..::..
Chapitre 16 : Quand les bougies s'éteignent
Plus de vingt-quatre heures bloquée dans un même endroit, dans une même position inconfortable. J'avais éteint le talkie-walkie depuis un bout de temps, ayant peur que les autres m'entendent. Les murs semblaient si fins, je ne voulais prendre aucun risque. Yui et moi avions encore entendu des Siffleurs, heureusement pas assez proches de nous pour embrouiller nos esprits, et même dans le lointain, quelques grondements de constructions qui s'effondrent. Plus il y avait d'humains dans la zone, plus les monstres semblaient actifs.
L'ambiance s'était assombrie, et le camp semblait se réveiller. Yui m'avait simplement dit que pour me sortir de là, je devais être prête à courir. Je supposais qu'elle allait une fois de plus passer en force... mais ils étaient sur leurs gardes, maintenant, la même chose n'allait pas marcher deux fois... n'est-ce pas ? Ils suffisait qu'ils tirent dans les pneus du camion pour l'obliger à s'arrêter. Sans compter qu'un véhicule pareil n'était absolument pas maniable dans ses rues. En ligne droite, d'accord, mais dès qu'il y avait un virage, c'était une autre histoire. Ne pouvoir qu'attendre était particulièrement énervant. Je faisais confiance à mes amies pour ne pas m'abandonner à mon sort, mais se reposer autant sur elles sans rien savoir me mettait beaucoup plus mal à l'aise que je l'aurais voulu. Quelle que soit la manière dont ça allait se passer, ça ne durerait sans doute pas plus d'une minute.
Un lourd son de klaxonne résonna, me faisant sursauter, suivit d'un brusque vacarme et de raclements métalliques. Des clameurs montèrent, une rafale de fusil. Je déplaçai la plaque de placo pour sauter de la trappe, le sac sur le dos. La pièce était très sombre, mais je distinguais vaguement la forme de la table. À peine eus-je posé pied à terre qu'un crissement de pneus s'arrêta dans la rue juste à côté. Le meuble qui bloquait la porte raya le sol alors que cette dernière fut brutalement ouverte.
– Ritsu !
Je bondis hors de la pièce en entendant la voix de Mio, surprise par une lourde fumée grisâtre qui emplissait la rue. L'ancienne bassiste portait un casque et un gilet par-balle, et me tira par le bras, me faisant grimper sur une sorte de plate-forme roulante qui commençait déjà à partir, alors que des motos vrombissait non loin.
Je toussais, me rendant compte qu'il s'agissait bel et bien du camion... enfin, uniquement le compartiment conducteur et la plate-forme servant a attacher la remorque. Cette dernière n'étant plus là, le véhicule était beaucoup plus véloce et manœuvrable.
Mon cœur s'emballait, le sang me montait à la tête alors que l'adrénaline se déversait dans mes muscles, j'avais déjà ressenti ça des dizaines de fois, qu'importe le niveau d'épuisement, le danger de mort déclenchait toujours un énorme booste d'énergie, l'instinct de survie shootant directement l'organisme. Le camion sans remorque tourna soudainement, dérapant dans le virage faisant grincer les six roues sur le béton, sautant et ricochant sur le route accidenté couverte de débris.
Mio me colla un casque sur la tête, et se mit à dégoupiller des sortes les grenades fumigènes, les balançant sur la route. Ces choses vomissaient une lourde et impressionnante fumée grise, en quelques secondes la rue était plongée dans un brouillard artificiel. Je l'aidais dans sa tâche, en lançant sur le côté dans d'autres ruelles pour tenter d'immerger le plus grande zone possible dans la fumée. Malgré tout, les motos semblaient se rapprocher, et si je les voyais pas, je percevais leur moteur très clairement. Une rafale mitrailla les airs, j'entendis les balles ricocher sur le métal du camion. Je fermais les yeux quelques secondes, enfonçant mon casque sur ma tête. Malgré le boucan du camion forçant son passage et les moteurs des poursuivants, je discernai clairement l'exclamation de douleur de mon amie.
– Mio ! Est-ce que-
– Je vais bien..., marmonna t-elle en grimaçant.
Je distinguais des impacts de balles écrasées sur son gilet. Immédiatement, je dégainais, tirant trois fois au hasard dans la nuit histoire de riposter. Le vrombissement des motos diminuait légèrement, je distinguais leurs phrases au loin... pourtant elles n'avaient pas l'air de vouloir lâcher. Je me cramponnais comme je pouvais au camion, ce dernier subissait des chocs et vacillait à chaque virage. Les phrases étaient allumés, mais je supposais que c'était obligatoire pour éviter de s'encastrer définitivement dans un mur.
