Me revoilà,

Pour la suite et fin de cette histoire (où presque parce que l'épilogue viendra dans la semaine).

Bonne lecture et bon dimanche à tous.


CHAPITRE 21


- Une autre s'il vous plaît.

L'homme brun derrière le comptoir s'exécute immédiatement. C'est le troisième verre de tequila tonic qu'il sert à Lexa. Il voit bien que quelque chose ne va pas, et qu'elle essaye, si ce n'est de noyer ses problèmes dans l'alcool, au moins de les occulter pour quelques heures. Promis, si elle commande une autre tournée, il interviendra et tentera de discuter avec elle. Ses yeux suivent de près le liquide pétillant, qui descend au rythme des gorgées qu'elle avale les unes après les autres. Rassemblant tout son courage, il se dirige avec toute l'assurance qu'il peut, près à sortir son speech. Quand elle lève sur lui des yeux rendus inexpressif par l'alcool, il ravale sa réplique en apercevant l'officier de police qui lui pose la main sur l'épaule.

- Il est temps de rentrer Lexa. Dit Lincoln avec douceur. C'est le sixième bar que je fais, tu n'aurais pas pu trouver un endroit plus habituel pour te saouler ? Ajoute-t-il en balayant du regard, le bar sombre et crasseux.

A peine une dizaine de clients peuplent le lieu en cette soirée de semaine, et seulement deux sont assis à la même table pour discuter. Un repaire d'ivrognes. Lexa fait signe au barman de remplir de nouveau son verre, haussant les épaules pour seule réponse. D'un simple regard, Lincoln le dissuade de s'exécuter, et il file dans la réserve pour disparaître de leur vue.

- Pffff... J'imagine que la fête est finie. Grogne-t-elle en tombant plus qu'en ne descendant du tabouret sur lequel elle a passé ces deux dernières heures. Tu me ramènes ?

- Bien sûr. Acquiesce le policier en récupérant le sac de Lexa, encore pendu au dossier du siège.

Lincoln pose un billet sur le comptoir et rejoint son amie qui s'éloigne déjà en direction de la sortie. Une main dans le bas de son dos pour la guider, ils slaloment entre les tables éparpillées.

- Et sinon, tu veux en parler ? Chuchote Lincoln en refermant la lourde porte derrière eux.

Inspirant une grande goulée d'air frais, elle secoue la tête pour décliner l'offre de son ami.

- Ce n'est plus la peine, je sais où j'en suis à présent.

Elle ne remarque pas le regard septique dirigé vers elle, trop concentrée sur sa destination. La voiture est garée un peu plus loin, ils se dirigent vers le véhicule qui clignote quand Lincoln déclenche l'ouverture à distance.

- Heu...sans vouloir être désagréable, tu en es à trois cocktails, et il est bientôt une heure du matin. Je ne suis pas certain qu'il soit sage de prendre une décision maintenant.

- La décision ne me revient pas quoi qu'il en soit. Soupire Lexa en s'affalant sur le siège en tissu, faisant s'envoler une volute de poussière. J'espère que Clarke ne dort pas, il faut que je lui dise quelque chose.

- Bien sûr qu'elle ne dort pas. Qui crois-tu qui m'est envoyé fouiller toute la ville à ta recherche ? J'ai trois patrouilles qui ont tourné une bonne partie de la soirée. Officieusement évidemment.

- Ok. Ça ne te dérange pas si je ferme les yeux cinq minutes ? Demande Lexa d'une voix pâteuse tout en appuyant sa tempe sur la vitre fraîche de sa portière.

Lincoln sourit en constatant qu'elle dort déjà, et démarre le moteur.

Clarke se précipite hors de la maison avant même que le véhicule de police ne soit à l'arrêt. Malgré le message de Lincoln, lui signalant que tout allait bien, elle n'est rassurée qu'en apercevant la tête brune ballottant doucement contre l'appui tête. Un instant plus tard, le moteur s'éteint, les portières claquent dans la nuit, et c'est une Lexa à moitié endormie qui salue laconiquement son ami avant de rentrer dans la maison, non sans jeter un regard triste à Clarke en passant devant elle.

