Chapitre 15

- Oui, eh bien, ça n'a plus d'importance, tranche Jackson. Nous sommes avec toi, maintenant. Donc, nous ne pouvons pas rester ici. Nous ne pouvons pas sortir dans la rue, ni sur les toits. J'ai bien peur que ça ne nous laisse qu'une seule solution.

- Le sous-sol, conclus Gale.

En effet, après une brève inspection du holo, il s'avère que les pièges sont bien moins nombreux sous terre. Ce qui va considérablement diminuer les chances que je me tue volontairement.

Messalla ayant vécu dans un appartement similaire, il sait qu'un tube vertical caché dans ce bâtiment peut nous y conduire. Nous devons ramper par un espace d'entretien derrière une trappe d'accès dans la mezzanine.

Dans le but de donner l'impression que personne n'est passé par ici, l'escouade tente d'effacer tout signe de notre passage, nettoyant le sol, jetant les déchets, et même retournant les coussins tachés de sang du canapé. Finnick s'occupe du dernier coussin et me somme de me préparer à partir. Je refuse catégoriquement, mes fesses fermement posées dans le canapé sur lequel je me suis réveillé il y a quelques heures.

- Je ne viens pas, dis-je. Je ne veux pas trahir votre position ou blesser quelqu'un d'autre.

« Ou pire : de nouveau tuer quelqu'un », je songe intérieurement.

- Les hommes de Snow te trouveront, m'annonce Finnick.

- Alors laissez-moi une pilule. Je ne la prendrai que si je n'ai pas le choix, menti-je.

- Pas question, réplique Jackson. Tu viens avec nous.

- Sinon quoi ? Vous m'abattrez ? dis-je en les défiant avec une pointe d'espoir.

- Non, on t'assomme et on te traine derrière nous, dit Homes. Ce que nous ralentira et nous mettra tous en danger.

- Arrêtez un peu les bons sentiments ! Je me moque de mourir !

En fait, je ne rêve que de ça. Alors je me tourne vers la personne la plus capable de me tuer, je pense. Celle qui a hésité tellement de fois. Je peux lui faire ce plaisir, maintenant.

- Katniss, je t'en prie. Tu ne vois pas que je veux échapper à tout ça ?

Voilà une belle façon de tourner la chose à ma manière : soit elle me hait et je meurs, soit elle m'aime et je meurs. Peu importe son avis, l'issue est la même.

Elle parait réfléchir un instant mais, à mon grand malheur, elle finit par conclure :

- On perd du temps. Tu vas venir de toi-même ou tu préfères qu'on t'assomme ?

Je me prends désespérément le visage dans les mains. Elle ne me facilitera donc jamais la tâche ?

Je fini par me lever pour les suivre lorsque Leeg demande :

- On lui enlève les menottes ?

- Non ! je crie en éloignant mes poignets de leur éventuelle emprise.

- Non, répète Katniss. Mais je veux la clef.

Je les suis alors en rampant jusqu'à l'appartement du milieu du bâtiment, depuis lequel on pourra descendre dans les galeries. Une allusion de Messalla expliquant pourquoi personne ne souhaite habiter dans ce genre d'endroit fait sourire Finnick. Je remarque alors que les caméramans ont dû abandonner leur paquetage en forme de carapace.

Je descends à la suite de Homes suivi de près par Jackson. Elle a l'air de veiller sur moi pour une raison que je ne saisis pas. En bas, l'air est humide et chargé d'odeurs désagréables. Nos yeux mettent plusieurs minutes à s'habituer à l'obscurité. De quel côté aller ? Comment éviter de nous faire remarquer des quelques caméras que j'aperçois dans le boulevard à ma gauche ? Et comment ils pourront sortir d'ici vivants ?

Je vois Pollux, près de moi, devenir pâle et haletant. Il se raccroche au bras de son frère comme s'il était son dernier espoir de survit.

- Il a travaillé dans ces galeries après avoir été rendu Muet, explique alors Castor. On a mis cinq ans à réunir l'argent nécessaire pour le faire nommer en surface. Il n'a pas vu le soleil une seule fois pendant tout ce temps.

Je m'imagine si mon emprisonnement avait duré cinq ans, sans voir le soleil, à travailler jour et nuit pour les beaux yeux du président Snow. Je ne l'aurai pas supporté. Autant mourir avant.

Personne ne dit rien et nous restons dans un silence gêné. Ces souvenirs ramenés en mémoire m'amènent vers une inévitable crise qui menace d'émerger en moi, ce qui me fait tirer sur mes menottes. Et je m'aperçois que la douleur que m'inflige leur coupure me ramène à la réalité.

Je fini par me tourner vers Pollux et dire la seule chose qui me vient :

- Eh bien, j'ai l'impression que tu viens de devenir notre atout le plus précieux.

Il sourit puis une fois que tout le monde est descendu, nous nous mettons en route.