Bordel, ces types ne voulaient pas lâcher. Nous n'avions plus de fumigènes, et les poursuivants nous cherchaient toujours. Ils n'étaient pas derrière nous, mais se dirigeaient dans notre direction, peu importe la vitesse et les virages que nous prenions. Mio était recroquevillée sur elle-même, et moi, je surveillais l'arrière. Je craignais de voir un phare de moto surgir.
Peu à peu, la route se fit plus praticable alors que le camion roulait sur les axes sortant de la ville. Nous étions dans la périphérie de la ville, mais je n'irais pas jusqu'à dire que nous étions sorties d'affaire. Au loin, je voyais les lumières dansantes des phares. Ils nous cherchaient toujours.
Mio haletait en se tenait le bras. Je me penchais vers elle.
– Tu as blessée ? questionnais-je.
– Ce n'est rien...
Je m'apprêtais à lui dire que non, quoi qu'elle ait, ce n'était sûrement pas rien. Mais le camion ralenti soudainement, le perte de vitesse me faisant brusquement vaciller. Le véhicule s'immobilisa au milieu de la route. Je me débarrassais du sac à dos, et descendis d'un mouvement de la plate-forme. Puis avec mes maigres forces restantes, je grimpais sur la petite marche de la portière conducteur.
– Yui ? appelais-je.
J'ouvris la portière en grand pour apercevoir la silhouette de mon amie. Elle était affalée sur le siège.
– Ricchan... désolée, je peux plus..., chuchota t-elle dans un souffle.
Elle ferma son œil, et sa tête se pencha sur le dossier avant que je puisse lui répondre. Mon cœur déjà bien mit à l'épreuve rata un battement de plus.
– Hé ! Yui !
Je lui tapotai doucement la joue, mais pas de réaction, alors je me hissais vers elle, décalant mon casque afin de plaquer mon oreille sur sa poitrine. Avec quelques secondes de concentration pour ignorer le tambourinement de ma propre poitrine, je distinguais son pouls. Faible, mais présent. Elle respirait toujours, également. Dans tous les cas, elle avait assuré pour la conduite, pensais-je, contente qu'elle soit arrivé a arrêter le camion avant de s'évanouir.
Un vrombissement de moto se rapprochait. Il devait avoir repéré les phares. Je sautais par terre, laissant échapper un glapissement lorsque mes jambes se plièrent un peu trop.
– Mio, je vais conduire, tiens le coup, pigé ?
Elle ne me répondit qu'avec un "mh-mh" affirmatif. Je fis le tour du compartiment conducteur, pour aller me hisser sur le siège passager et tirer Yui pour libérer la place derrière le volant. Déplacer une personne inconsciente était une entreprise particulièrement compliquée, surtout lorsque mes gestes se faisaient plus pressant et paniqués. La moto se rapprochait, et la même insulte se répétait en boucle dans mon esprit... jamais je n'aurais le temps de repartir ! Le moindre effort me lançait des vagues de douleur dans tout le corps, mes articulations me semblaient brûler à chaque mouvement, et... à peine étais-je redescendu du côté passager, qu'un coup de poignard me déchira le ventre.
Appuyée contre le camion, penchée en avant, je vomis un répugnant mélange amer de bile et de restes pâteux de la conserve que j'avais avalée quelques heures plus tôt. Un vertige me broya le crâne, je n'entendis qu'à peine la voix de Mio m'appeler, alertée par les horribles bruits de gorge. Une main cramponnée sur la taule, l'autre accroché à mon sweat, je toussais péniblement, clignant plusieurs des fois des yeux pour en chasser le malaise.
Un crissement de pneu se stoppa tout proche. Je voyais un phare éclairer la plate-forme.
– T-toi, là ! Rendez ce que vous avez volé ! C'est à nous ! s'écria une voix juvénile.
– Attends, ne tire pas ! On va te tout te rendre, d'accord ? Mais baisse ce fusil..., lui répondit Mio.
Je serrais les dents. Mon amie venait sans doute de dire ça à voix haute pour m'informer de l'arme que tenait ce gamin. J'étais masquée derrière le véhicule, dans l'ombre. J'avalais lentement ma salive, ignorant le goût atroce m'emplissant la bouche.
– B-bouge pas ! Lève les mains ! bafouilla le garçon.
– Laisse-moi te donner le sac... regarde, je ne suis pas armée..., tout se passera bien, d'accord ? Tu n'as pas besoin de tirer...