- Merci Linc'. Souffle celle-ci en le saluant de la main, et s'engouffrant à la suite de sa compagne.

En entrant, elle entend la porte de la chambre s'ouvrir avec ce grincement caractéristique qu'elle reconnaîtrait entre mille. Cela ne fait que quelques jours qu'elle vit ici, et d'ailleurs, vit-elle vraiment ici ? Les choses sont allées tellement vite, et elle a tellement peu d'affaires. Il lui reste bien quelques bricoles chez Octavia, mais c'est ici qu'elle se sent chez elle. Bien décidée à résoudre ce conflit avant d'aller dormir, elle prie pour que Lexa ne soit pas saoule au point de ne plus être capable de tenir une conversation. Il est tard, l'une d'elle est alcoolisée, mais cette discussion ne peut pas attendre le lendemain.

S'adossant au battant de la porte, Clarke la laisse se refermer sous son poids jusqu'à entendre le déclic du pêne dans la gâche. Dans la pénombre, la seule lumière provenant de la lune qui encore une fois, contemple son reflet sur la surface du lac, elle peut clairement voir la silhouette allongée sur le lit les bras en croix. Adressant une prière à un quelconque dieu pour ne pas avoir à la réveiller, Clarke avance d'un pas. Tout à coup, une voix claire et tout à fait lucide s'élève avec bien plus de clarté qu'elle ne l'aurait cru possible.

- Je suis désolée.

Clarke s'immobilise dans le clair de lune, respirant à peine, s'attendant à tout, sauf à ça.

- Je suis vraiment, sincèrement désolée. Tu ne mérites pas ça. Rien de tout ceci n'est ta faute.

- Non Lexa, je comprends, je ne sais pas comment j'aurais réagi à ta place mais...

-...je suis désolée. Mais je n'ai pas changé d'avis. Je ne peux pas vivre dans l'incertitude. Avoir toujours le doute. Me réveiller chaque matin en me demandant si c'est bien TOI et pas ELLE. Et je ne peux pas te promettre que ça ne changera rien. Si cette...manipulation te change, je ne peux pas te promettre que je serai capable de te regarder comme je le fais. Si je décèle une part d'ELLE en toi, de cette femme qui m'a fait souffrir, alors je ne sais pas si je serai capable d'être avec toi, comme maintenant. Tu avais raison sur une chose Clarke, c'est que le choix te revient, c'est TA vie, et tu dois penser avant tout à toi. Mais en ce qui nous concerne, je ne peux te donner aucune garantie.

Cette fois-ci, sa respiration s'est complètement bloquée. Les paroles résonnent durement en Clarke, son estomac se noue en prenant conscience de leurs significations, la gorge sèche, incapable de répondre, elle déglutit avec difficulté.

- Une dernière chose, pour te donner tous les éléments avant de faire ton choix. Je me suis renseignée, et oui, ta mère pourrait te faire déclarer incapable de prendre des décisions pour toi. Essentiellement avec cette histoire d'amnésie. Le plus sûr moyen de la contrer aurait été de retrouver tes souvenirs. Comme ça, plus de « maladie » et elle perd son moyen de pression.

Les yeux toujours rivés sur le plafond, Lexa respire profondément, régulièrement. Un long moment passe avant qu'une des deux ne fasse le moindre mouvement. Enfin, Lexa se redresse sur un coude et regarde Clarke, qui n'a toujours pas bougé.

- J'ai rendez-vous avec Gaïa demain midi. Lâche-t-elle anxieusement dans un souffle. Est-ce que, tu veux toujours venir avec moi ?

Les larmes lui montant aux yeux, Lexa ne peut pas résister à l'expression dévastée de Clarke.

