Elizabeth
– Tu as perdu un pari… dit Diane, dubitative.
– Ouais.
Je suis assise au bord du lit, en train de remonter la fermeture de ma botte pour ne pas croiser le regard de ma colocataire.
– Et tu sors avec lui.
– C'est ça.
Je frotte le bout de ma botte, feignant d'essuyer une trace sur le cuir.
– Tu sors avec Meliodas Demon.
– Je vais à une soirée avec lui, oui.
– Ça sent la magouille.
Évidemment, elle trouve ça douteux. Un rencard avec Meliodas Demon ? Autant annoncer que je vais au ciné avec Chris Hemsworth. Je ne lui en veux pas d'être étonnée.
L'excuse du pari perdu est la meilleure que j'ai trouvée, mais elle reste bidon. Peut-être que je devrais lui avouer la vérité à propos de Arthur.
Mieux encore, je devrais peut-être annuler cette soirée, tout court.
Je n'ai pas revu Meliodas depuis… la grosse erreur. C'est ainsi que j'appelle notre baiser. Il m'a écrit hier, après le rattrapage. Cinq petits mots : les doigts dans le nez.
J'étais ravie d'entendre que l'examen s'était bien passé, mais pas au point d'entamer une conversation, alors je me suis contentée de répondre « cool ». Après cela, plus de nouvelles jusqu'à il y a vingt minutes quand il m'a écrit pour me dire qu'il était en route pour venir me chercher.
En ce qui me concerne, le baiser n'a jamais eu lieu. Nos lèvres ne se sont pas touchées et mon corps n'a pas frissonné de plaisir. Il n'a pas grogné lorsque ma langue a exploré sa bouche et je n'ai pas gémi quand ses lèvres ont sucé ce point sensible sur mon cou.
Tout cela n'est jamais arrivé. Je n'ai aucune raison de ne pas aller à la fête. Aussi perturbée et envoûtée que j'aie été par le bai… la grosse erreur, je ne veux pas faire une croix sur ma chance de voir Arthur en dehors des cours.
Mais je n'arrive pas à dire la vérité à Diane. C'est certainement parce que si je suis confiante dans les domaines du chant, de la fac ou des amis, lorsqu'il s'agit de relations amoureuses, je redeviens l'adolescente de quinze ans traumatisée qui a eu besoin de trois ans de psychothérapie pour se sentir de nouveau normale. Je sais que Diane n'approuverait pas si elle savait que j'utilise Meliodas pour attirer l'attention de Arthur, et je ne suis pas d'humeur à subir une leçon de morale.
– « Magouille » pourrait être le deuxième prénom de Meliodas, crois-moi, dis-je sèchement. Ce mec aborde la vie comme si c'était un jeu géant.
– Et toi, Elizabeth Liones, tu vas jouer avec lui ? demande-t-elle en secouant la tête. Tu es sûre que Meliodas ne te plaît pas un tout petit peu ?
– Meliodas ? Absolument pas.
Quelle question ! C'est vrai qu'après tout, tu embrasses toujours les mecs qui ne te plaisent pas…
Je fais tout de suite taire la petite voix dans ma tête. Ce n'était pas vraiment un baiser, j'ai simplement relevé un défi.
Oui, et puis tu n'y as pris aucun plaisir…
Mon Dieu, il n'y a pas un bouton off ? Le problème, c'est que cette petite voix a raison, j'ai ressenti quelque chose. Des frissons, comme lorsque je vois Arthur. Cependant, ceux-ci étaient différents. Beaucoup plus forts. Ce n'étaient pas des papillons qui voletaient dans mon ventre, c'étaient des hirondelles et elles parcouraient mon corps à vitesse grand V.
Peu importe, cela ne veut rien dire. En l'espace de dix jours, Meliodas est passé d'un étranger à un fardeau, puis à un ami, mais cela n'ira pas plus loin. Je ne veux pas sortir avec lui, même s'il embrasse comme un dieu.
Diane n'a pas le temps de m'interroger davantage, car Meliodas m'écrit pour me dire qu'il est là. Je suis sur le point de lui dire de m'attendre dans la voiture lorsque quelqu'un frappe à la porte.
– C'est lui, je dis en soupirant. Tu peux lui ouvrir ? Je vais m'attacher les cheveux.
