6h57 - Da Làt, Vietnam
Le soldat serra ses poings d'appréhension en entrant dans le petit bureau de son supérieur. Il jeta un rapide regard circulaire à la salle avant d'y pénétrer, et se mit immédiatement au garde à vous. Derrière le bureau, le commandant se leva d'un air las avant de lui indiquer de relâcher sa position. Hadès se rassit ensuite et prit une gorgée de la tasse de café qui trônait devant lui. Son adjoint l'avait interrompu dans son petit-déjeuner pour lui dire qu'une des nouvelles recrues désirait lui parler. Il avait alors rapidement enfilé sa veste décorée avant de rejoindre son bureau, un café à la main. Devant lui se tenait un homme à la carrure imposante. Il ne devait pas avoir l'âge légal de boire, mais s'était tout de même engagé dans l'armée. Le gamin faisait partie de l'unité de négociation qui était partie voir l'intermédiaire du groupe terroriste. Hadès avait repéré ce soldat dès les premiers jours, pour son esprit quelque peu rebelle, mais apparemment docile. Il l'avait rencontré, ainsi que plusieurs autres jeunes qui lui paraissaient plutôt influençables. Il leur avait discrètement parlé du problème Regina, et avait ensuite laissé les choses faire leur chemin. Simon Hadès n'était jamais aux commandes de ses opérations, il se contentait de déléguer en permanence. Ainsi, la faute ne pouvait jamais vraiment lui revenir.
« Qu'est-ce qui t'amène de si bon matin, euhm… ?
-Gideon, mon commandant, » affirma la recrue. « Mon nom c'est Gideon Gold.
-Excuse-moi, je ne retiens pas tous vos noms, malheureusement… » déclara Hadès pour lui rappeler sa propre place dans la hiérarchie.
« Donc, que se passe-t-il ? Pourquoi désirer voir ton commandant de si bonne heure ?
-Pour vous rapporter un problème, mon commandant, » lâcha le jeune sans hésitation. « En fait, plutôt une infraction grave au règlement ! »
Sa voix était neutre, son ton direct. Assurément, il agissait comme un bon compagnon fidèle auprès de ses supérieurs pour attirer leur sympathie.
« Ok, quelle est cette infraction ? » demanda Hadès en soupirant.
Il prit une nouvelle gorgée de café et songea qu'il devrait déléguer cette partie de son travail à son adjoint. Il en avait plus qu'assez de rencontrer des soldats pour des problèmes de lits défaits ou de vaisselle mal nettoyée…
« C'est à propos du colonel Mills, mon commandant. Et du soldat McMaster. »
Simon reposa sa tasse en vitesse, sans pour autant paraître pressé. Pour le coup, la conversation prenait une tournure bien plus intéressante.
« Que se passe-t-il avec elles ? » interrogea-t-il d'un air faussement détaché.
Cette fois, le jeune homme parut hésiter un instant. Il passa une main dans ses cheveux courts comme pour se donner une contenance, et Hadès remarqua qu'il avait dégluti d'un air embarrassé.
« Euhm… Je pense que le soldat McMaster a euhm… passé la nuit dans le dortoir du colonel Mills, mon commandant… » bredouilla-t-il.
« Je te demande pardon ? » interrogea son supérieur d'une voix presque émue. Se pourrait-il finalement que Regina ait réussi à mettre sa vie en l'air sans son intervention ?
