Raziel fixait l'océan pacifique depuis le toit du Red Sphere. Elle essuya une larme qui s'était faufilée sur sa joue. Encore une. La journée était calme, l'aurore se levait à peine et l'eau paisible. C'était plus terrible encore.

Ça faisait deux semaines maintenant que Mephisto les avait quittés. Ça n'aurait pas dû l'attrister à ce point et elle se sentait mal de se sentir si concernée. Mais elle n'avait pas fait semblant.

C'était drôle mais tout ange des secrets qu'elle était, elle avait toujours mis un point d'honneur à rester sincère. Mais il était un ennemi naturel alors une entorse à ses principes ? ça n'était pas grand-chose. Juste une indulgence, pour une fois. Mais c'était devenu réel.

Il n'y avait aucune autre réponse de le dire, c'était la réalité sans phare. C'était plus qu'un jeu d'esprit, c'était devenu réel et peut-être pour la première fois depuis longtemps une lueur dans la longue nuit. La promesse d'un avenir meilleur.

Elle n'avait même pas eu le temps de rationaliser. Le voir sincère avec elle lui avait donné envie de plus. De lui en tant qu'homme mais pas uniquement. De plus. D'un « eux ». Elle s'était déjà imaginée l'annoncer à ses frères. Gabriel ne l'aurait pas vu venir celle-ci.

Mais elle n'avait rien eu le temps de dire et ce frère auquel elle s'opposait sur tout avait été là pour elle. Il avait des milliers de raison de ne pas l'être, à commencer par le fait qu'elle méritait sans doute ce qui s'était passé.

L'idée ne cessait de l'obséder. C'était de sa faute, c'était elle le souci. Elle avait voulu un bonheur égoïste alors voilà. C'était sa punition et une leçon douloureuse.

Si elle n'était pas entrée dans sa vie, il serait encore là, à prévoir sa prochaine fête, à chercher sa prochaine conquête, à monter sa prochaine affaire. A sauver quelqu'un.

Dans une fuite en avant éternelle pour ne pas avoir à se regarder dans une glace et constater qu'il était quelqu'un de décent, de bon, de bien et que ça faisait ainsi de lui le pire démon de la création mais quelqu'un qui méritait amplement que l'on se batte pour lui.

Une autre larme s'écrasa au sol. L'enquête avançait à reculons. La personne qui avait tué eéphisto l'avait fait avec une vélocité et efficacité surnaturelle. Comment avait-il pu se laisser surprendre ainsi ? E-e-est-qu'il l'avait attendu ? Avait-il espéré son... son retour ?

Sa vue se brouilla un peu plus. Elle lui avait dit ce soir-là qu'elle ne pouvait pas rester avec lui. C'était trop tôt. Trop rapide. Elle avait besoin de se faire à l'idée et puis il y avait son affaire en cours. C'était lié sans l'être.

Retrouver Lucifer comptait plus que tout pour elle.

Elle avait besoin d'être tranquille avec ça pour envisager plus avec Mephisto sereinement. Il l'avait regardé de bas en haut avant de lui sourire et lui glisser un baiser sur la tempe. Qu'est-ce que quelques semaines de plus face à l'éternité ?

Elle avait senti ce que les humains qualifiaient de papillons dans le ventre. Elle n'avait jamais compris ces gens qui disaient mériter ou non les attentions des autres.

Il n'était pas question de ça ici mais l'attention la toucha et elle espéra pouvoir lui rendre la pareille à la hauteur de cette patience bienveillante. A la hauteur de tout ce qu'il avait fait jusque-là.

Elle avait glissé un dernier baiser sur ses lèvres puis s'était détournée pour rejoindre Sandalphon. Elle avait senti le regard argenté tout du long et ça l'avait faite frissonner. Il lui avait fallu un instant avant de rejoindre son frère sans laisser paraître le trouble.

L'artiste était un soutien opérationnel qu'elle avait embarqué dans ses histoires sans lui demander son avis. Mais c'était de sa faute : il était sur Terre à ne rien faire et elle avait eu besoin d'aide.

Il ne s'en était pas plaint et l'avait suivi de bonne grâce et elle ne l'en remercierait jamais assez.

Pour preuve que c'était une bonne chose, il avait croisé le chemin de Tiamat. La petite démone lui avait tapé dans l'œil mais il n'avait, à ce jour, pas encore osé aller lui parler. Ce qui était une honte. Sandalphon pouvait lui apprendre tout ce qu'elle voulait sur la musique.

Bien que son instrument favori soit le violon, il était un pianiste d'exception, capable de faire ressentir n'importe quelle émotion à n'importe qui. Sa musique était une arme à part entière.

A la guerre comme en séduction, héhé.