Diane sourit et tourne les talons. J'entends des voix dans le salon tandis que je me brosse les cheveux, puis j'entends un cri de contestation suivi de pas jusqu'à ma chambre et Meliodas ouvre la porte. Il est vêtu d'un jean bleu marine et d'un pull noir.
Tout à coup, une chose horrible se produit. Mon cœur bat la chamade. Je suis excitée de le voir, bon sang. Ce bai… cette erreur m'a vraiment chamboulée, on dirait.
Meliodas inspecte ma tenue puis il hausse un sourcil.
– Tu y vas comme ça ?
– Oui. Ça pose problème ?
Il penche la tête sur le côté et continue de m'étudier.
– Le jean et les bottes sont canon, mais la chemise doit disparaître.
Je regarde ma chemise à rayures bleues et blanches mais je ne vois pas où est le mal.
– Qu'est-ce qui ne va pas ?
– Elle est trop large. Je croyais qu'on avait dit que tu devais mettre en avant tes seins de strip-teaseuse ?
Un rire étouffé retentit derrière lui et Diane entre dans la chambre.
– Des seins de strip-teaseuse ? répète-t-elle.
– Ne l'écoute pas, c'est un macho.
– Je suis juste un mec, corrige-t-il. Je veux voir du décolleté.
– Mais j'aime cette chemise !
Meliodas regarde Diane.
– Salut, moi c'est Meliodas. Tu t'appelles comment, déjà ?
– Diane. Je suis la coloc et la meilleure amie d'Elizabeth.
– Super. Dans ce cas, tu peux dire à ta meilleure pote qu'on dirait qu'elle a un drap autour de la taille ?
Diane éclate de rire, cette garce me trahit.
– Ça ne te ferait pas de mal de mettre quelque chose de plus moulant, dit-elle alors que je fronce les sourcils.
– Tu vois ? On est tous d'accord, Ellie, dit Meliodas en souriant jusqu'aux oreilles.
Diane regarde Meliodas, puis elle me regarde, et je sais ce qu'elle pense. Cependant, elle a tort. On ne se plaît pas et on ne sort pas ensemble. En même temps, il vaut certainement mieux qu'elle pense ça plutôt qu'elle sache que je le fais pour impressionner Arthur.
Meliodas fait comme chez lui et ouvre mon armoire. Lorsque sa tête disparaît derrière la porte, Diane me regarde en souriant. Elle a l'air de trouver la situation terriblement amusante.
Meliodas passe en revue ma garde-robe et il en sort un petit top noir.
– Et ça ?
– C'est hors de question. Il est transparent.
– Alors, pourquoi tu le gardes ?
Bonne question.
Il sort un autre cintre avec un pull rouge à grand col en V.
– Celui-ci, dit-il en hochant la tête. Ça te va très bien, le rouge.
Diane semble prête à éclater de rire et je suis à deux doigts de dire à Meliodas de se mêler de ses affaires. Cependant, je me sens toute mielleuse, parce que… il trouve que le rouge me va bien ? C'est-à-dire qu'il a remarqué les vêtements que je mets ?
Meliodas me jette le pull.
– Allez, change-toi. Ce serait bien d'arriver avant que la fête soit finie.
Diane ricane et je les fusille tous les deux du regard.
– Ce serait trop vous demander de me laisser me déshabiller en privé ?
Mon agacement ne semble pas les déranger. Je les entends parler tranquillement dans le salon. J'imagine que Diane l'interroge à propos de notre « rencard » et je prie pour qu'il s'en tienne à l'histoire du pari. Le rire suave de Meliodas me parvient et je frissonne sans le vouloir.
Mais qu'est-ce qui m'arrive, bon sang ? Je suis en train de perdre de vue ce que je veux – celui que je veux. Arthur. Arthur Pendragon. Je ne devrais pas être en train d'embrasser Meliodas – ni Howzer, d'ailleurs – et de me laisser distraire par les sueurs froides qu'il me donne.
Il est temps de me ressaisir et de me rappeler pourquoi j'ai accepté ce deal.
