Elizabeth
Je n'ai pas passé de temps avec mes amis depuis que j'ai commencé à donner des cours à Meliodas, et maintenant que le rattrapage est passé, mon temps libre m'appartient de nouveau. Ainsi, dimanche soir, je les retrouve au café du campus, heureuse de prendre de leurs nouvelles. Ils ont l'air très contents de me voir, eux aussi.
– Ellie !
Dolor bondit de sa chaise et me fait un énorme câlin. Je dis énorme, parce que Dolor est un géant. Je le taquine toujours en lui disant qu'il pourrait être défenseur pour l'équipe de football, mais Dolor n'a pas la moindre fibre sportive. Il est en musique comme moi, et il a une voix incroyable.
Comme à son habitude, Merascylla me salue par une remarque sarcastique.
– Tu as été kidnappée par des extraterrestres ? demande-t-elle en me serrant si fort dans ses bras que je peine à respirer. J'espère que la réponse est oui et que tu as subi des sévices terribles pendant des heures, parce que c'est ce que tu mérites pour nous avoir ignorés depuis plus d'une semaine.
– Je sais, je suis une garce, dis-je en éclatant de rire. Je donnais des cours particuliers et ça m'a pris tout mon temps.
– T'en fais pas, on sait avec qui tu étais occupée, intervient Merlin, assise à côté de Dolor. Sérieusement ? Meliodas Demon ?!
– Qui vous l'a dit, Diane ?
Merlin lève les yeux au ciel de manière exagérée. J'ai l'impression que les étudiants en théâtre ne peuvent rien dire sans l'accompagner d'une gestuelle théâtrale.
– Bien sûr qu'elle nous l'a dit. Contrairement à toi, Diane ne nous cache rien, elle.
– Oh, fermez-la. J'étais prise par les cours de soutien et les répétitions, c'est tout. Quoi que vous ait dit Diane à propos de Meliodas et moi, c'est faux, dis-je en déboutonnant mon manteau. Je l'aidais à réussir son rattrapage de philo, c'est tout.
Fraudin, le copain de Merascylla, joue des sourcils derrière sa tasse de café.
– Tu sais que ça fait de toi notre ennemie, n'est-ce pas ?
– Oh, c'est vache ça.
– Il a raison, tu nous as trahis, se moque Merascylla. Comment oses-tu fraterniser avec un bipède ?
Je souris, consciente qu'ils plaisantent, lorsque mon téléphone miaule.
Meliodas : Tu aurais vraiment dû venir à l'after-match ce soir. Une nana vient de vider sa pinte sur la tête de Howzer.
J'éclate de rire et réponds immédiatement, curieuse d'en savoir plus.
Moi : OMG. Pourquoi ? (Même si je suis sûre qu'il l'a mérité.)
Lui : Apparemment il a oublié de lui dire qu'ils n'étaient pas exclusifs.
Moi : Bien sûr. Les mecs !
Lui : Les mecs… quoi ? Finis ta phrase. Les mecs sont géniaux ? Merci, Bébé. J'accepte ce compliment de la part de toute la gent masculine.
Moi : Quoi, le prix du plus gros enfoiré ? Tu es le porte-parole parfait.
Lui : Oh, tu es méchante, je suis pas un enfoiré.
Mince, je me sens coupable maintenant, je ne voulais pas le vexer.
Moi : Tu as raison. Tu n'es pas un enfoiré. Je suis désolée.
Lui : Ha ! Trop mignonne ! Je n'étais pas du tout vexé.
Moi : Tant mieux, parce que j'étais pas vraiment désolée.
– Elizabeth Liones, veuillez vous rendre immédiatement dans le bureau du principal !
Je lève la tête en entendant la voix de Dolor et je réalise que mes quatre amis me regardent en souriant jusqu'aux oreilles.
– Oh, regardez, elle daigne nous prêter attention, vite, profitez-en ! s'exclame Dolor.
– Je suis désolée.