« Je… ben j'espionne pas, je vous juste… mais en fait hier soir je devais rendre des écouteurs à Evanna parce que les miens fonctionnaient plus et elle était dans la cour avec le colonel Mills alors je les ai pas dérangé… fin elles… elles étaient juste en train de boire et de discuter et de rire quoi… » Il se racla la gorge d'un air hésitant. « Mais ce matin j'ai voulu aller enfin rendre ses écouteurs à Evanna et elle était toujours pas dans sa chambre… J'ai demandé à Lance et il m'a dit qu'il l'a vue suivre le colonel vers son dortoir hier soir…
-Es-tu sérieux ? » demanda Hadès qui n'en croyait toujours pas ses oreilles. Venait-il réellement de sortir victorieux sans même avoir levé le petit doigt ? Avec une affaire pareille, il était clair que Regina pouvait dire adieu à sa chère scientifique…
« Oui… fin, vous savez je veux pas forcément leur faire de troubles puis ça me dérange pas tant fin… j'avoue que je comprends pas trop mais ma mère m'a dit que j'avais une cousine qui fait ça aussi… enfin… je veux pas créer de problèmes, mon commandant, mais je me dis que si personne ne respecte les règles ça va être l'anarchie et tout… »
Sa voix était très peu assurée, et Simon essaya de sonder son regard. Assurément, le jeune homme n'était pas une mauvaise personne. Il adorait certainement l'idée de plaire à ses supérieurs par sa discipline, mais ne souhaitait pas pour autant déranger ses camarades. Après tout, une fois sur le champ de bataille, ce serait à Evanna qu'il devrait se fier pour rester en vie, et non à son commandant. Pour sa part, ce dernier essaya d'avoir l'air surpris par la nouvelle, mais tâcha de paraitre comme le supérieur idéal.
« Écoute, je te remercie de m'avoir rapporté cette infraction qui me préoccupe quand même beaucoup, » débuta-t-il d'un air sérieux. « Je vais rencontrer ces deux personnes séparément pour mettre en lumière ce qu'il s'est réellement passé…
-Je… je suis désolé de les avoir balancé… je veux pas forcément qu'elles finissent au trou non plus mais…
-Tu as très bien fait, » le coupa Simon d'un air rassurant. « Et je ne vais pas prendre cette décision non plus. Il s'agit peut-être d'une infraction grave, mais parfois, tu sais, la violence ne résout rien. Dans ces cas-là, je préfère vivement privilégier la communication…
-Merci… J'avais peur de les avoir mis dans le trouble…
-Ne t'en fais pas, » répéta le commandant d'une voix faussement attendrie. « Je vais faire en sorte que cela ne se reproduise pas. Mais ta collègue ne passera pas la fin de la semaine en cellule. Merci d'être venu me rapporter cela. Tu peux disposer. »
Comme de fait, le soldat acquiesça et se leva en toute hâte. Il quitta le bureau aussi vite qu'il était arrivé, et Hadès dégusta une dernière gorgée de son café. Finalement, cette mission démarrait de très bonne augure. Il était définitivement débarrassé du problème qui le tourmentait, et rien ne pouvait annoncer une meilleure journée. Étirant ses bras devant lui, il songea qu'il ferait peut-être mieux d'envoyer un message à sa demi-soeur. Après tout, elle l'avait bien aidé dans cette situation, et elle méritait d'être heureuse. Megara serait très certainement ravie d'apprendre une chose pareille…
Huit jours plus tard, 19h24 - Forks, USA
« Et celle-là, t'en pense quoi ? » demanda Elsa d'une voix énigmatique.
Elle fit un tour sur elle-même et observa les voilages de la robe qui se soulevait. Sur le lit, à quelques mètres, Emma acquiesça d'un air approbateur.
« Elle est superbe, elle te va à ravir ! » déclara la blonde d'un air rassurant.
« Ok mais t'as dit la même chose pour les trois dernières, Emma… » soupira son amie. « Soit on en parle, soit t'arrête d'avoir cet air là parce que sinon je sors sans toi…
-Ça va, je t'assure… » mentit la scientifique.
Elsa s'assit sur le lit à côté de son amie et attrapa sa main d'un geste tendre.
« Si t'as pas envie de bouger on peut aussi rester là… Après tout, c'est Kelly qui voulait sortir, right ? T'es pas obligée de dire oui à tout le monde pour leur faire plaisir…
-Je t'assure que ça va… » répéta la jeune femme blonde d'un ton neutre.
Ce soir, les deux jeunes femmes devaient rejoindre Kelly dans un des clubs populaires de Port Angeles. Après les derniers évènements, l'étudiante avait proposé à sa maîtresse de stage de sortir un peu se changer les idées. Emma avait invité Elsa à les rejoindre, et cette dernière avait donc accepté, à condition qu'elle puisse se préparer chez sa meilleure amie avant de partir.
« Est-ce que t'as eu des nouvelles … ? » hésita la jeune femme aux cheveux d'argent.
