Dès le matin ce jour-là, Harry se dit que la journée allait être mouvementée. Mais pas de la manière dont il l'aurait souhaité.

Sur quiproquo dont les ramifications étaient aussi obscures pour lui que le dernier cours qu'il avait eu avec le professeur Trelawney, Fred, George et Ron s'étaient hurlés dessus pendant une bonne dizaine de minutes avant que Mrs Weasley ne vienne les foudroyer du regard puis referme la porte sans dire un mot.

Mais l'intervention n'eut pas l'effet escompté. Les accusations fraternelles de chouchou, de pire petit frère de toute l'Angleterre se mirent à fuser ; sans crier cette fois mais avec toujours autant de colère. A quoi Ron répondit par un chantage grossier au sujet des pastilles de Gerbes et autres inventions qui, bien sûr, ne résisteraient pas au regard attentif de Mrs Weasley.
Harry était à peu près sûr que son ami n'oserait jamais mettre ses menaces à exécution. Ses frères moins. Sans surprise ils surenchérirent donc de plus belle à coup de souvenirs humiliants qui seraient également bien mieux à l'écart des oreilles de leur mère ou pire d'Hermione. Cette menace fit migrer le rouge qui formait deux plaques sur les joues de Ron jusqu'à ses oreilles, bien qu'Harry ne soit pas vraiment d'accord sur cet ordre de grandeur : Hermione, elle, n'avait jamais envoyé à Ron de Beuglante à l'heure du déjeuner… Pas besoin d'être Merlin, toutefois, pour comprendre que ce n'était pas le moment d'intervenir. D'autant que Fred avait commencé à le prendre à témoin et qu'il ne savait plus où se mettre. Un peu paniqué, il pria pour une diversion, n'importe laquelle, mais rien n'arriva.

Les critères d'Harry en terme de favoritisme étant indexés sur le fait qu'il ait dormit pendant des années dans un placard tandis que son cousin ne récoltait que des compliments, sa sympathie penchait tout naturellement vers Ron. Celui-ci ne lui semblait pas plus chouchou dans sa famille que Charlie avec sa réputation d'aventurier, Bill et sa carrière prometteuse ou même Percy dont les diplômes et promotions faisaient le bonheur de Mr et Mrs Weasley. Enfin… Du temps où sa famille comptait plus que sa position au ministère tout du moins…

En voyant son ami et ses frères se tenir face à face, immobiles en attendant que la prochaine injure soit lancée, une image s'imposa à Harry : choisir entre un Scrout à Pétard et un Magyar à pointe particulièrement énervé lui aurait paru plus facile que de se mettre entre ces trois-là. L'amitié était une chose, mais Fred et George avaient toujours été très sympa avec lui, et il fallait le dire, un peu intimidant dans leur débit de paroles et de farces. Il se voyait mal leur répondre… Heureusement, à coup de « ben », « ho » ou encore « c'est compliqué » à chaque fois de l'un d'eux s'adressait à lui, il tint bon.

Plus que son don de conversation, c'est finalement l'heure du déjeuner qui le sauva. Essayant de rendre son attitude naturelle, l'adolescent fit en sorte que Ron s'installe en bout de table, à côté de Ginny quand lui-même s'installait en face, à côté d'Hermione. Malheureusement, le repas ne fut pas d'une grande distraction.

Mrs Weasley annonça d'une petite voix que son mari ne pourrait pas rentrer pour Noël du fait que le venin de serpent empêchait encore ses blessures de cicatriser convenablement. Et, si tout le monde s'en doutait, la confirmation n'en fut pas moins lourde à digérer. Lupin essaya bien de remonter le moral de la famille en suggérant de demander à l'accueil de St Mangouste si les visites étaient possibles le vingt-cinq décembre ; ainsi Arthur ne passerait pas totalement les fêtes seul. Mais Mrs Weasley indiqua simplement qu'elle avait déjà envoyé un hibou dans cette optique avant de se servir des pommes de terre. Son geste un peu brusque en versa plus d'une à côté. Puis elle changea de sujet en leur annonçant la visite de Tonks et Kingsley pour le dessert, ce qui amena un peu de joie autour de la table. Elle-même sembla reprendre des couleurs à cette perspective.

