Jesse reprit tout doucement conscience pour découvrir au-dessus de lui un plafond blanc qui ne lui était pas familier. Il n'entendait pas la mer, seulement un bip calme sur le côté et des bruits de voix à peine audibles un peu plus loin. L'oreiller dans son dos était étonnamment confortable et il se sentait plutôt bien, sans doute parce que le reste de son corps n'était pas encore vraiment réveillé. Quelque chose le gênait au niveau du bras, le poussant à lentement tourner la tête pour découvrir l'aiguille d'une perfusion.
C'était un peu effrayant de se réveiller à l'hôpital, mais c'était toujours mieux que de ne pas se réveiller du tout. Les bruits de voix se firent plus forts quelques secondes, lui faisant comprendre que quelqu'un avait ouvert la porte de sa chambre. Un instant plus tard, un homme assez jeune dont le visage lui était inconnu apparut dans son champ de vision.
— Bonjour ! dit-il avec jovialité. Comment te sens-tu ?
— Pas trop mal, pour un rescapé, tenta de répondre Jesse avant de réaliser qu'il avait la bouche trop sèche pour articuler.
— Tiens, bois un peu, ça te fera du bien.
Une paille fut glissée entre ses lèvres et il aspira l'eau avec bonheur, se sentant revivre. Il eut une pensée pour Eliakim qui se desséchait lorsqu'il restait trop loin de l'eau, et n'en fut que plus compatissant.
— J'ai… "dormi" combien de temps ? demanda-t-il lorsque le verre fut vide.
— Quelques heures seulement, le temps de l'opération. Tu as été amené ici hier en fin d'après-midi et on est dimanche matin. Tout s'est très bien passé, tu cicatrise même étonnamment bien !
Tout en parlant, il s'affairait autour du lit, parfois hors de son champ de vision, vérifiant sans doute les informations indiquées sur les machines et tout un tas de trucs auxquels Jesse ne comprendrait sûrement rien.
— Est-ce que je peux faire entrer tes parents ? Ton frère est resté avec toi jusqu'au bloc et il est reparti lorsqu'ils sont arrivés.
Jesse hocha la tête et l'infirmier s'éloigna pour ouvrir la porte et prononcer quelques mots qu'il ne parvint pas à déchiffrer. Il y eut des bruits de pas, et puis le visage rassurant de sa mère apparut au-dessus de lui, et son père juste après. Ils avaient des cernes noires et les traits tirés, mais Jesse leur sourit et ils se détendirent un peu.
— Je vais bien, affirma-t-il doucement. Pour le moment, je n'ai même pas mal !
Et il ne sentait toujours ni ses doigts, ni ses jambes, même s'il se doutait qu'à présent il ne pourrait plus parler d'elles qu'au singulier. Prenant une grande inspiration, il regarda son père.
— Est-ce que tu peux soulever le drap pour moi ? Je ne peux pas encore bouger les mains et je voudrais… voir.
La grimace qu'il reçut en retour trahit assez bien ce que son père en pensait mais, malgré tout, il accepta de soulever le drap, même si sa main tremblait. Ruth se pencha pour l'aider à se redresser et Jesse baissa le regard vers le bas de son corps. Sa jambe droite s'arrêtait au-dessus du genou, soigneusement bandée. Le voir lui donna un petit coup au coeur, même s'il s'en était douté. La majorité des gens attaqués par un requin s'en sortaient avec des bouts en moins, quand ils avaient la chance de s'en sortir. Et puis… il préférait avoir perdu une jambe plutôt qu'un bras.
Vaguement nauséeux, il se réinstalla sur son oreiller alors que son père replaçait le drap et que sa mère luttait visiblement pour ne pas fondre en larmes.
— Ce n'est pas si grave, dit-il en lui souriant faiblement. Long John Silver a perdu une jambe, lui aussi, et ça ne l'a pas empêché d'être un excellent pirate. Et regardez Harold, il a eu un dragon en prime ! En plus, ça a réduit de 50% mes risques de me cogner les pieds dans les coins de meubles.
