T-bag fut réveillé par l'humidité froide tombée sur la nuit. Un instant désorienté, il leva la joue de son plancher d'acier, puis le sourire lui revint, accompagné d'une douleur sourde qu'il chassa en activant méticuleusement les maxillaires. La chaude étreinte serrée sur la banquette à l'intérieur de l'habitacle l'agita d'un nouveau frisson frileux. Quoique rechignant à s'éloigner du précieux Scofield, il descendit du pick-up aussi furtivement que sa jambe le permettait, encore un peu éméché, et indiqua comme pour se réconforter :

– Je reviens, mes agneaux.

Le hangar était endormi, jonché de corps plus ou moins dénudés dans des postures rarement dignes. Des hanches osseuses et des croupes grasses saillaient, immobiles, des fauteuils et du flipper. L'endroit, pourtant haut de plafond, empestait la sueur et la marijuana. Un mouvement attira son attention sur la scène à présent désertée, à l'exception de la sauterelle qui s'y traînait mollement à plat ventre, poussant sur ses genoux repliés pour avancer à la manière d'une grande chenille indolente. Interloqué par ce qu'il voyait, Theodore s'approcha.

– C'est comme ça que les novices récurent, chez vous ? lança-t-il.

A ces mots, Tai se figea net ; l'embarras suggéré finit par être contredit par le regard torve qu'il tourna sans bouger vers l'intrus.

– Alors on va s'calmer tout de suite : je suis pas un novice.

– Loin de moi l'idée de porter atteinte à ta dignité… sourit T-bag en posant les bras sur la scène d'un geste guère plus tonique.

– Et j'arrive pas à dormir, ajouta la voix étouffée, contrariée.

Le pédophile pencha la tête sur le côté, de sorte qu'ils se firent face plus directement.

– Comment ça se fait ?

– J'fais des insomnies… J'étais mort, pourtant, tout à l'heure : on s'est fait le solo de guitares de Free Bird avec Zig et Ricky, c'était trop bien… J'avais tout donné, je dormais comme un prince sur le canap… et ton pote, là, il m'a réveillé à force de défoncer Christie sur le dossier. Si j'avais pas bougé de là, elle aurait fini par m'écraser, la meuf ! Et depuis je me rendors pas… s'indigna-t-il en désignant d'un coup d'oeil Ricky et une imposante brune affalés derrière Theodore.

– Je suis vraiment désolé pour toi... prétendit ce dernier, un rictus bon-enfant accroché aux oreilles.

– T'en pense pas un mot, oui. Bon et toi, qu'est-ce tu fais là ?

– J'imagine que les espoirs sont bien maigres de débusquer quelque part dans cette Babylone une couverture où les taches de foutre auraient au moins séché…? demanda l'Alabamien d'une voix pâteuse.

Amusé par la syntaxe ampoulée, Tai quitta sa position insolite et se dirigea derrière la batterie, la joue mâchurée de crasse.

– Attends, j'ai sauvé celle des instrus. Tu trouves pas qu'il fait super chaud, ici ?

– Je suis à la belle étoile, moi, expliqua-t-il en récupérant l'étoffe couvrante.

Malgré ses reliquats de griserie, la satiété étrangla chez T-bag toute velléité confuse d'effleurer la longue bande noire, à présent glissée au cou du batteur et qui tombait à portée de patte pelue. Il ne la frôla que des yeux, à peine le temps de deviner le thorax tendre sous le haut court.

– Tu veux venir prendre l'air au lieu de faire l'accordéon par terre ?

Le jeune biker descendit de la haute estrade.

– Y a pas d'instrument honteux pour les hommes de talent, l'accordéon c'est vachement intéressant.

– Mi-viet, mi-cajun, en plus… Y a pas des lois contre une bâtardise pareille ?

– Bâtard toi-même.

Ignorant Thedore qui gloussait dans sa barbe, Tai ouvrit la porte et eut un moment d'hésitation sur le seuil.

– Qu'est-ce qu'il y a ?

– J'ai plus mes chaussures aux pieds.

– Tu veux que je te porte ?

– Alors je retire ce que j'ai dit : toi t'es un Sudiste pur jus, c'est clair.

Le jeune bandido franchit finalement le pas de la porte et s'en fut pieds nus sur la terre battue du parking, l'Alabamien sur ses talons.

– J'essaie… La courtoisie, c'est tout ce qu'ils nous ont laissé, pas vrai ?

– Tu me prends pour Scarlett O'Hara, ou quoi ?

– Il te manque la crinoline… mais je suis pas sexiste, déclara T-bag prenant les devants pour prendre la direction du pick-up.

– Sasha en a une, ça lui va super bien ! Mais elle la sort que pour les mariages.

– Hm-hm… J'aurais aimé voir ça… ronronna-t-il avec un clin d'oeil malicieux.

