La fin du voyage

Les plus grandes tragédies n'empêchent pas le monde de continuer à avancer. Et c'est tant mieux.


C'est si étrange, songe distraitement Yuuri, que le silence règne maintenant. Même avant le naufrage du Titanic, chaque moment vécu était rempli du rugissement des moteurs, des conversations des passagers.

Mais désormais, personne ne parle.

Viktor resserre son étreinte et Yuuri se recroqueville dans ses bras. Yurio ronfle légèrement dans son sommeil.

Yuuri ne sait pas vraiment combien de temps s'est écoulé. Une heure. Peut-être plus. Au-dessus d'eux, les étoiles se font plus brillantes alors que la brume se lève. Il aimerait penser qu'elles sont jolies, ces étoiles, mais il n'en a pas la force. Alors il regarde Viktor, qui a les yeux fermés, les cheveux trempés et ébouriffés qui lui cachent un peu le front, les joues qui recommencent à peine à retrouver leur couleur rose naturelle.

Il caresse de ses doigts sa peau rosie. Retrouve les couleurs, songe-t-il.

Et il sourit.

Les secours se font attendre, mais ils finissent par venir. Le RMS Carpathia est un paquebot beaucoup plus petit que son cousin naufragé, mais les moteurs ont tourné à pleine vapeur pendant trois heures et demie pour parvenir à les rejoindre. On leur jette des échelles et des mains attentives secourent les survivants misérables du Titanic.

Quand c'est leur tour, Yuuri arrive à peine à agripper l'échelle. Viktor s'avance aussitôt pour l'aider, mais Chris le repousse gentiment d'une main ferme. "Non," dit-il, la voix résolue. "Tu es presque en aussi mauvais état que lui. Je vais l'aider."

Lentement, difficilement, ils y arrivent, mais cela en vaut la peine quand - une poignée de minutes douloureuses plus tard - Viktor le rejoint sur le pont, Yurio sur les épaules. Phichit et Chris, la mine inquiète, n'arrêtent pas de leur demander si ils vont bien, bientôt rejoints par Lilia. Elle est accompagnée par une Sara Crispino hébétée et le cœur de Yuuri se serre lorsqu'il se rend compte que son frère n'est pas à ses côtés.

Personne ne demande ce qu'il est advenu de Michele. Ils n'en ont pas besoin. Le silence de Sara suffit.

Cela leur prend trois jours pour atteindre New York, dans des conditions peu confortables. Mais l'équipage leur apporte autant d'aide que possible et ils ont la joie d'assister à plusieurs réunions touchantes. Yuuri surprend Viktor à sourire lorsqu'il voit Ez, la jeune femme qu'ils avaient croisée et qui était si inquiète d'être vue habillée de son gilet de sauvetage, se jeter dans les bras d'un jeune homme qui ne peut être personne d'autre que Jason.

Et pour tout dire, Yuuri sourit aussi. Surtout quand Jason saisit sa chance et la demande en mariage sur-le-champ.

Surtout, les jours se passent dans le calme. Une sorte de paix s'est installée, et Yuuri la chérit. Il tente très fort ne pas laisser l'arrivée prochaine à New York entacher cette petite bulle de bonheur.

Car après tout, leur arrivée sera alourdie par le poids des adieux. Chris s'en ira clamer le titre de la personnalité mondaine la plus recherchée de la saison, Phichit ira chercher du travail dans le milieu de la photographie. Et Viktor s'en ira gérer l'héritage que lui ont laissé ses parents.

Ce n'est pas vraiment une surprise. Yuuri savait depuis le début que cela n'aurait pas pu durer, que Viktor évoluait dans un monde différent du sien. Yuuri savait bien qu'il ne pouvait le garder près de lui. Tout ce qu'il peut faire, c'est l'aimer, et oh mon Dieu qu'il l'aime, mais ce n'est pas assez. Bientôt New York l'emportera au loin et Yuuri sera de nouveau seul.

Il ne sera pas seul, se raisonne-t-il. Mari sera là. Et peut-être... peut-être que Viktor viendra lui rendre visite. Une fois de temps en temps. Ce serait... ce serait bien.

Il inspire profondément. Expire. Rit quand Viktor fait une plaisanterie un peu vaseuse sur la casquette du capitaine.

Ils se tiennent contre la rambarde, les yeux fixés à l'horizon, guettant l'apparition de la statue de la Liberté. L'équipage est en train d'effectuer un recensement des personnes présentes, notant les noms de tous les survivants afin que leurs proches puissent être informés lorsqu'ils arriveront au port. Viktor passe un bras autour de la taille de Yuuri, l'autre main posée sur l'épaule de Yurio.

C'est parfait. Parfait jusqu'à ce qu'un matelot se racle la gorge derrière eux. Yuuri se retourne, voit le crayon et le papier dans les mains de l'homme.

