Mardi 2 juillet
Cinq minutes.
Cela faisait cinq minutes qu'il attendait devant la porte d'Ochaco. C'était stupide. Il pouvait toquer, et même entrer n'importe quand puisqu'il avait un double des clés. Mais non. Après sa discussion d'hier, il ne savait plus vraiment quoi faire. Malgré sa fatigue, il avait passé la nuit à ruminer cette conversation et le départ silencieux de Katsuki.
Ce n'est qu'au petit matin qu'il avait réussi à s'endormir, et assez profondément puisqu'en se levant, il avait trouvé un bol de ramen ainsi qu'un bol de riz sur sa table, sans un mot.
Ne sachant que faire pour aider Katsuki en retour, puisque c'était certainement lui qui avait déposé ses plats, il était resté les bras ballants dans son salon avant de se décider. Voir sa meilleure amie et essayer de comprendre pourquoi elle ignorait son ancien petit-ami était une bonne idée, non ?
L'ascenseur sonna et ouvrit ses portes. Izuku retint sa respiration, priant étrangement que ce ne soit pas Ochaco. Tsuyu en sortit et s'arrêta. Lui, il reprit son souffle.
– Izuku ?
– Tsuyu.
La jeune femme eut un grand sourire et s'approcha rapidement.
– Ça fait si longtemps, tu as l'air… Eh bien, pas aussi heureux que je le souhaiterai.
Tsuyu et sa franchise lui auraient presque manqué… s'il n'y avait pas une cette magnifique remarque.
– Je suis heureux de te revoir, en tout cas, lança-t-il.
– Que fais-tu, à attendre devant cette porte ?
Gêné, il bafouilla quelques mensonges avant de soupirer. Pourquoi mentir, après tout ?
– J'aimerais voir Ochaco, mais je ne sais pas quoi lui dire, avoua-t-il.
– À quel sujet ?
– C'est un peu long…
Elle eut une moue de réflexion, lui passa devant pour atteindre sa porte et se retourna vers lui.
– Dans ce cas-là, je te propose de tout me raconter autour d'un bon thé, qu'en dis-tu ?
Enchanté, il accepta avec plaisir. Si cela pouvait retarder son face à face avec Ochaco, et éclaircir ses idées, ça ne pouvait être que bénéfique.
Ils entrèrent et se dirigèrent directement vers le salon.
Les appartements avaient à peu près la même disposition, c'était étonnant de voir que, malgré ça, rien que la décoration changeait absolument tout. Les plantes vertes, les rideaux noirs, les manteaux longs et les meubles parfois couverts étaient un savant mélange des personnalités de Tsuyu et de Fumikage. Néanmoins, Izuku remarqua les fleurs en manque d'eau, parfois morte, et la statuette fontaine éteinte.
Fumikage semblait avoir mal vécu l'absence de sa bien-aimée.
– Je t'en prie, assis-toi, j'arrive.
La cuisine ouverte sur le salon était inondée de lumière, malgré les lourdes draperies. Le mélange de vert et blanc, sur les murs, devait y être pour quelque chose.
Tsuyu déposa les deux tasses fumantes sur la table, avant de s'asseoir à son tour. S'ils n'avaient pas la climatisation, Izuku n'aurait jamais pu approcher ses lèvres de cette boisson.
– Alors, par quoi on commence ? demanda-t-elle.
– À ce que tu sais ? Tu es partie un moment et Fumikage ne t'a peut-être pas tout dit ?
Elle réfléchit un instant.
– Je crois que la dernière chose dont il est au courant, c'est au sujet de Mina et de ce soi-disant Eijiro Kirishima ? Pour l'instant, ça a l'air de bien se passer, non ?
– Plutôt oui.
Le silence s'installa, il en profita pour boire. Trop chaud, il se brula la langue. Tsuyu le regarda faire, sans rien dire.
Il avait bien compris qu'elle n'ajouterait rien et que ce serait à son tour de parler.
– Katsuki est revenue.
– Oh.
Cela résumait bien la situation.