Elle avait glissé un dernier sourire à Mephisto avant de redescendre. Jezabel lui avait servi un verre, l'un de ses cocktails spéciaux. Le sien était frais, sucré. Elle l'avait remercié et le démon lui avait dit que ce n'était rien. Elle savait que ça ne l'était pas, rien.

Le barman aimait vraiment son patron, plus qu'il ne pouvait le réaliser, à vrai dire. En conséquence quoi, il l'appréciait et prenait soin d'elle particulièrement.

C'était réciproque, elle se sentait proche de lui, le considérait comme un bon ami. Jezabel avait eu une vie difficile et peu de choix mais c'était quelqu'un de bien, qui cherchait activement sa rédemption.

Elle se rappelait s'être tournée au bout d'un moment dans la soirée alors que son frère tentait de lui faire oublier qu'il ne ferait rien ce soir non plus concernant la démone en la soudoyant avec des cocktails. Elle avait plissé ses yeux verts en cherchant quelque chose.

Quelqu'un l'observait. Non. Quelqu'un l'observait avec insistance, une insistance suffisamment remarquable pour qu'elle le sente. La sensation ne dura qu'un temps mais pour qu'elle s'excuse auprès de Sandalphon et fasse un tour de la salle en se faufilant à travers les groupes.

Elle n'avait rien trouvé au point qu'elle avait identifié, juste un siège vide et avant même qu'elle ne puisse se demander si quelqu'un s'était réellement trouvé là, elle avait été abordée par une connaissance. La discussion s'était poursuivie jusqu'à très tard.

La fatigue aidant, et l'ambiance bonne enfant dérivant lentement vers quelque chose de plus… orgiaque, elle avait décidé de prendre congé avec son frère. Sandalphon, le visage rougi par l'alcool et le regard trouble, l'avait poussé à aller dire au revoir à Mephisto et après avoir fait la moue, elle avait décidé que ça n'était pas une mauvaise idée. Elle était remontée à l'étage.

Et il lui sembla bien que le démon l'attendait. Ses yeux brillaient autant que le bout de sa cigarette allumée dans la pénombre. Bien qu'elle ne fît qu'entrevoir ses traits, un sourire carnassier avait déformé son visage parfait et il lui avait fait signe de la main pour qu'elle s'approche.

Raziel avait bien conscience qu'elle était un séraphin, pratiquement créée pour vivre dans l'ataraxie et lui un archidémon né pour la séduction. Mais résister ne lui avait même pas traverser l'esprit. Elle l'avait rejoint à grandes enjambées, s'asseyant sur lui.

Ils s'étaient retrouvés lèvres contre lèvres, ses mains partout sur elle, sous sa robe, contre sa peau animée par un feu intérieur.

Et l'idée d'attendre bien loin d'eux.

Elle n'aurait su combien de temps cette frénésie passionnée avait continué. Quelques minutes. Quelques heures. Sans doute même.

Elle était entre un mur et lui, perdue sous les caresses, les baisers intenses et plus, toujours plus. Tout ce qu'elle savait c'est qu'il avait suspendu ses mordillements sur sa gorge à un moment, tâchant de retrouver son souffle et ses esprits. Elle avait grondé de frustration tandis que ses mains la quittaient avec lenteur et qu'il reculait.

Elle s'apprêta à protester. Eh, c'était quoi ces façons ? Elle en voulait plus, encore plus. Mais après un instant, elle avait réalisé que Sandalphon se trouvait derrière elle. Elle était restée figée dans les bras de son démon, les joues rougies. Vraiment ? Vraiment maintenant ? La voix rauque de Mephisto s'était élevée, indiquant à l'autre séraphin qu'ils arrivaient.

Rapidement, juste le temps d'être présentable, avait-il ajouté.

L'ange de l'art n'avait même pas répliqué, bafouillant une réponse avant de redescendre les marches quatre à quatre. Elle-même était figée. Mais Méphisto ?

Il riait aux larmes. Et si elle le trouvait charmant ainsi, ce n'était pas le moment.

Avait-il une seule idée de ce qu'elle allait devoir supporter de gêne ? Et de ce qu'il allait devoir endurer également ? Elle avait six grands frères et elle avait eu dans l'idée de le présenter autrement que comme un archidémon cherchant à la transformer en pécheresse.

C'était raté pour tout ça. Il allait vraiment souffrir, le pauvre. Vraiment.

Elle l'avait tapé sur son épaule, se retournant pour cacher son propre sourire. Idiot. Ils s'étaient réajustés rapidement et pas sans qu'il ne lui glisse un autre baiser bien trop intense sur la gorge. Elle avait bien compris qu'il allait lui rendre la vie difficile à l'avenir.