Meliodas
Zeldris vit à quelques rues de chez moi avec quatre de ses coéquipiers, dans une maison qui est deux fois plus grande que la mienne, et ce soir elle est aussi bondée qu'un bar le soir de la finale du Superball. Du hip-hop nous assaillit et nous sommes bousculés plusieurs fois tandis que nous nous enfonçons dans la maison qui sent déjà l'alcool, la transpiration et l'après-rasage.
Je me félicite d'avoir convaincu Elizabeth de mettre ce pull rouge parce que, bon sang, elle est canon. Le tissu est si fin qu'il met en valeur la moindre courbe de sa poitrine, quant au décolleté… waouh. Ses seins en débordent presque, comme s'ils voulaient saluer le monde entier. Je ne sais pas si elle a mis un soutien-gorge push-up ou si ses seins sont vraiment aussi gros, quoi qu'il en soit, ils rebondissent à chacun de ses pas.
Quelques personnes viennent me dire bonjour et des dizaines d'yeux se posent sur Elizabeth, qui remue à mes côtés, clairement mal à l'aise. Je m'attendris lorsque je vois son regard apeuré et je lui prends la main. Elle plonge ses yeux dans les miens, surprise.
– Détends-toi, je lui chuchote à l'oreille.
J'ai eu tort de m'être approché d'elle. Son parfum est incroyable. Elle sent un mélange de fleur de cerisier et de lavande, et il me faut faire un effort surhumain pour ne pas plaquer mon nez sur son cou et respirer son odeur. Ou pour ne pas lui lécher la peau.
La lécher et la sucer pour la faire gémir.
Eh merde ! Je n'ai pas arrêté de repenser à ce baiser et, chaque fois, mon cœur bat plus fort et ma poitrine se resserre. J'ai juste envie de l'embrasser à nouveau.
Cependant, mon désir est accompagné par un profond sentiment de rejet, car à l'évidence je suis le seul à avoir été affecté par ce baiser. Si Elizabeth avait ressenti quelque chose, la moindre chose, elle n'aurait pas fourré sa langue dans la bouche de Howzer à peine deux secondes plus tard. Howzer. Un de mes meilleurs amis.
Toutefois, elle n'est pas avec Howzer ce soir. Elle est avec moi, et nous sommes là pour rendre un autre type jaloux, alors pourquoi je ne céderais pas à la tentation ? C'est peut être ma dernière chance de le faire.
Je dépose un baiser sur son cou et je chuchote de nouveau dans son oreille.
– Tu vas être le centre d'attention ce soir. Souris et fais semblant d'aimer ça.
Je l'embrasse sur la mâchoire, cette fois-ci, et elle retient son souffle. Elle écarquille les yeux et je me fais peut-être des illusions mais je crois voir son regard s'enflammer.
Cependant, je n'ai pas le temps d'interpréter ce que j'ai vu, car un des footballeurs nous interrompt.
– Demon ! C'est cool de te voir, mec, s'exclame Ollie Jankowitz en me frappant si fort dans le dos que je manque atterrir un mètre plus loin.
– Salut Ollie, je dis en faisant un signe de tête en direction d'Elizabeth. Tu connais Elizabeth ?
Il a l'air perdu un instant, puis il baisse les yeux sur sa poitrine et un sourire s'étend sur son visage.
– Maintenant, oui, dit-il en tendant une énorme paluche. Salut, je suis Oliver.
Visiblement mal à l'aise, Elizabeth lui serre néanmoins la main.
– Salut. Enchantée.
– Il y a quelque chose à boire dans cette baraque ?
– Les fûts sont dans la cuisine, et il y a aussi pas mal de cachetons qui circulent.
– Merci mec. À toute à l'heure.
Je prends la main d'Elizabeth pour la guider dans la cuisine qui est pleine de types bourrés dont la plupart sont membres de fraternités. Je n'ai pas encore vu Zeldris, mais je me dis qu'on finira bien par le croiser. En revanche, je n'ai pas hâte de voir Pendragon.
Je prends deux gobelets en plastique et je me dirige vers un des fûts. Les mecs protestent, mais j'aime les voir ouvrir un passage lorsqu'ils voient qui arrive. C'est un des bonus d'être le capitaine de l'équipe de hockey, je suppose. Je nous sers deux bières puis je me faufile jusqu'à Elizabeth et je lui tends un verre, mais elle secoue la tête avec véhémence.