- Bien sûr.

Suite à cet engagement sans conditions, elle lui ouvre les bras, offrant à Clarke une promesse de réconfort immédiat. Celle-ci franchit les quelques pas qui les séparaient encore, et vient se blottir dans le creux du cou de sa compagne. Malgré le trouble dans lequel elle se trouve, l'heure tardive, le confort du matelas et l'odeur rassurante ont tôt fait de l'endormir. Elle plonge dans un monde onirique peuplé de fantômes.

Pourquoi a-t-il fallu qu'elle leur donne rendez-vous ici. Dans cette vieille bâtisse qui lui donne toujours autant la chair de poule. Le portail est légèrement plus écaillé, la pelouse largement plus envahie de buissons en tous genres. Et si le porche semble plus délabré que jamais, seule la porte d'entrée est entretenue.

- C'est ici ? Tu es entrée dans cette maison et tu as laissé quelqu'un t'hypnotiser ? Fait Lexa perplexe en lui lançant un regard en coin.

Un immense soupire sort de la bouche de Clarke pour seule réponse. Elle serre plus fort la main qui ne l'a pas lâchée, depuis qu'elles ont garé la voiture quelques rues plus loin. Rassemblant tout son courage, elle frappe. Il ne faut pas longtemps pour que Gaïa vienne leur ouvrir et les fasse entrer. Aujourd'hui, elle est vêtue d'un simple jean et d'un haut tout à fait classique qui déstresse Clarke, sans qu'elle sache vraiment pourquoi. Sans doute l'effet « sorcière » s'en trouvant largement amoindri, provoque chez elle un effet apaisant.

- Bonjour Clarke. Lexa. Fait-elle simplement.

Même sa voix à quelque chose de différent. Sans arriver à mettre le doigt dessus, Clarke franchit le seuil, tirant sa compagne à sa suite. D'un sourire, leur hôtesse les invites à la suivre à l'étage. Mais Lexa suspicieuse, retient Clarke.

- Pourquoi est-ce que tu as tenu à faire ça ici Gaïa ? Demande-t-elle, mettant les deux pieds dans le plat.

- Je ne sais pas exactement ce qu'il s'est passé. Si je veux avoir une chance de comprendre, défaire ou réparer quelque chose, je dois le faire dans les conditions les plus proches possibles du moment où le problème est survenu.

- Alors pourquoi tu as changé de tenue ? S'étonne Clarke.

Un sourire rassurant vient étirer les lèvres rosées.

- Parce que pour réussir, tu dois aussi me faire confiance Clarke. J'ai pensé que tu serais plus à l'aise ainsi. J'ai eu tort ?

- Ça n'a pas vraiment de sens, mais non. Je pense que ça marche.

- Bien, alors montons.

- Cette baraque est trop flippante. Chuchote Lexa en suivant à nouveau Clarke dans les couloirs au papier peint d'un autre temps.

Les fleurs kaki et rose qui s'étalent le long des murs, bien plus hauts que la normale, semblent d'une certaine façon, les surveiller. Clarke plisse le nez en passant devant la première chambre à l'étage. Une odeur prenante d'humidité et de poussières mélangées lui agresse les narines. Quelques pas plus loin, c'est l'odeur de l'encens qui prend le dessus, et elles entrent dans la chambre dont Gaïa tient la porte ouverte.

Les souvenirs lui reviennent, avec profusion de détails. Le fauteuil disposé devant la fenêtre, la petite table ronde en fer forgé à ses pieds. Les lourds rideaux verts tout aussi vieux que la maison elle-même. D'un geste de la main, elle est invitée à prendre place. Des yeux, elle cherche Lexa, toujours en retrait, toujours derrière, mais toujours là. Sans avoir besoin de parler, Lexa se rapproche et la prend dans ses bras. Elle la serre avec force, tentant d'étouffer ses propres peur et d'être forte pour Clarke. Un dernier baiser, et leurs mains se séparent tandis que leurs regards se font milles promesses.