La main de Mephisto s'était retrouvée au niveau de sa hanche et ils étaient descendus ainsi. Elle se souvenait du regard de Jezabel, son sourire satisfait en coin. Elle l'avait salué de la main avant que l'archidémon ne l'amène à la sortie où Sandalphon l'attendait.

En pleine discussion avec Tiamat. A bonne distance l'un de l'autre mais la démone était là, les bras croisés sous sa poitrine, à écouter attentivement son frère qui parlait de ce qu'il connaissait le mieux.

Elle se souvenait avoir regardé Mephisto du coin de l'œil. Il semblait surpris sous son flegme apparent. Comme s'il venait de réaliser pourquoi Sandalphon venait aussi souvent. Quelque chose calculait quoi faire de cette information. Elle se souvenait l'avoir pincé doucement, le tirant de ses réflexions démoniaques. Eh, c'était de son frère dont il s'agissait.

Son sourire de beau diable s'était fait plus sincère et il avait glissé un énième baiser affectueux sur ses cheveux.

Avant de la laisser partir vers son frère. La pianiste l'avait dévisagée avant de renifler et adresser un au revoir à Sandalphon. Et d'ajouter qu'elle espérait qu'il reviendrait, pour qu'il puisse lui montrer ce dont ils avaient parlé. Ooooh !

La dernière image qu'elle eut de la soirée fut Mephisto qui rattrapa, avec un air tout à fait théâtral, le baiser qu'elle lui avait soufflé avec un sourire avant que les portes de l'ascenseur ne se referment.

Ils s'étaient glissés dans un taxi, en silence, avec Sandalphon, chacun à ses réflexions et étaient rentrés chez elle. Elle avait délaissé sa robe, s'était glissée dans la douche puis dans son lit. Son téléphone comportait de messages venant de son démon.

« J'espère que l'on aura le plaisir de reprendre là où nous nous sommes arrêtés bientôt. Mais je ne t'ai pas menti. J'attendrais le temps qu'il faudra Raziel. » suivi d'un autre message.

« Je tiens à préciser que je suis cependant très contrarié » avec une photo attachée censée le représenter en train de faire la moue.

L'ange des secrets avait pris son téléphone pour lui répondre « Je pense que tu vas avoir des nouvelles de mes frères bien assez tôt. Si tu survis à ce supplice, nous pourrons sans doute reprendre. Et merci Mephisto. Pour absolument tout. »

Et elle lui avait envoyé une photo également – rien que la morale ne réprouve -. « Pour apaiser ta contrariété ». Ce à quoi il avait répondu avec un smiley, ce qui l'avait faite rire avant qu'elle ne se glisse entre ses draps. Pour la première fois, elle se sentait heureuse.

Quelques heures plus tard, son téléphone avait sonné. C'était la sonnerie d'urgence et ça l'avait tiré de son sommeil. Le numéro était celui de Jezabel et quelque chose avait poussé l'ange à répondre.

Et son monde s'était effondré.

Elle continua d'observer l'océan comme elle l'avait vu faire tant de fois mais elle ne trouvera rien d'apaisant. Il n'y avait que ses larmes. Et l'incompréhension. Et l'attente. Et la culpabilité.


Lucifer déglutit, les yeux fermés, assis contre le mur de son appartement. Deux semaines. Deux semaines qu'il fuyait. Il avait déménagé précipitamment parce qu'il savait que son secret allait être éventé. Son téléphone avait explosé sous les notifications.

Raphaël le cherchait, cherchait ce qu'il restait de son frère aîné. Plus rien à présent. Plus rien du tout. Il avait basculé cette nuit-là et la question n'était plus de savoir si tout allait exploser mais bien quand est-ce qu'il ne pourrait plus se retenir.

Il enfonça ses ongles dans ses avant-bras. L'affliction était désormais physique, le paralysait et le foudroyait à chaque fois qu'il tentait de penser clairement. Il ne le pourrait plus jamais, il en avait conscience et c'était le plus effroyable dans tout ça.

Son univers se réduisait à une seule personne, à une frénésie monomaniaque.

Il se haïssait comme il n'avait jamais rien haï de sa vie. Il se haïssait parce qu'avec toute sa discipline, il ne parvenait à détacher ses pensées de Raziel. Il n'avait aucune idée de ce qu'il ferait s'il devait la revoir. Un sourire sans joie altéra ses traits sculpturaux.

« Ma tendre Raziel, laisse-moi t'expliquer pourquoi j'ai massacré l'objet de ton affection et pourquoi il est tout à fait à propos que tu acceptes d'être mienne et uniquement mienne avant que je ne décide d'en faire de même avec tout ceux que tu aimes. »

Voilà qui serait de nature à la surprendre sa petite ange des secrets, n'est-ce pas ? Il l'imaginait, dans ses fantasmes les plus intimes, trouver ses explications tout-à-fait raisonnables et se donner à lui avec amour, tendresse, affection, dévotion.

