my fire never goes out (i rise from my scars)

Chapitre 22

oOo

Quelque chose a changé.

C'est ce que Tyrion pense alors que les semaines passent, puis les mois.

Quelque chose a changé entre lui et Cersei mais il ignore quoi exactement, et ça le terrifie.

Il sent qu'elle s'éloigne de lui, lentement mais sûrement. Parfois, il tente de se persuader qu'il se fait des idées, qu'il est vraiment devenu paranoïaque après tous ces mois d'exil, que toutes ses craintes les plus profondes troublent ses perceptions.

Il y a pourtant des choses qu'il ne peut pas ignorer.

Cersei parle moins, Cersei ne rit plus lorsqu'il fait une plaisanterie quelconque, Cersei fuit son regard et ses sourires, Cersei est en permanence plongée dans ses pensées.

La lumière s'éteint progressivement dans ses yeux, cette faible lumière en laquelle il croyait et pour laquelle il se bat depuis tout ce temps, elle est peu à peu remplacée par les ombres, ces ombres qu'il voyait à Port-Réal et qui lui faisaient si peur, ces ombres qu'il croyait enfin disparues.

(Que s'est-il passé ? Les choses s'amélioraient entre eux, alors que s'est-il passé ?)

Un matin, il se résout à lui poser la question.

« Dis-moi ce qui ne va pas. »

Elle lui jette un regard agacé.

« Tout va bien. »

« Je vois bien que non. Tu... tu as changé, Cersei. »

« Ne dis pas n'importe quoi. »

Elle balaye ses protestations d'un revers de la main et détourne le regard.

Tyrion peut presque voir ce fossé invisible se creuser entre eux, un peu plus chaque jour, alors il fait tout pour arrêter ce terrible processus avant qu'il ne soit trop tard, avant que tous ces mois de progrès ne soient jetés aux oubliettes comme s'ils n'avaient jamais existé, avant qu'ils ne redeviennent des étrangers l'un pour l'autre ou, pire, des ennemis.

(Ce n'est pas possible, ce n'est pas pour ça qu'il lui a sauvé la vie, leur relation n'est pas rien, ils n'ont pas fait tout ce chemin pour irrémédiablement revenir sur leurs pas.)

Il passe plus de temps avec elle et rechigne à la quitter des yeux, comme s'il craignait qu'elle ne profite de son inattention pour faire quelque chose de regrettable – le trahir, par exemple.

Il essaye de se montrer gentil, compréhensif, de ne pas l'étouffer mais il a peur, si peur, alors il la prend dans ses bras de plus en plus souvent comme si ce simple geste suffirait à la garder près de lui et il la serre fort, pour lui montrer qu'elle n'est pas seule, que lui est là pour elle et qu'il n'ira nulle part.

Rien de tout ça ne fonctionne.

Sa gentillesse semble l'agacer (quelle est cette affreuse lueur de culpabilité dans ses yeux ?), ses sourires la laissent indifférente et elle supporte tout juste ses étreintes en rechignant à les lui rendre.

« Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? » lui murmure t-il un soir alors qu'elle lui tourne le dos dans l'obscurité.

Elle soupire, soudainement très lasse.

« Tu n'as rien fait de mal, Tyrion. »

« Alors... pourquoi ? »

Sa voix se fait tremblante, suppliante, les larmes lui montent aux yeux sans qu'il ne puisse les retenir.

Je ne veux plus jamais être seul et tu me laisses me noyer dans ma solitude.

Les couvertures ne lui procurent aucune chaleur, il se sent geler de l'intérieur. Cersei se retourne et ses yeux sont brillants. Pour toute réponse, elle l'attire contre elle et il enfouit le visage dans son cou, comme il l'aurait fait avec Mère s'il avait eu la chance de la connaître.

« Ne me laisse pas tomber, s'il te plaît, » murmure t-il. « Je... je peux faire mieux, tu sais ? Dis-moi ce qui ne va pas, et nous le corrigerons. Ensemble. »

Nouveau soupir.

« Dors, Tyrion. Je ne vais nulle part. »

Quand il ferme les yeux, il peut presque y croire.

.

(Pas un seul instant il n'a pensé que le problème ne venait pas de lui mais bien d'elle.)

.

Cersei pense au pouvoir.

Dès qu'elle ferme les yeux, tout lui revient – son trône, sa couronne, cette sensation de toute-puissance qui était la sienne à Port-Réal le jour où elle est devenue la reine des Sept Couronnes, le sentiment d'avoir le monde à ses pieds et d'être invincible.

Avant que Gaelon ne la demande en mariage, elle n'avait pas bien réalisé à quel point toutes ces choses lui manquaient, elle était bien trop occupée à s'inquiéter de l'ombre de Daenerys, à prendre soin de Joanna, à apprendre à apprécier Tyrion, à écouter ses conseils.

Toutes ces choses lui paraissent presque futiles, maintenant.

Avec le pouvoir, elle n'aura plus à s'inquiéter, elle sera la femme de l'homme le plus puissant de Pentos, elle deviendra intouchable et Daenerys ne pourra plus jamais l'atteindre.