« Plus ou moins… » soupira Emma. « Elle a essayé de m'appeler genre vingt fois mais j'ai pas répondu… Je lui ai dit que je ne voulais pas lui parler pour l'instant… mais on communique un peu par messages…
-Par messages ?
-Quoi qu'il arrive, elle est quand même à l'autre bout du monde avec des gens qui veulent presque sa peau, Elsa ! » protesta la scientifique. « Je lui ai juste dit que je la texterai souvent pour savoir si tout va bien…
-T'as pas l'impression que ça rend les choses encore plus difficiles qu'elles le sont ? Enfin… je veux dire… t'as peut-être assez souffert Em'... Tu vas pas arriver à te sortir de tout ça si tu continue à rester en contact avec elle…
-Ouais, mais au pire ça reste mon problème, n'est-ce pas ? » râla la blonde.
Elsa comprit que le sujet était encore énormément sensible, mais tâchait tout de même de comprendre la situation. Elle se sentait impuissante à aider son amie, mais savait pertinemment qu'Emma ne s'ouvrait pas si facilement.
« T'as pas l'air d'une personne qui est prête à passer à autre chose… » se risqua-t-elle.
La scientifique eut un léger rire nerveux, comme pour se moquer d'elle-même.
« J'ai l'impression que j'ai jamais eu aussi mal de toute ma putain de vie… » déclara-t-elle. « J'ai mal tout le temps et j'ai l'impression qu'il y a pas une minute sans que j'y pense. Sans que je m'enlève ces images de l'esprit et tout ce qu'elles représentent… J'ai l'impression que j'ai jamais rien vécu d'aussi fort et que je vais pas m'en remettre aussi facilement…
-Mais je me doute que tu ne dis pas tout ça si tu ne vas pas émettre une objection, » supposa l'experte en finance.
« Mais je sais que c'est pas… Fin je sais qu'elle ne l'a pas fait dans l'objectif de me faire du mal, » pesta la scientifique. « Je sais pertinemment qu'elle a juste fait ça parce qu'elle a paniqué et qu'elle s'est sentie incapable d'être à la hauteur. Je sais que si elle… a fait ça, c'est juste pour éviter de devoir assumer tout le reste.
-Je ne vois pas en quoi c'est beaucoup mieux que genre… Lilith qui te trompait parce que soit disant elle était une mauvaise personne mais que tu lui permettais d'aller mieux… » rappela Elsa d'un air agacé.
« Je ne dis pas que c'est mieux… C'est juste… différent… » soupira Emma. « Et en même temps ça veut dire qu'à la moindre broutille elle fait juste tout le contraire de ce qu'il faudrait. À la moindre difficulté elle préfère fuir que d'affronter le problème et c'est loin d'être beaucoup plus rassurant…
-T'as quand même pas l'air convaincue de devoir passer à autre chose… » devina son amie.
« J'ai l'impression que toute cette situation mériterait une plus grande patience et une meilleure considération du problème… Mais j'ai peur de dire ça simplement parce que je suis une conne qui tombe éperdument amoureuse et qui devient aveugle à cause de ça…
-Je ne te cacherai pas que c'est l'impression que tu donnes, » affirma Elsa en gloussant. « Mais je crois que je saisis ce que tu ressens. Enfin, j'ai jamais eu l'occasion de ressentir ce genre de truc, mais je comprends le fait que tu ne veux pas comparer ça à Lilith… J'espère juste, si tu choisis ce chemin-là que tu ne te tromperas pas…
-Mmh… Dans tous les cas je vais avoir besoin d'un peu plus que huit semaines pour sortir la tête de l'eau… » déclara la blonde.
« Au fait, en parlant de ta super ex, tu ne m'as pas raconté justement ? Votre rencontre et tout ça…
-Euh bah c'était rien de bien fou, » expliqua la scientifique. « Ça a surtout permis de lancer enfin le projet et là on attend des dates et des confirmations pour les premiers développements qui vont se faire…
-Ok mais ça je m'en fou, » rit la jeune femme aux cheveux argent. « Je te parle de toi. Ta rencontre avec l'autre débile. Ça s'est passé comment ?
-Étonnamment bien… » avoua Emma. « Je pense qu'elle a muri depuis la dernière fois qu'on s'est vues… Elle avait l'air assez contente de me voir, et très heureuse de tout ça… Je crois qu'elle a changé un peu…
-Yeah, comme toutes les fois ou elle te l'a promis, my dear !
