Ce devait être une soirée tranquille. Fuyumi avait terminé de corriger le paquet de dictées qu'elle devait rendre le lendemain à ses chers élèves, s'était préparé un généreux bol de tonkatsu et de riz au curry et s'était installé bien au chaud sous le kotatsu. En attendant le début de son feuilleton préféré, elle écoutait la météo d'une oreille tout en organisant son week-end avec Natsuo. La foire d'hiver battait son plein dans les rues de Tokyo et elle tenait à y inviter ses deux petits frères, pour enfin passer un bon moment en famille. C'aurait été encore mieux de pouvoir y amener leur mère, mais le médecin ne préconisait pas une sortie aussi brusque. Shouto, lui, avait prévenu qu'il y allait déjà avec ses camarades de classe, pour faire du patin à glace, mais qu'il tenterait de les rejoindre à un moment ou à un autre.
Perdue dans ses pensées, elle entendit à peine la porte d'entrée s'ouvrir. Elle ne tourna la tête qu'en voyant du coin de l'oeil une masse sombre surgir dans l'encadrement de la porte. D'abord, le cerveau de Fuyumi refusa de comprendre ce qu'elle voyait. La jeune femme resta figée, une cuillerée de riz perdue entre son bol et sa bouche.
D'abord, elle vit Touya. Touya qu'elle avait pleuré, Touya dont elle avait, à l'aide de longues baguettes, transvasé les tous petits os du four crématoire jusque dans l'urne, Touya pour qui elle avait tous les jours allumé de l'encens sur l'autel de la maison et pour qui elle allumait toujours parfois une bougie qu'elle posait sur le rebord de la fenêtre de son appartement, dans l'espoir qu'il la voyait de l'au-delà. Même derrière les cicatrices, il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait de son frère.
Mais elle n'eut pas le temps de s'appesantir, ni même de vraiment réagir. Dans un soupir, il laissa tomber le fardeau qu'il portait et qui s'avérait être, après un rapide coup d'oeil, un homme aux traits reptiliens, qui semblait en mauvaise posture. Il se tenait le le ventre en poussant des râles de souffrance et une tache sombre commençait déjà à maculer le tatami sous lui.
— Je reviendrai le chercher plus tard, dit Touya d'un ton haletant. Personne ne saura qu'il est là. Il faut que je file.
L'instant d'après, il avait disparu et Fuyumi n'avait toujours pas bougé d'un pouce. Elle n'arriva à lâcher sa cuillère et à se précipiter sur son encombrant invité que quand celui-ci tenta de se lever par lui-même et échoua lamentablement. Elle n'aimait pas cette situation, elle la détestait, même. Mais pour l'instant, l'homme devant elle avait besoin de soin.
Tout en s'efforçant de ne pas trop réfléchir à l'incongruité de la situation, Fuyumi débarrassa Spinner de la plupart de son équipement, ainsi que des vêtements qui recouvraient la plaie. Le t-shirt blanc était couvert de sang, au point où il serait irrécupérable, même avec la meilleure volonté du monde. Spinner grimaça quand Fuyumi décolla le tissu qui s'était logé à l'intérieur de la plaie, mais la laissa faire ce qu'elle voulait.
La blessure était profonde et ses bords irréguliers ; un flot de sang s'en échappait sans discontinuer. Fuyumi se leva et alla chercher dans la salle de bains deux serviettes de toilette propres. Elle donna l'une d'entre elles à Spinner pour qu'il puisse y poser sa tête et appuya l'autre sur la blessure pour stopper l'hémorragie.
— Vous tenez ça ? demanda-t-elle en désignant le point de pression qu'elle venait de créer. Je vais chercher de quoi vous recoudre.
