Midoriya enfonça ses orteils dans le sable blanc. La marée, ainsi que la fraîcheur de la soirée l'avaient refroidi. Dans la journée, il avait eu du mal à y poser le pied sans se brûler. Le bout d'une vague vint lui chatouiller la peau, laissant sur son sillage quelques bulles d'écume. Les oiseaux s'étaient tus.

Il entendait la musique et les éclats de voix des autres, au loin, vers les bungalows. Il ne tarderait pas à les rejoindre ; après tout, il n'avait pas accepté l'invitation de Yaoyorozu pour faire cavalier seul. Mais pour le moment, Midoriya avait besoin de respirer.

Ça y est, c'était fait, les dés étaient lancés. Comme tous ceux de sa classe, il avait passé son permis de héros professionnel deux jours auparavant et tremblait dans l'attente des résultats qui allaient décider du reste de sa vie. L'affrontement avec Shigaraki lui semblait si loin maintenant qu'il se demandait parfois s'il n'était pas le fruit de son imagination. S'il n'avait pas dû vivre tous les jours avec les profonds stigmates que le combat avait gravés dans sa chair, il aurait fini par se convaincre que rien de tout cela n'était jamais arrivé.

Les yeux tournés vers le ciel, il songea à tout ce qui avait été gagné ce jour-là, mais aussi à tout ce qui avait été sacrifié. Lui n'y avait laissé que trois doigts. Il s'en sortait bien. Todoroki, lui, avait perdu dans un même souffle son père et son frère. Depuis, même s'il s'efforçait de ne rien en montrer, Midoriya voyait bien qu'une étincelle avait disparu au fond de ses yeux. Il faisait de son mieux pour alléger sa peine, se montrait aussi présent qu'un ami peut l'être, mais il savait bien qu'il ne pouvait pas porter toute sa souffrance sur ses épaules, que ce n'était pas humainement possible et surtout pas ce que lui demandait Todoroki. Ça ne l'empêchait pas d'essayer.

Perdu dans le noir, en plein milieu d'une plage privée sur une île qui n'était au fond qu'un grain de poussière dans le Pacifique, si loin de tout qu'on n'apercevait les côtes de Honshu que par temps clair, Midoriya voyait mieux les étoiles que jamais. Il avait même du mal à croire qu'elles puissent vraiment être aussi nombreuses. Pourtant, elles étaient bien là, veillant au-dessus d'eux, tranquilles et inébranlables, brillantes comme des diamants sur un tapis de velours. Certes, même à elles toutes, elles n'éclaireraient jamais aussi bien que le soleil, mais elles avaient leur beauté propre et elles étaient tout aussi porteuses d'espoir à leur façon.

Deux bras l'entourèrent, il ne sursauta pas. Il aurait reconnu la douceur de sa peau entre mille. Aoyama posa son menton sur l'épaule de Midoriya et le serra un peu plus fort contre lui. Il sentait encore l'aloe vera de la crème contre les coups de soleil dont Momo l'avait badigeonné. Les strass qui couvraient le devant de son t-shirt lui provoquèrent un frisson qui remonta tout le long de sa colonne vertébrale, qui s'intensifia quand, le rouge aux joues, il se souvint de la sensation du tissu sous ses doigts alors qu'il le jetait par dessus le paravent de la douche, un peu plus tôt dans la journée.

— A quoi tu penses ? demanda Aoyama, le regard lui aussi plongé dans la voûte céleste.

— A All Might.

Aoyama ne répondit pas, mais l'étreignit d'autant plus fort. Il avait verni ses ongles de paillettes holographiques. Midoriya en sentit le grain sous la pulpe de ses doigts quand il posa sa main sur la sienne. Il ne put s'empêcher de sourire : c'était le tout premier cadeau qu'il lui avait offert. Il l'avait vu dans une galerie marchande en allant faire les boutiques avec sa mère et avait tergiversé deux semaines avant de le lui offrir. Aoyama l'avait accepté avec un grand sourire ; il en portait le jour de leur premier rendez-vous.

— Il serait super fier de toi, tu sais ?

Midoriya hocha la tête. Son mentor lui avait laissé une lettre, où il exprimait toute sa gratitude et tout son bonheur d'avoir trouvé l'héritier parfait pour le One for All. Il la gardait dans une boîte sous son lit, où il avait rassemblé tout ce qui lui rappelait les bons moments — la figurine collector d'All Might qu'il avait gagné dans gashapon quand il était petit, sa lettre d'admission à UA, la capsule de sa première bière, des autocollants de photomaton couverts de coeur et autres motifs adorables où il posait avec Ochako et Kirishima, un chaton en peluche qu'il avait trouvé sur la tablette à côté de lui après un énième séjour à l'hôpital, le ticket de cinéma décoloré pour le film devant lequel il avait embrassé Aoyama pour la première fois, la carte de fidélité du restaurant d'oden où il avait réussi à faire rire Shinsou — et la relisait quand le moral retombait.

— Tu penses qu'ils nous voient de là-haut ? Ceux qui sont morts en héros ?

Aoyama leva les épaules. Midoriya savait qu'il n'aimait pas ces petits moments de déprime, ces instants de doute où le passé s'imposait à lui sans crier gare et le poussait à se demander si la voie qu'il avait choisie avait vraiment un sens. Il ne savait jamais comment le rassurer, et finissait inévitablement par broyer du noir, lui aussi.

Un cri déchira la nuit. Midoriya et Aoyama n'eurent pas le temps de se tourner vers les bungalows et virent Kirishima et Kaminari courir d'un pas lourd vers la mer. L'un tenait les poignets de Bakugou, l'autre ses chevilles. Arrivés au bord de l'eau, ils se stoppèrent et le balancèrent en rythme, indifférents aux insultes toutes plus colorées les unes que les autres qu'il leur lançait.

— A la une, à la deux…

Le grand fracas de l'éclaboussure fut suivi d'une bordée de jurons, mais ni Midoriya ni Aoyama n'eurent le temps d'en rire. Deux silhouettes surgirent derrière eux et les ceinturèrent avant de les entraîner à leur tour dans les flots noirs.

— A l'eau, les amoureux ! criait Mina derrière eux, un prospectus roulé en cône en guise de porte-voix.

Midoriya protesta pour la forme, mais sans se servir de son Alter, il avait peu de chances de tenir tête à Shouji. Le contact avec l'eau, glaciale par rapport à la température extérieure, lui arracha un cri mais il s'y habitua vite et ne s'extirpa des vagues que pour aider Jirou à soulever Momo, qui n'osait pas se mouiller plus que les chevilles.

Une fois tous les autres calmés et Bakugou dissuadé de le noyer, Midoriya se laissa flotter sur le dos, les yeux dans les étoiles. Sur la plage, les filles avait engagé une partie de balle au prisonnier contre les garçons, qui avaient essuyé trois pertes avant même de comprendre qu'ils jouaient. Il finirait par les rejoindre en renfort, mais pour l'instant, il ne voulait rien de plus que se laisser porter par les vagues, sans se soucier de ce qui se passerait le lendemain.