my fire never goes out (i rise from my scars)
Chapitre 21
oOo
Les mois passent et Tyrion a l'impression que l'ombre de Gaelon Nargaris se fait de plus en plus présente autour de lui – autour de Cersei.
Sa sœur n'a aucunement tenu compte de ses avertissements et continue de parler au magistrat à chaque fois que Stallor organise une réception. Tyrion n'a pas manqué les regards de plus en plus sombres qu'Alyssa leur jetait. Lorsqu'il est allé lui en demander la raison, sa réponse lui a glacé le sang.
« Son âme... » a t-elle murmuré. « Elle est noire, tellement noire... »
Elle a refusé d'en dire plus et s'est éclipsée.
Son agacement ne cesse de grandir et il se demande à quoi joue Cersei. Pour ce qu'il en a vu, Gaelon est un homme vaniteux particulièrement imbu de sa personne.
Votre sœur. Est-ce qu'elle saigne encore ?
Quel genre d'homme pose une telle question ? Pourquoi s'intéresse t-il de la sorte à Cersei ? Et pourquoi refuse t-elle d'écouter ses mises en garde ?
Un après-midi, alors qu'ils se promènent dans les jardins avec Joanna, il croit halluciner quand Gaelon fait son apparition.
« Cersei, » sourit-il. « Je passais par là et j'avais envie de vous voir. »
Tyrion se place devant elle presque sans y penser, les sourcils froncés.
« Nous sommes occupés, » rétorque t-il d'un ton glacial qui ne lui ressemble absolument pas.
(Cersei a t-elle fini par déteindre sur lui ?)
« Ce n'est pas à vous que je m'adressais... » répond Gaelon d'un ton faussement aimable.
« Peut-être, mais il n'empêche que... »
« Ne te mêle pas de ça, Tyrion, » l'interrompt Cersei.
Le magistrat sourit avec satisfaction, une lueur de triomphe dans les yeux.
« Accepteriez-vous de venir faire un tour avec moi ? »
Elle n'hésite qu'une seconde avant d'acquiescer et elle tend Joanna à Tyrion. La petite fille émet des cris de protestation et tend les bras vers elle.
« Tout va bien, petit lionceau, » murmure t-elle. « Je serai bientôt de retour. »
Sans jeter un seul regard à Tyrion, elle saisit le bras de Gaelon et tous les deux s'éloignent. Il serre les dents pour étouffer sa rage – sans grand succès.
(Pourquoi a t-il l'impression que le magistrat causera la perte de Cersei, d'une façon ou d'une autre ?)
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« Je suis heureux que vous ayez accepté cette promenade, » dit Gaelon. « Votre beauté est une lumière qui est suffisante pour éclairer n'importe quelle journée. »
Cersei lui rend son sourire et ne peut s'empêcher de se sentir flattée. Depuis combien de temps ne l'a t-on pas complimentée sur sa beauté ? Bien trop longtemps.
(Le sourire de Jaime vient flotter devant ses yeux et le vide dans son cœur se fait plus intense, plus douloureux.)
« Vous êtes trop aimable. »
« Je ne fais que dire la vérité. »
Ils marchent à travers les rues colorées de la ville dans un silence confortable.
« Votre frère ne semble pas beaucoup m'apprécier... » avance Gaelon au bout d'un moment.
Cette mention de Tyrion la contrarie.
« Mon frère a une trop forte tendance à se mêler de ce qui ne le regarde pas. »
« Oui, j'avais remarqué. N'êtes-vous pas lassée de devoir le supporter en permanence ? »
« Eh bien... ce n'est pas facile tous les jours, » admet-elle.
Et encore, elle estime qu'ils ont fait beaucoup de progrès depuis le jour où ils se sont échoués sur les rives d'Essos.
« J'avoue parfois me demander comment vous pouvez être de la même famille... vous êtes une femme magnifique et lui... »
Il laisse échapper un petit rire.
« C'est un nain. »
« Je me suis posé la question plus de fois que je ne peux le compter. »
Quelque chose la dérange pourtant dans cette remarque. Fut-il un temps où elle aurait éclaté de rire avant de critiquer sans vergogne son petit frère et de le traiter de monstre, mais maintenant qu'elle y pense, se moquer de lui ne lui semble pas correct, pas bien.