Il pouvait, voulait, être tout ce qu'elle avait toujours désiré, cherché. Il pouvait l'avoir à lui, rien qu'à lui. Il saurait prendre d'elle, il l'avait déjà fait, il le referait. Et ils seraient heureux.

Après tant de temps, après toutes ces pertes, tous cette souffrance, ils seraient heureux.

Non. Non. Ils ne le seraient pas parce que la malédiction courrait encore dans ses veines. Parce que ça ne s'arrêterait pas à ça. Il n'aurait de cesse de l'avilir, de la briser, de lui faire tout le mal qu'il aurait aimé vouloir se faire.

S'il avait gardé ses distances, ça n'était pas pour rien.

L'amour pouvait sauver même les âmes, disait-on. Le sien, par son ampleur, par sa fureur allait le détruire. Les détruire tous les deux. Il ne savait qui était le plus sadique dans tout ça. Lui, pour ce qu'il se savait capable de faire pris dans cette spirale infernale.

L'Assoiffée, pour ce qu'il avait fait en connaissance de cause. En sachant pertinemment qu'ils en arriveraient là. En sachant également pour Michaël ? La question l'avait hanté une éternité durant. Et s'il s'était trompé sur le prix de son pacte ?

Et surtout que dire de père ? Son égoïsme, ses secrets qui ne cessaient jamais. Ils n'étaient pas des jouets, pas des acteurs d'une pièce de théâtre ou des personnages d'un roman. Ils avaient des sentiments, des cœurs, des âmes. Mais rien de cela ne comptait.

Lucifer se leva tant bien que mal, se dirigeant vers le frigidaire pour prendre une bouteille d'eau. Calmer la douleur, apaiser son cœur en feu. Qu'avait-il fait ? Oh, il n'avait aucune illusion sur Mephistophélès.

Si tout le monde lui avait pardonné, il lui semblait que le châtiment était mérité. Juste. Proportionné. Combien de vies brisées dans le sillage de celui qui représentait le vice dans sa forme la plus aboutie ? Combien d'âmes perdues, combien de chances volées ? Il méritait ce qui lui était arrivé, il aurait mérité que ça lui arrive bien avant ça d'ailleurs.

De rage, il lança son verre qui s'écrasa contre le mur. Ses soi-disant frères d'éternité avaient osé laisser leur sœur entre les mains de cet enfoiré ? De ce monstre ? Aucun d'eux n'avait rien dit. Même cet abruti de Sandalphon.

Il avait été là, il avait bien vu ce qu'il s'était passé. Pouvait-on être naïf et idiot à ce point ? Il l'avait vu se lever pour aller chercher Raziel dont l'absence commençait à être longue. La belle histoire. Non, il avait fui.

Fui la démone qui était venue s'accouder au bar et lui avait demandé ce qu'il buvait. C'était la seule chose qui l'avait poussé à, sans réfléchir, monter les escaliers de son pas balourd et incertain.

La seule chose qui l'avait poussé à sauver sa cadette, c'était sa propre lâcheté. Dieu merci, il n'avait pas eu l'idée de lui envoyer un message ou l'appeler et il y était au moins allé lui-même. Il avait vu sur le visage du démon une grande frustration.

Tant mieux, Lucifer n'avait donc pas été le seul à se sentir frustré ce soir-là.

Il sentit son sourire devenir mauvais. Avant tout ça, il savait qu'il se serait arrêté. Qu'il aurait pu voir au travers du mal pour reconnaître le peu de bien chez le démon. Son âme aurait pu être sauvée.

Mais c'était trop tard. Beaucoup trop tard. Lucifer marcha d'un pas chancelant jusqu'à son fauteuil. Il n'avait aucun regret, aucun remord. Il n'éprouvait même pas un peu de peine à l'idée qu'il ait pu briser le cœur de Raziel.

N'avait-elle pas eu de cesse de briser le sien, encore et encore ? N'avait-elle pas eu mieux à faire que se donner à l'autre monstruosité ? Quelle empathie pour lui ? Et qu'importe, il saurait lui faire tout oublier.

Lucifer s'empara d'un téléphone. Pas le sien. Un autre.

Il était protégé par un mot de passe mais ça n'était rien pour lui. Sa manipulation de la lumière n'était pas qu'une capacité active, à grande échelle. Il pouvait manipuler le plus petit des photons autour de lui. Et à l'échelle quantique, le temps n'était pas si linéaire.