– C'est une fête, Ellie. Ça ne te tuera pas de boire une bière.
– Non, répond-elle fermement.
Je hausse les épaules et je bois une gorgée de cette horrible bière diluée. Elle est dégoûtante, mais c'est sans doute une bonne chose, ça veut dire qu'il n'y a aucune chance que je sois saoul à moins de boire un fût à moi tout seul.
La cuisine se vide peu à peu et Elizabeth s'appuie sur le comptoir en soupirant.
– Je déteste les fêtes, râle-t-elle.
– Peut-être que c'est parce que tu refuses de boire.
– Allez, moque-toi de moi et dis que je suis coincée. Ça ne me gêne pas, je suis habituée.
– Je sais que tu n'es pas coincée. Une fille coincée n'embrasse pas comme toi.
– Qu'est-ce que ça veut dire, au juste ? demande-t-elle en rougissant.
– Ça veut dire que tu sais ce que tu fais, je réponds simplement.
Eh mince, je n'aurais pas dû en parler parce que maintenant je bande. Heureusement, mon jean est assez serré pour empêcher mon érection de prendre trop de hauteur.
– Parfois, j'ai l'impression que tu dis des choses juste pour me faire rougir, accuse Elizabeth.
– Non. En l'occurrence, là, je dis juste la vérité.
Un éclat de voix passe devant la cuisine.
Je me surprends à prier pour que personne n'entre. J'aime être seul avec Elizabeth et même s'il n'y a personne pour nous voir, je me rapproche d'elle et je passe mon bras autour de ses épaules.
– Mais sinon, sérieusement, pourquoi tu es à ce point contre l'alcool ?
– Je ne suis pas contre l'alcool répond-elle. D'ailleurs, j'aime ça, avec modération bien sûr.
– Bien sûr, je répète en levant les yeux au ciel.
Je prends le second verre de bière.
– Alors, bois une petite bière.
– Non.
– Mais tu viens de dire que tu aimais ça !
– Ça ne me gêne pas de boire dans ma chambre avec Diane, mais je ne bois jamais ailleurs.
– Waouh. Alors, tu restes toute seule chez toi pour picoler ?
– Non, répond-elle d'une voix exaspérée. C'est juste… laisse tomber, tu veux ?
– Est-ce que tu m'as déjà vu laisser tomber quelque chose ?
Son exaspération prend un air de défaite.
– Écoute, je deviens parano à l'idée de ce qui pourrait être mis dans mon verre, ok ?
– Merde, tu as peur que je te drogue ? je demande, horrifié.
– Non, bien sûr que non, répond-elle suffisamment vite pour me rassurer. Pas toi, en tout cas.
Me revoilà sur mes gardes.
– Est-ce que… ça t'est déjà arrivé ?
Elizabeth a l'air dévastée un instant, puis elle secoue lentement la tête.
– C'est arrivé à une de mes amies au lycée. Elle a été droguée.
– T'es sérieuse ?
– Quelqu'un a mis du GHB dans son verre à une soirée… et, euh… disons que la nuit n'a pas été bonne.
– Merde. C'est répugnant. Est-ce qu'elle s'en est sortie ?
Elizabeth a l'air triste, à présent.
– Ouais, elle va bien, répond-elle en haussant les épaules. Mais je ne bois plus en public, depuis. Même si c'est moi qui me sers… qui sait ce qui peut se passer si je tourne le dos ne serait-ce qu'une seconde ? Je préfère ne pas prendre ce risque.
– Tu sais que je ne laisserais jamais rien t'arriver, non ? je demande d'une voix lourde d'émotion.
– Euh, ouais, bien sûr.
Elle n'a pas l'air convaincue, cependant. Je ne peux pas lui en vouloir, cela dit, parce que n'importe qui serait traumatisé par ce qu'a vécu son amie. J'ai déjà entendu ce genre d'histoire. D'après ce que je sais, il ne s'est jamais rien passé de tel à Briar, mais ça arrive dans d'autres facs. De pauvres filles sont droguées à leur insu pendant que des connards sans morale profitent d'elle. Honnêtement, je ne comprends pas comment un mec peut faire ça à une femme. Si ça ne tenait qu'à moi, ils seraient tous castrés.