La fraîcheur de la pièce enveloppe Clarke immédiatement, à l'instant même où Lexa rompt le contact. Aucune poussière ne s'envole au moment où elle s'installe dans le fauteuil qui lui est destiné. C'est assez surprenant pour être remarquable dans cette maison qui semble abandonnée depuis des années. Certaines choses paraissent avoir été utilisées récemment, quand tout le reste est couvert d'une épaisse couche de poussière. Ce fauteuil, le chandelier posé sur la commode à l'entrée qui brille comme s'il était neuf, mais qui devrait objectivement être couvert de crasse. Cette petite table en fer forgé sur laquelle Gaïa s'affaire à brûler de l'encens. Celle-ci recouvre l'encensoir en métal doré, et le soulève pour le balancer tout autour d'elles. L'odeur enveloppe rapidement Clarke, sa tête commencer à tourner. Elle pose les yeux sur Lexa, accroupie contre le mur, à environ deux mètres d'elle, qui l'observe comme si elle était en train de réaliser l'une de ses scènes. Avec une intense concentration.

La voix de Gaïa se fait lointaine, et elle réalise qu'elle n'avait même pas remarqué qu'elle parlait. Est-ce qu'elle s'adressait à elle ? Ou est-ce qu'elle chante ? Sans succès, elle tente de se concentrer sur Gaïa, sa voix, et les mots qu'elle prononce, mais sa vision et son attention sont fixées sur Lexa, et ne semblent pas enclines à changer de sujet.

Doucement, elle sombre dans la torpeur. Son nez ne capte plus rien d'autre qu'une odeur entêtante de rose. La luminosité de la pièce décline, comme si un soleil couchant était la seule source d'éclairage. La vibration d'une voix au loin est la seule musique qu'elle entend, comme un rythme qu'on lui impose de suivre malgré elle, sans même qu'elle ne s'en rende compte.

Avant que le noir complet ne se fasse, elle repère une lumière qui s'amplifie derrière la porte par laquelle elles sont entrées. Curieuse, elle se lève en passant devant Lexa qui n'a pas bougé d'un millimètre. Malgré les battements incessants de son cœur qui s'accélère, sa main repousse le battant, laissant entrer encore plus de cette étrange lumière. La fraîcheur de la pièce qu'elle laisse derrière elle est remplacée par une douce chaleur qui émane du couloir.

Mais malgré l'agréable température, malgré la lumière apaisante, un ombre rode. Quelque chose cloche. Ses pas la conduisent devant la chambre à l'odeur de moisissure, la première en haut des escaliers. C'est ici. La main tremblante, elle effleure des doigts les gravures sur la poignée, sans oser l'abaisser.

Visiblement, elle n'en a pas besoin, car subitement, la porte pivote sur ses gonds en grinçant. Et Clarke découvre la pièce qui se cachait derrière. Elle connaît cette pièce par cœur. Il y a encore ses posters d'adolescente accrochés au mur.

Le lit une place, au centre de la pièce, est fait avec les draps de couleur lavande. Ceux qu'elle avait achetés avec sa mère lors de leurs vacances au bord de la mer. Le bureau, juste en face est toujours dans ce bazar organisé qui la caractérisait. Ses crayons préférés bien en évidence sur le tas de dessin inachevés. Ses dessins d'enfant. Elle n'a plus revu cette chambre après leur déménagement, juste après la mort de son père. S'approchant prudemment du bureau, elle soulève le papier sur le dessus, faisant rouler de part et d'autre les crayons. Il s'agit d'un portrait de son père. Jake Griffin. Portrait inachevé, aujourd'hui encore. Le modèle ayant disparu et avec lui la vocation de Clarke pour le dessin. Elle pense à ce carton, contenant la plupart de ses œuvres de jeunesse, et se demande où il pourrait bien être aujourd'hui. Elle l'avait laissé chez sa mère en emménageant avec Lexa. L'a-t-elle conservé et emmené avec elle à Paris ? Ou s'en est-elle débarrassée ? Plus largement, quels sont encore les souvenirs de son père qu'elle possède à ce jour ? Des larmes viennent embuer ses yeux, mais un bruit attire soudain son attention sur l'autre coin de la pièce, celui où se tient son placard.