Peu à peu des petites sphères apparurent autour de lui et une main transparente composa le code. 39875. Il le tapa et le téléphone s'ouvrit. Des centaines d'appels, des milliers de textos.

Visiblement Mephisto manquait à beaucoup de gens.

Il fit défiler les destinataires et trouva la personne qu'il cherchait. Quand bien même ne l'eut-il voulu ses doigts agiles composèrent et envoyèrent le message avant qu'il n'arrive à rationaliser sa pensée. Il ferma les yeux et s'enfonça dans les brumes de son inconscient.

Le téléphone glissa de ses doigts, s'écrasant au sol alors qu'une réponse était apparue sur l'écran. Il n'avait pas besoin de la lire. Lucifer se leva avec lenteur, s'approchant de la fenêtre pour observer les rues de la ville, grouillantes de vies innocentes.

Ses yeux flamboyaient d'une lueur inédite comme s'il découvrait le monde pour la première fois. Il inspira. Puis se dirigea vers son armoire. Le spectacle ne faisait que commencer. Ô oui, il allait offrir un final digne de ce nom à l'Assoiffée, à père, à chacun d'entre eux.

Et pour cela, il aurait été dommage de se rendre à son rendez-vous en haillons.


Gabriel sortit son téléphone, consultant une nouvelle fois le message qu'il avait reçu. « Rendez-vous au 750 18th St, il faut que je te parle de quelque chose. ». Il soupira en observant les alentours. L'anxiété lui nouait le cœur comme jamais.

Son frère n'avait pas choisi le lieu le plus rassurant du monde mais il supposa que la théâtralité allait avec le personnage. Un nouveau soupir et il continua de faire les cent pas au milieu de l'usine abandonnée au gré de la nuit.

Abandonnée était un grand mot, il y avait un garde qui faisait sa ronde.

Il l'avait hypnotisé d'un regard, qu'il garde les yeux fermés sur ce qui se déroulerait ici. Son pied shoota un caillou trainant sur le sol en direction de pièces de tôle. Il avait attendu cet instant pendant longtemps. Plus longtemps que tout autre.

Plus longtemps qu'il n'en avait sans doute conscience.

Il savait pourquoi il était là et ça surpassait l'anxiété. Même la crise était loin de lui et c'était miraculeux à ce stade. Il fouilla cependant dans sa poche, cherchant la boîte de médicaments prescrite par Raphaël.

Il en avait parlé. Gabriel avait trouvé le courage de mettre des mots sur ses crises, sur son état psychologique. Il ne savait pas trop ce qui avait changé, il ne pouvait pas l'exprimer.

Mais après une énième dispute avec Raziel il avait eu le besoin de parler avec leur frère médecin.

Chose rare, il était venu sur Terre pour se faire. Et ils avaient parlé de tout. D'absolument tout, sans faux semblants. Ça avait fait plus de bien à l'ange de la justice qu'il ne l'avait supposé à l'origine. Il avait pleuré dans les bras de son frère comme un enfant.

Et il avait senti un poids infini être ôté de ses épaules quand l'ange de l'eau lui avait dit qu'il n'était plus seul et qu'il ne le serait plus jamais. Il avait reçu la visite d'un Metatron fort contrit le lendemain. Qui s'était également jeté dans ses bras les larmes aux yeux.

Lui aussi il voulait être là pour lui. Il avait reçu un message de Zaphkiel dans la même journée lui disant que lorsqu'il rentrerait, il faudrait qu'ils parlent tous les deux. Lui aussi voulait le soutenir.

Chacun d'entre eux, même leur turbulente cadette. Et Raphaël lui avait prescrit des antidépresseurs. Ainsi qu'une belle obligation de parler, que ce soit à eux ou un professionnel.

Une telle chose n'existait pas dans le monde parfait mais il fallait profiter des connaissances humaines.

C'était étrange qu'un ange si puissant aille chez un psychologue mais ça lui faisait du bien. Ils lui avaient trouvé le meilleur dans son domaine, l'un de ceux connaissant l'envers du décor. Une part de Gabriel avait grincé des dents.

De fait, il dirigeait l'Inquisition et veillait à ce que personne ne sache. Mais pour une fois il avait fermé les yeux. Et il s'était promis d'être un peu moins sévère à l'avenir pour ne plus vivre dans une telle hypocrisie.

Le seul qui ne l'avait pas contacté, ni de près ni de loin demeurait Uriel. Et il ne pouvait pas dire qu'il ne comprenait pas. Leur dernier contact avait été un fiasco, un de plus.

Mais, et c'était sincère, il ne cherchait pas le pardon de l'ange de la terre, il avait conscience de lui avoir causé plus que du tort tout le long de sa vie. Il voulait le libérer de sa propre culpabilité mais il savait qu'il cherchait ainsi à le faire avec la sienne.

