Je sais qu'encore une fois, ça fait vraiment très longtemps que je n'ai pas publié ici, mais je suis restée longtemps bloquée sur le même passage, du coup je suis contente de l'avoir terminé, et j'espère que ça plaira toujours.

La Terre était encore telle que je me souvenais. C'était une drôle de pensée, et j'ai ri, seule face à la sphère bleue flottant dans l'immensité. Ma deuxième pensée est allée, non à ma famille, mais au jour qu'il était- et quand je m'en suis aperçue, je n'ai pu ravaler un rire, désabusée. La distance, probablement. J'ai jeté un dernier regard au vide avant de tourner les talons, et c'est au moment où je m'apprêtais à ouvrir la porte et à descendre que je me suis brutalement souvenue ce que je faisais là.

Les pleurs de Stellie, dont le bruit semblait faire écho et qui ne pouvaient échapper à personne.

Il y aurait d'autres moments, me suis-je dit. D'autres moyens de la consoler, comme nous le verrions plus tard. Mais à cet instant, je me suis retournée, revenant sur mes pas et me rassoyant.

Notre nouvelle camarade, montée lors de cette escale, répondait au nom de Jasmine- juste Jasmine, nous a-t-elle précisé avec de beaux sourires. Ce n'était pourtant pas comme si son nom de famille avait de l'importance au sein d'un groupe d'une quarantaine de personnes, mais quelque chose en elle me laissait mal à l'aise. Ce fut le docteur Zéro qui se chargea de montrer l'Atlantis à Jasmine, me faisant ainsi la croiser à quelques reprises.

Cela faisait à peine vingt-quatre heures qu'elle était là quand Albator lui-même est venu me voir… pour me demander ce que j'en pensais. Je n'ai pas su quoi répondre. La rumeur avait déjà bien circulé qu'elle était ici à cause de Vilak, qui avait lui-même admis que c'était l'endroit le plus sûr pour elle, mais je ne voyais pas quel était le lien avec moi.

-Crois-tu qu'elle est humaine? a-t-il insisté, voyant mon incompréhension.

Il m'a fallu de longues secondes pour trouver une réponse appropriée. Au final j'en savais bien peu. Elle aurait pu simplement être une belle femme; elle portait un nom de fleur et avait les yeux bleus, mais les siens étaient "normaux", et elle était rousse plutôt que brune tandis que sa peau n'avait pas pâli comme la mienne.

-Si tu cherches une vraie réponse, ce n'est pas à moi que tu devrais t'adresser.

-Pourtant, tu la regardes bizarrement, a-t-il souligné.

Qu'aurais-je pu dire? Je ne savais même pas pourquoi je le faisais.

-Il n'y a pas des détecteurs, justement pour ça?

Il m'a jeté un regard, légèrement moqueur.

-S'ils n'ont pas fonctionné pour toi, ils ne le feront pas plus pour elle.

Ah, oui, évidemment.

-Et alors? Que vas-tu faire?

-La garder à l'oeil. Je ne peux rien faire de plus pour l'instant.

Il a reculé de quelques pas, puis s'est soudain retourné vers moi.

-J'aillais oublier: je préfèrerais que tu n'en parles à personne. Si c'est vrai, il ne faut pas qu'elle l'apprenne.

J'ai acquiescé au moment où la porte s'est refermée.


À vitesse de croisière, nous sommes bientôt arrivés près de Mars, dans un curieux calme. Nous n'étions pas seuls, loin de là, mais quoi qu'elles pouvaient bien faire elles ne s'approchaient pas, jusqu'au moment où sans explications elles ont paru changer d'idée pour attaquer. Il n'y aurait rien eu de particulier à cette bataille si l'Atlantis n'avait pas subi des dégâts importants sans que l'on en connaisse l'origine, et si des témoins n'avaient pas rapporté avoir vu Jasmine venir jeter des coups d'oeil préciser aux endroits les plus touchés, comme la passerelle et la principale salle des machines.

-Clio avait des doutes, a avoué Albator. Et l'ordinateur m'a alerté.