Leur venue signifiait certainement des nouvelles pour l'Ordre, mais quand Harry se tourna vers Hermione pour le lui dire, le pli soucieux qu'elle avait au coin de la bouche le retint. Il garda donc ses pensées pour lui et se promit de demander à son amie des nouvelles de ses parents plus tard, quand elle n'aurait plus l'air au bord des larmes. Tous deux mangèrent en silence.

Finalement, les deux invités arrivèrent ; l'un portant un gros gâteau acheté côté moldu, l'autre une sacoche ventrue qu'elle se hâta de donner à Sirius avant de s'exclamer :

-J'ai quelque chose qui devrait vous faire rire, les jeunes !

Considérant le moral de la tablée, Harry n'en aurait pas parié une mornille. Cependant Ginny le surprit quelques minutes plus tard lorsqu'elle leva le nez du magazine plié et replié que lui avait tendu Tonks. Priant pour qu'il ne s'agisse pas d'un énième article sur lui, Harry se tordit le cou pour lire à son tour par-dessus son épaule et celle de Ron.

SIRIUS BLACK EN EXIL :

tout ce qu'on vous cache révélé ! Notre enquête choc !

Le Chicaneur évidemment. Harry était un peu embarrassé maintenant qu'il connaissait mieux Luna, et il n'osa pas rire tout de suite à ce qu'une « informatrice bien avisée », comme l'écrivait le magazine, avait jugé bon de transmettre à la rédaction.
Le Chicaneur maintenait l'hypothèse abracadabrantesque qu'il avait publié quelques mois auparavant, à savoir que Sirius serait en réalité chanteur de variété et répondrait au nom de Stubby Boardman. Ce qui était écrit dans ce numéro n'avait pas plus de sens.
Empêché de faire son come-back médiatique à l'occasion d'un duo avec Célestina Moldubec du fait des rumeurs l'associant à un meurtrier, Black alias Boardman aurait trouvé refuge, dès le mois de septembre dans le manoir d'une sorcière extrêmement connue mais souhaitant, pour des raisons évidentes, garder son identité secrète. A côté d'une photo présentant une femme de dos dans un jardin, on pouvait simplement lire « Stubby est anéantit, je l'ai à peine reconnu… », puis juste en dessous dans une taille de caractères ne laissant aucun doute sur sa colère « Quand est-ce que le ministère reconnaitra-t-il son erreur ?! ». L'article indiquait ensuite, dans une confusion habilement transformée en suspense, que l'artiste maudit se serait récemment envolé vers l'Irlande et que ses activités sur place restaient un mystère. Hasard ou contact auprès de personnes influentes ? L'auteur promettait de suivre l'affaire de près. « Traqué par le ministère, livré aux cancans les plus désagréables, quel autre choix ce pauvre homme avait-il eu ? » soulignait-il. Seule la rumeur d'une aventure avec une sirène était parvenue à la rédaction qui précisait que, bien que ce ne soit pas la ligne éditoriale habituelle du journal, un peu de légèreté était bonne à prendre en ces temps troublés. Car, comme le concluait l'article dans un ton qui rappela désagréablement à Harry celui de Rita Sketter « à défaut d'être un meurtrier, celui que le grand public appelle encore Sirius Black pourrait bien être un véritable bourreau des cœurs ! »

A la fin de sa lecture, Harry ne put s'empêcher d'avoir une pensée désolée pour le véritable Stubby Boardman, qui avait certainement une explication beaucoup plus raisonnable au sujet de l'annulation de son concert et se trouvait probablement dans ses pantoufles à Londres. Mais lorsque Ginny relut les dernières lignes en prenant une voix mielleuse, il laissa tomber ses scrupules pour éclater de rire avec elle et Ron. Sous l'œil amusé de Tonks, Hermione et les jumeaux les rejoignirent ; le magazine passa de main en main.

Les adultes restés à table eurent finalement l'explication de cette hilarité par Kinsley qui ne cacha pas avoir peut-être un lien lointain avec la fameuse source anonyme citée dans l'article. Mais peut-être seulement.

-Tu es un génie, Kingsley ! s'écria Sirius en aboyant de rire. Que Fudge reçoive des tonnes de lettres des lecteurs de ce torchon ! Ca lui fera les pieds !

Il venait juste de revenir à la cuisine les mains vides, et d'obtenir un résumé de l'histoire. A peine assit, il se leva donc pour se mêler au groupe de jeunes qui se firent une joie de lui lire en long en large, et tour à tour le contenu de la double page.