Je sentais que Mio tentait de gagner du temps. Ce gamin devait être en plein dans la lumière du phare de la moto, d'après l'emplacement de sa voix. Une voix qui n'avait même pas encore muée. Juste à quelques mètres. Avec des mouvements étrangement posés malgré la situation, je me retournais pour coller mon dos contre la taule du camion, et je pris mon pistolet. Je le tenais à deux mains, à côté de mon épaule droite, le canon vers le ciel, prête à l'abaisser. Je n'avais droit qu'à un essai. Je fermai les yeux, et vidai mes poumons, le doigt sur la détente.
Deux secondes. Deux secondes cela me prit, pour surgir dans la lumière, pointer mon arme vers le garçon, et faire feu.
C'était lui ou nous.
Il hurla. Un hurlement étranglé, puis le choc caractéristique d'un corps s'effondrant sur le béton. Sans attendre, je grimpais sur la plate-forme pour la franchir. La première pensée m'ayant traversée l'esprit fut que je devais l'achever au plus vite. La balle l'avait atteinte à la base du cou, le sang giclait de la blessure malgré ses mains essayant vainement de le retenir dans sa gorge. Il se tortillait sur le sol en poussant des gargouillements humides, les yeux exorbités et la bouche grand ouverte luttant pour des respirations.
Il avait l'air...
Il avait l'air d'un poulet.
C'était exactement ça. Les mêmes gesticulations erratiques et affolées que les poulets que j'avais égorgé pour les manger. Un rire nerveux grimpa de ma poitrine lorsque cette comparaison me passa sur l'esprit.
– Ritsu !
La voix de Mio me sortit de ma torpeur. Debout sur la plate-forme, elle se tenait le bras gauche, un cercle sanglant sur sa veste, au niveau de son coude. Elle m'attrapa le poignet, mais je ne réagis pas, ne pouvant détourner mon regard du garçon. Il s'était immobilisé, les yeux grands ouverts, le fusil sur son torse. Il devait à peine avoir la quinzaine. Et je l'avais tué.
Je rangeai mon arme, et attrapais tout ce qu'il se trouvait sur la plate-forme, trois sac à dos, le mien et ceux de mes amies. Mio grimpa côté passager, à côté de Yui, et je m'installais derrière le volant. Derrière nous, les moteurs se faisaient plus rares, alors que nous nous éloignons.
Le calme revint rapidement. Les phares éclairaient l'autoroute, majoritairement vide, je retrouvais les sensations de la conduite en pleine nuit, le paysage noir défilait à une vitesse mesurée. Yui n'avait pas reprit conscience, et Mio serrait silencieusement son bras blessé contre elle. Moi, je me repassais la scène au ralenti, voyant mes propres gestes comme si je regardais un film à la première personne. Je n'avais pas l'impression que c'était moi, mais plutôt une sorte de robot ayant agit machinalement. Pas une seconde je ne m'étais arrêtée pour me demander si c'était la bonne solution. Pas une seconde je n'avais hésité avant de tirer. Je m'étais préparée à subir mon baptême du sang depuis longtemps, étant sûre et certaine que ça allait arriver un jour ou l'autre. Certaine qu'à un moment, je ne pourrais plus fuir, que mise au pied du mur, il allait falloir agir, qu'importe la personne se trouvant de l'autre côté du canon, agir sans s'encombrer de morale, sans avoir le temps de réfléchir.
Je repensais à ce garçon. Qu'avait-il imaginé, alors qu'il se vidait de son sang ? Avait-il souffert ? Avait -il espéré qu'un quelconque miracle le sauve ? Ou avait-il littéralement pensé "je vais mourir" ? Je venais de donner la mort à un autre être humain, jeune qui plus est, et pourtant... je ne ressentais qu'un vide. Je n'arrivais même pas à me sentir coupable... ce monde ne nous avait pas épargné, nous non plus, alors pourquoi allait-il épargner un gamin ? De plus, il tenait un fusil, sans doute s'en serait-il servi s'il en avait eu l'occasion. Je n'avais pas eu le choix... des excuses et des justifications tournaient sans arrêt dans mon esprit. Maintenant, j'avais vu tellement de morts qu'un de plus ne me faisait plus rien. Même si cette mort était de ma main.
– Prête ?
Mio me fit un « oui » de la tête. Assise sur le béton, appuyée contre la grosse roue avant du camion, elle tenait une lampe torche en direction de son bras blessé. Une balle s'était fiché juste au-dessus de l'articulation de son coude. Par chance, ce n'était pas très profond, et cela avait au moins ralenti l'hémorragie. Accroupie à côté d'elle, je lui maintenais le bras d'un main, l'autre s'apprêtant à retirer la balle sans l'aide d'aucun autre outils que mes doigts.