Lorsque sa mère étouffa un rire brillant de larmes, il sut qu'il avait gagné. Il ne voulait pas se lamenter sur ce qui lui était arrivé, parce qu'il savait que ça ne servait à rien et que les pleurs n'avaient jamais fait repousser un membre arraché. Oui, il avait peur de ce qui allait se passer ensuite, il ressentait de la rage face à sa propre impuissance et du désespoir à l'idée de ce que sa vie allait devenir. Il savait qu'il se passerait un long moment avant qu'il puisse surfer à nouveau, mais il ne comptait pas se laisser abattre pour autant.
— Je suis en vie, reprit-t-il plus sérieusement. Avec un morceau en moins, mais vivant quand même. De toute manière, avec tout le temps que je passe dans l'océan, il fallait bien que ça m'arrive un jour. Parlez-moi plutôt de ce qui s'est passé une fois que je suis arrivé ici.
— L'un des secouristes qui t'a emmené était Tony, expliqua Charlie en s'asseyant dans le fauteuil auprès du lit.
Ruth prit place sur le fin matelas en veillant à ne pas accrocher le tube de la perfusion, tandis que Jesse réalisait pourquoi la voix lui avait paru familière dans l'hélicoptère. Tony était l'un des meilleurs amis de son frère, engagé dans les secours tout comme lui. Savoir que c'était lui qui était venu le chercher le rassura étrangement, lui rappelant qu'il avait été en sécurité à chaque instant.
— Spencer a pu rester avec toi jusqu'au bloc, ajouta sa mère. Il nous a tenu au courant par le biais de Nick. Judy nous a appelés sitôt qu'elle a su à quel hôpital ils t'emmenaient — nous sommes à Melbourne — et on est partis là-bas directement. Tu avais perdu beaucoup de sang malgré le garrot et… eh bien il n'était pas possible de sauver ta jambe.
Jesse se souvint l'avoir vue dans la gueule du requin avant de sentir son os craquer sous la pression impossible, puis il lui sembla qu'il l'avait aperçue près de lui sur le sable, là où elle n'aurait jamais pu se trouver si elle avait encore été attachée à sa cuisse.
— Eh bien, je suppose que c'est rassurant de se dire que je ne serai pas poursuivi par un requin voulant manger le reste de ma personne, puisqu'il n'a même pas pu vraiment me grignoter. C'est… c'est Eliakim qui m'a sorti de l'eau, n'est-ce pas ? Il était avec moi, quand c'est arrivé.
— De ce que nous en avons compris, répondit lentement son père, il a plongé à ton secours pendant que Keahi se chargeait du requin. C'est Berhan qui est allé prévenir les autres, pendant que Kim te ramenait sur la plage. Il va bien, ajouta-t-il en le voyant ouvrir la bouche. Nous sommes les seuls avec Spencer à avoir le droit de venir te voir ici, sans cela nous l'aurions emmené avec nous. Judy nous a tenus informés régulièrement et elle nous a dit qu'ils étaient restés avec lui jusqu'à devoir rentrer à la maison, et que Keahi et Berhan ont pris le relais pour ne pas le laisser seul.
— Tu le reverras bientôt, assura sa mère avec tendresse. Ce n'est qu'une question de jours avant que ne sois de retour près de lui.
Il aurait préféré l'avoir à ses côtés tout de suite, pour pouvoir se blottir entre ses bras forts et pleurer contre son épaule la perte de sa jambe et d'une partie de sa vie. Toutefois, il savait que les règles étaient très strictes à l'hôpital et que ses parents seraient les seuls à pouvoir lui apporter des nouvelles de sa sirène. Des bribes de souvenir lui revinrent, Eliakim qui le berçait dans ses bras et l'embrassait partout en pleurant, sa voix merveilleuse qui étouffait la douleur et son sourire trempé de larmes quand il lui avait dit qu'il l'aimait en retour.
— Que va-t-il se passer maintenant ? demanda-t-il courageusement en avalant la boule dans sa gorge.
— Ils vont te garder encore un jour pour s'assurer que tout cicatrise bien et que tu n'as pas d'autres lésions. Ensuite tu auras rendez-vous avec l'orthopédiste qui va fabriquer ta prothèse. Et tu seras transféré en clinique le temps de la rééducation. D'après les chirurgiens, tu es jeune et en bonne santé, ça ne devrait pas être trop long, un mois, deux maximum s'il y a des complications.
— Et… la rentrée ?