A la fin de l'après-midi les adolescents semblaient connaitre par cœur les passages les plus farfelus du papier, qu'ils se lançaient comme des répliques au moindre prétexte. Ron, Fred et George semblaient avoir mis de côté leur querelle, et, au grand soulagement d'Harry, personne ne lui faisait la tête.

C'est donc assis dans le salon, une part de gâteau chacun et une tasse de chocolat devant eux que le trio se réunit et put, pour la première fois depuis des jours, parler de l'AD sans adulte dans les parages et rien qu'entre-eux.

-Je pensais qu'on pouvait se réunir dès le premier week-end de la rentrée, suggéra Hermione, on ne devrait pas avoir trop de devoir.

-Alors moi c'est pas les devoirs qui me préoccupe, fit Ron tandis que son amie faisait un signe signifiant que cela ne l'étonnait pas. J'espère juste qu'Ombrage n'aura pas sorti un nouveau décret entre temps !

-Espérons…

Elle mangea le glaçage de son gâteau, du bout de sa cuillère, réfléchissant activement. Soudain elle affirma :

-Mais ce n'est pas ça qui va nous arrêter !

Ron la regarda malicieusement, il croqua à pleines dents dans sa part, puis demanda faussement, en en faisant des tonnes :

-Tu veux dire que tu serais prête à ajouter un manquement au règlement supplémentaire à la longue liste qui pèse déjà sur ta conscience cette année ?

-Ne sois pas bête! C'est aussi de ma responsabilité d'étudiante d'agir si une règle va à l'encontre de notre sécurité ! Et avec ce qu'à traversé ton père, ce n'est pas Ombrage, cette… ce… ridicule tyran, qui va me faire peur !

-Qu'avez-vous fait de mon amie ?!

Hermione répliqua pour la forme, mais semblait contente d'elle. Encore plus quand Ron la regarda avec ce qu'Harry aurait juré être de l'admiration dans le regard.

-Je suis sûre qu'Harry a déjà une idée de cours ! reprit-elle enjouée. N'est-ce pas Harry ?

-Ha, oui, oui. Bien sûr.

Il n'y avait pas même accordé une minute pour y penser, en réalité. Peut-être qu'un cours de révision du Patronus suffirait pour se remettre dans le bain. A peu près sûr du regard septique qui s'afficherait sur le visage d'Hermione s'il se risquait à penser tout haut, il parla plutôt des progrès saisissants qu'avaient fait les élèves les moins sûrs d'eux dernièrement, Neville en tête.

-Tout le monde trouve que tu es un professeur formidable.

-Oui ! abonda Ron.

Un peu gêné, Harry regarda sur le côté.

-En tout cas, c'est l'avis de Cho.

La traitresse d'Hermione. Juste le sujet qu'il fallait pour le faire bredouiller davantage.

-Tu vas l'inviter à la prochaine sortie à Près-au-Lard ? ajouta-t-elle.

-Tu crois ? s'affola Harry.

-Ha ça, c'est à toi de voir ! s'esclaffa Ron.

-Harry ! Je suis sûre qu'elle te le demandera si tu ne le fais pas ! fit à son tour Hermione. Vous vous êtes embrassés, non ?

-Oui..

Il était à deux doigts de ne plus en être sûr. Tout ceci lui semblait remonter à une éternité : un jour il se tenait sous le gui avec la fille qu'il trouvait la plus merveilleuse au monde, un autre il se rongeait les sangs sur l'avancement des plans du plus grand mage malveillant de tout les temps.

-Résumons : elle te plait, tu lui plais ! Alors ?!

La compréhension de son amie semblait avoir touché ses limites. Pour elle, la situation devait paraitre aussi simple qu'une potion : tous les éléments étaient réunis, les conditions optimales, alors pourquoi tergiverser ? Mais voilà, il était nul en potion aussi, alors… Harry pensa lui demander à nouveau comment elle avait réagi lorsque Viktor Krum l'avait invité au bal l'année précédente, mais avec Ron dans les parages, mieux valait éviter de se retrouver pour la seconde fois de la journée au cœur d'un conflit de loyauté. Il nota sa question dans un coin de sa tête, pour plus tard.