Je range mon téléphone pour la durée de ces retrouvailles.
– Au fait Elizabeth, tu ne devineras jamais qui on a vu chez Ferro, hier soir, dit Merascylla dont c'est le restaurant préféré.
– C'est parti, soupire son copain. Tu ne peux pas arrêter les commérages cinq minutes ?
– Non, répond-elle en souriant. Gowther et Guila ! Et c'était un rencard !
– Tu savais qu'ils étaient ensemble ? demande Merlin.
– Je savais qu'il lui avait proposé, oui, mais j'espérais qu'elle aurait l'intelligence de refuser, je dis d'une voix lugubre.
En vérité, je ne suis pas du tout surprise d'apprendre que Guila a accepté. Je n'ai absolument pas hâte d'être à la répétition de demain matin, parce que si Gowther et Guila sont en couple, maintenant, je n'ai plus aucune chance d'obtenir ce que je veux.
– Est-ce que cet abruti continue de ruiner la chanson ? demande Dolor en fronçant les sourcils.
– Ouaip ! J'ai l'impression que sa mission dans la vie est de m'emmerder.
Heureusement, on ne répète pas le week-end, donc j'ai quarante-huit heures de répit. Et toi, comment avance ton morceau ?
– Super bien ! John est génial. Il écoute mes propositions, mais il n'a pas de scrupule à dire non quand ça ne lui va pas, donc c'est parfait.
Au moins l'un d'entre nous a eu de la chance en termes de compositeur. Guila ne semble pas gênée que Gowther foute en l'air son morceau.
– Je veux que tu me racontes tout, mais d'abord je vais me chercher un café, dis-je en me levant de ma chaise. Est-ce que quelqu'un veut quelque chose ?
Tout le monde secoue la tête et je prends place au bout de la très longue file d'attente. Il y a énormément de monde, pour un dimanche soir, et je suis surprise lorsque plusieurs personnes me disent bonjour. Je ne les connais pas, mais je réponds par un sourire timide, puis je fais mine d'écrire un message, parce que je ne veux pas me retrouver coincée à parler à un étranger. Peut-être les ai-je rencontrés à la fête de Zeldris
Zeldris ? Je n'ai retenu presque aucun des prénoms de ceux à qui Meliodas m'a présentée.
Les seuls dont je me souvienne sont Zeldris et Arthur et deux ou trois joueurs de football.
Quelqu'un tape doucement sur mon épaule et je me retrouve nez à nez avec les yeux bleus d'Arthur. Quand on parle du loup…
– Oh, salut !
– Salut, répond-il en mettant ses mains dans ses poches. Comment ça va ?
– Très bien, et toi ? dis-je en m'efforçant de calmer les battements de mon cœur.
– Très bien, mais… dis-moi, je me pose une question.
Il penche la tête sur le côté et une mèche de cheveux tombe sur son front. Je parviens tout juste à m'empêcher de la lui enlever.
– … Qu'est-ce que tu as contre les fêtes ?
– Quoi ?
– C'est la deuxième fois que je te croise à une soirée, et chaque fois tu pars super tôt. D'ailleurs, les deux fois, tu es partie avec Demon.
Me voilà bien mal à l'aise.
– Euh, ouais. Ben, il a une voiture, ça m'évite d'appeler un taxi.
Arthur a l'air perturbé. Il reste silencieux un moment, puis il parle à voix basse.
– Tu sais quoi ? Je vais être franco et te le demander. Demon et toi, vous êtes amis ou… plus ?
Mon téléphone sonne à ce moment-là et ce n'est pas n'importe quelle sonnerie. Non, c'est « Sexy Back », de Arthur Timberlake, et tout le monde dans la file d'attente me regarde en riant. Vous vous demandez pourquoi cette sonnerie ? Eh bien, parce qu'un insupportable hockeyeur l'a programmée à son nom, et que j'ai eu la flemme de la changer.
Arthur regarde mon écran et voit le nom qui clignote en majuscules. Meliodas Demon.
