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- 18 -
EPICENTRE
C'était l'aube quand Edward se réveilla à nouveau. Il cligna des yeux plusieurs fois, se délectant pendant quelques précieuses secondes encore de la chaleur des fourrures, des couvertures et du corps de sa femme contre le sien.
Il prit les quelques instants habituels pour la regarder, la regarder dormir. Aujourd'hui plus que jamais, le sentiment de paix et de contentement qui s'élevait en lui était surréaliste. Aujourd'hui il s'était réveillé chez lui. Il était facile d'imaginer que bientôt ce serait son quotidien. Il se lèverait de son lit, chez lui pour travailler sa terre. Bella serait là à ses côtés quand il se réveillerait dans ses bras pendant qu'il dormait.
C'était un beau rêve.
A contrecœur il s'éloigna et se leva. Il s'étira regardant par la fenêtre pour essayer de voir ce qu'il pouvait de la terre et du ciel. Les nuages étaient restés mais n'étaient pas aussi menaçants que la veille. Ce serait une journée froide mais le trajet serait assez facile.
Il vaquait à ses occupations, arrangeant et emballant le peu qu'ils avaient avec eux. Il inspecta la cabane pour voir si quelque chose pouvait leur être utile. Et il demanderait à James de ramener en passant tout ce qu'il avait emprunté.
Ce ne fut que quelques minutes plus tard alors qu'il était près du feu qu'il entendit un bruissement derrière lui et le doux bâillement de Bella. "Que fais-tu ?" demanda-t-elle, la voix encore rauque de sommeil.
Un frisson parcourut sa colonne vertébrale. A cause de sa voix grave ce qu'il voulait le plus, c'était se tourner et la faire recoucher, la reprendre pour la garder au chaud. Il valait mieux qu'il refoule cette pensée. Sa volonté s'était avérée moins solide lorsqu'il s'agissait de sa jolie femme.
"J'ai trouvé des haricots et je les ai mis à cuire. Ce ne sera pas un repas particulièrement savoureux mais ce sera suffisant pour nous faire passer la journée jusqu'à ce que nous retrouvions les autres." Il lança quelques grains dans le pot au-dessus du feu et ensuite il se tourna.
Bella sourit. C'était un sourire timide et là, de la voir envoyait de la chaleur comme du liquide dans sa poitrine. Elle était si jeune et si douce qu'elle lui donnait envie de la serrer contre lui et de la glisser sous son bras pour la protéger de tout ce que le monde pourrait leur lancer ensuite. Dans le même temps, un incendie s'était déclenché au creux de son ventre. Ses cheveux étaient devenus sauvages, ébouriffés de ses doigts et du temps qu'elle avait passé sur son dos et sous lui. Elle était toujours nue sous la couverture qu'elle tenait contre sa poitrine. Il ne faudrait rien du tout pour arracher cette couverture et…
Edward repoussa cette pensée, conscient qu'il regardait fixement. Il s'installa à côté d'elle sur les fourrures et mit la tasse d'étain dans sa main. Les mains libres, il repoussa les cheveux de ses yeux et la regarda. Pendant de longs moments ils se regardèrent avec de doux sourires, ses doigts traçant sa racine des cheveux en traits doux.
L'estomac de Bella choisit ce moment pour gronder et ils rirent tous les deux de leur hébétement partagé. "Chut," dit-elle en rougissant. "Je n'ai pas mangé depuis hier matin."
"Ah Bella !" Il passa ses pouces sur ses lèvres. "Je ne m'applique pas suffisamment pour prendre soin de toi."
Elle l'embrassa. C'était un baiser rapide sous sa mâchoire. "J'avais froid et tu m'as réchauffé," dit-elle, toujours très proche de lui, son souffle était chaud sur sa peau. Son rougissement s'accentua mais ses mots étaient fermes. "Je n'avais pas faim de nourriture."
