Les soldats de plomb
Annabeth trouva finalement le sommeil, mais au réveil le doute maintenait son esprit dans la plus grande des confusions. En fille d'Athéna, elle ne pouvait s'empêcher de ressasser, de repenser à tous les moments passés avec Percy. Comment connaissait-il Hylla? Et si... Ne pas savoir lui était insupportable. Mais elle n'était pas certaine de vouloir la vérité, une vérité qu'elle n'avait même pas effleuré quelques jours plus tôt. Elle se figea en voyant sa mine épouvantable dans la glace. Ses joues creusées, ses cheveux en bataille et emmêlés. Une pauvre fille lui faisait face. Une pauvre fille capable de fondre en larmes à n'importe quel moment. Pitoyable.
- Et si... murmura-t-elle, effarée.
Elle avisa la photo prise par Percy quelques semaines plus tôt, la fille sur cette photo lui aurait sans doute donné un coup de pied aux fesses. Elle se redressa de toute sa hauteur. Elle était fille d'Athéna, elle devait savoir. Il était temps de trouver des réponses à ses questions. Peu importe le prix. Elle n'eut aucun mal à trouver Percy. La bibliothèque était fermée, la mer impraticable, il ne restait que le local de l'association photo. Un air de Green Day résonnait dans la chambre noire, Percy était seul, assis dans la pénombre. Il développait ses photos, en secouant la tête à contre-temps. Une forte odeur de solvant lui prit le nez, des dizaines de photos étaient suspendues avec des pinces à linge. Il faisait trop sombre pour qu'elle arrive à voir leur contenu. La musique prit fin, Percy tourna la tête et sourit en la voyant. Le pire dans tout ça, pensa-t-elle avec dégoût, c'est qu'il semble sincèrement heureux de me voir.
- Hé ! Tu vas bien ?
Il l'emmena dans la pièce adjacente qui comportait des canapés à moitié défoncés, les murs étaient tapissés de photos. Le repaire idéal pour une bande de photographes en herbe. Les lieux étaient déserts, après tout qui viendrait ici le lendemain de Noël ? Percy s'installa sur le canapé et l'invita à faire de même. Annabeth resta debout, face à lui. Il se releva et s'approcha d'elle, la mine inquiète.
- Tout va bien ? répéta-t-il.
Annabeth écarta les quelques mèches qui barraient le front de Percy, un geste qu'elle avait pris l'habitude de faire. Elle se baissa pas sa main et la posa sur sa joue. Il soupira, le regard trouble. Elle aussi était tout autant troublée, pas pour les mêmes raisons.
- Ecoute Annabeth…
Elle n'entendit pas ce qu'il lui dit, elle était trop concentrée sur ce qu'elle était sur le point de faire. Elle glissa la main à sa taille, dégaina son poignard et d'un geste vif lui entailla le bras. Il bondit en arrière, comme tout bon soldat entraîné. Tout son corps était tendu, prêt pour la bataille. Annabeth fixa son bras. Un instant rien ne se passa. Puis à son grand désespoir, du sang se mit à couler. La panique envahit les yeux de Percy.
- Je voulais juste être sûre, dit-elle d'une voix enrouée mais vibrante de colère.
Le bronze céleste ne blessait pas les mortels. La vérité, cruelle, s'imposa à elle. Un tourbillon de sentiments manqua de la faire défaillir. Une tempête d'éclats de verres naquit dans sa poitrine. Même la trahison de Luke n'avait pas été si douloureuse.
- Annabeth, laisse-moi t'ex_
- Ne t'approche pas. Tu es… C'était toi. Par Zeus…Tout ce temps c'était toi.
L'Oeil.
- Oui, admit-il. Mais je ne te veux aucun mal. Je… je…
- Tu crois que je vais te faire confiance ? Tu es un traître. Tout ce que tu mérites c'est d'être traîné à l'Olympe pour y être jugé !
Un jugement, un procès. Le méritait-il vraiment ? Luke n'avait pas eu cette chance...