(Son rire aurait la saveur de la trahison.)
Gaelon doit remarquer le changement dans son expression car il n'insiste pas et le sujet Tyrion s'en retrouve clos.
« Le pouvoir ne vous manque t-il pas ? » demande t-il.
« Oh... je ne sais pas. J'imagine. »
Ce qui lui manque par dessus tout est le sentiment de sécurité qui l'accompagnait et qui s'est malheureusement révélé n'être qu'une illusion le jour où le Donjon Rouge s'est effondré sur elle.
« J'ai du mal à vous imaginer sans lui, » dit Gaelon en s'arrêtant.
Il lui fait face et la dévisage intensément. Elle soutient son regard sans baisser les yeux.
« Vous avez fait de grandes choses quand vous le possédiez. Cette explosion à Port-Réal... c'était quelque chose. »
« Merci. »
Cersei n'est cependant pas bien sûre que cet exploit mérite d'être qualifié comme tel. Ce qu'elle a dit à Tyrion est vrai, elle a aimé regarder brûler tous ces gens qui lui avaient craché dessus et qui se réjouissaient d'assister à sa chute.
Ça, c'était avant, avant qu'elle ne perde son trône et sa couronne, avant que Tyrion ne soit gentil avec elle et la regarde avec de l'espoir dans les yeux, avant qu'elle n'entende la tragique histoire du fils d'Erlyna Sorren et que quelque chose qui ressemble à de la culpabilité se fraye un chemin jusqu'à l'intérieur de son cœur.
« Si vous en aviez l'occasion... ne souhaiteriez-vous pas le retrouver ? »
« Que voulez-vous dire ? Je ne suis plus qu'une lionne en cage. »
« Oui... mais peut-être que vous n'avez pas à l'être. »
« Je ne comprends pas. »
Son sourire est énigmatique.
« Venez, je vais vous raccompagner. Stallor organise une nouvelle réception la semaine prochaine... j'aurai quelque chose à vous demander ce jour-là. »
Malgré ses questions insistantes, il refuse d'y répondre et se contente de déposer un baiser sur sa main lorsqu'ils se séparent.
« A bientôt, Cersei. J'ai hâte de vous revoir. »
(Et Cersei pense qu'elle a hâte de le revoir aussi.)
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« Je ne comprends pas ce que tu lui trouves. »
Tyrion, assis sur son fauteuil préféré dans la bibliothèque, toise Cersei, qui vient de rentrer de sa promenade avec Gaelon, avec un mélange de colère et d'incompréhension. Elle claque la langue avec agacement. Joanna, assise par terre, les observe avec de grands yeux.
« Ça ne te regarde pas. »
« Bon sang, Cersei... il te regarde comme si tu n'étais qu'une proie pour lui ! »
« Ne raconte pas n'importe quoi. Je ne vois vraiment pas ce qui te dérange. Gaelon m'apprécie et je l'apprécie aussi. Nous aimons passer du temps ensemble. Où est le problème ? »
Elle perd le peu de patience qu'il lui restait et ses yeux se mettent à flamboyer.
« Pas de jalousie excessive. Pas de possessivité extrême... ce n'étaient que de belles paroles, pas vrai ? »
« Cersei... »
« Tu essayes de contrôler ma vie et mes relations parce que tu ne peux pas supporter que... »
« Cersei ! »
Joanna s'est mise à pleurer. Il se penche et la prend dans ses bras en lui murmurant des paroles réconfortantes.
« Je ne cherche pas à contrôler ta vie... ne t'a t-il pas un seul instant traversé l'esprit que je m'inquiétais simplement pour toi ? »
Elle en demeure sans voix.
« Tu... t'inquiètes pour moi ? »
« Bien sûr. Tu es ma grande sœur. Je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose. »
Cersei se ressaisit.
« Eh bien, tu n'as pas besoin de t'inquiéter. Je suis parfaitement capable de savoir ce qui est le mieux pour moi et de me défendre seule. »
Elle quitte la pièce sans rien ajouter. Tyrion soupire et essuie les larmes qui coulent toujours des yeux de Joanna.
« J'espère que tu ne seras pas aussi têtue que ta mère... »
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« Pourquoi vous habillez-vous ainsi ? Et pourquoi avez-vous appris à vous battre à l'épée ? »
Cersei, assise sur le rebord d'une fontaine, observe Alyssa cueillir des oranges. Elle se retourne et pose ses yeux mordorés sur elle.