"Dévergondée," accusa-t-il avant de chercher ses lèvres. Il prit soin de garder le baiser relativement chaste. Il ne laissa pas ses mains vagabonder plus que sur le côté de son visage, laissant son pouce effleurer sa joue. Il était difficile de ne pas en prendre plus quand il savait que c'était si librement offert. C'était particulièrement difficile quand elle posa sa tasse pour passer ses doigts le long de son menton barbu.
Après un moment il recula et frotta le bout de son nez contre le sien. "Il est temps pour nous de retourner dans le monde." Il soupira et s'écarta d'elle. "Habille-toi. Je suis sûr que la famille est très inquiète à présent. Norma sera prête dans une dizaine de minutes tout au plus."
Quelques minutes plus tard, le feu avait été éteint et comme promis le cheval était prêt. Bella émergea de la cabane habillée et ses cheveux attachés en tresses, repliés sous son bonnet. Elle s'approcha de lui et lui passa la tasse de haricots. Elle avait été remplie avec le reste des haricots. "Tu n'as pas mangé non plus hier."
Un goût lascif s'attarda sur le bout de sa langue et Edward porta la tasse à ses lèvres pour le cacher. Rien ne réprimerait son désir pour elle, il devait également se rappeler que Bella avait été innocente jusqu'à ce qu'il l'ait prise la veille. Il avait vu le soupçon d'incertitude qui avait traversé ses traits quand il l'avait traitée de dévergondée la veille. Il devrait être plus prudent.
Pourtant c'était difficile de garder un langage châtié. Pendant ses voyages Edward avait su ce que c'était de mourir de faim et pourtant le goût de sa peau sur ses lèvres, de son sexe sous sa langue était plus satisfaisant que n'importe quel repas. Se souvenant de sa bouche sur elle, il frissonna. Il ravala un gémissement et l'embrassa en remerciement avant de manger.
Quelques minutes plus tard ils étaient en route. Edward poussa le cheval à une allure rapide, il navigua facilement dans la forêt. C'était plus paisible que ça ne devrait. Bella était un poids chaud appuyé contre son dos, son bras enroulé autour de sa taille et sa tête reposant sur son épaule. Tant qu'elle était en sécurité il était heureux.
Au bout d'un moment ils s'arrêtèrent pour s'étirer et laissèrent Norma boire. "Ou allons-nous retrouver la piste ? Où crois-tu qu'ils soient arrivés avant la tempête ?" demanda-t-elle.
"Nous retrouverons la piste près de notre dernier camp." Il la fixa. "Penses-tu qu'ils n'ont pas remarqué que tu n'étais plus là ? Ils se seraient arrêtés immédiatement. Il est probable qu'ils te cherchent encore."
Bella baissa la tête décontenancée. "J'ai retardé tout le convoi."
"Ouais c'est ça, mon entêtée." Il passa son bras autour de sa taille et la tira plus près. "Ça ira. Ce qui est important c'est que tu sois saine et sauve."
Ils remontèrent et partirent une minute plus tard.
Une demi-heure plus tard, le cri surpris de Bella tira Edward de sa réflexion. Il ralentit Norma au trot et regarda autour de lui pour voir ce qui aurait pu l'effrayer.
"Quoi ? Qu'y a-t-il ?"
Il s'arrêta quand il vit ce qu'elle avait dû voir. Une fumée noire se recroquevillait, s'élevant de l'endroit le plus éloigné d'où ils étaient. La fumée était là où Edward avait vu la famille la dernière fois. Il enfonça les talons, poussant le cheval au galop.
Il fallut une demi-heure angoissante pour arriver à la piste. Edward arrêta le cheval au premier chariot immobile qu'il vit. "Que s'est-il passé ?" demanda-t-il, en hochant la tête vers la fumée toujours épaisse.
L'une des petites s'éloigna des bras de sa mère et leva les yeux vers Edward et Bella. "Il y avait un grand feu. Il y avait de la foudre et du tonnerre et la foudre a frappé partout. Cela m'a fait peur, c'était horrible." Elle attrapa la main de son petit frère. "Maman m'a dit de prendre Benny et de nous cacher sous le chariot mais un chariot a brûlé."