Gabriel l'avait compris en parlant, en décrivant ses relations avec ses frères. C'était ce qu'Uriel prenait pour de la duplicité et d'une certaine façon, il avait été hypocrite dans sa démarche. Et il refusait de l'être encore.

Qu'importe le temps que ça prendrait, il voulait arranger les choses.

Retrouver le frère avec qui il avait tant de fois échappé à ses responsabilités, retrouver les rires ayant bercé leur jeunesse. Retrouver la paix et le lien les unissant.

Il y eut un mouvement derrière et l'ange de la justice rajusta son manteau avant de se retourner. Son regard céruléen se plantant dans les yeux cuivrés de son frère.

-Raphaël m'a raconté, lui dit Uriel sans entrée en matière.

-Je…

-Tais-toi, l'interrompit avec une douceur incongrue l'ange de la terre. Une infinité d'années à ne faire que parler, à te perdre dans tes propres mensonges et même maintenant la seule chose que tu trouves à faire c'est parler.

Gabriel resta les bras ballants. Qu'y avait-il de plus à ajouter ? Il retint ce qu'il avait à dire, c'était à Uriel de faire son choix désormais.

Et le choix fut fait.

Il sentit les deux bras de son frère autour de ses épaules et cela lui mit les larmes aux yeux. L'étreinte de l'autre se raffermit et l'ange de la justice se lasser aller un long moment.

-Me pardonneras-tu un jour mon frère ? Murmura Gabriel

-Je t'ai déjà pardonné, Gabriel. Il y a…

L'ange de la justice retint son souffle. Et hoqueta sous la douleur. Une lame. Celle de son frère. Pourquoi ?

-Si longtemps que je t'ai pardonné, continua Uriel.

La lame tourna dans le ventre du maître des cieux. Pourquoi ? Il croisa le regard de son frère, si froid. Pourquoi ?

Uriel retira l'épée et d'un geste violent, il égorgea Gabriel, le laissant se vider de son sang sur le sol de cette usine.

Bien.


Dans une scène analogue à la précédente, Raziel observa son téléphone avec une certaine inquiétude. Elle se trouvait au pied du Red, un œil posé sur l'ascenseur à l'intérieur de l'immeuble. Elle n'avait aucune idée de comment elle était arrivée là.

Il y avait eu un message sur son téléphone en plein milieu de la soirée. Un message venant de Mephisto. De son téléphone plutôt. Elle avait senti la nausée la prendre en voyant son nom apparaître.

C'était impossible et savoir que ça l'était était encore plus cruel au regard de l'espoir qu'elle avait nourri pendant une seconde.

C'est avec beaucoup de précaution qu'elle avait ouvert le message. Le téléphone de Mephisto avait effectivement été noté comme élément disparu pendant l'enquête.

Elle savait pertinemment que la personne qui possédait ce téléphone actuellement avait sans doute des informations capitales.

C'est pourquoi elle s'était rendue au Red, dans la confusion de ses pensées, à la lecture d'un message qui lui avait glacé le sang « Je sais qui l'a tué. Retrouve-moi seule au Red, je ne peux prendre aucun risque. ».

Mais à présent qu'elle était au pied de l'immeuble, elle se demandait si tout cela était une bonne idée. Il y avait quelque chose qui la dérangeait, comme si quelque chose, à un moment donné, avait basculé et que plus rien ne pourrait jamais être comme avant.

La dernière fois qu'elle avait senti quelque chose de similaire, ce fut le jour de la mort de Michaël. Ses frères l'avaient mises de côté durant la Chute, lui cachant la vérité des combats.

Elle savait que l'ordre avait couru dans les deux camps qu'elle devait être préservée à tout prix.

Eux ne savaient pas qu'elle avait su depuis bien trop longtemps ce qui se tramait. Elle s'était longtemps dit qu'elle avait su avant même que son frère aîné ne sache lui-même ce qui était en train de lui arriver. Mais comment lui dire ? Comment faire comprendre à qui que ce soit ?

Uriel avait tenté sa chance avec des arguments plus pertinent que le simple instinct d'une fillette aux pouvoirs mal compris et handicapée. Elle savait que Gabriel l'avait rejeté, lui, ses idées et indirectement le lien les unissant.

Elle le savait parce qu'un soir elle avait entendu le blond en parler ouvertement à Lucifer.

Qui avait balayé d'un revers de la main l'idée. Ils en avaient ri. Gabriel plus sincèrement que Lucifer. Elle n'avait pu le sauver de ça. Mais elle savait qu'elle pouvait sans doute changer les choses aujourd'hui. Sinon pourquoi aurait-elle été créée ?

