il semblerait même depuis déjà quelques temps...