La mère fit taire l'enfant et leva les yeux vers Edward. "Il y avait la foudre mais pas de pluie. Un des chariots a pris feu et avec le vent on n'a pu rien faire. De nombreux chariots ont brûlé et beaucoup de bétail s'est enfui, certains sont blessés. Mon mari est parti en avant pour proposer son aide."
"Savez-vous quelque chose sur la famille du Dr Cullen ?" demanda Bella. L'anxiété empêchait sa voix d'être forte.
La femme secoua la tête. "Je ne sais rien de sa famille. Le Dr Cullen aide les blessés. C'est tout ce que je sais. Les nouvelles n'arrivent pas très vite dans ce sens."
Edward regarda Bella par-dessus son épaule. "Si je te demande de rester ici, tu le ferais ?"
Sa seule réponse fut de resserrer ses bras autour de sa taille. Il soupira. "Bien sûr que non." Il hocha la tête vers la petite famille. "Merci. Restez en sécurité."
Ils continuèrent à cheval, ils traversèrent les chariots dispersés avec une facilité relative. De nombreuses familles étaient de retour sur la piste comme si c'était une journée normale et ces chariots roulaient au rythme habituel. Cela semblait surréaliste alors qu'ils savaient que pour d'autres familles, peut-être la sienne, cette journée n'apporterait que le désastre.
L'ampleur des dégâts apparut rapidement. De petites choses au début. Ici et là, quelques signes de brûlures sur les chariots, des trous dans les bâches. Le long du sol, Edward pouvait voir des plaques d'herbe brûlée et des arbustes carbonisés.
L'estomac d'Edward commença à se retourner alors qu'ils se rapprochaient et qu'il commençait à reconnaître les familles bloquées sur la piste, c'était les familles avec lesquelles ils formaient le cercle pour la nuit. C'était eux qui étaient venus à leur mariage et qui se réunissaient pour danser à la fin d'une longue journée.
En passant, certains les saluèrent avec soulagement. Edward eut l'impression tout le monde savait que Bella et lui avaient été séparés de leur famille. Cela le réchauffa légèrement. A la suite d'un désastre se rechercher mutuellement était ce que les gens faisaient de mieux. Il fit un signe de la main mais ne s'arrêta pas.
Ils trouvèrent finalement les Cullen et les Hale au cœur du désastre. Bella sauta dès qu'Edward ralentit suffisamment, le laissant trouver un endroit pour attacher le cheval. Il regarda Bella courir vers le tas de décombres fumant qui avait été le chariot des Hale.
Esmée et Alice apparurent en premier chacune d'elles appelant Bella pendant qu'elles couraient. Les trois femmes se cognèrent dans un enchevêtrement de membres et de larmes.
Les petits garçons, Peter et Henry, n'étaient pas loin derrière. Alors qu'elles s'effondraient au sol, ils se faufilèrent pour obtenir leurs câlins. Lorsqu'ils eurent salué Bella comme il se doit, ils allèrent vers Edward et s'enroulèrent autour de ses jambes. Edward ébouriffa leurs cheveux, touché par le fait qu'ils se soucient de lui.
Esmée se recula, prit le visage de Bella dans ses mains et la regarda. "Est-ce que ça va ? Est-ce que tu as mal ?"
"Je vais bien. Tout va bien."
"Espèce d'idiote, insensée. Tu nous as tous fait mourir de peur !" dit Esmée, en agitant le doigt devant le visage de Bella. "J'ai à moitié envie de te prendre sur les genoux et te donner une bonne fessée, femme mariée ou pas."
"Ne croyez pas que je n'y ai pas pensé..." dit Edward, en s'agenouillant à côté de Bella.
Esmée se tourna vers lui et, à la surprise d'Edward, elle l'entoura de ses bras, embrassant sa joue. "C'est bon de te voir sain et sauf, mon cher garçon."
"Vous n'avez pas eu autant de chance," dit-il. Ils étaient tous les quatre couverts de suie. "Où sont tous les autres ?"
"Oh, pitié, c'était horrible !" dit Alice. "La foudre a frappé le chariot devant nous mais le nôtre a pris le feu si vite. Et Alistair... Alistair..."