Elle ferma les yeux et passa les portes pour rejoindre l'ascenseur dans lequel elle se glissa. Tant de fois à avoir fait ces gestes mais elle sentait bien que c'était la dernière fois. Raziel s'observa dans le miroir, croisant son propre regard.

Un millier d'année à entrevoir l'avenir comme un théâtre d'ombre chinoise à travers le verrou d'une porte et elle réalisa soudainement que tout avait eu lieu pour que ce moment puisse exister. Cet instant précis où elle ne savait plus rien mais comprenait tout.

Les portes se rouvrirent.

Vers son destin.


Il la sentit arriver avant qu'elle ne mette les pieds à l'étage où se situait le Red et il lui sembla lire qu'elle était surprise sans l'être. L'avantage de la sphère des secrets.

Lucifer récita son texte, son scénario tandis que les pas se rapprochaient de la terrasse. Il s'était installé sur la balustrade, une bouteille d'eau posée à côté de lui. Mais la première parole qui traversa la barrière de ses lèvres fut d'une sincérité incroyable :

- J'ai tué Méphistophélès.

Il prit sa bouteille d'eau, et but une gorgée alors qu'elle s'était accoudée à bonne distance de lui. Il ne pouvait que distinguer son profil et son regard perdu dans la vaste étendue noire formée par l'océan de nuit.

Le premier fils déglutit pour chasser la boule d'appréhension qui s'était formée dans sa gorge. Et il continua sa confession :

- Je l'ai fait parce qu'il m'était insupportable qu'il puisse t'avoir touchée.

Il releva les yeux vers le ciel sans nuage. Sa voix s'éleva avec tout le poids d'une guillotine et s'abattit une nouvelle fois :

- Et je vais recommencer Raziel. Autant qu'il le faudra.

Du coin de l'œil, il la vit former des mots avec ses doigts fins. Lentement, précautionneusement. Comme si ce moment était figé dans le temps. A peine quelques mots qu'il traduisit sans mal.

Si quelque chose pouvait encore lui faire mal, ce fut bien ce qu'elle lui dit. Deux mots, deux très mots très simples dont il prit toute la mesure. Il savait que ces paroles ne concernaient pas cet instant mais tant d'autres. Il comprit qu'il avait échoué à la protéger.

« Je sais. »

Une quiétude pesante s'installa entre eux. Tant de choses à se dire et si peu de temps, si peu de mots pour l'exprimer. Les mains de Raziel se levèrent une nouvelle fois tandis qu'elle regardait le vide en dessous d'eux. Avec toujours la même lenteur, la même langueur.

Elle cherchait à faire perdurer cet instant à sa façon innocente et pour la première fois de sa longue existence, Lucifer sentit les larmes monter à ses yeux Il n'arrivait même plus à se souvenir de pourquoi il avait fait tout ça. Plus rien n'avait d'importance.

Une autre question. Elle venait de lui arracher le cœur de ses mains tendres. Il pleurait ce qu'il avait fait, pleurait les regrets qu'il n'éprouverait jamais, la culpabilité qu'il ne ressentirait pas. Pleurait de ne pas avoir su faire un pas vers elle, plus tôt.

Que retiendrait l'histoire de lui ? Retiendront-ils quelque chose ? Ce prince des anges trop froid ? Le seigneur de la damnation qu'il n'avait jamais été ? Ou un homme désespéré au cœur mille fois brisé.

Bien malgré lui, son visage se transforma en un masque de tristesse sans fond. Et il répondit à ce qu'elle lui avait demandé. « Il devait mourir. Pour que le cycle puisse s'arrêter. Il le savait comme je le savais. J'ai tâché de lui montrer ce qu'il voulait voir. ».

Une larme s'écrasa sur le sol mais ce ne fut pas la sienne. Lucifer ravala ses larmes, ses mots, tout ce qui aurait pu changer cet instant, le voler à Raziel.

C'était un moment qui lui appartenait et il en avait déjà trop fait, il lui avait fait déjà trop de mal pour se permettre de partager une souffrance qu'il avait provoquée.

Il voyait la main de Raziel trembler, plus fortement qu'elle ne l'avait jamais fait. Mais lentement et sûrement, elle referma les phalanges. Comme un compte à rebours, comme le sable s'égrainant dans le sablier.

Le vent se leva autour d'eux, la brise était fraîche des eaux glaciales du pacifique. Elle se tourna vers lui et il vit, lut dans son regard tout ce qu'il avait un jour espéré lire. Des sentiments silencieux qui les dépassaient tous les deux.

Même désespéré ainsi, il se sentait fier d'elle. Dans sa froide résolution qu'il lisait dans ses yeux.