Spinner posa sa main sur la serviette souillée de sang, laissant l'occasion à Fuyumi de se lever et de farfouiller partout dans ses tiroirs, à la recherche de son nécessaire de couture. Elle le dénicha enfin au fin fond d'un placard, dans une vieille boîte à biscuits en métal, qu'elle avait achetée à Okinawa lors de son voyage scolaire de troisième. Elle retourna s'agenouiller à côté de Spinner, retira la serviette pour regarder de nouveau la plaie et sentit un haut le coeur lui remonter à la gorge. L'aspect de la blessure couplée à l'odeur métallique du sang suffirent à lui faire tourner la tête. Fuyumi avait toujours détesté le sang, c'était à peine si elle supportait de voir le sien chaque mois. Elle parvint à se lever et à tituber vers les toilettes pour y rendre son dîner. Une fois soulagée, elle se rinça la bouche et s'accorda une minute pour rassembler ses pensées.
Le mieux à faire dans cette situation serait d'appeler son père. En tant que héros, il était mieux armé pour faire face à un vilain, d'autant plus que rien ne garantissait que d'autres d'entre eux ne se trouvaient pas aux alentours pour surveiller son appartement. Et contrairement à la police, jamais il ne pourrait la soupçonner d'être leur complice. Même s'il y avait peu de chances pour qu'on l'inculpe de quoi que ce soit, que penseraient ses collègues et la direction de l'école, quand ils apprendraient qu'elle avait accueilli chez elle un vilain recherché ? Le principe de précaution s'appliquerait sans doute et elle pourrait même être renvoyée. Mais si elle faisait appel à son père, elle devrait lui expliquer pourquoi ces vilains l'avaient choisi elle, personnellement, et fatalement arriverait le sujet de Touya. Pour l'instant, l'important était de stabiliser Spinner pour éviter que son état n'empire et elle aviserait par la suite.
— Désolée, dit-elle quand elle sortit enfin de la salle de bains. J'ai vraiment pas l'habitude.
Spinner lui lança un regard étrange mais ne répondit pas. Elle se plaça de nouveau près de lui, inspira à fond. Il fallait simplement refermer la plaie pour arrêter le saignement. Ça ne pouvait pas être beaucoup plus compliqué qu'un ourlet de pantalon. Mais dans le doute…
— Qu'est-ce que vous faites ? demanda Spinner quand elle attrapa son portable sur le kotatsu.
— Je regarde un tuto.
Spinner la dévisagea, incrédule, tandis qu'une musique guillerette et très certainement libre de droits s'élevait du téléphone. Fuyumi se concentra sur les illustrations de la vidéo, mortifiée. Les points avaient l'air simples, il faudrait juste bien désinfecter la plaie, mais elle pouvait y arriver. Il fallait faire abstraction de tout ce sang mais elle pouvait le faire.
— Vous êtes pas très calée pour un docteur.
Fuyumi s'interrompit alors qu'elle cherchait dans le nécessaire à couture une aiguille et une bobine de fil qui pourrait faire l'affaire, tout en songeant qu'il ne lui restait dans son armoire à pharmacie plus qu'un fond de spray antiseptique et que l'affaire allait se révéler plus compliquée que prévu. Elle, médecin ? Où était-il aller chercher une idée pareille ?
— Je ne suis... pas docteur ?
— Dabi m'a dit que vous étiez docteur.
— Pas du tout, je suis institutrice.
— Ah.
Un brin agacée, elle glissa le fil de nylon qu'elle venait de trouver dans le chas de l'aiguille et l'aspergea d'antiseptique. Certes, Touya les avait quitté bien des années auparavant, mais il aurait pu mieux se renseigner.
— C'est Natsuo qui fait des études de médecine.
Bon gré, mal gré, Fuyumi parvint tout de même à un résultat satisfaisant. Quand elle songeait trop au fait qu'elle était en train de recoudre un véritable être humain, de la vraie chair dont s'écoulait du vrai sang, elle fermait les yeux et se persuadait que ce n'était qu'un ourlet ordinaire, sur un tissu tout ce qu'il y avait de plus ordinaire. Spinner serrait les dents. Parfois, Fuyumi se demandait si elle lui faisait mal, mais il ne laissait rien transparaître.
Enfin, elle termina son ouvrage, et contempla le résultat. Ce n'était pas glorieux, mais cela ferait l'affaire. Elle aida ensuite Spinner à se redresser et l'installa dos au mur du salon. Il semblait faible et ses paupières lourdes se fermaient quelques secondes avant de se réouvrir. Fuyumi alluma la bouilloire.