« Oh, eh bien... disons que ces vêtements sont comme une armure. Il... il m'est arrivé quelque chose il y a longtemps et après ça, je ressentais le besoin de pouvoir me défendre. »
Elle n'en dit pas plus et Cersei ne se risque pas à poser davantage de questions. Puisqu'elle s'est rapidement aperçue qu'elle ne parviendrait pas à se débarrasser d'Alyssa, elle s'est résolue à accepter sa compagnie.
Alyssa aime les oranges et les livres, elle lui parle de liberté et de voyages, de gentillesse et de bonté, toutes ces choses qui n'éveillent en elle que des échos lointains. Cersei l'écoute en silence et bien souvent, elle se surprend à trouver sa compagnie agréable et rafraichissante.
(Elle ne la regarde jamais comme un monstre, elle ne mentionne pas ses crimes passés et le sang qui recouvre ses mains, comme si ça n'importait pas pour elle, comme si elle croyait qu'elle était plus que toutes ces choses.)
Une fois son panier rempli, Alyssa vient s'asseoir à côté d'elle et lui tend une orange.
« Et vous, Cersei ? Avez-vous une armure ? »
« Le pouvoir était mon armure. On me l'a arraché. Je n'ai plus rien, maintenant. »
« Vous ne ressemblez pas vraiment à une lionne sans défense... »
Cersei sourit, amusée.
« C'est vrai. »
« J'ai toujours pensé que l'armure la plus puissante était la famille, » avance Alyssa.
Elle pense à Tyrion, à la façon dont il lui a sauvé la vie et celle dont elle a sauvé la sienne, plus tard, et hoche lentement la tête avant de mordre dans son orange.
« J'imagine que vous avez raison. »
« Moi, je n'ai pas de famille à part Norio. Enfin... pas vraiment. »
« Que voulez-vous dire ? »
Alyssa soupire.
« Je n'ai jamais voulu me marier, » révèle t-elle. « Moi, je ne rêvais que de voyages et de libertés... mon père, un marchand, ne voyait pas les choses de cette façon. Il comptait sur ma beauté pour me trouver un mari aisé – ce qu'il a fait. Je n'aimais pas cet homme, l'idée de l'épouser et de porter ses enfants me révulsait. Alors, quelques jours avant le mariage, je me suis enfuie. Je n'ai pas revu mes parents depuis. »
Cersei ne parvient pas à rester de marbre face à son histoire, pas alors que le destin auquel était promis Alyssa est devenu le sien. La sensation du corps de Robert écrasant le sien lui revient en mémoire.
« J'ai rêvé de m'enfuir, » avoue t-elle. « Peu après mon mariage. J'ai rêvé de m'enfuir avec mon frère... je n'en ai jamais trouvé le courage. Je ne voulais pas prendre le risque de tout perdre. »
Elle s'attend à ce qu'Alyssa grimace de dégoût face à cette mention de sa relation incestueuse avec Jaime, ce soi-disant crime odieux qui ne produit que des abominations.
Pourtant, elle n'en fait rien. Elle se contente de lui sourire avec gentillesse et d'essuyer le jus qui lui a coulé sur le menton du bout des doigts. Cersei frissonne.
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Le jour où ils apprennent la naissance de Duncan et Jaenerya Targaryen, Tyrion se mure dans le silence et ne prononce pas un seul mot.
(Est-il possible que son cœur se brise encore et encore ?)
Le fol espoir que tous ses sentiments étaient partis en fumée était vain, il s'en rend compte à présent.
Il ne peut pas se défaire de l'idée que c'est lui qui aurait être le père de ces enfants, que c'est lui qui aurait dû régner aux côtés de Daenerys, l'aimer, l'embrasser, partager son lit, ne faire qu'un avec elle.
Des larmes perlent au coin de ses yeux quand il se rend sur la plage pour observer les vagues. Il reste ainsi de longues heures, bercé par le bruit de l'eau, pensant aux yeux violets qui contenaient la promesse d'un avenir meilleur.
Quand le soleil se couche, Cersei le rejoint et vient s'asseoir à côté de lui.