– Disons qu'il n'arrive pas à voir Ochaco. Les deux fois où il a réussi, Shôtô était là. On ne peut pas dire qu'il est bien compris la situation et je ne lui ai pas vraiment expliqué, je n'ai pas vraiment pu. Je ne sais pas quoi en penser non plus. Toi aussi, j'avais entendu dire que tu étais là, mais je ne sais même pas depuis quand.
– Un peu moins d'une semaine, même si je t'avoue ne pas l'avoir vu passer. Nous avions beaucoup de temps à rattraper avec Fumikage.
Il aurait aimé que ce soit le cas entre Ochaco et Katsuki.
– Est-ce que tu penses que je pourrais faire quelque chose pour qu'ils se parlent ? Je ne veux pas la forcer, mais… Elle ne va pas pouvoir le fuir continuellement. Même s'il a agi comme un abruti, il est désolé, et son travail a compliqué les choses, mais…
– Mais ?
– Mais il ne voulait pas lui faire du mal. Je pense, si j'ai bien compris et vu son ressenti, qu'il s'en veut énormément. Il a pas su comment réagir quand il a failli perdre la femme qu'il aime, alors il s'en est voulu.
Elle haussa un sourcil.
– Tu penses qu'il ne s'en veut plus ? demanda-t-elle.
Il hocha plusieurs fois la tête, pensif.
– J'ai cru comprendre ça, je me trompe peut-être. Il m'a bien dit qu'il avait été stupide, donc il le regrette, et preuve en est qu'il veut voir Ochaco, il a fait les efforts pour, mais elle ne répond pas. Après… Il n'est pas au courant de sa fausse-couche. Je ne lui ai pas dit. Ce n'est pas à moi de le faire et… Je crois qu'elle n'est pas prête à lui faire face par rapport à ça.
– Elle ne veut pas y repenser. Je comprends à quel point cela est difficile.
Elle prit une gorgée de sa tasse, se leva, et alluma sa fontaine. L'entente de l'eau les relaxa tous les deux, sans qu'ils ne s'en aperçoivent. Elle revint à sa chaise.
– Moi, j'aimerais surtout savoir si tu penses que c'est une bonne idée que de les confronter, surtout si on sait qu'Ochaco n'en semble pas capable, ou du moins, en avoir la force, pour le moment.
Il grimaça. Bien sûr que non. L'envie d'aider et de changer les choses étaient quand même là, et le poussaient.
– Tu sais, reprit Tsuyu, je pense que tu devrais d'abord régler tes problèmes.
La remarque accentua sa grimace et il baissa les yeux. Comment pouvait-elle savoir qu'il allait des problèmes.
– Tu as beaucoup de travail, ils t'ont changé de poste, non ?
Il confirma d'un mouvement de tête.
– Je suis dans les bureaux, en charge de dossiers sensibles et de tous les rapports les concernant, ainsi que des conclusions à y apporter et aux témoignages à vérifier. C'est long, pénible et difficile, j'en ai vraiment marre. Les mois qui viennent de passer me semblent être quelques jours, et j'ai l'impression que plus je réussis, plus on essaie de me faire crouler sur le travail. Comme si on voulait que je craque.
Extérioriser sa peur lui fit un bien fou. Il n'avait pas pu en parler à Ochaco, et l'avouer à Katsuki lui aurait trop coûté. Tsuyu ne le jugerait pas. Il le savait, elle essaierait juste de l'aider.
De ce fait, elle ne commenta pas immédiatement. Semblant peser ses mots, la jeune femme réfléchissait à la meilleure manière de réconforter son ami, ainsi qu'à le seconder dans ses prochains choix.
– Tu as réfléchi au futur ?
– Comment ça ?
– Je veux dire, est-ce que tu penses faire toute ta carrière à l'armée, ou non ? Un poste t'intéresse-t-il plus qu'un autre ? Qu'as-tu envie de faire actuellement ?
Trop de questions d'un coup et beaucoup trop de réponses possibles. Toute sa carrière au même endroit ? Avant l'accident et l'acte d'héroïsme d'Ochaco, il n'y avait jamais songé. Et il ne l'aurait sûrement jamais fait si ce n'était pas arrivé. Si on ne l'avait pas changé de poste non plus. Que pourrait-il espérer de l'armée ? Il avait toujours voulu aider les gens, quelle meilleur moyen de les aider en les protégeant ?