"Excusez-moi de vous déranger," dit-il avec un sourire aimable. "Pourrais-je avoir vos noms, s'il vous plaît ?"

"Oh," s'exclame Yuuri. Bien sûr. Le recensement. "Oui, bien entendu. Je m'appelle Yuuri Katsuki."

"Très bien." L'homme écrit son nom, ayant un peu de mal à l'orthographier correctement. Yuuri le corrige gentiment, plus il se tourne vers Viktor.

"Et vous vous appelez, Monsieur ?"

Viktor hésite. Yuuri lève la tête, croise son regard déjà fixé intensément sur lui. Viktor ne détourne pas les yeux lorsqu'il déclare, "Viktor Katsuki."

Yuuri en reste bouche bée. Il ne peut pas... il s'est sûrement trompé sans le faire exprès, et Yuuri s'apprête à le corriger mais -

"Orthographié de la même manière que le gentilhomme ici présent, je présume ?"

"Bien sûr."

"Très bien. Quelle est la nature de votre relation ?"

Viktor le regarde toujours, une question muette dans son regard. Il est fou, pense Yuuri, il ne sait pas ce qu'il fait, il ne peut pas être sérieux, c'est impossible, mais ses yeux sont si sûrs, déterminés, la même lueur brille dans son regard, comme la fois où il l'a accompagné dans le couloir inondé pour chercher Yurio. La même certitude que lorsqu'ils ont sauté ensemble dans l'eau glacée et Yuuri se dit, je confierai ma vie à cet homme, je voue une confiance pleine et entière.

Alors, il prend la main de Viktor dans la sienne et affirme sans hésitation, "Nous sommes mariés."

"Bien sûr," acquiesce le membre d'équipage, avant de sourire à Yurio. Le petit garçon l'ignore complètement, le regard fixé sur l'horizon, attendant impatiemment que l'impressionnante vue de New York se manifeste comme on le lui a promis. "Et c'est votre fils ?"

"Oui," répond Yuuri du tac-au-tac. "Il s'appelle Yuri Katsuki."

Viktor tente en vain de réprimer un sourire, son regard plongé dans celui de Yuuri. "Junior," ajoute-t-il.

L'homme hoche la tête une fois de plus, note le nom et les remercie. Puis il s'en va.

"Tu réalises j'espère," commence à dire Yuuri, un sourire hésitant aux lèvres, "que tu viens tout juste de m'épouser."

Le sourire de Viktor s'élargit, illumine son visage. Il se penche et lui murmure à l'oreille d'une voix tendre et séduisante.

"Absolument."

Yuuri ne peut pas résister. Il embrasse Viktor, un baiser un peu maladroit qui les fait rire tous les deux, lèvres contre lèvres, bouche contre bouche. Ce n'est pas un mariage des plus traditionnels, songe distraitement Yuuri, mais il ne l'échangerait pour rien au monde.

Puis Yurio les tire par la manche. "Regardez !" s'écrie-t-il. "Regardez, là-bas !"

Yuuri obéit docilement, regarde dans la direction que Yurio pointe du doigt.

"Oh," chuchote-t-il. A côté de lui, Viktor fait pareil.

Parce que la voilà. La statue de la Liberté, la torche levée. Et derrière elle, la ville de New York s'offre à leur regard tel un château de conte de fées fait de verre et de métal. Un nouveau monde.

Viktor passe son bras autour des épaules de Yuuri. Celui-ci lève la tête, croise son regard. Yurio s'agite, enthousiaste, entre eux deux.

Oui, conclut Yuuri en son for intérieur. Un nouveau monde, en effet.


Note de l'auteur : Le RMS Carpathia arriva sur le lieu de la catastrophe à 4 heures du matin, ayant intercepté un appel de détresse quelques heures auparavant. Le paquebot a poussé ses moteurs à plein régime pour venir en aide au Titanic. Ils ont récupéré 705 survivants et le sauvetage a duré cinq heures, l'équipage ne ménageant pas ses efforts jusqu'à ce que tous les passagers des canots eut été transférés. Pour leur rendre hommage, les sauveteurs ont reçu une médaille de la part de ceux qu'ils avaient secourus : une médaille de bronze pour l'équipage, d'argent pour les officiers, et une médaille d'or ainsi qu'une coupe en argent pour le capitaine du Carpathia, Arthur Rostron.

Note de la traductrice : Merci beaucoup, Boby-Angel, pour ton commentaire ! Ça m'a fait vraiment plaisir de le recevoir, et je suis très heureuse que tu aimes la traduction de cette histoire ! Mon but était de faire passer les émotions que j'ai ressenties en lisant l'original pour la première fois, malgré la barrière de la langue, et si j'ai réussi, je suis plus que contente ! C'était le dernier chapitre de cette fanfiction, plus que l'épilogue ! J'espère que vous appréciez cette histoire, n'hésitez pas à donner votre avis et je vous dis à très vite !