Chapitre 16 : Imperceptible rapprochement

Dès l'ouverture de la porte d'entrée, diverses odeurs vinrent me chatouiller les narines. Le mélange des ingrédients, la pâte cuite au feu de bois... des fumets qui me donnèrent l'eau à la bouche, mon appétit appâter.

L'endroit du rendez-vous, un restaurant italien à la renommée assez discrète, datait de quelques mois et visiblement, misait sur l'authenticité. Ici, point de décoration tape-à-l'œil, comme trop souvent observée dans les rues de Tokyo : la devanture, si petite qu'elle se perdait dans un coin reculé de la ville, se remarquait à peine. Pour autant, la dizaine de tables disposée dans la charmante salle grouillait de couples, de familles en joie, ce monde sûrement en quête de dépaysement.

Une jolie jeune fille vint à ma rencontre et, après l'avoir saluée poliment, je lui indiquai le nom de l'initiateur de cette soirée, retenu à la clinique. La cheffe de rang vérifia la réservation, puis m'ordonna de la suivre. Mon regard flâna sur les photographies en noir et blanc, accrochées aux murs de briques marron clair. Colisée à Rome, gondoles à Venise, Tour de Pise... Autant d'images incitant au voyage tandis que le timbre cristallin d'une femme chantait quelque part, au loin, des paroles indéchiffrables sur fond d'une musique mélancolique, achevant ainsi de nous inviter à embarquer.

À peine me fussé-je installé en face de la table désignée, que je reconnus non loin derrière moi, la voix de mon superviseur. Impossible à retenir, mon cœur s'accéléra dans ma poitrine, une nervosité insidieuse faufilée à l'ensemble de mes fibres. La demande de mon formateur était surprenante, néanmoins, je m'interdisais à imaginer autre chose qu'un dîner, bien que le cadre du lieu choisi aggravât mon tumulte intérieur. Ce n'était pas un restaurant étoilé, toutefois, tout incitait au « plus » à espérer, de pair avec ce type d'enrobage. Le décor entier appuyait sur cette dimension romantique, ce qui me mettait un brin mal à l'aise.

Heureusement, un œil vers lui, un autre sur sa tenue décontractée, - baskets blanches, jean noir et chemise bleue m'informèrent qu'il éprouvait la même chose.

- Je suis désolé, s'excusa-t-il, une fois installé, pour mon retard, et ce cadre un peu trop exagéré. C'est Fu... ma sœur aînée qui m'a conseillé cet endroit. Je ne pensais pas que l'atmosphère serait aussi prononcée... Surtout, ne crois pas que...

Il paraissait au comble de l'embarras.

- J'admets avoir été surpris par votre question, avouai-je, mais ne vous inquiéter pas, je n'imagine rien. En revanche, je mentirais si j'affirmais ne pas m'interroger sur le motif de ce rendez-vous.

- Pourtant, tu as tout de suite accepté, releva-t-il.

Cela faisait si longtemps que je n'avais pas eu de contact en dehors de ma routine de travail... Mes journées se limitaient à deux déplacements : l'université, mon lieu de formation et nulle part ailleurs, depuis cet ultime moment avec Katchan. Instauré de ma propre initiative, sortir de ce périmètre de sécurité m'effrayait. Si je m'éloignais, je craignais de me retrouver devant lui et réclamer ce torrent d'émotions qu'il était seul à pouvoir déclencher.

Je chassais son image, ma complète attention sur mon superviseur.

- J'ai confiance en vous, rétorquai-je, vous êtes mon senior après tout.

Son visage se teinta d'un rose très pâle, tandis qu'il fuyait mon regard. Ce n'était plus le glacial, le distant directeur remplaçant Todoroki qui me faisait face, mais un homme mal assuré à la candeur touchante.

- As-tu oublié que c'est toi qui m'as invité le premier, malgré mon statut à la clinique ?

Piqué au vif, je renvoyai, un sourcil vers le haut.

- Je n'aurais pas dû ? Votre parcours force l'admiration, je souhaitais en savoir plus sur vous. Cela dit, je conçois que vous ayez pu ressentir un certain malaise. Mettez ça sur le compte de la naïveté, dans ce cas. En toute honnêteté, je n'ai pas eu la sensation que ma compagnie fut déplaisante.

En particulier à la patinoire, mais je gardais cette réflexion pour moi. Cependant, la coloration plus foncée révéla nos pensées accordées sur ce point.

- Ou alors, vous cherchez à me rembourser ? ironisai-je, il est vrai que ça m'a coûté un chocolat chaud, mais je m'en suis remis...