-Come on, tu sais très bien que je parle pas de ça, » rit la blonde. « Les dossiers Lilith sont fermés depuis très longtemps déjà…
-Ouais, enfin c'est clair qu'ils vont le rester. Parce que je t'assure que je l'aurais enterrée avant même que t'ai l'idée de faire une connerie pareille… »
Emma lui donna une tape sur l'épaule d'un air amusé avant de lui rappeler que l'heure tournait. Elles devaient rejoindre Kelly dans une petite heure seulement, et elles étaient encore loin d'être prêtes. Pour l'heure, la scientifique n'avait pas nécessairement envie de sortir, mais elle savait que cela lui changerait les idées. En plus, elle se sentirait mal de refuser alors que ses amies s'inquiétaient seulement de son bien-être…
Le lendemain, 12h23 - Da Lat, Vietnam
Evanna entra dans la salle de sport en silence, et prit une grande inspiration pour se donner du courage. Elle serra entre ses doigts la petite boite qu'elle avait apportée. À cette heure, le centre était vide. Le samedi, les soldats s'entraînaient en matinée et passaient le reste de leur journée à d'autres activités. Quand ils n'avaient pas de mission urgente, la plupart d'entre eux quittaient carrément la base pour visiter les villes alentours, ou aller à la plage. Toutefois, une personne était encore présente dans la salle de musculation, et s'échinait depuis plus d'une heure sur un tapis. Hésitante, Evanna avança lentement vers elle, essayant de se remémorer le discours qu'elle avait répété des dizaines de fois dans son esprit. Lorsque Regina l'aperçut dans le miroir, elle arrêta le rythme effréné du tapis et en descendit rapidement. La soldate remarqua qu'elle avait l'air épuisée, et que ses yeux étaient particulièrement sombres.
« Salut, » bredouilla-t-elle en rejoignant enfin son colonel. « Écoute Regina… Je pense que je te dois des excuses… Ça fait genre dix jours que ça s'est passé et tu m'as pas reparlé depuis. Tu t'es même carrément renfermée sur toi-même. Au début je pensais que t'avais peur de finir en cellule si le commandant l'apprenait. Mais y a deux jours Robin est venu me parler et il m'a tout raconté…
-Il a le don pour ne pas se mêler de ses affaires apparemment, » trancha l'interprète d'un ton froid.
« Je suis vraiment désolée, Roni, » bredouilla Evanna. « Je pensais pas que t'avais quelqu'un et je t'assure que si je l'avais su…
-Cette partie du problème ne te concerne absolument pas, » la coupa Regina. « J'ai fait mes choix et tu ignorais tout de moi. Tu n'as pas à te sentir mal pour quoi que ce soit… »
Elle baissa la tête d'un air mélancolique avant de prendre une grande inspiration.
« Robin m'a dit qu'Em… enfin que ta petite amie avait décidé de rompre… je sais que ça me regarde pas mais peut-être que je pourrais essayer de la contacter et de lui parler…
-Je ne pense pas que ça soit une bonne idée, » souffla sa supérieure. « Je crois juste que ça serait mieux qu'on arrête de se côtoyer en dehors des missions. Je ne veux pas que tu imagines quelque chose d'autre que ce que c'était réellement.
-Je sais qu'il y avait rien d'autre, » avoua la soldate. « Je ne me serais pas permis d'imaginer le contraire… J'ai juste pas envie que tout soit gâché pour toi à cause de ça, à cause de moi…
-Tu n'as rien à voir avec tout ça, » rétorqua l'interprète. « Le problème vient uniquement de moi, et ses conséquences ne concernent que ma propre personne. Tu voulais simplement me parler de ça ou y avait autre chose ? » Son ton était désormais glacial, et Evanna comprit que le sujet était clôt.
« Je venais t'amener des sandwichs de la cafétéria, et un chausson aux pommes, » déclara la jeune femme en tendant la petite boite en polystyrène à Regina. « T'as pas mangé à midi, et ça me tente pas qu'on doive t'amener à l'hôpital ou quoi…
-Merci, » répliqua l'interprète en prenant la boite. « C'est gentil.