– Ça répond à ma question, je suppose, dit-il sèchement.
Je me dépêche d'appuyer sur le bouton « ignorer ».
– Non, Meliodas et moi ne sommes pas ensemble. Ah, et au cas où tu me prendrais pour une folle, ce n'est pas moi qui lui ai assigné cette sonnerie, c'est lui.
– Alors, vous ne sortez pas ensemble ? demande Arthur, l'air dubitatif.
Tout l'intérêt d'aller à la soirée de Zeldris avec Meliodas était de me rendre inaccessible.
Je suis bien obligée de m'en tenir au mensonge.
– On se voit de temps en temps, oui, mais on n'est pas exclusifs.
– Ah. Ok.
La queue avance et nous approchons du comptoir.
– Ça veut dire que tu as le droit de dîner avec moi, un de ces quatre ? demande Arthur en souriant timidement.
Un signal d'alarme retentit dans ma tête. Je ne sais pas d'où il sort, alors je choisis de l'ignorer.
– J'ai le droit de faire ce que je veux. Comme je te l'ai dit, Meliodas et moi ne sommes pas ensemble, on se voit juste de temps en temps.
Mince, je sais ce que pensent les mecs quand ils entendent cela, autant lui avoir dit que Meliodas n'est pas le seul avec qui je couche. Toutefois, cela ne semble pas gêner Arthur.
Il sort ses mains de ses poches et met ses pouces dans les passants de son jean. Il a l'air étrangement mal à l'aise.
– Écoute, Elizabeth. Je te trouve cool et j'aimerais apprendre à te connaître.
– Ah bon ?
– Oui. Et ça ne me gêne pas si tu vois d'autres mecs, mais… Si on se voit une ou deux fois et qu'on a le genre d'alchimie que je suis persuadé qu'on aura, je vais vite exiger qu'on soit exclusifs.
Je ne peux pas m'empêcher de sourire.
– Je ne savais pas que les joueurs de football étaient monogames.
– Mes coéquipiers ne le sont pas, c'est clair, mais je ne suis pas comme eux. Si une fille me plaît, je veux qu'elle soit avec moi, et seulement moi.
Je ne sais pas quoi répondre à ça. Heureusement, il continue avant qu'un silence s'installe.
– Il est beaucoup trop tôt pour parler de ce genre de chose, de toute façon, non ? Et si on commençait par un dîner ?
Oh. Mon. Dieu. Il est en train de me proposer un rencard. Pas un café, pas des révisions, un rencard. Un vrai. Je devrais être folle de joie, or je me sens mal, presque coupable. Mon signal d'alarme me dit de répondre non, mais ce serait complètement idiot, ça fait des mois que je suis obsédée par ce mec. J'ai envie de sortir avec lui.
– Super. Quand ça ?
– Ben, je suis surbooké cette semaine, j'ai deux dissertations à rendre et je vais à Buffalo pour un match ce week-end. Disons dans une semaine ? Dimanche prochain, peut être ?
« Sexy Back » émerge de nouveau de mon téléphone. Arthur fronce les sourcils, mais ses traits se détendent lorsque j'appuie sur « ignorer ».
– Dimanche prochain, c'est parfait.
– Super.
Nous arrivons au comptoir et je commande mon mocha latte. Toutefois, je n'ai pas eu le temps d'ouvrir mon portefeuille que Arthur passe sa commande et paie pour nous deux.
– C'est pour moi, dit-il d'une voix suave qui me fait frissonner.
– Merci.
Nous avançons au bout du bar pour attendre nos boissons et il repenche la tête sur le côté – c'est tellement mignon – avant de parler.
– Tu restes ici ou tu veux que je te raccompagne chez toi ? Tu es en résidence étudiante, non ? Ou tu vis en dehors du campus ?
– Je suis dans Bristol House.
– On est voisins ! Je suis dans Hartford.
La barista pose nos cafés sur le bar. Arthur prend le sien et me sourit.