Et j'ai souffert le martyre par la suite, ajoutai-je, en mon for intérieur.

Il plongea ses iris dans les miens :

- Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, mais qu'importe. C'est flou pour moi aussi.

Le fil de l'éthique risquait de se rompre, du fait de nos rôles inversés. Ma vision du schéma trop réduite lors des sorties précédentes, l'aspect hiérarchique que j'avais omis me rappelait désormais à l'ordre. Si je ne pensais pas l'intéresser au-delà de mes compétences professionnelles, son aveu à notre dernier tête-à-tête brouillait ma capacité à faire la part des choses. Et me sentir acculé de la sorte ne me plaisait pas. J'avais besoin de prendre du recul, après ce que je venais de vivre, ma vigilance à son plus haut niveau. J'attendais la reconstruction de mes protections.

Je ne retins toutefois pas un sourire en réalisant que, pendant toute la durée de cet échange, le tutoiement marquait un sympathique retour.

- Je vous dois des excuses également, c'est l'une des raisons pour laquelle je suis là, déclarai-je, d'un ton un peu solennel, un serveur vers nous.

Plutôt jeune, type lycéen, de taille moyenne, il possédait des cheveux châtain assez courts, un nez aquilin. Ses yeux bleus et sa mimique timide confieraient un certain charme, son tablier parfait sur lui.

- Bonsoir, je... je me nomme Yien, se présenta-t-il. C'est moi qui... m'occuperai de vous, ce soir. Désirez-vous... un apéritif pour commencer ?

Son timbre, plus aigu que ne le laissait entrevoir son physique, trahissait sa nervosité, mon sourire attendri, agrandi. Mon formateur n'était pas le seul à être gêné, apparemment.

Il nous tendit la carte des cocktails, que nous parcourûmes. Sans être excessifs, les prix de la minuscule partie sans alcool située tout en bas m'ôtèrent l'envie de me désaltérer.

Pendant ce temps, je surpris la vision du serveur sur mon compagnon de table de longues secondes durant, le feu aux joues lorsque ce dernier finit par capter son regard.

Je comprenais totalement ce jeune homme. La beauté de mon formateur redéfinissait le terme « unique ». Grand, des traits parfaits, une chevelure aux deux couleurs, - blanche d'un côté, rouge de l'autre, des pupilles vairons - gris foncé à droite, turquoise à gauche, le tout agrémenté d'une personnalité aussi froide que séduisante, ne laissait personne indifférent.

- Pas pour moi, merci, déclina poliment mon vis-à-vis, avant de se tourner vers moi, tu souhaites quelque chose ?

- Oui, répondis-je, continue de me tutoyer, s'il te plaît.

Non ! Venais-je réellement de formuler cette pensée à voix haute ?!

Ses orbes grands ouverts me confirmèrent ma terrible erreur. La honte provoqua un irrépressible sursaut, alors que je tentai de me rattraper en bafouillant. Qu'allait-il imaginer maintenant ? Je ne pouvais pas me permettre de telles privautés de mon côté !

Les menus présents sur la table, je m'empressais d'enfouir mon visage brûlant derrière l'un d'eux ; mon cœur cognait un peu trop fort à l'intérieur de sa cage ; je souhaitais disparaître ; je maudissais ma réponse affirmative à cette invitation. Cette soirée démarrait très mal !

- Allons-nous-en, décréta mon formateur.

[*]

L'anneau de la canette céda d'une pression, m'offrant le plein accès au contenu que je portai sans tarder à mes lèvres. Ce n'est qu'en sentant le liquide frais s'écouler à l'intérieur de mon gosier, accompagné de cette sensation vivifiante que je réalisai à quel point ma gorge s'était asséchée. L'air refroidi du soir pointait et mon regard vola vers le ciel presque recouvert de son voile de nuit, parsemé de quelques timides étoiles. Je ne me souvenais plus de quand datait ma dernière contemplation, mais ce soir, contrairement à l'habitude, je n'avais pas peur de les voir, souriant devant elles.

Si j'omettais cet horrible instant de solitude, je me sentais bien. Je renouais lentement avec ma vraie personnalité, pour de bon cette fois, sans distraction. Il y avait toujours des moments où son corps me manquait, néanmoins, s'éloigner de lui, l'exorcisé hors de mes pensées se révélait être les sages décisions, logiques, saines. Notre jeu ne menait à rien, nous le savions tous les deux ; pourtant, au lieu de nous cantonner à notre arrangement, sa durée n'avait cessé de se prolonger, jusqu'à cette inoubliable dernière danse.