« Je suis désolée, » dit-elle.
Cette nouvelle est loin de la réjouir, il le sait très bien et à vrai dire, elle ne réjouira personne. Avec deux héritiers, Daenerys assoit un peu plus son emprise sur le Trône de Fer, sur Westeros – bientôt sur le monde entier ?
Tyrion soupire.
« Ça passera. C'est juste que... ça fait mal. »
« Je sais. »
Sa voix se fait hésitante.
« Est-ce que tu regrettes de ne pas avoir d'enfants ? » lui demande t-elle.
Il pense à ces deux enfants, se demande s'ils ressemblent à Daenerys, si les enfants qu'il aurait pu avoir avec elle lui auraient ressemblé.
Des rêves. Des illusions. Quelque chose qui n'est pas réel, qui ne compte pas.
Il sourit à Cersei. Leur relation est loin d'être au beau fixe en ce moment mais il lui est reconnaissant d'être venue le réconforter.
« J'ai déjà un enfant. »
Joanna. Son petit lionceau.
Pourquoi aurait-il besoin de quoi que ce soit d'autre ? Ce qui importe est là, avec lui, alors quand Cersei lui ouvre ses bras, il s'y réfugie, plein de gratitude.
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Cersei est contrariée alors qu'elle observe les magistrats débarquer chez Stallor pour une autre de ses réceptions – elle se demande quel peut bien être leur intérêt puisqu'ils se contentent la plupart de temps de boire et de se remplir la panse.
Elle imagine Daenerys avec ses deux héritiers, avec ses jumeaux, rayonnante, entièrement tournée vers son avenir glorieux.
(C'est injuste. C'est à Joanna qu'aurait dû revenir le Trône de Fer, c'est Joanna qui aurait dû grandir dans un château, c'est Joanna qui aurait dû être en sécurité.)
Quand Gaelon vient la rejoindre et l'entraîne dans les jardins, il remarque aussitôt son air contrarié.
« Je vois que les nouvelles de Westeros sont loin de vous réjouir. »
« J'aimerais autant ne pas en parler. »
« Comme vous voulez. »
Une fois qu'il est certain que personne n'écoute leur conversation, il reprend :
« Vous êtes frustrée parce que vous pensez que tout ce pouvoir vous revient de droit, ce pouvoir qui vous a été volé. »
« Où voulez-vous en venir, Gaelon ? » demande t-elle, non sans agacement.
« Le pouvoir, je peux vous le donner. »
« Et comment ? »
« Épousez-moi. »
Cersei se trouve à court de mots pendant quelques secondes, complètement sonnée.
« Excusez-moi ? »
« Épousez-moi, et vous deviendrez la femme de l'homme le plus puissant de cette ville. Vous et votre fille serez protégées. Je sais que nous pourrions bien nous entendre. »
« Et... qu'avez-vous à y gagner ? »
« Il est plus que temps que je me trouve une épouse. Vous êtes belle et désirable. Vous me donnerez un fils. »
Il ne lui laisse pas le temps de répondre et lui prend la main.
« Dites-oui, Cersei. Dites-oui, et vous ne serez plus jamais une prisonnière. »
Le cœur de Cersei se met à battre furieusement dans sa poitrine. Le pouvoir lui semble là, à portée de main, elle n'a qu'un mot à dire et il sera à elle.
C'est pourtant quelque chose d'autre qui lui vient à l'esprit.
« Et mon frère ? »
« Quoi, votre frère ? »
« Viendra t-il vivre avec nous ? »
Gaelon éclate de rire comme si elle venait de dire quelque chose de très drôle.
« Bien sûr que non. Vous n'avez pas besoin de lui, Cersei. Il ne serait qu'un poids mort pour vous. Il vous embarrasse sans cesse. »
Alors qu'elle ouvre la bouche, il pose un doigt sur ses lèvres.
« Je pars demain en voyage pour quelques mois. Prenez-le temps d'y réfléchir... vous me direz quelle est votre réponse à mon retour. »
Il l'embrasse au coin des lèvres, si soudainement qu'elle n'a pas le temps de se dérober.
« Je sais que vous ferez le bon choix. »
Cersei le regarde s'éloigner dans la nuit et songe qu'il y a bien longtemps qu'elle ne s'est pas sentie aussi perdue.