Se retournant vivement, elle plisse les yeux pour voir à travers l'obscurité qui envahit étrangement ce coin en particulier, contrastant avec la chaude lumière qui l'enveloppe depuis tout à l'heure. Un frisson monte le long de sa colonne vertébrale et la chair de poule recouvre l'intégralité de son corps. Il y a quelqu'un, une femme, qui se tient juste devant les portes closes de la penderie. Et quand elle se retourne, ce sont ses propres yeux bleus qui la contemplent avec condescendance. C'est ELLE.

A l'instant même où leurs regards se croisent, une violente animosité monte en Clarke. Mais malgré la rage qui bout en elle, quelque chose la maintient immobile. Le dessin qu'elle tenait encore un instant auparavant vient tranquillement s'écraser à ses pieds. Tout à coup, une voix claire se fraye un chemin dans sa tête. « Que veux-tu ? »

C'est bien sa propre voix qu'elle a entendue, mais elle est certaine que ça ne sont pas ses pensées. Docilement, elle répète à haute voix.

- Que veux-tu ?

Mais cela sonne faux à ses oreilles. Et puis elle sait très bien quel est le but de ce monstre. Prendre possession de son corps, de sa vie.

Un sourire sarcastique s'étale sur le visage de l'antagoniste à l'autre bout de la pièce. Elle s'installe nonchalamment sur le lit, prenant ses aises, les pieds croisés, elle vient joindre les deux mains derrière sa tête.

- Me débarrasser de toi, ça, ça serait chouette. J'ai bien cru y être arrivée les deux dernières années. Tu avais enfin cessé de te débattre. Il faut croire que le mariage, ce n'était pas une bonne idée. Fait-elle en ayant tout à coup l'air très contrarié.

« Que veux-tu ? » répète la voix plus fortement dans la tête de Clarke. Mais celle-ci là fait taire cette fois.

- Trois ans ? Je me suis battue pendant trois ans ?

- Oui. Trois lonnnnnngues années pour moi, à tout faire pour te faire taire. J'avais pourtant frappé fort pour rompre les liens. Mais ça t'as quand même pris du temps pour abandonner. Enfin c'est ce que je croyais.

- C'est donc ça. Tromper Lexa avec Bellamy, coucher avec le petit ami de Raven, tous ces trucs horribles, c'était pour m'éloigner le plus possible de mes amis.

- Bien sûr, il fallait que je m'assure qu'ils ne viendraient pas te chercher. Et ça a marché. Heureusement que j'avais maman de mon côté, elle m'a été d'une aide précieuse.

- Maman ? Fait Clarke d'une voix abasourdie. Elle...savait ?

- Elle savait que j'étais la fille qu'elle avait toujours voulue, celle que tu as refusé d'être avec tant d'ardeur.

- ...celle qui a été créé avec tous les choix que je n'ai pas fait. Tous les choix que ma mère a essayé de m'imposer toutes ces années, surtout depuis la mort de mon père.

- J'avoue que ta crise d'adolescente a laissé une profonde cicatrice. Oui, c'est là que je suis née. Enfin je crois. Je n'ai jamais eu conscience de moi avant cette soirée où j'ai ouvert les yeux. Tu étais tellement naïve, je n'ai eu aucun mal à prendre le contrôle, sans même que cette sorcière ne s'en rende compte.

- Ce n'est pas une sorcière.