Je regardais le trou sanglant, écartant légèrement la chair de mon pouce. L'ancienne bassiste tourna la tête dans l'autre sens, fermant les yeux en grimaçant. Sous la lumière de la lampe torche, je voyais l'éclat métallique argenté entre le rouge luisant.
– Ooh, c'est peut-être une balle en argent..., plaisantais-je pour tenter de la détendre.
– Tais-toi et fais-le, ordonna Mio d'une voix sèche.
Loin d'être froissée par le ton froid, j'inspirais calmement et jaugea mes gestes. De mes trois doigts restant, je pinçais fortement le bras pour faire glisser le morceau de métal vers l'extérieur, et enfonçait mon index dans la plaie pour faire levier. Mio se crispa avec une plainte réprimée. Par chance la balle n'offrit aucune résistance et glissa facilement.
– Voilà. Tu veux la garder en souvenir ?
Pour toute réponse, Mio plaça l'entièreté de sa paume en plein sur ma figure, et m'écarta d'un geste. Je basculais sans force, m'asseyant mollement sur mon derrière, appuyée sur mon bras. Par réflexe, j'essuyais mes doigts ensanglantées sur mon jean, dire que je venais de plonger dans une blessure ouverte sans une seule once d'hésitation ni de dégoût. Je jetais négligemment la balle, elle émit des petits ricochets métalliques en rebondissant par terre. Bien que nous nous étions sauvées avec de la nourriture, ce n'était pas le cas pour le matériel de soin. Nous n'avions rien, pas même une stupide compresse ou un simple désinfectant... la seule chose qu'on pouvait faire, c'était presser la plaie et attendre que le sang coagule pour former une croûte. Puis laisser à l'air libre... en espérant éviter une trop grave infection.
Alors que Mio patientait en serrant son bras, je me levais lentement pour aller voir Yui. Je l'avais allongée sur la banquette du camion. Je la secouais doucement. Toujours pas de réaction... elle respirait toujours, mais... il fallait qu'elle se réveille... combien de temps cela faisait-il qu'elle n'avait plus avalé quelque chose ? Ou même bu de l'eau ? Si... si elle était dans le coma, il n'y avait à faire...
– Mio, tu crois que tu pourrais m'aider à la sortir ?
L'interpellée se leva, et prit ma place sur les marches de la portière passager. Je la laissa extirper prudemment Yui de la banquette, la tirant par les aisselles. J'attrapais les jambes de mon amie inconsciente dès que possible, et nous la posâmes doucement sur le sol.
– Je vais la porter, décida Mio. Prend les sacs.
Je l'aidais à mettre Yui sur son dos. Manipuler quelqu'un d'inconscient ainsi, telle une simple marionnette, était vraiment quelque chose d'étrange, ça me mettait légèrement mal-à-l'aise. Je sortis ensuite les trois sac à dos, que je j'attrapais non sans difficultés. J'évitais de les mettre sur mon épaule gauche, toujours autant endolorie. Je n'avais pas la force de confronter Mio à la morsure, pas maintenant en tout cas, nous étions toutes exténuées.
Ce fut d'ailleurs pour prendre du repos que j'avais trouvé un hôtel. D'après les panneaux que j'avais pu déchiffrer au bord des routes, nous étions dans la préfecture d'Aomori. L'hôtel était un grand bâtiment blanc, juste au bord de la route... et également au bord de l'océan, dans la Baie de Mutsu. J'aimais dormir dans les hôtels, les chambres étaient toujours plus propre que celles des appartements ou des maisons – dans la mesure ou une chambre laissée à l'abandon pendant des mois pouvait être propre. Mais au moins, les draps n'avait pas été utilisés. Et puis, non seulement on pouvait facilement trouver les clés des chambres, mais il y avait également moins de chance de tomber sur un cadavre.
Mes pas craquelaient alors que je marchais sur les morceaux de verres des baies vitrées explosées. À l'intérieur, je balayais la réception du faisceau de ma lampe torche, examinant tout le faste d'un hôtel quatre étoiles. En voyant les grandes rampes d'escaliers rouges et doré de chaque côtés, je me tournais vers l'ancienne bassiste.
– Ça va aller avec Yui ?
– Oui, oui... essaye juste de trouver une clé au premier étage...
Pas d'électricité, pas d'ascenseur. Je fouillais l'espèce de bureau en bois entre les deux rampes, attrapant un jeu de clés et de cartes magnétiques.