Je garde les yeux baissés, indifférent à ce qui pourrait m'arriver, suivant Gale et Jackson qui me surveillent. Pollux nous explique que les galeries reproduisent les rues du Capitole. Les grands boulevards, qu'on appelle les Transferts servent même aux camions à apporter la marchandise. Pollux nous indique lorsqu'on doit mettre nos masques à gaz, les endroits à éviter pour ne pas se retrouver nez à nez avec des espèces de gros castors, les horaires des changements de service des Muets et même les lieux où les crues emportent tout sur leur passage. Il est clair que dans lui, nous serions morts dès notre première heure sous terre. Dans mon cas, impossible de me soustraire à la garde de mes coéquipiers pour me faufiler dans l'un de ses tunnels sans masque à gaz ou sauter sur un câble encore sous tension. Je dois rester inévitablement sous leurs yeux.

Aux environs de trois heures du matin, Katniss nous propose de nous reposer. J'imagine que nous avons déjà bien avancé et que le Capitole mettra un bon moment avant de retrouver notre trace, demain matin, lorsqu'ils auront compris que nos corps ne sont pas sous les décombres de leurs explosions. Pollux nous guide jusqu'à une pièce remplie de machines qui bourdonnent et nous annonce que nous devrons partir d'ici quatre heures. Un temps que j'emploierais à réfléchir sur comment fausser compagnie à mon escouade.

Jackson établi les tours de gardes, plus pour notre sécurité que pour me surveiller, puis le reste de l'équipe s'endort. Sauf moi, et Pollux. Nous sommes assis par terre et Finnick entame la première heure de garde, ce qui me rappelle que j'ai quelque chose sur quoi passer ma nervosité. La corde. Je m'empresse de la sortir pour faire des nœuds encore et encore. Je m'en sors malgré les menottes.

Finnick sort une boite de conserve et la mange sans trop réfléchir. Mais il me regarde l'air de vouloir scanner mes pensées.

- Tu n'as pas abandonner l'idée de mourir, hein ? s'enquiert-il.

Pour toute réponse, je baisse les yeux sur la corde que je noue sans cesse.

- Annie et toi, vous êtes faits l'un pour l'autre, dis-je simplement. Vous êtes beaux, vous vous aimez. Vous avez la vie devant vous pour être heureux. Moi, je n'ai plus rien à quoi me raccrocher.

- Tu n'es pas seul, Peeta, me dit-il en un coup d'œil vers Katniss.

- Elle ? je réplique. J'ai essayé de la tuer. Plus d'une fois. Elle me déteste, je me déteste. Fin de l'histoire.

Cette vérité m'emplie d'une tristesse incomparable.

- Tu te trompes, répond-il. Tu es trop affecté pour le voir pour l'instant, Peeta, mais personne ne te déteste, si ce n'est toi-même.

Je n'ai plus rien à lui répondre mais je médite sur ses paroles un bon moment. Je n'ai pas cessé de faire des nœuds lorsqu'il se couche pour laisser à Homes le tour de garde suivant. Puis Jackson prend la relève quand je commence à être vraiment fatigué, alors je m'allonge sans réussir à trouver le sommeil. Je me permets alors quelques interrogations à Jackson.

- Qu'est-ce qu'on fait là, maintenant ? Dans quel but avançons-nous seuls, coupé de toute communication avec le Treize ?

Elle expire bruyamment, me semble-t-il pour tenter d'extraire toute l'exaspération que lui inspire ma question ou sa réponse, je ne sais pas encore.

- Officiellement, nous tournons des spots de propagande, me répond-elle.

Je lève les yeux vers elle avec un haussement de sourcil interrogateur, l'air de dire « ne me prend pas pour un idiot ». Elle avoue enfin :

- Officieusement, le geai moqueur a pour mission d'assassiner le président Snow. Missionnée par le Treize, selon ses dires. Personnellement, je suis persuadée que personne d'autre ne l'a missionnée, sinon elle-même.

- Et vous la suivez les yeux fermés ? je demande.

- Je pense surtout que seule une haine comme la sienne peut pousser une personne saine d'esprit à aller aussi loin qu'elle le peut, répond-elle. Tout le monde a vu son état se dégrader, au Treize, quand tu étais entre les mains de Snow. Et après ton retour … elle s'est lancée à corps perdu dans les entrainements et plus rien d'autre n'a plus compté pour elle que de se venger de lui.

Son explication me convient alors je ne réponds rien.

Voilà le plan exact de Katniss, cette partie de la mission que j'ignorais. Mais j'aurai dû m'en douter. Elle veut tuer elle-même le président Snow. Je me tiendrais à ses côtés avec plaisir, si on arrive jusqu'à là, et ce, malgré ma peur bleue de retomber entre ses griffes. Et si je n'arrive pas à me suicider d'ici là.

Je ne dors toujours pas quand Katniss prend son tour de garde. Pollux est resté éveillé et je le comprends. Comment parvenir à s'abandonner au sommeil, avec la menace du Capitole au-dessus de la tête, quand on sait ce que l'on risque ?

Katniss s'empresse de sortir l'holo pour analyser les pièges qui nous entoure. Je reste couché, songeant qu'elle doit avoir son propre plan en tête pour être aussi obnubilée par cette machine.

Puis elle s'adosse contre le mur, je vois ses pieds à quelques centimètres de mon visage. Je sens son regard pesant sur moi.