-Pourtant, elle n'a pas l'air sylvidre, a souligné doc.

Même si elle n'était pas visée, Mikara, un peu à l'écart, a aussitôt baissé la tête.

-Ça ne veut rien dire, a-t-elle elle-même reconnu. Après tout, quand on regarde l'effet qu'elle produit sur 90% de l'équipage, on peut se poser la question.

Un fou rire général s'est ensuivi, ce qui a au moins eu le mérite de la faire sourire.

-Ce ne serait pas une hybride? a suggéré Nausicaa. Après tout, elle n'est pas verte.

-Je ne sais pas… Il me semble que ça fait trop de coïncidences. Et même si c'était une hybride, si elle est là dans un but précis ça ne change pas grand-chose.

Yattaran a relevé les yeux.

-Elle est rousse, a-t-il rappelé, comme si c'était un détail important à ses yeux.

-J'en ai déjà vu, ai-je dit. Ça existe.

Mikara a hoché la tête, mais elle avait un drôle de regard.

-Un problème? lui ai-je demandé.

Elle s'est aussitôt ressaisie.

-Non, rien. Je pensais à...

J'ai opiné. La femme de la photo, oui, je m'en souvenais.

-Ta tante, a complété Nausicaa.

-Et elle est comme toi, ta tante? a demandé Yattaran avec intérêt.

-Oui, a répondu Mikara. C'est peut-être… Un trait qui est différent sur elle, comme elle a vécu sur Terre.

-Et elle aurait trouvé un moyen de le conserver? a poursuivi Yattaran, perplexe.

-Probablement, a hasardé mon amie. Mais vous me demandez de répondre à des questions dont je ne connais pas plus les réponses que vous.

Et elle a glissé ses mains- l'une blanche, l'autre beige- dans ses poches. Elle y était attachée, à cette veste dont le cuir commençait lentement à montrer des signes d'usure.

À peine quelques minutes plus tard- peut-être une heure tout au plus-, nous entendions Jasmine discuter avec quelqu'un, seule dans sa cabine, à travers des codes.

-Je vais aller la tirer du lit, ai-je décidé. Comme ça, nous pourrons l'interroger, et…

Le capitaine m'a aussitôt retenu.

-Tu crois qu'elle répondra à nos questions?

-Ce n'est pas aussi simple, a renchéri Nausicaa. Elle a dû être bien entrainée.

-Alors on va rester les bras croisés?

-Nous prendrons une décision demain. Ce n'est pas comme si elle pouvait aller bien loin maintenant.

-Il y a des verrous à sa porte? s'est aussitôt enquise Mikara.

De sa part, difficile de déterminer si c'était de l'inquiétude ou de l'empathie. N'empêche, l'idée que quelqu'un soit enfermé sur ce navire était plutôt bizarre. Albator lui a souri.

-Non. Mais si tu te poses la question, il n'y a pas non plus de caméras partout.

C'était plutôt amusant à voir, cette teinte plus violette que rouge sur ses joues. Quand nous avons quitté la salle, je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander pourquoi elle avait mis du bleu sur les ongles de ses deux mains. Elle a souri comme toute réponse. Elle en avait eu envie, c'était tout.


Avant même qu'Albator ne prenne une décision, le lendemain, une Jasmine complètement paniquée s'est glissée en passerelle à la première heure, après une nuit possiblement passée à discuter avec son interlocutrice mystère. Elle tenait à la main un pistolet standard, qu'elle n'avait pas pu apporté ici et probablement récupéré quelque part dans les entrepôts de l'Atlantis. Elle s'est emparé du gouvernail dans un geste désespéré avant d'être maitrisée. Albator a aussitôt ordonné de la faire quitter l'Atlantis, demandant à Yattaran de l'emmener, sous les protestations de Ramis qui les a accompagnés. J'entendais déjà les rumeurs dans les coursives et je me sentais trop mal pour Jasmine, malgré tout, pour rester là à assister au spectacle.

