Aurons-nous des réponses, cette fois-ci ? Au moins quelques approfondissements :)

Katymyny : Hélas, le confinement ne m'a pas permis d'accélérer mon rythme d'écriture... Je suis bien contente si les aventures d'Alifair te plaisent ! Moi aussi j'ai des lectures à faire et je ne trouve pas le temps, ou alors j'oublie, alors je comprends la difficulté :) Prends soin de toi et n'hésite pas à repasser quand tu voudras !


Chapitre 20 - Stratégie de com'

Puni. Comme un gosse pris en faute. Envoyé au coin, à l'écart de ses petits camarades. Lui !

« -On a trop longtemps négligé notre mission de régulation des populations de nuisibles. Les Pitiponks prolifèrent dans les marais des Pays Baltes : il faut bien que quelqu'un s'en occupe.

-C'est un travail d'auxiliaire, avait grincé Rogue.

-Les auxiliaires ont des choses plus importantes à apprendre, avait reparti Stoya tranquillement. Toi, par contre, depuis tes dernières supputations sur l'affaire Greyback – intéressantes, mais qui ne nous avancent guère – tu n'as rien de mieux à faire.

-Ce n'est pas une raison pour aller nous enterrer là-bas, Roman et moi !

-Qui te parle de Roman ? Ce sont des Pitiponks, John. Tu devrais pouvoir t'en débrouiller tout seul. »

Rogue n'avait plus grimacé comme ça depuis l'époque où il était enseignant et avait Potter pour élève.

« -C'est une mise au placard ? avait-il articulé d'une voix blanche. Si c'est de cela dont il s'agit, aie au moins la décence de me le dire en face. »

Stoya l'avait gratifié d'un sourire serein, belle comme une statue de marbre dans sa robe austère. Ça lui plaisait, de le faire enrager ainsi ; elle en était radieuse.

« -C'est un avertissement, avait-elle répondu sans le moindre état d'âme. Tu commences sérieusement à me courir sur le haricot, Jonathan. Va donc martyriser ces pauvres Pitiponks au lieu de tes collègues, et reviens quand tu seras calmé. Jarek n'est pas un « crétin des Alpes », ni Grazia une « palourde ».

-Tu ne l'as jamais vue bâiller, avait-il marmonné.

-Que ce soit vrai ou pas, tu n'as pas à leur parler comme ça, répliqua Stoya. C'est ça, la vie en société. »

Elle avait attendu deux secondes puis souri à nouveau d'un air satisfait.

« -Je constate que tu fais déjà des efforts : tu ne t'es même pas moqué de mon « courir sur le haricot ». On progresse, John, on progresse. »

Rogue était si furieux qu'il en grinçait encore des dents en emballant à la hâte quelques affaires avant de partir pour sa nouvelle mission. Assis à son bureau dans leur coin de l'open space, Roman cherchait à le réconforter.

« -Stoya n'a pas les effectifs suffisants pour continuer à mobiliser deux agents à temps plein sur l'affaire Greyback, raisonnait-il. Ça ne sert plus à rien maintenant, on a appris tout ce qu'on pouvait apprendre. Le reste, ce sera du renseignement ou un coup de chance. En attendant, il faut bien qu'on s'occupe !

-C'est ça ! siffla Rogue avec hargne en fourrant dans une chemise en carton une poignée de formulaires d'état de frais de mission – Ah, elle le mettait sur la touche ? Ça allait lui coûter cher ! – Toi, on ne t'envoie pas chasser le Pitiponk ou la marmotte ignivore !

-Réguler, John, réguler, corrigea machinalement Roman. Cela passe la plupart du temps par la capture des individus et le déplacement de leur gîte, voire la stérilisation, plutôt que... »

Rogue le fusilla du regard et Roman s'interrompit. L'Anglais jeta quelques plumes dans sa chemise de formulaires.

« -Où est-ce que tu pars, toi ? » demanda-t-il d'un ton qu'il s'efforça de garder neutre.

Roman plissa les lèvres, hésitant.

« -Tu sais, commença-t-il prudemment, j'ai beaucoup plus d'ancienneté que toi, et puis j'ai commencé à apprendre le grec, alors...