- Tu as mangé ? me demande-t-elle.

Je secoue la tête pour toute réponse. Si je n'arrive pas à me déclencher un piège à la figure, peut-être que je mourrais en arrêtant de m'alimenter.

Ce n'est pas une question lorsqu'elle ouvre une boite de conserve et me la tend. Je ne trouve pas le courage de la refuser. Je mange sans faire attention à rien.

- Peeta, quand tu as parlé de Darius et de Lavinia et que Boggs t'a dit que c'était sans doute réel, tu as répondu que tu t'en doutais. Parce qu'il n'y avait rien de brillant là-dedans. Qu'est-ce que ça voulait dire ?

- Oh. Ce n'est pas facile à expliquer.

Sa question me surprend mais je décide quand même de lui répondre du mieux possible.

- Au début, tout était confus dans ma tête, je débute. Maintenant, je commence à discerner certaines choses. Comme un schéma qui se dégage. Les souvenirs modifiés à l'aide du venin de guêpe ont tous une qualité particulière. Ils sont très intenses, par exemple, ou suscitent des images un peu floues. (Puis un souvenir me revient :) Te souviens-tu quand tu as été piquée ?

- Les arbres se fracassaient autour de moi, décrit-elle. Je voyais des papillons géants de toutes les couleurs. Je suis tombée dans un bassin de bulles orange. Des bulles orange scintillantes.

- Voilà. Mais ce dont je me rappelle à propos de Darius et de Lavinia na ressemble pas à ça, j'admets. Je crois qu'on ne m'avait pas encore administré de venin à ce moment-là.

- Eh bien, c'est plutôt une bonne chose, non ? dit-elle avec une pointe d'espoir. Si tu peux faire la différence, tu vas pouvoir distinguer ce qui es réel de ce qui ne l'est pas.

- Oui. Et si j'avais des ailes, je pourrais voler. Sauf que les gens n'ont pas d'ailes. Réel ou pas réel ? je demande afin de lui montrer que tout n'est pas gagné d'avance.

- Réel. Mais les gens n'ont pas besoin d'ailes pour survivre, me répond-elle.

- Sauf les geais moqueurs, je réplique.

Je termine mon repas d'une traite et rend la boite à Katniss.

- Il reste encore un peu de temps. Tu devrais dormir, me suggère-t-elle.

Je me rallonge donc au même endroit que précédemment, à ses pieds. Je regarde dans le vide, pensant à ce que Finnick a dit de nous tout à l'heure. Comme si Katniss pouvait être une raison assez importante pour moi de rester en vie, alors que mon district, ma famille et mes amis n'existent plus.

Comme pour faire échos à mes pensées, lentement, délicatement, je sens Ses doigts frôler mon front pour en écarter une mèche de mes cheveux. Sa proximité me tend et je dois tirer sur mes menottes pour m'éviter une nouvelle crise. Mais je ne bouge pas, car son approche a un gout de déjà vu et de bien-être qui me semble lointain. Son geste a quelque chose de doux, de protecteur. La dernière fois que Katniss a eu un geste tendre envers moi, nous étions dans l'arène des Jeux de l'Expiation.

A cette époque, j'aurai donné ma vie pour la sienne. Et elle comptait faire de même pour moi. Mais où sont passés ces jeunes gens prêts à tout pour sauver l'autre ?

- Tu cherches encore à me protéger. Réel ou pas réel ? je demande sans avoir pu m'en empêcher.

- Réel. Parce que c'est ce que nous faisons toi et moi, explique-t-elle. On se protège l'un l'autre.

Je ferme les yeux sur ces mots et plonge alors dans un songe où nous sommes sous un ciel rose éclatant.

Nous sommes assis sur le sable, au bord de l'eau salée. Je lui tends le médaillon, arme fatale qui servira à la faire plier à ma volonté et la faire sortir de l'arène en vie, et moi, dans un cercueil. Elle se tourne vers moi, ses yeux remplis de larmes. « J'ai besoin de toi », me dit-elle. Et elle m'embrasse comme elle ne m'avait jamais embrassé. Du genre à vous transporter dans un autre monde où rien ni personne d'autre existe hormis elle et moi. Nos lèvres bougeant à l'unisson. Nos cœurs aussi.

Une vague de bonheur me submerge alors qu'une petite voix me dit que ce n'est pas seulement un rêve. Que ça aurait pu se produire. Que ça s'est produit, même.

Mais soudain, j'entends un horrible sifflement sortir de ma bouche précédemment collée à la sienne. Dans mon rêve, elle me regarde avec une expression horrifiée. Le sifflement se fait plus clair encore.

- Katniss…

J'ai l'impression de réagir comme un robot à cet appel.

- Katniss …

Ma tête m'oblige à écouter ses voix et à les suivre. Dans un objectif commun. La tuer.

- Katniss…

Se son sort clairement de ma bouche. Mais mon cœur prend le dessus, aidé par l'entaille de mes menottes sur mes poignets.

« On se protège l'un l'autre ». C'est maintenant que je comprends que je ne laisserai plus personne lui faire du mal. Jamais.