— Vous devez être déshydraté, je vais faire un peu de thé.
Pendant que l'eau chauffait, elle chercha sur Internet le moyen le plus efficace de faire disparaître les taches de sang sur un tatami. Une fois l'eau bouillante, elle y balança un sachet de thé premier prix. Elle aurait pu prendre le sencha aux pétales de cerisier qu'elle s'était offert en début de mois, mais elle préférait le garder pour des invités plus fréquentables. Elle avait beau être gentille, elle avait aussi ses limites.
— Merci, dit Spinner en prenant la tasse. Au fait, on ne s'est pas présentés. Je m'appelle…
— Je sais qui vous êtes, répliqua Fuyumi, plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu. Vous vous appelez Spinner. Je vous ai vu aux infos.
Spinner hocha la tête, mais Fuyumi ne sut pas vraiment s'il était étonné qu'elle en sache si long sur lui ou un peu résigné. Il était difficile de lire sur ses traits. Pendant qu'il buvait, Fuyumi remis un peu d'ordre dans l'appartement et lui dénicha une couverture. Dans l'état où il se trouvait, il n'allait sans doute pas tarder à s'endormir.
— Vous êtes bizarre, dit Spinner alors qu'elle calait un oreiller derrière sa tête.
— Pourquoi ?
— Dans votre situation, j'aurais appelé la police depuis longtemps.
Fuyumi haussa les épaules. Elle n'avait pas encore banni cette possibilité, mais plus elle y réfléchissait, plus elle pensait s'abstenir. Les problèmes que cela lui apporterait surpassaient les avantages, et de loin. Plus que tout, elle voulait qu'on évite de la questionner au sujet de Touya. Si on apprenait que le fils aîné des Todoroki était devenu un vilain, c'était la fin. Le scandale l'éclabousserait elle, et peut-être Natsuo, mais surtout son père et encore plus Shouto. Qui voudrait d'un héros professionnel qui a pour frère un des criminels les plus recherchés du pays ?
— Je peux vous poser une question ?
Fuyumi hocha la tête.
— Vous vous êtes connus comment, avec Dabi ? Me dites pas que vous étiez ensemble…
Elle laissa échapper malgré elle un rire nerveux. Il était clair que Touya avait été plus qu'évasif avec ses complices.
— Non, pas du tout.
— Je me disais bien aussi. Il a beaucoup trop mauvais goût pour être sorti avec une aussi jolie fille.
Fuyumi s'apprêtait à donner une réponse banale, pour ne pas en révéler trop sur sa relation avec Touya. Elle ne savait pas à quel point il était prêt à leur dire à son sujet et préférait jouer la prudence pour ne pas trop prendre de risques. Mais la remarque de Spinner lui arriva au cerveau pile à ce moment-là et elle sentit le rouge lui monter aux joues. Spinner, pendant ce temps, avait fermé les yeux et s'était endormi.
Fuyumi, elle, ne ferma pas l'oeil de la nuit. Elle sentait l'épuisement la ronger mais enchaînait café sur café pour ne pas succomber. Elle regarda aux informations la retransmission en direct d'une attaque de vilains au nord de la ville et reconnut le bleu caractéristique des flammes de Touya. Selon les journalistes sur place, ils étaient plus d'une dizaine et s'en étaient pris à un laboratoire pharmaceutique. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien manigancer ? Un instant, elle ferma les yeux, juste quelques secondes, pour les reposer.
Elle se réveilla quelques heures plus tard, quand son réveil sonna dans la pièce voisine. Le plaid dont on lui avait recouvert les épaules tomba quand elle se redressa. Elle était de nouveau seule dans son appartement et, sans la tache brunâtre qui maculait toujours le sol de son salon, elle aurait pu croire avoir rêvé. A côté d'elle, au dos d'une enveloppe de la compagnie d'électricité, on avait inscrit en pattes de mouche :
Merci de m'avoir aidé. Au fait, je m'appelle Shuichi.