-Où ?

-Mykonos, lâcha-t-il à contrecœur. Un sphinx qui fait des siennes en plein début de la saison touristique, précisa-t-il avec un sourire.

-Avec qui ?

-Mik et Tammy. Apparemment, c'est une femelle en gestation, donc on ne sera pas trop de trois.

-Félicitations. »

Penché sur son propre bureau, John faisait mine de s'affairer, la tête baissée pour que le rideau noir de ses cheveux dissimule son expression. Roman n'avait pas besoin de voir son visage : son ton et la raideur de ses épaules lui suffisaient. Et puis, il le connaissait par cœur, maintenant. John n'était pas très difficile à cerner. Furieux, jaloux et vexé comme un pou, mais pas difficile à cerner.

« -Ça ne durera pas très longtemps, dit-il d'une voix douce. Et puis, vois le bon côté des choses : ça te dispense des cours de langues et de chant magique pendant toute la durée de ton séjour. »

Rogue n'y avait pas pensé et la remarque de Roman toucha juste. Se redressant, il glissa sous son bras la chemise pleine à craquer et adressa un drôle de regard à son collègue : un regard presque reconnaissant.

Ce fut alors que Nikki, la secrétaire, apparut dans leur box pour tendre à John une feuille de parchemin.

« -Ton ordre de mission signé par Stoya, annonça-t-elle. Elle m'a chargée de te dire qu'elle s'est arrangée avec tes professeurs : Thorvaldsen ne jure que par le présentiel mais Malinowski et Horta t'enverront de quoi travailler de ton côté. Il a manqué assez de cours comme ça, elle a dit. Ça doit te rassurer, non ? »

Ni Rogue ni Roman ne furent dupes du sourire mielleux de la secrétaire : tout le monde savait que John détestait Horta.

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Crickey aurait cru que Twinny ne se remettrait jamais du traumatisme qu'elle lui avait causé, en tout cas pas de sitôt. Pourtant, la benjamine des députés elfes – peut-être des députés tout court – siégeait bel et bien lors de cette nouvelle séance de la Chambre des créatures. À la connaissance de Crickey, elle-même très assidue, Twinny n'en avait pas manquée une seule. Sobby, lui, s'était fait dispenser en raison de la chaleur : malgré la hausse spectaculaire des températures en ce début du mois de mai, le ministère n'avait pas encore déployé ses sortilèges de régulation thermique, si bien que l'hémicycle prenait des airs de cocotte-minute. Si elle n'avait pas jugé cela insultant pour les députés assis sous la surface, Crickey aurait volontiers trempé ses pieds dans l'eau. Quoiqu'elle ne devait pas être très fraîche, à en juger par la légère vapeur qui flottait dans l'air.

« -Intéressante, la forme de cette volute, murmura derrière elle l'unique député centaure à s'être souvenu qu'il y avait une séance aujourd'hui. On y entrevoit que de grandes tempêtes agiteront la mer du Nord cet automne. Ou bien que notre nouveau Ministre affectionnera particulièrement les robes à manches bouffantes. Ou bien rien du tout. »

Il se tut, un sourire sibyllin aux lèvres. Crickey se demanda s'il s'agissait d'une forme d'humour propre à son espèce mais, comme personne d'autre ne semblait l'avoir entendu, elle était bien en peine de se renseigner.

En vérité, la plupart des députés ne prêtaient guère attention aux propos de la présidente Murcus qui faisait état de l'avancée des travaux des différentes commissions parlementaires. Ceux qui ne piquaient pas du nez dans l'atmosphère tropicale bavardaient discrètement, lisaient le journal ou s'occupaient à divers travaux : correspondance personnelle, mots croisés, liste de courses. Deux députés gobelins griffonnaient le portrait de la nouvelle batteuse des Harpies de Holyhead en une de Sorcière-Hebdo, et deux êtres de l'eau jouaient à pierre-feuille-ciseaux sous leur pupitre. La présidente elle-même parlait d'une voix morne, s'endormant à moitié en annonçant que la commission sur la protection de l'enfance était sur le point de rendre son rapport tandis que celle consacrée aux transports et communications magiques ne s'était toujours pas mise d'accord sur le titre à donner à son document de travail. Les seuls à conserver leur vivacité étaient Twinny, occupée comme d'habitude à prendre soigneusement en notes tout ce qui se disait, et le comte Sanguini, toujours frais et dispos quelle que soit la température.