-Je vais retourner dans les salles communes avec les autres, » bredouilla la soldate. « Si jamais ça te tente de nous rejoindre, hésite pas…
-Ok, merci, » reprit le colonel en sachant très bien qu'elle passerait son après-midi seule.
Son humeur ne paraissait pas s'améliorer depuis plus d'une semaine, et aucune des paroles de ses collègues ne l'aidaient. Elle mangeait avec difficulté, passait ses soirées avec une bouteille de scotch, et se demandait quand ce cauchemar allait prendre fin. Toutefois, elle n'avait plus subi d'agressions depuis sa nuit avec Evanna et comprenait que Simon avait intimé à ses sbires d'arrêter. Finalement, il était arrivé à ses fins sans même devoir intervenir...
Dix jours plus tard, 21h58 - Da Làt, Vietnam
Robin entra dans le dortoir de sa supérieure sans même attendre qu'elle ne l'y autorise. Sans grande surprise, il découvrit Regina assise à son bureau, un verre de scotch à la main, et des écouteurs dans les oreilles. Les colonels, lieutenant-colonels et commandants étaient les seuls à disposer d'un dortoir personnel. Leur chambre était généralement spacieuse, et comportait un lit, une véritable armoire, et un petit bureau. Pour des raisons pratiques, celle de l'interprète était également équipée d'une salle de bain annexe. Cela lui évitait de devoir traverser le bâtiment pour rejoindre les douches communes des femmes.
La jeune femme prêta attention à son collègue -et beau-frère- dès son arrivée, et elle soupira immédiatement. Elle ôta ses écouteurs, et l'observa s'assoir sur son lit. Elle finit son verre d'une traite et s'en resservit un autre.
« Qu'est-ce que tu me veux ? » demanda-t-elle d'un air agacé.
« Tu sais très bien pourquoi je suis là, Roni. Tu passes ton temps libre toute seule, tu parles pratiquement à personne et ça fait plus d'une semaine que t'as pas appelé ta sœur…
-Ouais, ben t'as qu'à lui donner des nouvelles toi-même.
-Est-ce que t'as essayé d'appeler Emma pour lui parler ?
-Ne vas pas sur ce terrain-là le kid, » grogna-t-elle avant de prendre une nouvelle gorgée d'alcool. « En fait, débarrasse carrément le plancher. J'ai pas envie de te parler de ça ni de quoi que ce soit d'autre, c'est clair ?
-Regina, je suis ton seul lien fiable ici. Si tu m'en parles pas, personne d'autre ne pourra t'aider…
-Mon lien fiable ? Toi ? C'est une blague ?! » ricana-t-elle. « Tu es juste un gamin abruti qui pense que ta relation avec ma sœur te fait remonter dans mon estime ! Mais je ne te considèrerai jamais comme mon beau-frère parce que je te trouve stupide et puéril et incapable de la rendre heureuse. En d'autres mots, je ne t'apprécie aucunement et je préfèrerai largement que Kelly soit avec un autre…
-Tu tiens trop à ta sœur pour me dire ce genre de choses, Roni… Je pense que t'as vraiment besoin de parler à quelqu'un… T'es pas dans ton état normal…
-Je me fous éperdument de ma sœur en ce moment, Robin. J'ai juste envie d'être seule et que les abrutis dans ton genre me foutent la paix, c'est clair ? »
Elle avait presque crié les derniers mots, et son ton rauque témoignait de son agacement certain. Elle s'était effectivement renfermée sur elle-même, et préférait éloigner les autres plutôt que de rechercher leur aide. Réalisant que la conversation n'aboutirait à rien, le soldat se leva et quitta rapidement le dortoir de Regina. Il ne savait pas s'il lui tiendrait rancune de telles paroles, mais elles l'avaient assurément blessé. Pour l'heure, il savait au moins qu'il ne pourrait pas compter sur elle s'il en avait besoin…
Quelques minutes plus tard, 8h09 - Forks, USA
Kelly s'assit au bureau en face d'Emma en prenant une gorgée de son café habituel. Elle attacha rapidement sa blouse, et ajusta ses manches d'un air triomphant. Depuis qu'elle savait que le projet du laboratoire avançait, elle se sentait particulièrement optimiste et ravie. Son stage se déroulait finalement pour le mieux, et elle n'avait aucunement envie qu'il se termine. Pourtant, elle savait qu'il devrait prendre fin quelques semaines plus tard. Alors qu'elle allumait son ordinateur, elle sentit son téléphone vibrer dans la poche de son jeans. Elle consulta le message qu'elle venait de recevoir, et soupira d'un air triste. En face d'elle, Emma le remarqua et lui demanda ce qui clochait.