Maintenant que je sais pourquoi Elizabeth ne boit pas, j'arrête d'insister, et nous retournons dans le salon. Elizabeth scanne la foule et je me crispe, parce que je sais qu'elle cherche Pendragon. Visiblement, il n'est pas encore arrivé.
Nous parlons à plusieurs personnes et chaque fois que je présente Elizabeth, les gens ont l'air surpris, comme s'ils ne comprenaient pas pourquoi je ne suis pas avec une fille d'une sororité. Plus d'un mec mate les seins d'Elizabeth avant de me faire un clin d'œil comme pour dire « bien joué », et je finis par regretter d'avoir persuadé Elizabeth de mettre ce pull. Je ne sais pourquoi, les regards qu'elle attire commencent à sérieusement m'agacer. Cependant, je ravale ma jalousie et j'essaie de profiter de la soirée.
– Bon sang, mais comment tu peux connaître tous ces gens ? s'exclame Elizabeth.
– Je t'avais dit que je suis populaire. Tiens, voilà Zeldris. Viens, on va lui dire bonjour.
Zeldris est l'archétype du quaterback. Il est beau, il est cool et, surtout, il est talentueux. Cependant, là où un autre s'octroierait le droit de se comporter comme un enfoiré, Zeldris est plutôt sympa. Il est en licence d'histoire, comme moi, et ce soir il a l'air heureux de me voir.
– Meliodas, tu es venu ! Tiens, goûte ça, dit-il en me tendant une bouteille de… quelque chose. Elle est noire et elle n'a pas d'étiquette.
– Qu'est-ce que c'est ? je demande en souriant.
– C'est du whisky maison fait par la sœur de Big Joe. Ça décape.
– Ah ouais ? Dans ce cas, sans façon. J'ai match demain, je préfère éviter la gueule de bois, même si elle est maison.
– Je comprends, dit-il en adressant son sourire à Elizabeth. Tu en veux, Chérie ?
– Non merci.
– Zeldris, Elizabeth – Elizabeth, Zeldris.
– Ton visage me dit quelque chose, dit Zeldris en la reluquant des pieds à la tête. Où est-ce que je t'ai… attends, je sais ! Je t'ai vue chanter au spectacle de printemps, l'an dernier.
– Vraiment ? Tu y étais ? demande Elizabeth.
Elle a l'air à la fois surprise et ravie, et je me demande si je vis sur une planète différente parce qu'apparemment je suis le seul à ne pas être au courant que ces spectacles existent.
– Un peu, que j'y étais, rétorque Zeldris. Tu étais géniale. Tu as chanté… c'était quoi déjà ? « Stand By Me », je crois ?
Elle hoche la tête et je fronce les sourcils en la regardant.
– Je croyais que vous deviez chanter des compositions originales.
– Ce n'est que pour les troisièmes années. Les premières et deuxièmes années peuvent chanter ce qu'ils veulent parce qu'ils ne sont pas en compétition pour la bourse.
– Ouais, ma sœur avait chanté une de ses compos, dit Beau. Elle était en dernière année. Nerobasta, tu la connais ?
– Tu es le frère de Nerobasta ? s'exclame Elizabeth. On m'a dit qu'elle avait décroché un rôle à Broadway cet été.
– Oui ! dit Zeldris en souriant fièrement. Ma grande sœur est une star de Broadway, c'est dingue, non ?
Nous avons attiré encore plus de regards maintenant que nous parlons à la star de la soirée. Si Elizabeth ne semble pas le remarquer, autant d'attention m'agace, surtout celle d'un mec en particulier. Pendragon vient d'entrer et il fronce les sourcils lorsque nos regards se croisent. Je hoche la tête, puis je prends un malin plaisir à embrasser Elizabeth sur la joue.
Elle lève brusquement la tête, surprise, alors je justifie mon geste en annonçant que je pars me chercher une bière.
– Ok, répond-elle avant de reprendre sa conversation avec Zeldris
Je n'ai pas l'impression qu'elle est attirée par Zeldris et je me sens soulagé, sans savoir pourquoi. La véritable menace se trouve à l'autre bout de la pièce et il avance dans la direction d'Elizabeth. Cependant, il est obligé de passer devant moi et je l'intercepte.