Cependant, Jasmine n'est pas partie. Elle est restée dans notre sillage. Yattaran croyait qu'elle aillait s'en prendre à nous. Albator a refusé de la tuer. À l'arrivée de chasseurs sylvidres, Ramis a suggéré qu'elle les ait appelées en renforts, mais c'était elle, la cible.

-Elles veulent la punir de ne pas avoir mené à bien sa mission! a compris Nausicaa.

-Nous allons la couvrir, a dit Albator après l'avoir observée un instant.

L'Atlantis s'est interposé, juste à temps pour sauver Jasmine. Elle était mal en point lorsqu'elle est arrivée à l'infirmerie. Au bout d'une demi-heure, Albator est entré. Il a regardé Jasmine, qui a rouvert les yeux à cet instant. Elle n'a vu que lui avant de s'évanouir à nouveau.

Jasmine m'a adressée la parole pour la première fois trois jours plus tard. Elle avait passé tout ce temps isolée à tricoter avec de la laine et des aiguilles qu'elle avait trouvés je ne savais où. Elle m'a simplement demandé d'où je venais.

-De la Terre ou d'ailleurs?

-Pourquoi?

Elle serrait contre elle ce chandail rouge qu'elle venait de finir.

-J'ai demandé au capitaine de ce navire pourquoi il se battait contre Sylvidra. Je suppose que le reste de son équipage partage les mêmes motivations. Mais toi? Que fais-tu ici, à accepter un combat contre ton propre peuple?

-Je viens de la Terre, ai-je répondu.

Ça me semblait approprié, comme réponse. Jasmine a hoché la tête.

-Moi aussi.

Il y a eu un court instant de silence, chacune jugeant l'autre sans mot dire. Je n'avais pas de réponse claire à sa question. La seule justification tangible que je pouvais trouver était que j'avais été élevée comme humaine- que je m'étais si longtemps sentie humaine que je peinais à m'imaginer de l'autre côté de cette guerre.

-Est-ce que tu as perdu quelqu'un? lui ai-je demandé, soudainement adoucie, bien loin de la méfiance qu'elle m'inspirait autrefois.

-Oui, a-t-elle avoué.

Elle a tourné la tête vers le hublot. Les étoiles étaient là, éternelles, pour certaines remplies de souvenirs.

-D'où vient notre peuple? l'ai-je questionnée.

-Tu l'ignores?

-Ma mère est morte trop tôt. Ma tante a gardé le secret.

-Et c'est tout ce que tu as comme famille? s'est-elle surprise.

J'ai haussé les épaules pour ne pas avoir à répondre. Elle a reporté son attention sur le vide au dehors.

-Si on se base sur les constellations de la Terre, il faut suivre une des étoiles de la ceinture d'Orion. (1) Mais, notre planète n'existe plus. Si tu ne l'as jamais vue, alors tu ne pourras jamais la voir.

Ses mots m'ont emplie d'une immense tristesse- la sienne. Une émotion partagée par Jasmine, par ma tante, par Sylvidra, et par toutes celles qui existaient au delà de ces étoiles.

J'ai essuyé la larme sur ma joue avant qu'elle ne puisse la voir.

-Comment t'appelles-tu?

J'ai hésité. Jasmine m'a jeté un curieux regard.

-Mikara.

-Grâce, a dit Jasmine.

Voyant que je la regardais à mon tour, elle a souri.

-Grâce, a-t-elle répété. Présent, si tu préfères. C'est un vieux prénom: je suis surprise que ta mère te l'ait donné. Beaucoup plus de jeunes filles nées par ces temps-ci portent des noms qui se référent à la Terre elle-même ou des souhaits.

-Et toi, quel est le tien? lui ai-je demandé.

-Sur la planète où je suis née, on m'a baptisée Ceilona.

Je lui ai souri.

-Ma famille m'appelait Aénor- un diminutif d'Eleanor.

Elle en a fait de même en retour.

-Je préfère Jasmine.

J'ai acquiescé. Je pouvais le comprendre.