La première chambre était... immense ? Il devait plutôt s'agir d'une suite. Ça sentait le renfermé et la poussière. L'ambiance était dans des tons blancs et de bois brun, Il y avait des tatamis sur le sol, des tables basses et une grande baie vitrée, dont les volets électriques étaient heureusement fermés. Néanmoins, je pris la peine de tirer les rideaux en plus.
Mais je crois que la seule et unique chose qui était dans nos esprit en ce moment, c'était le lit. Honnêtement il aurait pu s'agir d'un vieux matelas dans un cagibi, je me serais affalée dessus comme si c'était l'endroit le plus confortable du monde. Le lit était tout aussi immense que la chambre, et alors que je me laissais tomber en plein milieu, sur la couverture et entre les coussins, Mio déposait Yui à ma droite. Elle vint ensuite s'étendre à ma gauche. Même elle avait besoin d'un minimum de sommeil. Il faisait encore nuit, mais ça n'allait certainement pas nous empêcher de dormir. Je me débarrassais du bazar encombrant ma ceinture et mes poches, laissant le talkie-walkie, le couteau militaire et le pistolet sous l'oreiller. J'avais été allongée dans un plafond pendant des heures et des heures, pourtant le retour dans cette position était particulièrement confortable. Je me calais sur le dos, les yeux fermés, écoutant les respirations régulières et endormies de mes amies. Enfin du vrai repos, mérité, et savoir que je pouvais dormir autant que je le voulais n'en était que plus agréable. Les images de la gorge giclant de sang du garçon que j'avais tué me revinrent en mémoire, peut-être était-je horrible, mais... cela n'allait pas m'empêcher de profiter en paix de mon sommeil. Un vrombissement lointain me parvint alors que je sentais mes muscles s'assoupir. Je tendis l'oreille, reconnaissant le bourdonnement des hélices d'un hélicoptère. Peut-être même plusieurs ? Quoi qu'il en soit, ils semblaient très éloignés. Je n'y accorda pas davantage de pensées, accueillant avec plaisir la douce somnolence voilant mon esprit.
Dimanche 6 juillet 2014
Je m'étais endormie paisiblement. Le réveil fut tout autre.
Un hurlement strident me déchira les tympans. Je sursautais, les yeux grand ouverts rencontrant le mur brun de la chambre. Le cœur compressé, j'attrapais mon arme à feu sous l'oreiller, et me redressais d'un geste en pointant le canon hasardeusement dans la pièce. Je balayais la pénombre, de minces filets de lumière filtraient entre les interstices des volets. Il faisait visiblement jour à l'extérieur, et cela me permis de remarquer qu'il n'y avait... rien. Si ce n'est Yui, sanglotant sur le lit à côté de moi.
– Ricchan ! RICCHAN !
Elle me criait littéralement dessus, et je posais mon arme pour me tourner vers elle. Je n'eus pas le temps de demander quoi que soit qu'elle me prit dans ses bras. Yui pleurait et hoquetait en me serrant, mouillant mon épaule.
– Ça... ça va aller, Yui... tout va bien...
Je chuchotais des petits "sssh" en lui caressant le dos, moi-même apeurée. Bon sang, qu'est-ce qui avait pu susciter une réaction pareille ? Avait-elle fait un cauchemars ? Mon amie était complètement bouleversée, je la sentais trembler alors qu'elle sanglotait contre moi. Il valait mieux la laisser vider toutes ses émotions, car si je lui demandais quoi que ce soit maintenant, je n'allais récolter que des bouts de phrases étranglés. Pour tenter de la consoler, je répétais quelques paroles réconfortantes d'une voix calme. Yui reniflait, blottie tel un animal maltraité, je ne l'avais plus vue exprimer d'aussi fortes émotions depuis très longtemps. D'un certain côté, cela me rassurait qu'elle se libère ainsi.
L'ancienne guitariste finit doucement par reprendre une respiration moins hachée. Puis elle se recula, le visage déformé par le chagrin, larmoyant de son unique œil valide. Je lui essuyais délicatement la joue avec la manche de mon sweat.
– Yui, qu'est-ce qu'il s'est passé ? questionnais-je enfin.
Mon amie renifla plusieurs fois, se préparant à parler aussi clairement qu'elle le pouvait.
– J'ai vu... il y avait... une ombre. Dans le coin, juste là, chuchota t-elle en pointant un mur de la pièce. Une ombre qui respirait. Ça bougeait pas, mais... c'était là. Ça me fixait... je te jure que ça me fixait, Ricchan... c'était... c'était...
Elle avala sa salive.