« Euhm… Rien de bien important… » bredouilla la rouquine qui ne désirait certainement pas évoquer ce sujet-là avec Emma.
« T'as l'air désemparée, c'est forcément important, » déclara la blonde. « Tu peux m'en parler, tu sais. Je suis là pour ça aussi… » Emma lui adressa un sourire rassurant, et l'étudiante se sentit coupable de devoir lui parler de choses si déprimantes de bon matin.
« C'est ma sœur… » hésita-t-elle. « Robin s'inquiétait pour elle parce que… elle ne va pas très bien. Et elle l'a juste envoyé se faire voir. Elle lui a dit des choses horribles sur notre relation et il a l'impression que ce qu'ils avaient construit, amicalement, est brisé. Il pense qu'elle ne veut pas entendre parler de lui pour un moment, et qu'il ne pourra plus autant compter sur elle pendant les missions... »
Évidemment, le regard de la blonde s'assombrit, et elle parut quelque peu mélancolique.
« Je pense qu'elle est très professionnelle quand il le faut, » déclara-t-elle d'un air neutre. « Je ne crois pas qu'elle serait du genre à le laisser tomber comme ça.
-J'en sais rien… Ma sœur est vraiment une personne qui agit impulsivement. Je trouve ça assez inquiétant et j'ai peur qu'il leur arrive quelque chose… Enfin, plus qu'en temps normal, disons. »
Cette fois, Emma prit une gorgée de son propre café comme pour se donner du courage avant de parler.
« Regina est une personne extrêmement sensible, K, » débuta-t-elle d'une voix plus faible. « Quand elle apprécie quelqu'un, c'est sans limite. Et l'amour qu'elle te porte est indéniable. » Elle se racla la gorge. « Elle ne laissera pas tomber Robin. Même si elle ne l'apprécie pas ou qu'il y a une tension entre eux. Elle ne le l'abandonnera pas s'il a un problème. Elle sait à quel point tu tiens à lui, et elle a conscience que ça te blesserait profondément s'il lui arrivait quelque chose. »
Elle prit une nouvelle gorgée de son café et tâcha de ne pas croiser le regard de sa stagiaire. Parler de la militaire lui faisait encore plus mal qu'elle ne l'aurait cru, et elle savait désormais qu'elle ne se pourrait pas penser à autre chose pour la journée.
« Merci d'essayer de me rassurer, » bredouilla la rouquine. « Et désolée d'avoir… remué le couteau dans la plaie, je suppose…
-On est amies, K, » reprit la blonde. « Quoi qu'il arrive et quel que soit le sujet, je suis là pour toi. Et je ne compte pas changer cela à cause du reste. »
La rouquine la remercia d'un air coupable, et tâcha de changer de sujet rapidement. Elle savait à quel point tout cela affectait sa patronne, mais elle essayait de ne pas aborder le sujet. Deux semaines plus tôt, quand Emma était arrivée au labo le lendemain de la fameuse nuit, Kelly avait compris l'ampleur du lien qui unissait sa sœur et la scientifique. Depuis, il lui semblait que la jeune femme blonde se plongeait coeur et âme dans son projet pour passer le moins de temps possible inactive. Elle restait tard le soir au laboratoire, et revenait même parfois le samedi. Elle communiquait en permanence avec sa connaissance de Montréal, et agissait comme si son projet était le plus important de sa vie. Au moins, Kelly devait reconnaître que ça lui empêchait de se morfondre à longueur de journée. Aussi, elle avait remarqué une certaine complicité entre Emma et sa collègue canadienne. Elle ignorait tout de leur relation, mais elle songeait qu'un peu de changement ne ferait peut-être pas de mal à sa maîtresse de stage…
Trois jours plus tard, 12h10 - Région de Da Lat, Vietnam
Robin prit une grande inspiration, et jeta un coup d'œil circulaire à l'homme qui se tenait devant lui. Il observa un instant l'immense arche derrière les terroristes, et se dit qu'ils avaient une plus large issue de secours que la leur. Evanna les avait prévenu quand elle leur avait détaillé les plans du bâtiment de cette nouvelle rencontre. La porte par laquelle Regina et Robin rentreraient était de taille normale. De l'autre côté, les terroristes arrivaient par une immense arche ouverte qui leur laissait tout le loisir de fuite. En d'autres termes, si les choses tournaient mal, les marines ne s'en sortiraient sûrement pas.