- Qui est ton parent divin ?
Il n'eut pas besoin de répondre. Elle fut au désespoir quand elle se rendit compte qu'elle le savait déjà. Ses yeux trahissaient sa nature. Annabeth avait déjà rencontré le dieu en question, et à présent elle voyait à quel point il lui ressemblait. Elle repensa à ce qu'il lui avait dit. J'ai su dès que je t'ai vu que tu étais une fille intelligente.
- Poséidon, n'est-ce-pas ? Et tu savais que j'étais une fille d'Athéna.
Il acquiesça, stoïque. Son regard s'était durcit quand elle avait prononcé le mot « traître ». Il n'essayait plus de l'approcher, il avait croisé les bras, sur la défensive. Il était devenu froid et distant. Comment avait-elle pu se laisser berner pendant si longtemps ? Un instant elle crut voir le fantôme de Luke en lui. Il la manipulait depuis tout ce temps… elle pensa aux araignées… elle savait à présent qu'elle ne les avait pas rêvé. Il n'y avait qu'un fils de Poséidon pour faire un coup si bas à une fille d'Athéna. Percy sembla lui dans ses pensées.
- Ce n'était pas moi. Les araignées, précisa-t-il. C'était l'idée de Charlie et j'étais contre.
- Pourquoi ? dit-elle d'une voix huat perchée. Pour que je devienne folle ?
Il contracta la mâchoire, comme s'il se mordait la langue pour empêcher la vérité de sortir. C'était leur objectif, son objectif. Une attaque personnelle, pour la déstabiliser, perturber sa quête. Une technique vieille comme le monde, et Annabeth s'y connaissait en stratégie.
- Vous avez attaqué mon petit frère ! dit-il entre ses dents.
Son petit frère ? Il avait un demi-frère, en effet. Docker sur le port...
- Le cyclope_
- Il s'appelle Tyson, la coupa-t-il sèchement.
Annabeth haïssait les cyclopes, une longue histoire… Le voir défendre ce monstre avec tant de vigueur lui retourna l'estomac. Sa rage monta d'un cran. Elle plaqua son poignard contre sa gorge, il ne fit pas mine de se défendre. Il garda les bras le long de son corps, les paumes plaquées contre ses cuisses.
- Qu'est-ce que tu vas faire ? s'enquit-il, un brin sarcastique. Me livrer à Chiron ?
- Qu'est-ce que vous voulez ? La destruction de la colonie ?
Il eut un rire triste et glaçant.
- Non, vous vous débrouillez très bien tous seuls. On ne fait rien contre vous, on aide simplement ceux qui refusent d'entrer dans le jeu des dieux et de la colonie.
Annabeth décela sans mal tout le mépris qu'il avait pour la colonie. Cela la rendit furieuse, la colonie avait été sa maison, son foyer.
- La colonie protège les demi-dieux, protesta-t-elle. Leur offre une protection, un entrainement.
- Ah oui ? Et quand il faut envoyer de la chair à canon pour régler les problèmes des dieux ? Quand il faut combattre les ennemis des dieux ? Quand il faut plaire aux dieux ?
- C'est ce que tu dis aux gamins que t'enrôles dans ta secte ?
- Ma secte ? demanda-t-il, furibond. Ma secte ?
Comme elle ne répondait pas il continua sur sa lancée, le visage rouge de colère. Il s'agita, sans le vouloir la lame de son poignard dessina une fine trace rouge sur le cou de Percy.
- Je vomis la colonie, cracha-t-elle. L'asservissement qu'elle impose aux sang-mêlés. Et tu devrais t'en rendre compte…
Elle secoua la tête, réprimant ses larmes.
- C'est… c'est le lot des demi-dieux. Les demi-dieux meurent… à cause des monstres.
- Vraiment ? Ou est-ce à cause des dieux qui précipitent leurs enfants dans la gueule de ces monstres ? Tu penses vraiment rendre service aux jeunes demi-dieux quand tu les ramènes à la colonie ? Tu les prives de liberté ! Mes clients sont libres, libres de vivre sans craindre les caprices des dieux ou les monstres.