Avec le pouvoir, elle pourra protéger Joanna, son petit lionceau, elle grandira dans l'insouciance, en sécurité, elle ne connaîtra jamais ni cendres, ni flammes.

Et Tyrion... Tyrion...

Tyrion n'est pas dans cette nouvelle vie où elle est de nouveau puissante, il n'entre pas dans cette équation et pourtant il est tout de même là, il n'est pas qu'une vulgaire poupée qu'on jette une fois qu'on s'est lassé d'elle, il est son frère, sa famille, et tout ça n'est pas rien.

(Cersei est coincée, exactement comme elle était coincée sous ces pierres avant que Tyrion ne la retrouve.)

Elle le regarde lui sourire, chercher sa compagnie, la prendre dans ses bras et alors même qu'elle n'a encore rien décidé, rien accepté, un horrible sentiment naît dans son cœur et ne cesse de grandir, exactement comme une mauvaise herbe.

La culpabilité.

Alors elle fuit son regard et ses étreintes pour l'éradiquer, pour ne plus qu'elle vienne perturber son sommeil, pour ne plus qu'elle lui donne l'impression qu'elle s'apprête à commettre une terrible erreur.

Le pouvoir n'est jamais une erreur, n'est-ce pas ? Le pouvoir la gardera en vie, le pouvoir lui assurera une longue vie heureuse, le pouvoir est tout ce dont elle a besoin.

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(Chaque nuit, elle revoit son pouvoir s'effondrer sur elle et se réveille en tremblant.)

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« Alyssa ? »

« Oui ? »

Toutes deux se promènent le long de la plage.

« Vous m'avez dit que Gaelon Nargaris avait une âme plus noire que la nuit... mais pourquoi ? Qu'a t-il fait exactement ? »

Alyssa la dévisage gravement.

« Je ne sais pas, et je n'ai aucune envie de le savoir. »

Elle lui saisit le bras et le presse.

« J'étais sérieuse, Cersei. Cet homme... il est dangereux. Ne vous approchez pas de lui. »

Cersei évite son regard et s'abstient de répondre.

(Cela ne veut rien dire. Elle aussi est dangereuse, non ? Elle est parfaitement capable de se défendre seule. Et le pouvoir en vaut bien la peine... n'est-ce pas ?)

« J'ai connu un homme qui avait une âme comme celle de Gaelon... »

Son masque d'impassibilité se fissure légèrement.

(Du cristal. Du cristal que Cersei pourrait briser sans le moindre effort.)

« Que s'est-il passé ? »

Alyssa s'éloigne de quelques pas et lui tourne le dos.

« Je vous ai dit que je me suis enfuie de chez moi pour échapper à un mariage dont je ne voulais pas... »

« Oui, je m'en souviens. »

« J'étais stupide. J'avais seize ans, j'étais à peine plus qu'une enfant. Je n'avais nulle part où aller... »

Le flot de ses souvenirs semble l'emporter et presque la noyer sous la douleur.

« J'ai... j'ai fait une mauvaise rencontre, » poursuit-elle d'une voix étranglée. « Un homme... un homme qui disait vouloir m'aider. »

Les larmes coulent sur ses joues quand elle se tourne de nouveau vers Cersei.

« Il m'a violée. Je l'ai supplié d'arrêter, de me laisser tranquille... rien n'y a fait. »

« Je suis désolée, » offre Cersei.

(Et elle l'est vraiment parce qu'elle sait ce que ça fait de voir son corps n'être vu que comme une marchandise, quelque chose dont un homme peut disposer à sa volonté.)

« J'étais brisée. J'errais dans les rues sans savoir quoi faire, j'avais envie de mourir... je ne regardais pas où j'allais et j'ai bousculé quelqu'un par mégarde. Je suis tombée par terre, je pensais que je n'aurais plus jamais la force de me relever... et il m'a tendu la main. »

« Norio, » devine Cersei.

Alyssa acquiesce.

« Il a vu que quelque chose n'allait pas, m'a parlé avec gentillesse. Son sourire... son sourire était sincère. Je l'ai laissée m'amener chez lui parce que j'avais vu son âme... elle était lumineuse, si lumineuse. Je lui ai raconté mon histoire... je crois qu'il a eu pitié de moi. Il m'a dit que je pouvais rester chez lui aussi longtemps que je le voulais. Je ne suis jamais repartie. »

Elle saisit de nouveau le bras de Cersei et elles reprennent leur route.

« Il m'a trouvé un maître d'armes quand je lui ai dit que je voulais apprendre à me défendre. Je lui en serai toujours reconnaissante. »

Ses yeux se perdent dans le vague.

« Cependant... ces vêtements, cette épée... tout ça n'est qu'une façade. C'était il y a quatorze ans mais mes cicatrices ne se sont jamais refermées. Je supporte à peine que quelqu'un me touche. »

« En quoi suis-je différente ? »

Alyssa lui sourit avec tristesse.

« Je pense que vous avez les mêmes cicatrices que moi, je me trompe ? »

(Lire les âmes. Voilà quelque chose que Cersei aimerait savoir faire.)