« QUE VEUX-TU ? » Cette fois, c'était comme un cri, douloureux dans son crâne. Cette pensée ne vient pas d'elle, et certainement pas de sa pâle copie, vautrée sur son lit d'adolescente. Alors qui ? Plus à l'écoute de cette voix, elle laisse l'AUTRE déblatérer quelques instants sur Gaïa et son incompétence. « Que veux-tu ? » répète-t-elle plus doucement, et soudain elle comprend. Reportant son attention sur son double maléfique, elle voit soudain apparaître deux jeux de menottes, un à chacun de ses poignets, reliés à la tête de lit. Son double maléfique à soudain l'air très fâché, à l'apparition de ces entraves.

- Tu crois vraiment que je vais te laisser faire ? Hurle-t-elle, rouge de colère, en tirant violemment sur les chaînes qui l'immobilise.

Clarke lui tourne le dos et se dirige à pas rapide vers la sortie, mais un craquement sinistre se fait entendre avant qu'elle ait pu franchir le seuil. Une main sur la poignée, elle se retourne lentement.

Son double tire encore de toutes ses forces sur les menottes, et Clarke croit déceler une lézarde sur une partie du lit en bois. Sans doute, l'origine du craquement.

- Ça ne tiendra pas. Se dit-elle tout bas.

« Non. » Concède la voix dans sa tête. « Tu dois régler ça. » Ajoute-t-elle à la hâte.

Alors Clarke lâche la poignée qu'elle tenait toujours, comme si elle abandonnait son dernier espoir. Elle regarde ses mains, les tournent paumes vers le ciel et les observe longuement sans dire un mot, pendant que la furie, toujours attaché sur le lit, crie et jure en se débattant, la traitant de tous les noms. Les craquements continuent, s'intensifient, la partie qui retient l'un des anneaux de métal plie, les échardes surgissent, rendant inhospitalier son lit, qui s'était toujours avéré réconfortant.

Guidée par l'instinct, elle fait face à cette représentation d'elle-même qui se transforme peu à peu en figure inhumaine. Les poignets rougis, la veine de son cou saillant sous l'effort continuel de sa lutte. De sa bouche écumante, une multitude de postillons sont projetés à chaque insulte.

Elle a besoin de tout son courage pour avancer, mettre un pas devant l'autre, réduisant un peu plus à chaque instant, l'espace qui les sépare. Des yeux injectés de sang la regarde soudain, d'abord avec étonnement, et puis c'est une peur panique qui s'empare de la chose. D'un mouvement brusque, elle recule, s'écrasant sur le reste de la tête de lit, brisant du même coup l'une de ses entraves. Mais il est trop tard pour elle, elle le sent, dans la détermination de Clarke à s'approcher.

- Ne me touche pas ! Vocifère-t-elle, en crachant dans la direction de Clarke.

Mais celle-ci continue tranquillement son chemin, détaillant avec curiosité le visage jumeau auquel elle devra s'accoutumer. Lexa avait raison, l'emprisonner ne suffira pas. Elle non plus n'est pas prête à vivre avec cette menace, maintenant qu'elle l'a regardée en face, et en mesure toute la réalité.

Son double s'arrête enfin de s'agiter, comprenant qu'elle n'arrivera pas à la faire changer d'avis en agissant ainsi. Elle s'installe confortablement sur le lit, une main sur ses cuisses, croisées devant elle. Du sang perle sous le bracelet argenté, et les gouttes viennent s'écraser une à une sur le tissu serré du jean qu'elle porte.

- En fait, ça m'arrange. Souffle-t-elle, la voix cassée. Je n'aurai pas à attendre une nouvelle faiblesse de ta part pour reprendre le contrôle. Ce sera beaucoup plus facile.