– C'était... une forme... humaine... je crois... non, c'était pas humain..., bafouilla t-elle.
Je regardais la chambre, tout autour. Il n'y avait rien, mais vu l'état de mon amie, elle n'était sûrement pas en train de mentir. Yui avait vraiment vu quelque chose, ou croyait sincèrement avoir vu quelque chose. Y avait-il réellement eu "quelque chose" ? Je fixais encore une fois le coin de la pièce qu'elle avait désigné, et un frisson me parcouru l'échine en imaginant une ombre menaçante nous observer, endormies et vulnérables. Bien sur, avant, j'aurais trouvé une explication rationnelle. Une hallucination, une paralysie du sommeil... Mais maintenant... hé bien, nous avions des monstres ayant envahi la terre, des monstres effroyables, que l'on ne comprenaient pas, qui avaient des effets inexplicables sur l'esprit et même le corps humain.
– Ne t'inquiète pas Yui, c'est finit maintenant. Attend, ne bouge pas...
Je me descendis lentement du lit, réveillant mes muscles endoloris, retrouvant les sensations familières et douloureuses me rappelant que j'avais encore besoin de soins et de repos. Je me traînais vers la salle de bain, attrapant le grand verre à dent. Malheureusement, j'avais beau tourner et retourner le robinet, rien ne sortait. Pas d'eau courante.
Je rejoignis Yui, qui s'était assise sur l'un des coussins devant la table basse du salon de la grande suite. Elle semblait encore angoissée, tournant nerveusement la tête pour examiner chaque recoin de la pièce.
– Ricchan, je... j'en ai assez, de tout ça...
Malgré tout ce qui était arrivé, je n'avais pas oublié ce qu'elle m'avait dit à travers le talkie-walkie. Ou plutôt ce qu'elle avait essayé de dire. Je m'assis devant la table basse, en face d'elle, en soupirant. Je comprenais parfaitement le sentiment Cet hiver, quand j'étais seule, gelée jusqu'aux os, ça aurait été tellement plus simple de juste... m'endormir pour de bon. Mais je m'étais forcée à marcher, à avaler tout ce que je pouvais trouver. Parce qu'avant de me laisser seule, Mio m'avait demandé de ne jamais abandonner. Parce qu'il était hors de question que ce monde me tue.
– Yui, la seule chose dont je suis certaine, c'est que je ne compte pas abandonner maintenant... ni jamais. Et que tu pourras toujours compter sur moi, d'accord ?
Et également le fait que je n'allais pas la laisser sombrer. J'attrapais le sac de conserves, si on ne pouvait pas boire, il fallait au moins manger. Il était enfin temps de savoir ce que contenait exactement ce sac ayant au moins valu une vie humaine. Mon amie m'observa sortir une par une les précieuses conserves.
– … Tout ça ? s'étonna Yui.
Onze boites en tout. Ce butin en valait la chandelle. Je souris en hochant la tête.
– Tiens, choisis, et mange autant que tu veux.
– On ferait pas mieux de... rationner ?
– Ce qu'on ferait mieux, c'est de reprendre des forces.
Le salon était particulièrement sombre, les rideaux étaient bien opaques. J'allumais une lampe torche pour y voir un peu plus clair, et empilais les boites sur la table. Mon amie ne semblait pas très enthousiaste à l'idée de manger.
– S'il-te-plaît... tu veux bien faire l'effort d'avaler quelque chose ? Pour moi ? insistais-je.
Je pris l'une des conserves et déchiffra l'étiquette.
– Tiens, des nouilles aux légumes... et du bœuf...
Yui soupira, et hocha la tête, avec un faible "d'accord". Nous partageâmes donc un repas post-apocalyptique, mangeant avec les doigts directement dans les boites tour à tour. Un soulagement me passa sur le cœur en voyant l'ancienne guitariste retrouver un peu d'appétit. Malgré la faim, nous prîmes notre temps, mâchant des petits bouchées. Je savais qu'envoyer trop de nourriture à un ventre complètement vide depuis trop longtemps était mauvais. Je faisais aussi attention, allant jusqu'à attendre plusieurs minutes entre les bouchées, me rappelant comment ça s'était terminé après avoir englouti l'intégralité d'une boite à moi toute seule. Cette fois, j'espérais que mon estomac soit plus conciliant et fasse son travail au lieu de tout rendre.