-Tu pourrais déjà lui proposer de patiner sur le lac, avec le temps qu'il fait cet hiver il sera gelé, c'est sûr !

-Brillante idée ! s'exclama Ron. Un rendez-vous sous les yeux luisants du calamar géant ! Très romantique ! Ou peut-être qu'il lui ferait une vraie déclaration lui ! Un bouquet dans chaque tentacule.

Alors que ses deux amis partaient dans un débat sur l'impossibilité que le calamar, tout géant qu'il fut, perse une épaisse couche de glace gelée, Harry s'imagina se ridiculiser sur des patins devant Cho ; sur le dos comme une tortue, incapable de rejoindre la rive. Impossible. Hors de question.

Il s'imagina ensuite à quoi pouvait ressembler un rendez-vous réussi avec elle et quelque chose explosa entre ses cotes. Il était sûr qu'il devait sourire bêtement lorsqu'il entendit Ron changer brusquement de sujet :

-Ma mère est en train de finir le pull de Percy… dit celui-ci un degré de dégout dans la voix. Vous savez qu'il n'a même pas répondu à sa lettre, celle où elle lui racontait pour papa ?

Effectivement, la pièce s'était gentiment remplie depuis le moment où le trio y avait pris place. Ils se trouvaient toujours hors de portée d'oreilles, mais, à présent, Mrs Weasley tricotait sur un fauteuil, discutant avec Bill et lançant des coups d'oeil agacés à Fleur.

A la voir louper une maille sur deux avant de défaire et refaire la même rangée pour la seconde fois, il était hautement probable que le destinataire soit bien Percy. Voyant ça, Harry se sentit encore plus en colère que le jour où Ron lui avait montré la lettre écrite par son frère, pour le mettre en garde contre ses fréquentations. Il aurait voulu dire ses quatre vérités à Percy, ou non, pire, lui faire passer une semaine avec sa tante Marge : qu'il comprenne enfin ce qu'était une famille de laquelle il fallait s'éloigner…

-Il finira par se rendre compte…

-Ho ben j'en suis pas si sûr Hermione, coupa Ron. Il a les dents si longues qu'elles rayent le plancher ! Jamais vu quelqu'un de si carriériste… Si Fudge lui demandait d'aller habiter à Azkaban, il le ferait en sifflotant !

Hermione pouffa devant l'image et Harry tapota gentiment le bras de son ami. Ce dernier s'énerva encore un peu après son frère, puis proposa sans transition une partie de cartes. Comme Ron se levait pour aller chercher un jeu, Harry regarda encore un peu Mrs Weasley puis autour de lui.

A l'extrême opposé de la pièce, Lupin et Tonks discutaient à voix basses, tandis que Kingsley montrait quelque chose à Sirius. Au moment où l'adolescent se disait qu'il aurait donné cher pour savoir quelles informations les adultes voulaient encore tenir secrètes, l'auror s'écria quelque chose qui ressemblait de loin à « Et regarde la tête qu'il a devant le sapin ! ». Loupé. Photos de famille…

Son orgueil de détective s'en remettrait. Sachant qu'il n'était pas si mauvaise langue en réalité : même son parrain semblait avoir décidé depuis les dernières vacances qu'il n'obtiendrait rien de plus de sa part concernant l'Ordre et ses activités. C'était d'un frustrant…
Au moment où il pensait à Sirius justement, il saisit de sa part un regard en coin un rien perdu vers Lupin qui riait et Tonks, rayonnante. Sans savoir vraiment pourquoi, Harry sentit une brique lui tomber dans le ventre. Et, tout à coup, l'exubérance de la sorcière l'agaça au plus haut point. Il l'aimait bien pourtant. Avec sa franchise, ses attitudes de grande cousine envers Ginny et Hermione, sa bonne humeur avec tous ceux qui voulaient bien se trouver près d'elle. Mais…

Au moment du café déjà, elle avait accaparé un bout de la conversation pour parler avec beaucoup d'enthousiasme de sa copine – apparemment elle en avait une maintenant-, ne récoltant qu'une succession de sourires moins que tièdes de la part de Mrs Weasley. L'adolescent était resté immobile, la bouche sèche pendant tout ce temps. Plus encore que quand il avait appris que son parrain et Lupin était ensemble, voir Tonks parler de sa vie aussi librement le fascinait. Mais cela l'avait aussi mis en colère ; ou tout comme. C'était la gêne qu'il ressentait à la voir se prendre un mur et y revenir encore et encore, comme si de rien n'était, c'était la tension qu'il voyait chez la mère de Ron, elle qui n'avait vraiment pas besoin de ça en ce moment… Comme un ressort dont on ne s'attend pas à ce qu'il nous saute à la figure, une pensée digne de son oncle et sa tante piétinait régulièrement son esprit depuis : « elle ne pourrait pas être plus discrète ? ».