« -Vous avez pris un gros risque en la mettant dans la confidence, glissa-t-il à Crickey en désignant Twinny d'un mouvement du menton. Qu'est-ce qui se passera si une certaine presse a vent de cette histoire ? »

À présent, c'était lui que Crickey venait de mettre dans la confidence de ses découvertes touchant l'esclavage des elfes. Le vampire avait à peine haussé un sourcil en apprenant que la majorité des anciennes colonies l'avaient aboli un ou deux siècles plus tôt, mais il n'était guère démonstratif.

« -Crickey doute que les journaux publient quoi que ce soit à ce sujet, souffla-t-elle en retour, et surtout pas ceux auxquels pense son confrère. Personne dans ce pays ne semble au courant qu'ailleurs dans le monde les elfes peuvent être libres sans que ce soit un déshonneur, et ce serait beaucoup trop brutal à annoncer de but en blanc.

-Il est vrai que notre ignorance en la matière laisse rêveur, murmura le vampire. Est-ce qu'aucun elfe n'est jamais revenu des colonies pour tenter de nous convertir ?

-Ils ont sans doute autre chose à faire, d'autant plus que ce n'est pas dans le tempérament des elfes de se mêler des affaires des autres, répondit Crickey. Et puis ce serait courir le risque d'être mal reçu.

-Mais les premiers elfes libérés ont bien dû l'écrire à leur famille ? insista Sanguini. Je veux dire à leurs parents, leurs frères et sœurs restés au pays...

-Crickey en doute. L'abolition a été vécue par beaucoup d'elfes comme un traumatisme : du jour au lendemain, ils se sont retrouvés responsables d'eux-mêmes, sans personne pour leur dire ce qu'ils devaient faire. Certains ont été chassés par leurs anciens maîtres qui ne voulaient pas les payer, ou ne le pouvaient pas. Pour tous, c'était une situation honteuse. Crickey sait que, depuis, cela a changé, mais à l'époque très rares sont ceux à avoir osé l'annoncer à leur famille. Et Crickey est bien certaine qu'aucune famille elfe n'aurait ébruité pareille nouvelle ! D'ailleurs, les liens entre les elfes émigrés et leurs parents britanniques se sont très vite distendus : dans nos généalogies, il est rare que les mentions relatives aux elfes des colonies dépassent la deuxième ou troisième génération. Dès avant la période des abolitions, nous avions presque tous perdu le souvenir de nos parents émigrés.

-Mais, objecta Sanguini qui réfléchissait à mi-voix, si ces abolitions ont été décrétées par les sorciers...

-Avec le concours des elfes nés libres, descendants des oblats sans maison, précisa Crickey.

-La population sorcière devait y être majoritairement favorable ?

-La plupart des sorciers expatriés ne possédaient pas d'elfes, alors cela leur était égal, expliqua Crickey. Il semble aussi que les gouvernements sorciers des colonies s'intéressaient beaucoup à ce que faisaient les Moldus, et qu'ils y aient trouvé une inspiration. Mais il y a eu des oppositions parfois très violentes.

-Il n'empêche que les sorciers eux-mêmes ont dû communiquer sur ce sujet ! s'entêta Sanguini. Vous n'allez pas me faire croire qu'au moment où le MACUSA décrétait la libération générale de tous les elfes des États-Unis, le ministère de la Magie britannique n'en savait rien ? Qu'aucun abolitionniste enthousiaste n'a écrit à ses cousins d'Angleterre pour les convaincre d'adhérer à la cause ? Que la Gazette du sorcier n'a pas été inondée de courriers émanant de nos plus nobles et anciennes familles, scandalisées de l'outrage qu'on infligeait à leurs parents outre-Atlantique ? »

Le vampire avait quelque peu haussé le ton, ce qui fit lever la tête à plusieurs députés tirés de leur somnolence. Crickey prit l'air contrit, Sanguini adressa à la cantonade un signe d'excuse, et les députés replongèrent dans leur torpeur.