Le jour avançait lentement, et je racontais à Yui ce qu'il s'était passé au camp. Je lui racontais la tentative d'échange, la drogue que j'avais proposée, et surtout, le pourquoi du comment je lui avais demandé de foncer dans les barricades. Je lui racontais également la cachette dans le faux-plafond, le Siffleur, et lui montrais même la belle morsure que Mio m'avait infligée. Yui s'en étonna, mais ne posa pas de questions. Par contre, son intérêt sembla particulièrement piqué lorsque je lui fis part d'un certain récit. Celui que m'avais raconté le type dans le supermarché, à propos du "changement" des monstres. Du fait qu'ils commençaient peut-être à... essayer de piéger les humains.
– Je crois que... j'ai... déjà vu ça, marmonna Yui.
– Quoi ? Comment ça ? Quand ? m'exclamais-je, stupéfaite.
Mon amie se recroquevilla légèrement sur elle-même, se frottant les bras. Malgré mon impatience, je la laissais rassembler ses souvenirs en silence.
– C'était avant... avant même que j'retrouve Mio. J'étais... dans une maison... ou un temple, j'sais plus. Le... le Trancheur... il a détruit une partie du bâtiment, et un homme s'est retrouvé coincé sous les débris, il avait... la jambe sous une poutre, il... en plein soleil, mais... le Trancheur... il l'a pas tué. Il a... attendu. Il a juste... attendu.
Si j'accordais tout de même plus de crédit au récit de mon amie, je me demandais si ses souvenirs étaient clairs. Après tout, j'étais bien placée pour savoir à quel point ces monstres pouvaient modifier nos perceptions.
– Et l'homme ? m'enquis-je. À t-il survécu ?
– Non... il a crié jusqu'au soir... puis le Trancheur l'a tué. Puis il est parti. Peut-être... j'pensais que j'interprétais, que j'me souvenais mal, mais...
Elle se prit la tête entre les mains.
– Je sais plus, Ricchan...
Je m'appuyais sur mes coudes, lui frottant l'épaule. Je ne savais pas non plus. Des choses commençait à changer. Elles avaient déjà commencées à changer... d'abord des humains qui se transformaient, des espèces d'hybrides au comportement étrange, et les monstres qui modifiaient leur comportement... et peut-être même des ombres silencieuses se glissant dans l'obscurité. Des ombres noires... rôdant dans les ténèbres, leurs globes oculaires brillants. J'avais... déjà vu ça. Je penchais ma tête vers mes mains. Les souvenirs du béton dur et froid. La brise glaciale. Seule... à terre. Une chose m'observe.
Je fixe les ténèbres. Et, penchées au-dessus de moi, les ténèbres me fixent.
Le même frémissement remonta le long de mon dos.
Yui et moi sursautèrent en même temps lorsque la porte de la suite s'ouvrit. Mio entra dans la pièce, et je jetais un œil vers les volets. La nuit était déjà tombée ? L'ancienne bassiste s'approcha de la table, jaugeant les restes de notre repas.
– Est-ce que vous vous sentez mieux ? sourit-elle
Silence.
– … Tout va bien ? On dirait que vous avez vu un fantôme... ne me dites pas qu'il y a encore eu des... Siffleurs ? Ou... pire ?
– Non, rien de ça, répondais-je en secouant la tête. Mais Yui a vu... une ombre étrange.
– Une ombre...
Mio vint s'asseoir à côté de la table, soudainement nerveuse. Je m'attendais à ce qu'elle pose d'avantage de questions, mais... j'avais l'étrange impression qu'elle savait déjà parfaitement de quoi on parlait.
– Alors vous... vous en avez vu aussi ? Elles existent vraiment... non ? bredouilla t-elle.
– C'est vrai ? C'est vrai ! Donc j'ai pas... halluciné, pas vrai ? s'exclama Yui.
Avoir une confirmation de l'ancienne bassiste n'en était que plus sinistre. Je me rendais compte à quel point nous étions loin d'appréhender tout ce qui se passait dans ce monde... quand toute notre énergie et nos esprit étaient focalisés sur la seule survie, à notre minuscule échelle, il ne nous en restait plus pour se préoccuper des autres choses.
– Quand est-ce que tu en as vu, Mio ? questionnais-je.
– En réalité, je... me souviens en avoir vu. Je vois comme des flashs. Je crois que ça se passe pendant le jour... je me souviens de ses choses noires, elles sont... terrifiantes. Elles osent entrer dans le vide, on dirait qu'elles peuvent... décider de disparaître, puis revenir juste après. Ça saute de vide en vide... je crois que j'essaye de m'en débarrasser, mais c'est... si écœurant. Ça ne devrait pas exister.
Mon amie devenait rapidement incohérente ou incompréhensible dès qu'elle essayait de parler de ses activités diurnes. Durant tout son discours, elle avait gardé un air profondément dégoûté, on aurait presque dit qu'elle se sentait nauséeuse.