-Tu n'y retourneras jamais, ai-je murmuré comme une question.

Elle a opiné en silence.

-Mais tu peux toujours… ai-je repris maladroitement. Reprendre ta vie sur un monde colonisé par des humains. Personne ne poserait de questions.

-Je n'en sais rien.

-Et pourquoi pas?

Même si ceux de l'Atlantis ne l'accepteraient probablement jamais- pas après ce qu'elle avait fait-, cela pourrait fonctionner. Je le croyais, en tout cas.

Elle a souri encore, reculé d'un pas, agité le chandail qu'elle avait à la main en guise d'excuse.

-J'ai quelque chose à aller faire.

Il m'arrive de penser que j'aurais pu la retenir, la dissuader peut-être. Si j'avais pu savoir la suite. Mais je me suis contentée de la regarder s'éloigner. Les circonstances de sa mort m'ont été racontées par Clio, quand je lui ai demandé. Jasmine avait fait irruption dans la salle de l'ordinateur, proféré des menaces, et Albator l'avait abattue. Elle avait sur elle ce fameux chandail et un bout de papier où elle lui professait son amour. Sachant qu'elle n'avait plus d'avenir nulle part, elle avait fait le choix de mourir ici, de sa main. Il y avait dans la voix de Clio une curieuse affection quand elle parlait.

-Pourquoi tiens-tu à savoir tout ça? m'a questionné Zéro.

-Parce que je n'arrive toujours pas à comprendre.

-Elle était désespérée, a répondu posément Clio. Et elle n'était pas comme toi, ne l'oublie pas non plus.

L'éclat de ses yeux et la façon dont elle plissait les paupières lui donnaient l'air presque maternel. Elle parlait de ses valeurs, je suppose. Du fait que mourir lui avait semblé une option acceptable. Clio a entrouvert les bras et j'ai été contente de la serrer dans les miens.

Dans la soirée, j'ai observé de loin, par un hublot, Albator laisser Jasmine dériver dans l'espace. J'ai regardé son corps, vêtu du chandail rouge qu'elle lui destinait, prendre feu et ses cendres se disperser à jamais, vision à laquelle je préférais ne pas assister. Je suis retournée à ma cabine, ignorant comme je pouvais ceux qui me demandaient pourquoi j'étais si pressée. Sitôt la porte refermée, je me suis effondrée pour pleurer.

On a frappé à la porte après un temps indéterminé. J'ai essuyé mes larmes du revers de la main, me suis levée pour jeter un coup d'œil à mon reflet. J'étais pitoyable. J'ai essayé de me donner un air correct, pour ne pas qu'on sache que j'avais pleuré, mais j'avais les yeux rouges- violets, à vrai dire- et mon nez coulait encore. À défaut d'un mouchoir, je l'ai essuyé sur la manche d'un t-shirt que je me suis promise de mettre au lavage dès que possible.

-Entrez! ai-je crié.

La porte a coulissé, et Ramis est apparu.

-Je t'ai vue, s'est-il justifié.

J'ai replié à la va-vite le t-shirt, mais il n'a même pas paru remarquer le bout de tissu entre mes mains.

-Nausicaa n'est pas avec toi?

-Tu aurais aimé qu'elle vienne? m'a-t-il demandé spontanément.

-Non, ça va.

Il est venu s'assoir avec moi sur le lit, m'a pris la main. Ce simple contact m'a fait du bien.

-Vous étiez devenues amies?

J'ai reniflé.

-Oui, je crois.

Il a semblé vouloir ajouter quelque chose mais n'a rien dit de plus, se contentant de serrer ma main plus fort. Ça m'a redonné le sourire. Un tout petit sourire, mais quand même.

Il a passé la soirée avec moi. Je me suis endormie vers onze heures du soir, sans lui avoir demandé de partir. À mon réveil, le lendemain matin, j'étais dans mon lit, bordée. J'ai souri toute seule.

(1) Je ne sais plus du tout si c'était dit ou pas dans la série, donc je dis ça un peu au hasard.