– Pendragon, super-fête, hein ?
Il hoche la tête, mais son regard est toujours sur sa proie. Merde. Est-ce qu'il est vraiment intéressé par elle ? Je ne pensais pas que cette histoire aboutirait et que j'aurais à m'inquiéter, mais apparemment mon plan marche un peu trop bien. Pendragon n'a d'yeux que pour elle, et cela ne me plaît pas. Du tout.
Je regarde ses mains vides et je souris.
– Allez, on va te chercher une bière.
– Non merci, ça va, dit-il en me passant devant, filant droit sur Elizabeth.
Elle le remarque et rougit en ayant l'air surprise. Cependant, elle se ressaisit et lui sourit timidement. Merde. Je suis à deux doigts d'aller l'arracher à Pendragon, de la prendre dans mes bras et de l'embrasser jusqu'à ce qu'elle soit à bout de souffle. Je ne fais rien, toutefois, car c'est moi qui suis intercepté, cette fois-ci.
Zaneri est devant moi. Ses longs cheveux blonds sont noués dans une tresse qui passe sur son épaule et plonge dans son décolleté. Elle porte une robe rouge minuscule et des talons aiguilles infiniment hauts. Mais surtout, elle a l'air furieuse.
– Salut, dit-elle froidement.
– Hey ! Comment ça va ?
– T'es sérieux ? Tu oses me demander comment je vais alors que tu te pointes avec un rencard ?
Merde. Je surveille Elizabeth d'un œil et je la vois rire à quelque chose qu'a dit Pendragon. Je n'aime pas les voir aussi proches. Heureusement, Zeldris est encore là.
– Tu as dit que tu ne voulais pas de copine, siffle Zaneri.
– C'est le cas.
Elle est tellement furieuse qu'elle en tremble.
– Alors comment tu expliques ça ? demande-t-elle en pointant son doigt sur Elizabeth.
Super. Eh bien, je suis foutu maintenant. Je ne peux pas dire que ce n'est pas un rencard, parce que Pendragon doit croire que c'en est un. Cependant, si je confirme les doutes de Zaneri, je suis presque sûr qu'elle va me gifler.
– Ce n'est pas ma copine, je dis en baissant la voix. C'est un rencard, mais ce n'est pas sérieux, d'accord ?
– Non, pas d'accord. Tu me plais vraiment ! Et si ce n'est pas réciproque, alors très bien. Mais tu pourrais au moins avoir la décence de…
– Pourquoi ?
Je ne peux retenir la question qui me brûlait les lèvres la semaine dernière lorsqu'on a décidé de ne plus se voir.
– Pourquoi quoi ? demande Zaneri, confuse.
– Pourquoi je te plais ?
Elle fronce les sourcils, comme si elle se sentait insultée par ma question.
– Tu ne me connais pas et tu n'as jamais essayé de me connaître.
– C'est faux, répond-elle, et elle a soudain l'air inquiète.
– On n'a jamais vraiment parlé, Zaneri, dis-je en soupirant, alors qu'on s'est vus des dizaines de fois depuis cet été. Tu ne m'as jamais posé la moindre question à propos de mon enfance, de ma famille, de mes cours, de mes coéquipiers, de mes centres d'intérêt.
Bon sang, tu ne connais même pas ma couleur préférée et c'est une des premières questions qu'on pose à quelqu'un qui nous plaît.
– Si, je la connais, insiste-t-elle.
Je soupire de nouveau.
– Ah bon ? C'est quoi, alors ?
Elle hésite un instant.
– Le bleu.
– En fait, c'est le noir, dit une autre voix de femme dans mon dos.
Elizabeth apparaît à mes côtés et je suis tellement content de la voir que je suis à deux doigts de la serrer dans mes bras.
– Désolée de vous interrompre, poursuit-elle, mais… mec, elles sont où nos bières ? Tu t'es perdu en route ?
– La route était barrée.
Elizabeth regarde Zaneri.
– Salut, je suis Elizabeth. Désolée, mais il faut que je te l'emprunte une seconde. La soif m'appelle.
Le fait que Zaneri ne réagisse pas me laisse penser qu'elle a compris le message. Elle a l'air à la fois embarrassée et coupable.