A choisir entre le monde et elle, il l'avait choisi elle. Et il avait entraîné le monde dans sa propre chute. S'il existait un seul espoir de résoudre tout ça, de donner un sens à toute cette souffrance, à tous ces tourments, il était encore devant eux et elle détenait la clé.

Dans cette pièce, il n'était qu'un vecteur, rien de plus qu'un moyen de transport. Dans l'éphémère moment qui précéda la catastrophe, quelque chose toucha son esprit malade, comme une caresse, comme une toute petite flamme qui illuminait les ténèbres brumeuses de son esprit.

Le poing de Raziel le traversa de part en part, chargé du pouvoir des secrets.

Et il sut. Sut qu'il avait le bon choix. Que tout ça n'était pas vain.

Que tout n'était pas encore perdu.

Raziel resta ainsi tout le temps qu'il fallut. Le corps de Lucifer étendu au sol, sa tête sur ses genoux, ses mains aux jointures blanchies agrippées à lui. Un cri de douleur muet porté par le vent.


Il s'éveilla de son sommeil par un beau jour d'été. Les chaînes de sa prison étaient brisées, il l'avait senti à travers le cosmos. Un sourire cruel déforma ses lèvres qui furent jadis d'une beauté sans pareille, désormais caricatures.

Il était le seul à connaître le poids de la causalité, de ses caprices et de ses circonvolutions. Le seul à comprendre l'ampleur de son propre plan. Tout n'avait jamais été fait que pour ce seul instant, que pour effacer chacun des obstacles en travers de sa route.

Le corps décharné de l'ange de la mort se redressa et il s'empara d'une toge déchirée dans la salle de son trône désertée. Après Méphistophélès, après son enfermement, ils étaient tous partis mais c'était mieux ainsi.

Il n'avait aucune intention de les épargner. Ni eux, ni personne. L'Assoiffée, Samaël, l'hybride des deux, observa la lisière de l'enfer de ses yeux rougeoyants alors que son pouvoir lui revenait peu à peu.

L'enfermement avait été un obstacle nécessaire. Pour aligner les évènements, pour les mettre dans l'ordre.

La Chute, Michaël, juste une petite inspiration, un souffle dans l'existence de l'ange de la justice. Lucifer et sa destruction absolue. Chacun des frères, rien qu'une petite poussée.

Et bien évidemment, s'effacer devant le si puissant Méphistophélès afin que le premier fils puisse venir un jour le détruire. Rencontrant ainsi sa nécessaire fin.

Fin du spectacle, rideau.

Aucun ange de la guerre, aucun ange de la colère. Même plus d'ange de la justice. Oh, il sentait bien que tout n'était pas aussi simple. Non… il le savait de première main. Le pouvoir des secrets était bien plus que ce qu'il ne laissait paraître.

Il comprenait sans avoir eu besoin d'être présent ce qui s'était passé. Ils avaient abattu leur dernier as, le dernier atout de leur main perdante. Il aurait pu en rire s'il ne savait pas qu'il avait déjà gagné.

Il lui semblait bien que son frère, le soi-disant premier fils, avait réalisé au fil du temps ce qu'il était. Sans doute avait-il manqué d'habilité en lui offrant cette petite part de ténèbres et la connexion avait été plus profonde qu'il ne l'avait songé.

Mais il l'avait nu, sans fard, comme le mal absolu rôdant dans la Création. Comme le paradigme sans lequel rien ne pouvait exister. Il était éternel et absolu. Et eux n'étaient jamais que des poupées que l'on jetait. La partie ne s'était jamais jouée entre eux et lui.

Alors qu'importe ce que Lucifer avait laissé derrière lui, ce qu'il avait cru pouvoir faire pour arrêter la roue du destin avec sa lumière si affaiblie. Les jeux étaient faits. Il avait gagné et il serait dûment récompensé en conséquence de quoi.

Satan avait gagné. Il n'y aurait aucune guerre, aucune difficulté. Il avait gagné avant même de jouer.

Il ne restait plus qu'à le faire savoir. Il avait une belle idée de comment il allait briser toute résistance. A travers le lien entre feu Samaël et Zaphkiel, il ressentait la présence de l'ange, qui avait attendu tant de temps son retour.

Il n'était pas le seul. Dans sa forteresse de solitude, Uriel veillait également. Il leur rendrait une petite visite. Un frère souhaitant sauver son âme sœur et un idiot masqué qui n'avait eu de cesse de se battre.

Il ferait venir la dernière flamme d'espoir jusqu'à lui. Et comme tant d'autres, comme Agares, comme les démons, comme tant d'âmes, il la réduirait à néant, à l'état de coquille vide qu'il relâcherait sur les cieux pour y mener sa guerre.

L'histoire, quant à elle, serait racontée par les survivants.