Ron revint avec un paquet de grandes cartes colorées et se mit à leur expliquer les règles. Ni Harry ni Hermione ne connaissaient ce jeu apparemment culte chez les sorciers de tout âges. En cherchant des correspondances, Harry se dit qu'ils pouvaient considérer que ce qui était le roi dans les jeux moldus était une licorne, la reine une sirène, et le valet une mandragore. Une carte paraissait de son point de vue faire office de joker, mais quand il en parla à Hermione, celle-ci lui répliqua que ça n'avait « absolument rien à voir ». Il ne comprit pas pourquoi et resta donc dans son idée. Pour une raison qui lui échappait aussi, la carte la plus puissante était symbolisée par un troll, ce qui fit qu'il la posa un peu à tord et à travers pendant la première manche. Il se contenta à terme de poser de petites cartes, misant peu mais maintenant son tas de cartes raisonnablement bas, ce qui n'était après tout pas si mal ! Au début de la troisième partie, Bill voulut jouer et proposa de se mettre dans son équipe.

-C'est complètement injuste, tu fais ça juste pour être à deux contre moi !

-Tout ne tourne pas autour de mon envie de te faire manger la poussière aux cartes, petit frère ! fit Bill en se faisant une place entre Ron et Harry.

S'installant tranquillement, il prit aussi le temps de refaire sa queue de cheval avant de regarder les cartes que son coéquipier venait de piocher.

Harry aimait bien Bill mais il n'était pas aussi habitué à sa présence qu'il pouvait l'être avec Fred, George ou Ginny : il n'avait jamais passé de vacances avec lui, disputé de partie de Quidditch ou trainé au petit-déjeuner... Et contrairement à Tonks qui cherchait à se mettre à la portée des plus jeunes, Bill faisait résolument partie du groupe des adultes trop sérieux pour discuter longuement avec. Le pire étant quand il se mettait à parler boulot… Nul doute qu'Hermione était plus habile que lui à soutenir un débat sur les revendications des Gobelins ou l'étonnante stabilité de la monnaie sorcière depuis dix ans.

Avoir Bill dans son équipe lui fit gagner quelques manches et Harry promena un nouveau regard sur la pièce pour que Ron ne vit pas son sourire triomphant.

Sirius et Lupin étaient maintenant assis sur le plus imposant des canapés de la pièce, celui qui se trouvait à l'exact opposé de là où Harry et ses amis se tenaient. Ils n'étaient plus que tous les deux, et ils riaient comme Harry ne les avait pas vu faire depuis … et bien, peut-être jamais. Il ne s'agissait pas du rire discret qu'il avait déjà entendu de la bouche de son professeur ou de l'éclat joyeux dont son parrain était capable. Ils rigolaient plutôt comme deux collégiens au fond d'une classe ; sans presque produire de sons, mais les yeux humides, l'un écroulé sur l'épaule de l'autre, tachant de reprendre leur souffle. L'adolescent se surprit à ajouter son père à ce tableau, mais son cœur ne se serra pas comme il s'y attendait. Il posa une carte en ne cachant plus son sourire, et jeta de brefs coups d'œil de l'autre côté de la pièce un moment encore, pour prolonger sa surprenante montée de bonne humeur.

Il était en train de se demander s'il devait jouer un Joker-ou-quelque-chose-du genre ou bien le Troll que lui montrait Bill du doigt, quand Ron dit :

-Harry tu es mon meilleur ami, mais franchement si un jour je te fais ça, tu as le droit de m'envoyer un cognard !

Celui-ci accomplissait l'exploit de pouffer de rire comme à une bonne blague tout en ayant l'air dégouté. Le temps qu'Harry comprenne qu'il ne s'agissait pas du jeu, Hermione avait déjà répondu.