– Merci de m'avoir sauvé, je chuchote une fois que nous sommes assez loin. Elle allait soit fondre en larmes, soit me mettre un coup de pied dans les couilles.
– Je suis sûre que la deuxième option aurait été parfaitement méritée, répond Elizabeth en soupirant. Ne me dis rien, tu lui as brisé le cœur ?
– Non, je réponds, exaspéré. Mais il s'avère que notre rupture amicale n'était pas si amicale que ça, finalement.
– Ah, je vois.
– Alors… ma couleur préférée est le noir ? Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
– Tous tes t-shirts et tes pulls sont noirs, répond-elle en désignant mon pull.
– Peut-être que c'est parce que ça va avec tout, tu y as pensé, à ça ? Ça ne veut pas dire que c'est ma couleur préférée.
– Très bien, alors dis-moi : quelle est ta couleur préférée ?
– Le noir, je réponds en soupirant.
– Ha ! Je le savais ! Alors quoi, on doit rester cachés dans le couloir toute la soirée pour éviter cette nana ?
– Ouais. À moins que tu aies envie de partir ?
Je pose la question en espérant qu'elle répondra oui. Je n'ai aucune envie de rester, maintenant que Pendragon est arrivé.
– Pendragon a mordu à l'hameçon, dis-je avant qu'elle réponde. Si on part maintenant, il restera sur sa faim, c'était le but, non ?
Elizabeth fronce les sourcils, visiblement tiraillée.
– Ouais, je suppose, mais…
– Mais quoi ?
– J'ai bien aimé lui parler.
Waouh. J'ai l'impression d'avoir reçu un seau d'eau glacée sur la tête. Mais pourquoi ?
Elizabeth ne me plaît pas, ou du moins ce n'était pas le cas, avant. Je voulais seulement des cours de soutien, mais maintenant… je ne sais pas ce que je veux.
– Vous avez parlé de quoi ? je demande en espérant qu'elle n'entende pas la panique dans ma voix.
– Des cours, du football, du spectacle d'hiver. Il m'a demandé si je voulais boire un café un de ces quatre pour réviser la philo ensemble.
Quoi ?
– Tu plaisantes ? Il drague ma meuf devant moi ?
– On n'est pas vraiment ensemble, Meliodas, dit-elle d'une voix amusée.
– Mais il ne le sait pas, lui ! On ne drague pas la meuf de quelqu'un d'autre, point barre. Il faut vraiment être un connard pour faire ça, je dis sans cacher ma colère.
Elizabeth fronce de nouveau les sourcils et je plonge mon regard dans le sien.
– Tu voudrais sortir avec un mec qui se comporte comme ça ?
– Non, admet-elle. Mais… ce n'était pas vraiment de la drague. S'il me draguait, il m'aurait proposé un dîner non ? Le café et les révisions, c'est plus un truc d'amis.
Elle n'a peut-être pas tort, mais je sais ce que pensent les mecs. Cet enfoiré la draguait sous les yeux du mec avec qui elle est venue.
Connard.
– Meliodas… commence-t-elle d'une voix inquiète. Tu sais que ce baiser ne voulait rien dire, n'est-ce pas ?
Sa question me prend de court.
– Euh, ouais. Bien sûr.
– Parce qu'on est juste amis ?
Sa façon de me poser la question m'agace, mais je ne dis rien parce que ce n'est pas le moment de parler de tout ça. Quoi que ce soit. Je me contente de hocher la tête.
– Absolument.
Elle semble soulagée.
– Tant mieux. Ok, eh bien, peut-être qu'on devrait partir. On a suffisamment été vus ensemble.
– Bien sûr. Comme tu voudras.
– Mais allons dire au revoir à Zeldris, d'abord. Tu sais, j'aime beaucoup ce mec. Il n'est pas du tout ce à quoi je m'attendais.
Elizabeth continue à parler de Zeldris tandis qu'on entre dans le salon, mais je n'entends pas un mot de ce qu'elle dit. Je suis trop préoccupé par le vent qu'elle vient de me mettre.
Oui, Elizabeth et moi sommes amis. Plus encore, elle est ma seule amie fille. Et oui, je veux continuer à être son ami.
Mais… je crois que j'ai aussi envie de coucher avec elle.