« -L'histoire de la censure dans le monde britannique magique reste à écrire, déclara Crickey sentencieusement. On ne peut que supposer qu'en raison de l'importance de l'esclavage des elfes dans notre pays, en particulier pour les anciennes familles et les institutions, le ministère a tout fait pour éviter que la nouvelle se répande. Après tout, lui-même possède ses propres elfes ! Il a toujours été facile aux Ministres de contrôler la presse et, de par les liens personnels qu'ils entretiennent avec les grandes familles, de les inciter au silence dans leur propre intérêt. Quant aux quelques individus qui pouvaient être tentés de parler de libération des elfes, on les aura fait passer pour des hurluberlus. »

Elle s'accorda quelques secondes de réflexion pour s'assurer de ne rien avoir oublié.

« -En tout cas, c'est ce que pense Miss Alifair, conclut-elle.

-Vous en avez parlé à votre maîtresse ? s'étonna Sanguini.

-Bien sûr ! Miss Alifair est la première personne à qui Crickey en a parlé. Crickey ne se serait jamais permis de diffuser ces informations sans son autorisation.

-Évidemment, sourit le vampire que les principes stricts de l'elfe amusaient toujours autant. Et est-ce que Miss Alifair ou vous-même pouvez expliquer comment ce contrôle de l'information a pu perdurer ? Beaucoup de gens voyagent, de nos jours : certains ont bien dû se rendre compte que le statut des elfes était légèrement différent à l'étranger, vous ne croyez pas ? »

Crickey afficha une petite moue dubitative.

« -Pour cela, il faudrait qu'ils s'intéressent à eux, observa-t-elle. Or, même les sorciers qui se montrent attentionnés avec leurs serviteurs considèrent en général les autres elfes avec indifférence. C'est bien naturel, car les elfes s'efforcent toujours d'être les plus discrets possible, les sorciers ont donc tendance à nous oublier, énonça-t-elle sans rancœur. Il est possible que les elfes étrangers aient conservé cette attitude, et que la différence entre eux et nous ne saute pas aux yeux. Et les sorciers en vacances ou en voyage d'affaires ont sans doute d'autres centres d'intérêt.

-Je vous le concède, fit Sanguini en inclinant la tête vers sa consœur tandis que, dans leur dos, le député centaure chantonnait dans sa barbe ce qui ressemblait à une berceuse. Mais qu'en est-il du niveau international ? La Confédération internationale des sorciers a bien dû prendre position sur la question ?

-La Confédération ne se prononce que sur les sujets importants. Elle n'a pas réagi lorsqu'un mage noir notoire et ses acolytes ont par deux fois instauré un règne de terreur au Royaume-Uni, alors qu'a-t-elle à faire d'une chose aussi triviale que le sort d'une minorité quasiment invisible au niveau mondial ? répondit Crickey avec une acidité qui ne lui était pas du tout familière. C'est ce qu'en dit Miss Alifair, précisa-t-elle, et Crickey pense en effet que la Confédération a bien d'autres questions à traiter, même si elle ne prétend pas savoir lesquelles.

-Qui le pourrait ? approuva le vampire. Vous avez décidément réponse à tout. Comment cela se fait-il ?

-Crickey et Miss Alifair ont beaucoup réfléchi à partir de la documentation rassemblée par Amelia Bones. Même ses éminents correspondants ignoraient tout des abolitions, à l'exception peut-être d'Albus Dumbledore. C'est lui qui a conseillé à Mrs Bones la lecture des ouvrages d'un certain F. F. Osborne, inconnu dans notre pays. Mrs Bones s'est procuré l'un de ses livres, qui est consacré à l'histoire de l'abolition dans les Caraïbes. D'après ses notes, cette lecture l'a stupéfiée, ce que Crickey croit sans peine car elle aussi a lu ce livre, et elle a eu la même réaction. Mrs Bones ne semble avoir fait part à personne de sa découverte. Elle devait avoir des préoccupations plus urgentes et plus graves, alors que les signes du retour de Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom devenaient plus visibles. Et ce n'était pas le moment d'attirer l'attention des mages noirs sur son intérêt pour les elfes. Les raisons qu'ils avaient de l'abattre étaient bien assez nombreuses, acheva-t-elle tristement.