Un sourire démoniaque vient ponctuer sa tirade, envoyant des frissons désagréables sur la nuque de Clarke. Mais si elle hésite, son pas ne la trahi pas. Elle sait qu'elle prend un risque. De toute façon, tout dans cette histoire lui échappe. Elle navigue sur des eaux inconnues depuis le début, mais elle n'en peut plus. En ne faisant plus qu'un avec son double maléfique, elle n'a aucune idée de ce qui lui arrivera, de ce que cela provoquera. La seule certitude qu'elle a, c'est que ce sera fini. Il n'y aura plus qu'une seule «Clarke », complète, avec tous ses défauts, ses qualités, et ses souvenirs. Les bons, et les mauvais. Et à partir de là...

La panique pure revient dans le regard qu'elle soutient, provoquant de nouveau l'agitation du démon. Celle-ci tire, pousse, frappe, sans résultat. La seconde entrave la tient toujours attachée au lit. À la merci de son alter égo.

La main de Clarke se tend, décidée, mais s'immobilise à quelques centimètres de son but. L'air se fait lourd et se trouble entre les deux femmes. L'autre ne bouge plus, respirant à peine, dans l'attente. Curieuse, Clarke penche la tête, remarquant la légère ondulation qui vient de se créer entre elles. Comme si l'air était palpable. Elle avance de nouveau, effleurant prudemment cette singularité métaphysique. Souriant, comme une enfant, satisfaite des ondulations qu'aurait provoqué le lancer d'un caillou dans une mare. Son sourire innocent se transforme soudain en rictus féroce et sa main traverse le champ de force pour venir saisir avec poigne l'avant-bras meurtri de sa prisonnière.

Elle perd son sourire devant l'effet que cela provoque. Les yeux de son double se révulsent, sa peau se met à onduler, comme parcouru par un fort courant électrique qui se répand à toute allure. Bientôt, l'ondulation atteint le bras captif, et avant que Clarke n'ait pu penser à le lâcher, la heurte de plein fouet.

Lexa réagit à l'instant où le premier tremblement secoue Clarke. Sans prêter attention aux douleurs dans ses jambes, d'avoir été longuement accroupie, elle s'élance vers sa compagne et attrape sa tête alors qu'elle s'effondre en convulsant, dans le fauteuil d'un autre temps.

- Qu'est-ce qu'il lui arrive ! S'écrie-t-elle avec inquiétude, portant son regard de Clarke à Gaïa, cherchant de l'aide.

La tête baissée, l'hypnotiseuse ne répond pas tout de suite, l'obligeant à se répéter avec colère.

- Gaïa ! Qu'est ce qui se passe !

La jeune femme daigne enfin relever la tête, l'air épuisé. Un mince filet de sang sèche déjà sur sa lèvre supérieure.

- Elle a réussi. Coasse-t-elle le souffle court. Elle a...vaincu le démon.

Abasourdie, Lexa ouvre de grands yeux avant de reporter son attention sur sa compagne, toujours évanouie dans ses bras.

- Alors pourquoi elle ne se réveille pas ? Clarke ? CLARKE ? Un vent de panique menace de l'emporter alors qu'elle se voit perdre de nouveau la femme qu'elle aime. Des larmes lui emplissent les yeux, l'empêchant de réfléchir correctement.

- Lexa, respire. Tente Gaïa qui se tient maintenant à ses côtés, une main posée dans son dos pour la calmer.

S'exécutant, Lexa arrive à retrouver un semblant de maitrise. On n'estime jamais assez le pouvoir de l'oxygène, qui se fraye un chemin jusqu'à son cerveau.

- Pourquoi elle ne se réveille pas ? Se répète Lexa un peu plus calmement.

Gaïa la pousse gentiment, prenant sa place au-dessus de Clarke. Deux doigts viennent se poser sur sa carotide, et elle fronce les sourcils.

- Son pouls est fort, et rapide. Elle ne dort pas.

Du pouce, elle soulève une paupière, et se recule finalement, pensive. Lexa reprend sa place aux côtés de sa compagne, caressant tendrement sa joue pour tenter de la réveiller.

- Clarke, revient. C'est fini. Réveille-toi.