Mon formateur revint vers moi, deux bentos à la taille conséquente dans les mains.

- J'espère que tu as faim, dit-il en les levant de chaque côté.

Je faillis répliquer que je n'avais pas ressenti un tel appétit depuis des lustres, avant de la contenir. Même à l'extérieur, il restait mon senior.

- Lequel veux-tu ?

Après des mois de vaines demandes, mon attente touchait à sa fin, des milliers de frissons de plaisirs sur ma peau, à l'écouter me tutoyer sans retenue. Je me saisis d'un repas en le remerciant.

Nous nous assîmes sans un mot sur un banc, nos dîners sur les genoux. Des rires adolescents nous parvinrent, nos pupilles braqués sur eux par automatisme. Il se dégageait du groupe une insouciance, une innocence, un peu envier. Je donnerais tout pour revenir à cette époque où mes parents vivaient encore, où rien ne comptait plus que l'amour de ma mère, malgré l'interdit de ce souhait. À jamais, je porterai avec moi le poids des regrets, la rédemption pour toujours inaccessible ; à quiconque, je n'avouerai, que quelque chose s'était brisé, un fragment de moi-même que je n'osais plus rechercher.

Au terme d'un long silence, il se décida à prendre la parole :

- Il y a une chose que j'aimerai clarifier, si tu le permets. Ne va pas croire que je profite de ma position envers toi. Si je t'ai invité, c'est parce que...

Je levai mes émeraudes vers lui, mon souffle d'emblée capturé par la douceur de son regard, dans lequel je ne décelai aucun reproche. Et en sondant ses yeux, je compris.

Il s'inquiétait pour moi, et c'était cette même inquiétude qui avait poussé ses limites au-delà. Sa requête incongrue signifiait son soutien à l'égard de cette situation dans laquelle il me sentait empêtré, bien qu'il ne parvînt pas à la saisir. Comme cette nuit-là, où il resta en retrait. Il ne m'avait pas observé par hasard ; une maladresse, que de résumer son action à un simple délit de curiosité. C'était plus complexe, plus étrange, sans être effrayant pour autant.

Shōto avait vu quelque chose en moi qui résonnait en lui depuis. Il désirait en réalité comprendre ses émotions à travers les miennes. Il affirmait sa volonté à se rapprocher de moi, par le biais de cette invitation. Décrypter son message muet enroula mon palpitant dans un drôle d'étau, le cœur en émoi.

Ressentir à nouveau, après tant de semaines de perdition, à essayer de ne pas sombrer, à dompter la douleur des cicatrices laissées par le cendré, évapora mes interrogations aussi facilement qu'un claquement de doigts.

À cet instant, je pris la ferme résolution de tendre une main vers lui, avec dans la paume, la totalité de ce qu'il appelait en silence à l'intérieur de ses prunelles aux deux couleurs.

Je me raclai la gorge dans l'espoir de camoufler mon trouble.

- Au restaurant, je vous ai dit que je vous dois des excuses, murmurai-je, les yeux baissés vers mon plateau-repas. Je sais que mon comportement laisse à désirer ces jours-ci, mais, la vérité, c'est que je traverse une période difficile, comme vous l'avez sûrement deviné...

J'hésitai. Devais-je continuer, parler de ce lien étrange avec Katchan ? La question s'effaça sitôt posée. À quoi bon, il n'existait plus désormais.

- Cela n'excuse pas tout, j'en ai conscience. Soyez certain que je tente d'oublier mes problèmes personnels, mais je vous en prie, suppliai-je, n'essayez plus de me renvoyer chez moi, cela m'a vraiment blessé. J'aime mon travail à la clinique, et m'occuper d'Eri en particulier. J'ai besoin d'elle. Je promets de faire plus attention, dorénavant.

Il prit un moment pour intégrer mes paroles, puis déclara :

- Je veux bien.

Il précisa face à mon regard interrogatif.

- Continuer de te tutoyer. Et...

Ses orbes abaissés, il chuchota, d'une toute petite voix :

- Tu peux... toi aussi. Mais uniquement en dehors des heures de travail.

Sa nature consciencieuse me fit rire. Mon cœur illuminé de bonheur, le véritable sens de ses mots, qui ne se contentaient pas d'accepter une requête formulée maintes fois, apparu devant moi :

Il se projetait déjà dans d'autres lieux, d'autres découvertes... Avec moi.

D'un bon coup de baguette, j'entamai enfin mon bento.