-Hélas », soupira Sanguini en baissant la tête.

Ni l'un ni l'autre n'avait connu la directrice du Département de la justice magique assassinée par Voldemort, mais ils savaient que c'était une femme d'exception dotée d'une intégrité à toute épreuve. Sans se concerter, ils respectèrent une minute de silence en sa mémoire. La présidente Murcus avait terminé sa présentation. Les députés membres de la commission de la culture et des loisirs magiques, la première à avoir rendu son rapport, furent invités à en présenter les conclusions. Le centaure se mit à ronfler doucement aux oreilles de Crickey.

« -Il y a tout de même encore une chose que je ne comprends pas, reprit le député vampire, songeur. Quel est votre but ? Vous deviez bien avoir une idée derrière la tête en apprenant la chose à vos deux congénères. Et vous m'en parlez à moi, qui suis membre d'OSER : vous devez bien vous douter que je ne garderai pas cela pour moi. »

Crickey afficha un petit sourire rusé qui ne lui était guère familier non plus.

« -Comme Crickey l'a expliqué à son confrère, ce n'est pas une information qui serait relayée par nos journaux. Il faut dire qu'il ne s'agit pas d'une actualité, sauf si cela devient un sujet de conversation à la mode, voire de débat. Pour cela, il faut que la population soit avertie, en premier lieu les elfes, mais pas seulement. Sobby se chargera de répandre l'information au sein de notre espèce, il aime être au courant des choses et le faire savoir. Crickey a également écrit à son frère Sparkey pour lui faire part des résultats des recherches de sa défunte maîtresse. Elle compte bien que sa nouvelle maîtresse, ainsi que le professeur Slughorn, en parleront aux sorciers de leur connaissance. La famille Nott elle-même ne pourra sans doute pas s'empêcher d'avertir ses alliés. Miss Alifair a invité Crickey à informer aussi Kreattur, l'elfe de maison de Harry Potter, dont l'amie Hermione Granger s'intéresse beaucoup à la cause elfe. Alors, si le comte Sanguini souhaite aborder ce sujet avec ses camarades du mouvement OSER, Crickey ne cherchera pas à l'en dissuader. »

Le vampire était bouche bée : le monde des sorciers tout entier serait bientôt au courant. À quelques semaines des élections, cette rumeur allait mettre le feu aux poudres.

« -Si vous espérez faire pression sur le Ministre pour obtenir la libération des elfes, je crains que vous n'ayez pas choisi le meilleur moment, observa-t-il.

-Crickey ne veut faire pression sur personne, se défendit-elle. Elle-même n'est pas du tout favorable à une abolition, et certainement pas comme cela s'est passé dans les anciennes colonies. Mais elle pense qu'il est grand temps que tout le monde ait connaissance de ces faits. Elle doute que les candidats désirent prendre position sur ce point, mais la question pourra au moins leur être posée, et leurs réponses seront éclairantes. Crickey a bien sûr adressé une note au Ministre pour l'informer de tout ce qu'elle vous a dit. À sa connaissance, elle n'a rien fait de mal : elle n'a divulgué aucun secret, ni menti, ni diffamé personne. »

Ses grands yeux mordorés lancèrent au vampire un regard candide : elle semblait attendre son approbation. Mais il ne put que secouer la tête en soupirant, atterré par avance à l'idée de la pagaille qui allait s'ensuivre.

« -Crickey avait pensé attendre le résultat des élections, expliqua l'elfe sur un ton d'excuse. Mais Miss Alifair a dit que, en fonction du candidat qui serait élu, elle pourrait ne plus jamais avoir l'occasion d'en parler sans risquer la prison. Elle a aussi dit qu'après tout ce que certaines mauvaises personnes lui avaient fait subir, Crickey avait bien le droit de mettre le nez des sorciers britanniques dans leur... leur... Crickey ne sait pas comment dire cela poliment », balbutia-t-elle en rougissant.

Peu au fait du langage fleuri d'Alifair Blake, Sanguini haussa les sourcils.