Depuis une quinzaine de minutes, Regina discutait avec un homme d'une trentaine d'année au crâne rasé. Il portait un uniforme noir, un fusil d'assaut, une ceinture avec trois couteaux ainsi que des munitions. Derrière lui se tenaient deux autres hommes habillés de la même manière que lui. Le message que la base avait reçu indiquait qu'il s'agissait d'un intermédiaire plus haut placé du groupe terroriste. Aussi, les négociations aboutiraient peut-être, cette fois, à une plus grande avancée.
Robin parvenait à distinguer des mots et des expressions dans la conversation entre son colonel et le terroriste, mais ne pouvait tout comprendre. Il était encore débutant en vietnamien, et savait que son interprétation était sûrement mauvaise. Toutefois, les bras croisés du terroriste le rassurait quelque peu quant à la tournure des évènements. Regina se tenait à près de deux mètres de l'ennemi, et avait choisi de ne pas prendre d'armes. Comme leur rencontre devait se concentrer sur la négociation, elle avait expliqué à son lieutenant qu'il lui valait mieux avoir l'air pacifiste. Car il était complexe de prétendre vouloir la paix quand on portait un fusil d'assaut... De son côté, Robin avait emporté deux revolvers discrets, mais ne se faisait pas d'illusion. Si les choses se corsaient, ils n'auraient aucune chance contre les terroristes. D'autant plus qu'il se trouvait à près de six mètres de sa patronne. Si elle était menacée, le temps qu'il réagisse lui serait sûrement fatal. Aussi, il tâchait de rester impassible et de ne pas exprimer ses craintes. Le visage fermé, il espérait qu'aucun des ennemis ne pouvaient percevoir son inquiétude grandissante. De plus, il lui sembla sentir son coeur arrêter quand le ton monta légèrement entre le terroriste et Regina.
À cet instant, le soldat sut que ses prochaines secondes étaient comptées. Il sortit rapidement de sa torpeur, et sentit l'adrénaline traverser son corps en une fraction de seconde. Il détailla rapidement les sbires de l'intermédiaire, et vit qu'aucun des deux n'avaient bougé. Cependant, celui qui se trouvait en face de Regina recula soudain d'un pas, et plongea sa main dans la poche droite de son uniforme. En un instant, l'interprète recula à son tour et sortit le couteau qu'elle avait toujours accroché à sa ceinture. Or, le terroriste ne saisit pas son fusil. Au contraire, il dégoupilla une grenade en un éclair, et la lança immédiatement en direction de Robin. Il fit alors volte face et commença par fuir par l'arche qui l'avait conduit jusqu'au point de rencontre.
Tout s'était passé si rapidement que le soldat n'avait même pas eu le temps de réagir. À cet instant, il réalisa qu'il était pris au piège dans un coin de la salle, avec une grenade dégoupillée à moins d'un mètre de ses pieds. Même s'il bondissait, l'explosion le blesserait certainement. Il ne s'agissait que d'une bombe de fortune, dont la forme laissait deviner qu'elle était d'une autre époque. Mais il savait pertinemment que son explosion serait quand même dangereuse. Acculé, pris au dépourvu, son sang se glaça et il se sentit incapable de se mouvoir. Contre toute attente, Regina bondit sur la grenade et se recroquevilla instantanément dessus. Le regard qu'elle lui lança avant d'agir lui indiqua qu'aucune des paroles de leur dernière querelle n'étaient sincères. Quand la détonation se fit entendre, Robin ferma instinctivement les yeux pour se protéger. Lorsqu'il les rouvrit, il ne réalisa pas tout de suite ce que le geste de sa supérieure impliquait….