"Oh, non. Oh, non," dit Bella. "Ne me dis pas..."
"Papa s'est brûlé la jambe," dit Peter.
"C'est une mauvaise brûlure," dit Esmée, la voix calme. "Véra est avec lui. Carlisle a fait ce qu'il a pu. Bien sûr mais il y a des limites. Il a dû aller de l'avant et aider les autres. Les garçons l'ont suivi."
Elle se tourna vers Edward. "Tes hommes récupèrent ce qu'ils peuvent dans le chariot. Ils sont juste partis pour chercher plus d'eau à la rivière."
"Et Rosalie ?" demanda Bella.
"Se repose dans l'autre chariot," dit Alice. "La mule têtue a failli s'épuiser pour essayer de s'occuper de son père et aider à nettoyer les décombres. La dernière chose dont nous avons besoin, c'est que ses douleurs commencent quand papa a les mains pleines comme ça."
"Quels ont été les dommages causés à la cargaison du chariot ?" demanda Edward à Esmée.
L'expression de son visage en dit long et Edward se sentit momentanément étourdi. La moitié de leur nourriture et fournitures étaient dans ce chariot.
"Papa a besoin de nous maintenant," dit Peter. "Carlisle a dit que nous devons être forts pour lui."
Les petits garçons bousculèrent tout le monde et retournèrent auprès de leur père.
L'estomac d'Edward se noua à nouveau lorsqu'il vit l'étendue des blessures d'Alistair. Il gisait sur le sol avec sa tête sur les genoux de sa femme. Il était couvert de plusieurs épais manteaux d'hiver, à l'exception de sa jambe.
Son pantalon avait été déchiré au-dessus du genou et sa jambe exposée était bandée de morceaux de tissu qui semblaient avoir été arrachés d'une robe. Les bandes se chevauchaient de son genou jusqu'aux orteils. Ils étaient ensanglantés par endroits et trempés par ailleurs. Ce n'était pas bon. Cela signifiait que ses blessures étaient ouvertes.
Véra leva les yeux, leur offrant un sourire fatigué. "Bella, Edward. C'est bon de vous voir en sécurité."
Esmée s'assit à côté d'Alistair et apporta une gourde à ses lèvres. "Voilà. Comment allez-vous, Alistair ?"
Alistair ne fit que grogner, alors Véra répondit pour lui. "Il est chaud." Elle posa une paume sur la joue. Ses yeux étaient injectés de sang et baignés d'inquiétude.
"Bien sûr que j'ai chaud..." déclara l'homme en claquant des dents. "C'est le milieu de l'été et vous m'avez allongé ici sous le soleil."
Esmée et Véra échangèrent des regards. Alice retint son souffle mais Bella avait l'air confus. Edward la serra contre lui, pour pouvoir murmurer à son oreille.
"La fièvre est un mauvais signe. Plus la fièvre est forte, plus son rétablissement sera long. Il se peut qu'ils doivent amputer le membre..." Les fièvres après les blessures signifiaient que la mort n'était pas loin mais il ne le lui dit pas.
Bella le saisit fermement, appuyant le dos de sa main libre contre sa bouche.
"Masen."
Edward se retourna pour voir James et les autres s'approcher. Comme le reste de la famille, ils étaient couverts de suie.
"Tu vas bien ? " demanda James à contrecœur. Il se tourna vers Bella. "Je vois que tu as trouvé ton petit fauteur de troubles. Vous avez survécu à la tempête ?"
"Nous allons bien," dit Edward. "On a pu s'abriter."
"Bien. Alors tu es apte au travail. On ne peut pas se permettre de perdre du temps. Viens par ici et va salir tes mains."
Edward acquiesça. Il se tourna vers sa femme et prit le temps de l'embrasser profondément, plus reconnaissant qu'il ne pourrait jamais dire que Bella soit saine et sauve. Il était inquiet. La perte des provisions pourrait être terrible mais il était plus déterminé que jamais à prendre soin d'elle quoi qu'il arrive.