« -Enfin, vous n'avez vraiment pas peur que cela vous retombe dessus, après ce qui s'est passé la dernière fois ? » s'inquiéta-t-il.

L'étrange sourire réapparut sur les lèvres de Crickey.

« -Les gens seront bien trop accaparés par la nouvelle pour rechercher son origine, expliqua-t-elle avec assurance. De toute façon, le mode de transmission d'une rumeur ne permet généralement pas de remonter jusqu'à sa source. Et Crickey n'est qu'un maillon de la chaîne de transmission. »

Sanguini ne savait pas ce qui l'impressionnait le plus, du culot de l'elfe, de son courage, ou du fait qu'elle semblait vraiment avoir pensé à tout.

« -C'est en tout cas ce qu'affirme Miss Alifair », conclut modestement Crickey.

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Ça ne servait à rien de revenir ici, elle le savait. Les Raj avaient déménagé des années plus tôt, Miss Lowell le lui avait dit. Pendant des jours, elle avait essayé de se raisonner : à quoi bon s'infliger ça ? Ça lui ferait plus de mal que de bien. Ça n'avait aucun sens, surtout maintenant qu'ils étaient partis. Si encore elle avait pu les voir, leur parler... Non, surtout pas leur parler, surtout pas ! Ni les voir, ni la voir, elle, même de loin ; elle n'en aurait pas le courage.

Elle ne l'avait jamais eu. Aucun d'entre eux ne l'avait jamais eu. La seule idée de se retrouver face à Shakuntala Raj, si improbable que soit cette rencontre, la liquéfiait de peur. La pauvre femme aurait pourtant été bien incapable de lui faire le moindre mal. Quel âge pouvait-elle avoir, à présent ? Cinquante ans ? Un peu moins, peut-être ? Non, elle ne pourrait pas supporter de la regarder. Alors sonner à sa porte, se présenter devant sa famille ? Elle se trouvait rarement courageuse ; là, elle se sentait honteusement lâche.

Mais la question ne se posait pas puisque les Raj avaient quitté la ville. Miss Lowell ne lui avait pas donné leur nouvelle adresse, sans doute ne la connaissait-elle pas. Elle aurait pu la chercher par ses propres moyens ; elle n'avait même pas essayé de se convaincre qu'elle le ferait. S'il y avait bien une chose qu'elle refusait, c'était de se mentir à elle-même. Elle savait très bien que jamais elle ne prendrait le risque de croiser les Raj dans cette vie. Tout comme elle savait que le pire, en revenant sur les lieux, ne serait pas de se confronter aux souvenirs pénibles. Le pire, ce serait de ne rien ressentir du tout.

Et voilà que, finalement, elle était de retour, presque invisible dans son jean et ses baskets au milieu des passants. Ce n'était pas souvent qu'elle se faisait si discrète, elle qui d'habitude détestait passer inaperçue. Elle s'était garée plus loin, sur le parking du cinéma, et descendait le trottoir mains dans les poches, des lunettes noires sur le nez pour protéger ses yeux du soleil aveuglant.

Le bijoutier avait fermé, cédant la place à une friperie. Le long de la rue, le stationnement était devenu payant. Plus loin, une grande enseigne clignotante signalait la pharmacie. À part ça, rien n'avait changé, sauf peut-être la couleur de certaines portes et devantures. Du lierre poussait sur la façade de l'ancienne maison des Raj, sur le trottoir d'en face. Au carrefour, le passage piéton avait été repeint, sans doute bien des fois depuis la dernière fois qu'elle l'avait vu.

Elle s'arrêta au bord du trottoir, sans traverser, regardant les voitures qui défilaient lentement comme de gros insectes rutilants que la chaleur rendait paresseux. La vitesse était limitée à vingt miles par souci de sécurité. Était-ce déjà le cas, à l'époque ? Elle ne se souvenait plus. Elle pensa aux autres : Neil et Lana dont elle n'avait plus de nouvelles, Brian qui d'après Miss Lowell était devenu plombier, Daisy et Fergus partis en Irlande des années plus tôt, William... Et elle. Miss Lowell et l'ancien directeur du foyer. Les infirmiers et les psys du centre Belletombe. L'assistante sociale. Mrs Wiggins. Mrs Raj. Les gamins du collège. La fille au visage en morceaux. Le type tout raide sur le sol avec de l'écume blanche aux lèvres. Cet autre type, nu, hirsute, le crâne défoncé à coups de barre de fer. Remus et Tonks. Tommy.