- Tu n'es qu'un imbécile si tu penses ça.
- Et toi tu n'es qu'un pion, un petit soldat de plomb. Un jouet entre les mains de Chiron et celles des dieux.
- Tu crois être le premier à me dire ça ? J'avais un ami, mon meilleur ami, mon héros et il était comme toi. Un traître. Manipulé par_
- Personne ne me manipule. Ni dieu, ni titan. Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans la phrase « je suis libre » ?
- Luke aussi disait ça… Et tu sais quoi ? Il avait tort. Je l'ai arrêté. Et je t'arrêterais toi aussi.
Le visage de Percy se décomposa, toute trace de colère disparut. Il tendit la main vers elle, comme pour la réconforter. Ce qui la mit hors d'elle, il n'avait pas le droit. Elle sortit le collier de douze perles qu'elle avait trouvé dans les affaires du cyclope et lui jeta à la figure.
- C'est à toi, non ? T'es allé à la colonie toi aussi, non ? T'es un sacré hypocrite, Percy.
Il lui adressa un sourire triste, fatigué. Annabeth ne put s'empêcher de se demander ce qu'ils seraient devenu s'ils s'étaient rencontrés à la colonie. Ce qu'il aurait été de leur relation.
- Tu n'as aucune idée de ce dont tu parles, Annabeth.
- Tu verras ça avec le conseil des dieux !
Elle lut une infinie tristesse dans ses yeux. Était-elle feinte ? Elle n'était plus sûre de rien avec lui.
- Je ne rendrais pas de compte devant les dieux. Tu le sais très bien.
Tout se passa très vite. La canalisation d'eau explosa et un puissant jet d'eau la projeta au sol. Quand elle se releva, Percy avait disparu. Un lâche. Manipulateur, menteur, traître... elle n'aurait jamais pensé qu'il était lâche. La fille d'Athéna laissa libre cours à ses larmes, elle était déjà trempée de la tête aux pieds de toute façon.
Percy hésita sur le pas de la porte de son appartement. Il avait envie de faire demi-tour, de voir Annabeth, de lui expliquer, d'apaiser la haine dans ses yeux gris. Pourquoi Annabeth le perturbait-elle autant ? Nico ouvrit la porte, surpris.
- Qu'est-ce que tu fais ? T'as perdu tes clés ?
Percy entra dans son appartement, toujours dans un état second.
- Percy, ça va ?
Le concerné se laissa tomber sur le canapé, vidé de toutes ses forces. Il se sentait patraque, comme s'il avait provoqué des dizaines de tremblements de terre ou invoqué des tornades.
- Elle a deviné, murmura-t-il.
Nico forma un "O" avec sa bouche puis se mit à fouiller dans les placards. Il sortit deux verres et une bouteille d'alcool.
- Comment aurait-ce pu être autrement ? continua Percy. Elle est comme il me l'avait décrite.
Nico lui tendit un verre, il but une gorgée. Il détestait le goût de l'alcool, mais la brûlure dans sa gorge le soulagea.
- De quoi tu parles, Persée ?
- Annabeth, dit-il les yeux humides. Il ne m'avait pas dit son prénom, ne m'avait pas qu'elle était fille d'Athéna. Pourtant c'était si évident ! J'aurais dû le comprendre avant, quel idiot…
Et tu sais quoi ? Il avait tort, et je l'ai arrêté. Et je t'arrêterais toi aussi. Il ferma les yeux, il ne voulait plus la voir, il ne voulait plus penser à elle.
- Pardon ?
- Elle est comme il me l'avait décrite, se contenta-t-il de répéter.
Bonsoir, bonsoir,
voici (enfin) la confrontation entre Annabeth et Percy ou plutôt... le début d'une nouvelle époque. Comme on peut s'en douter, plus rien ne sera comme avant...