– C'est ce que tu fais pendant le jour ? Tu... chasses ces... choses ? s'enquit Yui.
– Je ne sais pas... peut-être ? Je ne me souviens que d'impressions et quelques images qui reviennent parfois.
Mio se frotta mollement l'épaule gauche comme si elle avait mal. Est-ce qu'il s'agissait là d'une autre forme de monstre ? Une autre espèce ? Dans ce cas, pourquoi n'avais jamais entendu personne en mentionner jusqu'ici ? Moi-même, je pensais en avoir vu, bien que mes souvenirs étaient flous, car à ce moment, j'étais... presque au bord de la mort. Et si ces choses n'apparaissait qu'aux personnes sur le point de mourir... ? Ou avais-je vu trop de films de fantômes et d'esprits ? Je regardais Yui. Mais n'osa pas faire part de cette idée. Non ça ne pouvait pas être le cas, si Mio en voyait... mais elle n'était plus comme nous. Toutes mes idées se mélangeaient, je ne savais pas quoi croire, seul un désarroi inconfortable, le sentiment de ne plus rien contrôler de ma vie se frayait un chemin dans ma certitude. Je savais que je ne savais rien, et cela faisait naître une étrange sensation paradoxale de sécurité et de détresse.
Il fallait se raccrocher à quelque chose de concret. C'était peut-être pour cette raison que je persistais à vouloir atteindre Hachinohe. C'était la seule chose que j'arrivais encore à contrôler. Alors que le silence s'installait, je me levais difficilement, examinant la pièce. Vu qu'il s'agissait d'une chambre d'hôtel, j'avais dans l'idée d'y trouver des cartes ou des guides à destinations des voyageurs. Mon regard tomba sur un porte journaux en bois. Il était plein de poussière, mais je trouvais ce que je cherchais : des cartes, bien rangées entre divers magazines et prospectus touristiques. Yui posa encore plusieurs questions à Mio concernant les ombres, uniquement pour récolter des "je ne sais pas" à chaque réponse.
D'après mes souvenirs de la carte du japon, Aomori n'était pas loin de Hachinohe, je ne savais pas à combien exactement, mais nous nous rapprochions. Je voulais aller voir ce qu'il y avait la-bas. L'armée semblait vouloir y amener des survivants, après tout. Nous avions mangé, mais pas de chance pour nous, sans eau impossible de se laver... cela commençait à devenir particulièrement gênant, et même dangereux, maintenant que nous avions des plaies ouvertes. J'étalais l'une des cartes sur la table, la plus grande que nous avions trouvé. Hachinohe... c'était légèrement au sud-est, dans nos tribulations, nous étions allées un peu trop au nord. Et d'après l'échelle, ce n'était plus qu'à... une petite centaine de kilomètres. Deux heures de voiture... ou peut-être même une heure trente.
Je levais les yeux vers mes amies pour rechercher leur approbation. Yui haussa les épaules, mais Mio se mit à tirer sur les fils des manches de sa veste, son tic lorsqu'elle réfléchissait.
– Ritsu, je ne sais pas si c'est une bonne idée... que je vienne avec vous.
Je baissais la tête. Toujours cette même incertitude concernant la position de l'armée et du gouvernement – ou ce qui en restait – par rapport aux "hybrides". Mais s'il y avait la moindre chance pour qu'ils ne tirent pas à vue, peut-être pourrais-je les convaincre. Après tout, Mio n'était pas dangereuse... je massais brièvement mon épaule. Disons, pas dangereuse du moment qu'on ne la privait pas de soleil. Je repensais à Anko. Finalement, si Mio n'était pas dangereuse, c'était surtout... parce qu'elle ne voulait pas l'être. J'avais été témoin, et même avait subi, ce que pouvait faire une personne comme eux avec de mauvaises intentions. D'ailleurs, en repensant à elle, les images du camp de survivant détruit me revenait, et juste avant ça, les souvenirs du garçons extrait de la citerne. Celui que Anko et son groupe avait sauvé. J'avais envisagé plusieurs possibilités, et je pensais avoir compris. Je ne pouvais que spéculer, mais...
– Je ne pense pas qu'ils te tueront, Mio, affirmais-je.
– … Je n'ai pas non plus envie de me retrouver enfermée, ou leur servir de cobaye, renchérit-elle.
Elle baissa la tête, sa voix devint presque suppliante.
– Mais... je ne veux pas non plus rester toute seule...
(info : on arrive à la fin. Il ne reste plus qu'un chapitre et l'épilogue)