C'était bien ce qu'elle craignait. Elle ne ressentait rien.

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« Los Angeles, le 7 mai

Cher Père,

Pardonne-nous de t'écrire si peu, mais tu dois te douter que nous sommes extrêmement occupés maintenant que le Nightingale a rouvert. On nous avait prédit une baisse de fréquentation après le changement de style que nous avons impulsé, mais heureusement, Mère avait vu juste : en nous montrant plus sélectifs dans le choix de notre clientèle, nous avons fait du Nightingale le lieu où il faut être vu, car ne peuvent y entrer que les gens qui comptent véritablement (et qui ont les moyens). Mère est très prise par la préparation de la soirée privée d'inauguration, à laquelle assisteront les plus éminents représentants des autorités magiques de Californie. La date initialement prévue a dû être repoussée car le gouverneur a contracté la dragoncelle, dont il se remet lentement mais sûrement.

Le responsable de mon « accident » n'a toujours pas été identifié. Pinkerton a bien tâché de poser quelques questions ici et là, aidé par nos alliés moldus (« nos alliés moldus » : quelle étrange expression, et quelle idée encore plus étrange). Jusqu'ici, il a fait chou blanc. Je ne perds pas espoir cependant, et tu peux être sûr que je ne laisserai pas cet affront impuni.

Nous avons été sollicités par une photographe d'art, une femme qui cherche à s'élever socialement en publiant des portraits en noir et blanc de personnes bien plus en vue qu'elle. Nous n'avons accepté que parce qu'il s'agit d'une très bonne amie de la galeriste dont nous t'avons déjà parlé, celle que je compte parmi nos « alliés moldus ». Mère pense aussi qu'il est bon pour notre réputation et celle du Nightingale que nous figurions dans cet album et l'exposition qui accompagnera sa parution.

J'espère que l'emprisonnement ne te pèse pas trop, à la longue, même si je sais que tu ne le diras pas. Lorsque nous nous retrouverons après ta libération, ce sera pour prouver au monde que les Malefoy se relèvent toujours ! Peut-être, si les conditions politiques sont favorables, serons-nous même plutôt bien accueillis : les gens se lasseront vite de ces donneurs de leçons de Shacklebolt et consorts, et je doute qu'ils soient tous ravis de partager le pouvoir avec les centaures et les elfes ! J'ai lu dans la presse qu'une parente de Théodore Nott se présentait, quelque chose comme sa grand-tante ou sa petite cousine. Il sera intéressant de voir quel score elle obtient, même si je ne me fais pas d'illusion sur la régularité de cette élection...

Je sais que tu penses ne pas avoir beaucoup à dire, mais j'espère que tu nous donneras bientôt de tes nouvelles. Je regrette que la distance ne nous permette plus de te rendre visite. Sois sûr que nous veillons à ce que le nom de Malefoy soit prononcé avec respect, même par ces Moldus du bout du monde chez lesquels nous sommes exilés. Ne juge pas trop sévèrement nos relations avec ces êtres et les gobelins : en aucun cas nous ne nous abaissons à la moindre familiarité.

Je t'envoie mes meilleures pensées, cher Père, et te souhaite de tout cœur en excellente santé, imposant à tes compagnons d'infortune autant qu'à tes geôliers le respect qui t'est dû. Je te joins un tesson de verre dans lequel j'ai pu capturer un rayon de notre incroyable soleil californien, afin qu'il égaie et réchauffe quelque peu ta cellule. J'espère que les gardiens te le remettront avant qu'il soit terni.

À très bientôt par hibou.

Ton fils affectionné,

Drago. »


La fois prochaine, suite et fin de tout ce mystère autour du passé d'Alifair, et peut-être un nouveau rebondissement dans l'affaire Greyback... Mais quand va-t-on trouver le temps de les organiser, ces élections ?!