- À votre santé ! S'écria Tom en levant sa choppe.

- Oui ! Renchérirent Dick et Guillaume.

Le visage de Stanley s'adoucit en voyant qu'Élise avait l'air triste, un peu à l'écart. Il s'approcha d'elle et lui entoura les épaules d'un bras.

- Eh bien enfin, petite sœur ? Tu es triste ? Tu sais que j'habite à seulement trois rues de la maison, maintenant ! Je ne suis pas parti pour la Chine !

- Oui, mais ce ne sera plus pareil…

- Il fallait bien que ton frère se mette à voler de ses propres ailes, murmura Eliabel en embrassant la plus jeune des triplées. Il n'allait pas vivre avec nous jusqu'à sa vieillesse !

- Est-ce que ça veut dire qu'on pourra récupérer ta chambre ? Demanda Eliana, très intéressée.

- Non ! Rétorqua Eliabel. La chambre de Stanley restera en l'état !

- Maman, tu peux donner ma chambre aux filles si elles veulent…

- Et je l'ai demandée la première !

- Hors de question !

L'assemblée se mit à rire. Après quelques mois de soirées en catimini, Stanley avait franchi le pas et s'était enfin installé avec LeFou, et ils avaient organisé une sorte de pendaison de crémaillère pour l'occasion. Dans le petit salon et la cuisine attenante, se pressaient les Déroulède, les Laurent au complet, Samuel et Renée, Maître Louis et Benjamin, et Olivier le patron de la taverne. Gaston avait été invité, mais ne s'était pas montré. LeFou ne s'en formalisait pas. Le bonheur de voir vivre enfin Stanley sous son toit effaçait toutes les déceptions.

Les invités étaient répartis en petites grappes, et discutaient gaiement. De mains en mains, circulaient les pâtisseries de Maître Louis et les choppes remplies au tonneau qu'Olivier avait apporté en cadeau. Les enfants jouaient dans les jambes des adultes dans un joyeux tumulte. Quelques coups se firent entendre à la porte. Stanley alla ouvrir. C'était le père Robert.

- Oh ! Bonsoir mon père ! Entrez !

Le prêtre entra un peu timidement. Chacun le salua aimablement et Eliabel lui apporta une choppe.

- Vous faites la fête ?

- Oui, nous célébrons l'emménagement de Stanley !

- Heu… C'est ça, concéda Stanley. Il est temps pour moi de, heu, de partir de chez mes parents.

Le père Robert regarda Stanley et LeFou d'un air qui montrait qu'il n'était pas dupe, mais il leur sourit en posant une main sur l'épaule du jeune tailleur.

- Il en est ainsi ! Les enfants doivent tôt ou tard partir du nid ! Et j'avoue que ma seule contrariété sera de ne pas pouvoir rendre votre relation plus… Officielle.

Stanley et LeFou rougirent violemment. Les Laurent et les Déroulède furent aussi surpris.

- Qu'on ne vienne point me rompre la tête avec le Lévitique, prévint le père Robert. Ce que vous faites dans l'intimité de votre foyer ne regarde que vous ! Pour ma part, je vois deux personnes heureuses, et deux bons chrétiens qui m'ont montré à maintes reprises leur bonté d'âme.

Ni Stanley, ni LeFou ne savaient plus où se mettre.

- Il me semble que c'était hier, que je voyais ce garnement s'échapper à chaque fin de classe pour aller prier le bon Dieu de lui rendre son frère, dit-il d'un air attendri à Stanley. Voilà des prières sincères ! Et chaque soir pendant des années, remercier le bon Dieu de l'avoir exaucé ! Et LeFou, qui m'a aidé je ne sais combien de fois à réparer l'église !

Le père Robert sourit à l'assistance, comme il le faisait souvent lors de ses sermons. Dick n'était pas au courant de cette anecdote et embrassa son frère sur la tempe.

- Oui, voilà de bons chrétiens ! Charitables, honnêtes, toujours prêts à aider leur prochain… Et voilà pourquoi je suis heureux que vous me permettiez de partager votre fête !

Un hourra général accueillit la déclaration du prêtre et la fête n'en fut que plus animée.

Les célébrations se prolongèrent tard dans la soirée, puis chacun s'en fut chez soi. Stanley et Étienne se retrouvèrent seuls dans leur salon en désordre, entourés de choppes et de plats vides. Stanley se mit aussitôt à rassembler la vaisselle, remettre les sièges en place. Étienne l'attira doucement à lui en l'enlaçant par-derrière.

- Mon amour, viens, allons nous coucher… Tout ça attendra bien demain.

Stanley allait répliquer que le désordre n'était pas une bonne façon de commencer leur vie commune, puis se ravisa. Il reposa l'assiette sur la table, posa ses mains sur celles croisées autour de sa taille.

- C'est vrai. Maintenant, nous pouvons bien attendre demain… Nous avons tout le temps du monde.

Stanley se retourna dans les bras d'Étienne et l'embrassa.

- Je t'aime.

- Je t'aime aussi.

Stanley eut un coup d'œil autour de lui. Leur maison. Il avait encore un peu de mal à y croire, malgré la journée passée à transporter ses affaires chez Étienne, aidé de sa famille. Certes, il n'y aurait pas de mariage pour mettre un acte officiel sur leur relation, mais le jeune homme trouvait que cette pendule qu'il avait apportée et qui trônait désormais sur le linteau de la cheminée, son manteau et son chapeau au portemanteau à l'entrée, ses vêtements rangés dans sa moitié d'armoire étaient des preuves tout aussi flagrantes que lui et Étienne étaient désormais un couple. Un vrai, tout aussi vrai que l'était celui que formaient ses parents, Dick et Magdeleine, Tom et Marianne.

Stanley sourit à son compagnon, puis lui prit la main pour l'entraîner vers la chambre -leur chambre. Aucun des deux n'avait envie de dormir…

Cette nuit-là eut des accents de nuit de noces.

OoO