— Pour le moment, on ne change rien. C'est dans un peu plus d'un mois, ça nous laisse un peu de temps pour voir venir. Si tu es en état d'y aller, tant mieux. Sinon, eh bien nous aviserons. S'en inquiéter maintenant ne nous avancera pas beaucoup et ne servira qu'à te faire stresser inutilement. Concentre toi d'abord sur ta guérison, d'accord ?
— D'accord… Vous avez prévenu Lewis ? Et les autres ? Grand'Ma et Grand'Pa, Eliade et Sydney… Merde ! Et les jumeaux ?
— Betty et Violet ont appelé la famille pour les prévenir, surtout pour éviter qu'ils l'apprennent aux informations. Judy est allée chez les Jester avec Brynn mais… Brandon était sur la plage, hier. Ils étaient donc déjà au courant. Et Matt a appelé Lewis, en lui promettant que tu l'appellerais dès que tu le pourrais.
Il y avait beaucoup de gens qu'il voulait appeler pour les rassurer, mais il avait aussi un peu peur de ce qu'il allait entendre en retour et ne se sentait pas vraiment prêt à écouter des dizaines de personnes lui poser les mêmes questions avec les meilleures intentions du monde. Cela ne ferait que lui rappeler combien il avait frôlé la mort et à quel point sa vie venait de basculer. La porte de la chambre s'ouvrit à nouveau sur l'infirmier sympathique et Jesse comprit que l'heure était venue de parler des choses vraiment sérieuses. Le temps que l'homme s'approche du lit avec son bloc-notes, il prit une profonde inspiration et se prépara bravement à entendre la suite.
Ce fut beaucoup de termes médicaux et techniques un peu obscurs, accompagnés de données et d'autres informations difficiles à vraiment comprendre. Tout ce que Jesse en ressortit fut qu'il était arrivé à l'hôpital avec une partie de sa jambe en moins et qu'il avait été amputé au-dessus du genou de manière à pouvoir poser une prothèse par la suite. Il avait perdu beaucoup de sang — raison pour laquelle il était toujours sous perfusion — mais il cicatrisait très bien. En revanche, ses examens avaient donné des résultats un peu étranges et il devrait les repasser dans quelques jours, une fois son état stabilisé. Mais dans l'ensemble, il s'en tirait bien mieux que d'autres et l'infirmier était très optimiste. Il termina son explication en indiquant à Ruth et Charlie qu'ils ne pouvaient rester avec leur fils que jusqu'à l'heure de fermeture des visites, mais qu'ils pourraient revenir le lendemain.
— Jesse a besoin de repos pour se remettre du traumatisme de l'accident, acheva-t-il. Les séquelles de ce genre de choses sont souvent aussi mentales que physiques et n'apparaissent pas toujours immédiatement. Dormir lui fera du bien.
Jesse avait tendance à être d'accord avec ça puisqu'il ne sentait toujours pas vraiment son corps et qu'il avait l'impression d'avoir percuté une vague de plein fouet. Mais d'un autre côté, il avait faim et il avait aussi très envie de se blottir dans les bras d'Eliakim. Si la seconde chose n'était pas possible, la première fut en revanche exaucée assez vite, sous la forme d'un plateau repas apporté par quelqu'un qu'il ne put apercevoir. C'était loin d'être la meilleure nourriture du monde mais pour son estomac vide ce fut particulièrement agréable, même si ses mains fourmillaient et que ses gestes étaient terriblement maladroits et lents. Il avait l'impression d'être devenu un genre d'algue, tout mou et ralenti.
Ses parents restèrent avec lui jusqu'à ce que l'infirmier vienne leur signaler que les visites allaient se terminer, et il fut soulagé de ne pas avoir été laissé seul. Dans une chambre aussi stérile, si loin de l'océan et de tout ce qu'il aimait, rien n'aurait pu le distraire des images qui tentaient de se frayer un passage dans son cerveau. Il ne voulait pas se souvenir de la peur et de la douleur, ni des larmes sur le visage d'Eliakim. Il voulait seulement dormir et reprendre des forces. Aller de l'avant.
— On revient demain, promit son père. Avec des nouvelles de tout le monde. Ils seront tous soulagés de savoir que tu vas bien.