– Vous permettez que je vous escorte chez vous, belle demoiselle ?
Ok. Ça… c'était un peu nul. Et il n'a pas remercié la nana pour son café. Je ne sais pas pourquoi ça me gêne autant, mais c'est le cas. Je parviens néanmoins à sourire en secouant la tête.
– Ce serait avec plaisir, mais je suis venue avec des amis.
– Tu n'es jamais seule, on dirait.
Un rire gêné m'échappe.
– Ça fait longtemps que je n'ai pas vu mes amis, j'étais trop occupée.
– Mais pas trop pour voir Demon, remarque-t-il d'une voix qui se veut moqueuse mais qui traduit de l'amertume.
Est-ce qu'il est jaloux ? Agacé ? Tout à coup, il prend mon téléphone dans ma main.
– J'enregistre mon numéro, ok ? Envoie-moi le tien et on fixera les détails pour dimanche prochain.
Mon pouls accélère, mais cette fois-ci, c'est de l'excitation. Je n'arrive pas à croire que je vais dîner avec Arthur dans huit jours.
Il finit d'entrer son numéro alors que mon téléphone sonne dans sa main.
Quelle surprise ! C'est encore Meliodas.
– Peut-être que tu devrais répondre, marmonne Arthur.
Il a peut-être raison. Trois appels en l'espace de deux minutes, c'est peut-être une urgence. Ou bien Meliodas essaie simplement de m'agacer, comme d'habitude.
– À dimanche, dit Arthur en me rendant mon téléphone.
Il sourit et je ne crois pas me tromper en disant que c'est un sourire forcé, avant de tourner les talons pour s'en aller.
Je m'éloigne du comptoir et réponds avant que mon répondeur ne s'enclenche.
– Hey, qu'est-ce qui se passe ?
– Enfin ! s'exclame Meliodas. À quoi ça te sert d'avoir un téléphone si tu ne réponds pas quand on t'appelle ? J'espère que tu as une bonne raison de m'avoir ignoré, Ellie.
– Peut-être que j'étais sous la douche, je marmonne, ou que je faisais pipi, ou que je faisais du yoga. Peut-être que je courais nue dans le cloître.
– Est-ce qu'une de ces propositions est la bonne ?
– Non, mais elles auraient pu l'être. Je ne passe pas mes journées à attendre que tu m'appelles, abruti.
– C'est quoi toutes ces voix ? Tu es où ? demande-t-il en ignorant ma remarque.
– Au café. Je suis avec des amis.
Je ne lui parle pas de l'invitation de Arthur. Quelque chose me dit que Meliodas n'approuvera pas, et je ne suis pas d'humeur à me chamailler avec lui.
– C'est quoi l'urgence ? Pourquoi tu m'as appelée quinze mille fois ?
– C'est l'anniversaire de Howzer demain et on va tous chez Boar Hat. On finira sans doute à la maison, après. Tu es partante ?
J'éclate de rire.
– Tu es en train de me demander si je veux aller dans un bar avec une équipe de hockey dont tous les membres ont prévu de picoler ? Qu'est-ce qui te fait penser que ça m'amuserait ?
– Tu n'as pas le choix, Ellie. J'aurai la note du rattrapage, demain. Soit je vais fêter ça, soit je vais m'apitoyer sur mon sort, quoi qu'il en soit, je veux que tu sois là.
– Je ne sais pas…
– S'il te plaît ?
Waouh. Meliodas connaît le mot magique ? Je n'en reviens pas.
– D'accord, je viens.
Je ne sais vraiment pas dire non à ce mec.
– Génial ! Je passe te prendre à huit heures ?
– Ok.
Je raccroche en me demandant comment, en l'espace de cinq minutes, j'ai accepté non pas un mais deux rencards. L'un avec le mec qui me plaît, l'autre avec le mec que j'ai embrassé.
Bien sûr, je ne raconte pas tout ça à mes amis.