-Ils se connaissent depuis une éternité, Ron ! Ne soit pas bête ! Ce sont de quasi frères, je ne vois pas où est le mal !

Harry posa sa carte en sentant la brique qui venait de s'envoler de son estomac y retomber avec plus de force encore. Et quand Bill ricana avec son frère, elle remonta pour obstruer sa gorge. Porté par un mauvais pressentiment il reporta son attention vers son parrain.
Le mal, de ce qu'il pouvait en conclure, résidait dans la main que Lupin avait laissé sur la cuisse de Sirius, apparemment sans y penser, toujours à moitié secoué de rire pour une blague qu'ils étaient certainement les seuls à pouvoir comprendre. Aucun des deux ne semblait s'être rendu compte que quatre paires d'yeux étaient maintenant braquées sur eux. Au malaise d'Harry, la main était, c'est vrai, un peu trop éloignée du genou, légèrement vers l'intérieur ; le geste était trop naturel, trop tactile en somme, pour ne pas faire jaser.

-Ha mais je ne dis pas qu'ils sont comme ça Hermione ! Mais quand même, c'est bizarre. Je ne ferais même pas ça à mon frère !

Hermione levait maintenant les yeux au ciel, prête à faire un sermon à Ron. Seulement voilà Bill était là, elle n'oserait pas en sa présence.

D'ailleurs celui-ci se mit à charrier son frère en prenant des airs et répétant « tu ne me ferait pas QUOI Ron ? ». Il fit ensuite mine de lui envoyer des baisers, une fausse expression salace sur le visage. Ron poussa Bill en ricanant de plus bel et Harry eut envie de disparaitre sous terre. Même Hermione avait un sourire vaseux maintenant, soit qu'elle ait des scrupules à rire vraiment de leurs bêtises soit qu'elle ait peur d'être traitée de rabat-joie.

Lui ne savait plus où regarder, il passait de ses amis à ses cartes, du sol à la tapisserie d'en face. Plus que tout il n'osa pas tourner à nouveau la tête vers son parrain… Et s'ils s'étaient aperçus du chahut ? Et si à cause d'eux, quelqu'un d'autre les observait maintenant ? Et s'il avait l'air louche à être le seul à ne pas rigoler ? Alors, à son corps défendant il toussa un espèce de rire affreux, sans conviction mais qui suffit apparemment car Bill lui tapota sur l'épaule en disant :

-Désolé hein Harry ! C'est ton parrain, mais c'est vrai que c'était un peu gênant. Et puis c'était pour rire, on sait bien que ça n'a rien à voir. Je connais Remus en plus.

Hermione s'apprêta bien à dire quelque chose quand Bill continua en rappelant à Ron des voisins qui habitaient dans le village près du terrier – « eux ça se voit bien, impossible de se tromper ! »-, mais elle proposa plutôt une autre manche.

Harry attendit un peu qu'elle distribue les cartes puis s'excusa pour aller aux toilettes.

A mi chemin, il faillit renverser Sirius, l'esprit trop occupé à fuir pour regarder autour de lui. Celui-ci fit un clin d'œil et lui ébouriffa les cheveux en passant. A se trouver près de lui, Harry eut l'impression d'avoir une pancarte « je suis comme ça, moi aussi » au dessus de la tête. Pire, finalement que quand il écoutait Tonks parler quelques heures plus tôt, les yeux baissés mais toutes oreilles dehors. Cette fois pourtant, il était trop sonné pour être en colère contre qui que ce soit. Il se retint de courir jusqu'à l'étage et mit du temps à se calmer.

Quand il revint dans la pièce, son parrain grignotait un gâteau sec et Lupin lisait sur le canapé. Mrs Weasley avait apparemment terminé son pull, et Bill l'aidait à rassembler ses pelotes de laine. Un tas de cartes l'attendait entre Ron et Hermione. Tout ce calme contrastait méchamment avec la tempête intérieure qu'il venait de vivre. Si ce n'était la sueur qui collait désagréablement son t-shirt sur sa peau, et ses points qu'il serrait dans ses poches, il se serait demandé s'il n'avait pas tout inventé.

Quand il se réinstalla, le sujet de conversation de ses amis avait heureusement changé. Jamais il n'avait ressenti autant de soulagement à entendre Hermione parler d'Histoire de la magie et du contrôle que Binns leur avait fait faire avant les vacances.