Après leur départ, l'infirmier resta dans sa chambre et Jesse apprit qu'il s'appelait Benjamin, ce qui le fit immédiatement penser à l'araignée huntsman de ses grands-parents. Il ne put s'empêcher de le lui dire et l'infirmier, loin de se vexer, se mit à rire. Cela rendit tout le reste bien moins intimidant, même si Jesse commençait à comprendre ce qu'avait vécu Eliakim lors de ses premiers jours sur la terre ferme. Dans son état, il était lui-aussi incapable d'utiliser correctement la partie inférieure de son corps et surtout sa seule jambe, donc il avait besoin d'aide pour aller aux toilettes et tout le reste. Sauf que tout ça était bien moins agréable à faire dans un milieu hospitalier que dans la sécurité d'une maison et qu'il aurait vraiment préféré être avec sa sirène.
Benjamin finit par quitter la chambre après l'avoir correctement installé dans le lit, veillant à ce que son moignon soit bien placé pour ne pas risquer de le blesser davantage, et lui recommanda de se reposer. Jesse sourit, mais il savait qu'il avait peu de chances de bien dormir, pas alors qu'il était bien trop conscient de ce qui lui était arrivé et qu'il n'avait rien pour se changer les idées, rien à quoi se raccrocher. Il n'avait même pas son portable pour lancer le long enregistrement des vagues qui l'avait bercé chaque soir en Angleterre. Craignant ce que son cerveau lui réservait, il s'obligea à respirer profondément et à se concentrer sur quelque chose de sûr et de réconfortant. La voix d'Eliakim s'éleva de ses souvenirs, envoûtante et — il le réalisait à présent — aimante. Les yeux fermés, il imagina sa sirène chantant pour lui et il se laissa bercer jusqu'à parvenir à s'endormir.
Sans grande surprise, il ne dormit pas très bien pour autant. Au fur et à mesure que l'anesthésie desserrait son emprise sur son corps, la douleur se réveillait et il avait mal un peu partout lorsqu'il ouvrit les yeux le lendemain matin. Mais au moins, il pouvait bouger un peu plus facilement que la veille. Cette fois, au lieu de Benjamin l'infirmier, ce fut une femme qui vint s'occuper de lui. Elle l'aida à se réinstaller correctement dans le lit après lui avoir fait sa toilette puis elle changea son pansement en s'assurant qu'il ne puisse pas voir.
— L'orthopédiste va venir te voir dans une heure environ, annonça-t-elle. Il va t'expliquer comment les choses vont se passer pour toi une fois sorti de l'hôpital. Tu seras transféré en clinique de rééducation en fin d'après-midi. Tes parents viennent d'arriver, je les fais entrer.
Elle quitta la chambre avant que Jesse puisse répondre, livrant passage à ses parents. Les revoir lui fit du bien et il se détendit un peu avec un faible sourire. Ils avaient toujours l'air inquiet et les yeux cernés, mais ils semblaient plus sereins que la veille.
— Tout le monde t'embrasse, déclara Ruth en lui prenant la main. Surtout Eliakim. Il ne comprend pas très bien le système des hôpitaux et il s'inquiète beaucoup pour toi, mais on lui a assuré que tu allais bien.
— Ça doit être horriblement stressant pour lui, grimaça Jesse. J'ai vraiment hâte de sortir d'ici et de rentrer à la maison.
— Tu seras bientôt de retour, ce n'est qu'une question de semaines.
Jesse hocha la tête en regardant son père, devinant ce qu'il ne disait pas. Mieux valait rentrer tard que jamais et il préférait encore subir plusieurs semaines de rééducation isolé en clinique plutôt que d'être mort. Sentant son changement d'humeur, sa mère serra gentiment sa main puis entreprit de lui changer les idées en lui annonçant qu'il était passé à la télé et que cela faisait de lui une sorte de célébrité. Ils étaient en train de plaisanter au sujet de posters géants avec un requin à la manière des Dents de la Mer lorsque l'orthopédiste frappa à la porte. C'était un homme d'une cinquantaine d'années au sourire jovial et rassurant, qui plut tout de suite à Jesse.
— Bien, dit-il après les salutations d'usage. Grignoté par un requin alors que tu faisais du surf, hein ?