« Non, » admet-elle du bout des lèvres. « Mon mari... mon mari se passait de mon consentement quand l'envie de me chevaucher lui prenait. »

Ses poings se crispent. Que serait-elle devenue sans Jaime, sans Jaime et ses caresses, ses baisers, ses paroles réconfortantes ?

« Votre mari... est-ce que... » commence t-elle d'une voix hésitante.

Alyssa semble presque amusée.

« Oh... Norio ne m'a jamais touchée. »

« Comment ça ? »

« Ces choses ne l'intéressent pas. »

Cersei en reste sans voix.

« Ni avec moi, ni avec quelqu'un d'autre. »

« C'est... c'est... »

Elle peine à trouver le mot adéquat.

« C'est... inhabituel. »

« Norio est mon meilleur ami, » reprend Alyssa. « Nous ne nous aimons peut-être pas de façon conventionnelle mais nous avons beaucoup d'affection l'un pour l'autre. »

« Cela ne vous manque t-il pas de... enfin, vous voyez. »

Alyssa secoue la tête.

« Je n'ai jamais connu que cet homme... et je ne suis toujours pas prête à en connaître un autre. Norio m'a dit que le jour où je le serai, il me laisserait partir, mais... j'aime cette vie, malgré cette sensation d'enfermement. »

« Je vois. »

(Du cristal zébré de fissures, mais Cersei n'éprouve plus aucune envie de le briser en mille morceaux – quelque chose qui ressemble bien à du respect et de la compréhension s'est glissé dans son cœur.)

.

« Vous plaisantez. »

« Je vous assure que non. »

Médusé, Tyrion regarde Norio les yeux écarquillés.

« Et... vous n'avez jamais eu envie ? »

« Jamais. »

« Je ne vous crois pas. »

Norio éclate de rire.

« C'est pourtant la seule et unique vérité. Je n'ai jamais éprouvé aucun sentiment amoureux, ni aucun désir. »

« Mais... Alyssa, elle est... »

« Belle ? Oui, j'en ai bien conscience. Et j'ai énormément d'affection pour elle... mais je ne l'aime pas de cette façon. »

Tyrion, pris au dépourvu, se retrouve à court de mots.

« Comme je vous l'ai dit, elle ne s'est toujours pas entièrement remise de sa... mésaventure. Elle ne me demande pas de partager son lit, tout comme je n'exige pas sa présence dans le mien. Nous nous sommes bien trouvés. »

« Eh bien... je ne sais pas quoi dire... si cette situation vous satisfait, alors j'imagine que je suis heureux pour vous. »

Norio lui fait un léger signe de tête.

« Merci. Le monde est vaste, Tyrion. C'est la diversité de ses habitants qui le rend véritablement beau. »

« Oui... vous avez raison. »

.

Un après-midi, alors qu'ils sont en train de travailler, Cersei ouvre soudainement la boîte à reproche et en sort un petit papier. L'éclair de l'espoir traverse brièvement Tyrion mais il s'aperçoit rapidement qu'elle n'a visiblement pas l'intention de le déchirer.

« J'aimerais parler de Père, » dit-elle d'une voix sans émotion.

« Oh... d'accord. »

« Tu l'as tué. Tu connaissais forcément les conséquences que sa mort entraînerait... tu savais et tu l'as quand même tué. »

Il baisse la tête face à son regard brûlant.

« Je n'ai aucune explication supplémentaire à te fournir... il m'avait toujours détesté, méprisé, et il m'avait condamné à mort... la colère m'a aveuglé. »

Cersei se mord la lèvre, fait tourner le petit papier entre ses doigts pendant de longues secondes avant de soupirer.

« Je ne peux pas. Je... je comprends tes raisons. Enfin, je pense les comprendre. Mais je ne peux pas me défaire de l'idée que notre famille n'aurait pas autant souffert s'il avait été là. »

Sans rien ajouter, elle le remet dans la boîte.

(Et, alors que Tyrion l'observe, il se demande si ce reproche là est destiné à ne pas être déchiré et à demeurer intact jusqu'à la fin de leurs jours.)

.

Cersei écoute le joyeux babillage de Joanna en caressant ses petites boucles blondes.

Tant qu'elle est ici, dans la gueule de Stallor Nestaar, elle ne sera jamais en sécurité, et Cersei doit tout faire pour la protéger, elle doit faire ce qu'il faut pour la rendre heureuse, pour assurer son avenir.

Une seule chose pourra véritablement permettre tout ceci, une chose qu'elle a perdue et qu'elle a l'occasion de retrouver.

Le pouvoir.

Ceci est une occasion qui ne se reproduira sans doute jamais, une occasion de s'élever, une occasion d'être de nouveau puissante – un avenir rouge et doré, un avenir digne d'une Lannister.

Cersei regarde une nouvelle fois Joanna. Elle ne perdra pas un autre de ses enfants.

Elle a pris sa décision.

Elle va accepter.


Je sais, vous avez envie de baffer Cersei (honnêtement, moi aussi).