– Izuku.
Il redressa la tête, qu'il n'avait même pas souvenir avoir baissé.
– Oui ?
– Tu n'es pas obligé de me répondre maintenant. Par contre, tu pourrais me dire ce qu'il se passe entre Ochaco, Shôtô et toi ?
– Qu'est-ce que tu veux dire ?!
Elle sourit à nouveau.
– J'ai croisé Mina.
La réponse, aussi simple fût-elle, expliquait tout.
– Quand je t'ai demandé ce que tu savais, tu aurais pu me répondre ça directement, bougonna Izuku.
– Tu m'as demandé ce que m'avait raconté Fumikage, répliqua-t-elle.
Il l'observa, elle ne broncha pas et bu même une nouvelle gorgée de son thé. Il était rare de connaitre des personnes aussi imperturbables.
Izuku pesta intérieurement avant de répondre :
– Je n'ai rien à dire à ce sujet-là, surtout quand je ne sais pas ce que t'as dit Mina et encore moins comment elle peut savoir quoi que ce soit.
– Elle sort avec Eijiro, il doit savoir des choses et elle doit réussir à le faire parler.
– Il avait l'air plutôt fiable de ce côté-là, râla-t-il.
Tsuyu lui répondit, amusée :
– Elle n'écrit pas tant que ça sur la presse people, et encore moins sur ses amis, malgré ses enfantillages, elle vous apprécie énormément.
Ce qui était étrange, après toutes les remarques qu'elle leur avait faites. Bien qu'il devait admettre avoir été déplaisant parfois.
– Et qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
– Ne t'inquiète pas, ça ne m'ennuie pas quoi que tu me dises, même si je suis déjà au courant, se réjouit-elle.
Avait-il pensé qu'il appréciait Tsuyu, se demanda Izuku, soudainement contrarié.
Il secoua la tête de gauche à droite, c'était le moment de se remettre les idées en place et de trouver des solutions ! Il prit une grande inspiration avant de se lancer :
– Ochaco se sent mal depuis qu'elle a vu Katsuki, elle garde la fille de Shôtô, ils sont devenus proches grâce à ça, et moi aussi, étonnement. On a passé le week-end chez lui, ou plutôt le samedi soir jusqu'au dimanche après-midi, j'ai trop bu, j'ai honte, Shôtô doit me prendre pour un abruti. Ochaco a passé un très bon week-end de ce que je crois et elle s'est peut-être rapprochée de Shôtô plus que ce que je crois. Lui, il m'a avoué qu'il pensé être attiré par quelqu'un, mais je ne sais pas qui, en plus, il n'a jamais aimé personne d'autre que sa femme donc il ne doit rien comprendre à ce qu'il pense. J'ai peur qu'il aime Ochaco, alors que Katsuki est revenu, et peut-être qu'Ochaco aime Shôtô, mais elle a l'air de ne pas être passé à autre chose alors Katsuki a encore des chances, sauf qu'elle refuse de le voir, c'est à ne rien comprendre et moi, je jongle avec le travail, ma meilleure amie qui déprime une fois sur deux, un meilleur ami qui revient d'entre les morts, un nouvel ami dont je ne sais pas quoi penser et des sentiments que je refuse d'admettre parce que c'est un bordel sans nom !
La dernière phrase, presque criée, donna des sueurs froides à Izuku. Venait-il vraiment de hurler ça ? Alors qu'il repoussait toutes ses pensées depuis deux jours ?
Il n'allait tout de même pas craquer deux fois de suite. Il n'avait pas le droit.
Une chaise racla le sol, Tsuyu se leva et il la regarda s'éloigner puis revenir vers lui. Cette fois-ci, elle portait un bac de glace, deux coupes, deux verres et du ice tea.
Pour répondre à son regard d'incompréhension, elle lui sourit :
– Le thé ne suffira pas, nous en avons pour plus longtemps que ce que je pensais, et puis… Il fait beaucoup trop chaud, n'est-ce pas ?
Ses épaules s'affaissèrent alors qu'il tentait vainement de sourire.
Ils allaient en avoir pour un moment.