— Techniquement, j'étais en train d'embrasser mon petit ami sur ma planche, précisa Jesse. Mais… ouais, c'est l'idée.
— Tu t'en es remarquablement bien sorti et la manière dont tu as été amputé permettra de te poser une prothèse adaptée au sport. Tu remonteras sur une planche, peut-être pas tout de suite, mais d'ici un ou deux ans tu pourras surfer à nouveau presque comme avant. Et le prochain requin à vouloir te goûter y laissera des dents, cette fois.
Très vite, Jesse réalisa que l'orthopédiste était lui-aussi un surfeur et qu'il savait donc de quoi il parlait au sujet des prothèses. Il était question des travaux réalisés par un surfeur français attaqué par un requin à la Réunion l'année précédente et d'un nouveau type de jambe artificielle permettant de reprendre les sports de glisse, ce qui conforta Jesse dans la certitude qu'il avait beaucoup de chance. Il lui expliqua que les fils de l'opération allaient être retirés d'ici deux semaines et que son pansement serait changé tous les deux jours, jusqu'à ce qu'il soit capable de le faire lui-même. Il parla des soins à y apporter, des produits à éviter, de comment se laver — il ne pourrait pas prendre de douche seul avant un moment et devrait donc se débrouiller autrement — et recommanda les massages mais avec précaution. Jesse écouta sérieusement, rassuré de voir que sa mère prenait des notes sur un carnet sorti de nulle part. Il aurait des exercices à faire pour fortifier ses bras et éviter que sa hanche ne s'abîme, et il réalisa que, grosso modo, il se retrouverait dans la même situation qu'Eliakim pour quelques mois, le temps d'apprendre à tenir sur une seule jambe et de s'habituer à sa prothèse.
L'homme répondit patiemment à toutes les questions qu'il lui posa et à celles de ses parents, même aux questions qui ne concernaient pas tout à fait Jesse mais évoquaient étrangement les premiers pas sur terre d'une courageuse petite sirène. Lorsqu'il quitta enfin la chambre, un long moment plus tard, ils étaient tous relativement rassurés quant à l'avenir.
— Je vais pouvoir surfer à nouveau, sourit Jesse. Et, comme je l'ai dit hier, j'aurai moins de risque de me cogner dans les meubles, alors c'est plutôt pas mal, non ? J'ai juste… tellement hâte de rentrer à la maison, de rassurer tout le monde… De retrouver Kim et aussi l'océan. J'ai peur que, si je reste trop longtemps loin de l'eau, je finisse par m'en effrayer, comme les gens tombés de cheval qui ne remontent pas tout de suite.
— On a tous hâte que tu reviennes, assura son père. Surtout Eliakim qui, d'après Matt, n'a cessé de se retourner dans ton lit cette nuit.
— Il a dormi dans mon lit ?!
— On le lui a proposé. Il… il a dit qu'il n'avait aucun souvenir de toi dans l'océan et que tes draps sentaient comme toi. Mais il a promis de retourner régulièrement dormir dans l'eau. Il veut t'attendre et être en bonne santé pour toi quand tu reviendras.
L'amour que Jesse ressentait pour lui se noua un peu plus dans son estomac, comme une créature qui s'installait confortablement dans son nid, et il sourit avec une triste tendresse, regrettant que sa sirène ne puisse venir lui rendre visite à l'hôpital.
— Est-ce qu'il pourra venir me voir quand je serai à la clinique ? tenta-t-il avec espoir.
— Hélas… soupira Charlie. La clinique est assez loin de l'océan et puis… il n'a pas de papiers, rien. Aux yeux de la société, il n'existe pas. Sans parler du fait que c'est un lieu médical et qu'on ne sait pas quelles maladies il pourrait attraper, inoffensives pour nous mais mortelles pour lui, ou inversement. Ce serait bien trop dangereux pour lui de l'amener jusqu'à toi.
Même s'il s'en était douté, Jesse soupira de déception. Il avait besoin de voir Eliakim, mais pas au point d'être prêt à le mettre en danger. Tout ce qu'il pouvait faire, dans sa situation actuelle, c'était de suivre sagement les consignes des médecins et infirmiers, en priant pour que son état s'améliore vite et qu'il puisse rapidement rentrer chez lui et redire à sa sirène combien il l'aimait.