Le garçon s'en trouva un instant déstabilisé, ne trouvant aucun sens convenable à donner à cette remarque ; Bagwell, très content de lui et pourtant libéré de tout dessein pour cette nuit là, poursuivit son chemin jusqu'à regagner l'arrière du véhicule.

– Tiens, tu couches dans le camion de Max ? s'étonna Tai en s'y hissant à son tour, un peu moins lestement malgré ses deux jambes valides.

– Comme tu vois, répondit-il simplement en s'asseyant dos à l'un des rebords.

Le bandido s'installa en face.

– C'est vrai qu'au moins ici on respire… et on est pas environnés des restes de la veille, c'est un petit plus en décorum – ça doit te plaire.

La remarque fit sourire Theodore, d'un sourire plein de sel. Quel dommage de repartir au matin… mais il ne pouvait décemment pas se plaindre en l'état actuel des choses. Il jeta la couverture sur leurs jambes et passa les bras derrière le rebord du pick-up. L'ampoule étouffée du parking avaient été coupée à cette heure avancée de la nuit, et on distinguait à merveille la voûte céleste piquée d'étoiles dans ce désert texan silencieux.

– Tu connais les constellations, petit ?

Tai renversa la tête et pointa un coin du ciel.

– Voilà la Grande Ours.

– D'accord… merci pour tes lumières, railla l'Alabamien.

– J't'en prie. La nuit, c'est pas ma meilleure amie.

– Et pourquoi ça ?

– On arrive toujours à un point dans la nuit où tout le monde dort… Il faut bien dormir pour assurer le lendemain, quoi.

– Tout le monde sauf toi.

– Ouais… soupira le musicien. Je sais pas pourquoi, c'est souvent comme ça que ça se passe.

– Et t'arrives à tenir le choc ?

– Ca va… je fais des siestes hyper-concentrées. Et parfois, quand Clay a pas besoin de moi, je peux dormir 20h de suite.

– Un vrai petit ours, s'amusa Theodore en levant les yeux vers la constellation éponyme – la seule autre qu'il savait reconnaître.

– C'est pas faute d'essayer, pourtant, quand je dors pas. Je sais que les gars doivent pouvoir compter sur moi et qu'un jour ça risque de plus le faire.

– Voilà une idée qui saurait faire perdre le sommeil à n'importe quel membre de MC qui se respecte…

– Oui… admit le bandido.

– Ca ne doit pas beaucoup aider si c'est à ça que tu penses pendant tes insomnies.

– Parfois c'est le cas… parfois, c'est juste un couplet ou un refrain de chanson qui tourne en boucle.

– Quel genre de chanson ?

– N'importe, « Hurt » de Johnny Cash, de la mauvaise pop…

Bagwell se laissa envahir par le souvenir des paroles qu'un Cash vieillissant avait imprégnées d'amertume jusqu'à l'os, regrettant tout ce qui avait fait sa vie et redoutant le peu qu'il en restait. Il en entonna le refrain implacable à mi-voix.

Satanée belle chanson… mais pas ce qu'on appelle une berceuse, frémit-il en roulant une épaule comme pour se débarrasser du poids qu'elle charriait.

– Tu sais, parfois c'est des génériques de dessins animés ou même ces chants de Noël dégueulasses chantés par des gamins ! Quand un fil de paroles fait la ronde dans ta tête à l'infini en plein milieu de la nuit… ça, ça rend dingue. A ce moment-là t'as plus grand-chose pour toi.

Bagwell ne pouvait qu'à moitié se reconnaître dans la plaie que décrivait le petit métisse. Quand il en arrivait là, il lui suffisait de donner un coup de pied dans la couchette du haut pour faire descendre son occupant et trouver en lui une distraction à même de lui procurer une montée d'endorphines sédatives. Il s'apprêtait néanmoins à proposer une réponse quand une sirène stridente retentit non loin d'eux et l'agita tout entier d'un sursaut.

– C'est le coyote… le rassura Tai. On en avait marre qu'il nous éventre les poubelles, alors les novices lui balancent des restes près du portail.

– Sale bête… grommela T-bag, vexé. L'espace d'un instant, j'ai cru que les flics venaient nous cueillir.

Le glapissement enroué creva à nouveau la nuit et le biker désigna du doigt une ombre efflanquée qui se mouvait d'un petit trot rasant et nonchalant à l'entrée du ranch, devant laquelle campaient deux membres armés de fusils.

– Sasha dit que je l'attire à force d'essayer de chanter dans les aigus, plaisanta le musicien. C'est un peu notre mascotte…

– Tiens, toi qui aimes bien les animaux, à ce que je vois, je vais te raconter une histoire, annonça Theodore avant de prendre son ton de conteur, tout en contours et en suspens. On sait tous que Dieu, dans la Genèse, a créé du sol les oiseaux, les poissons et les bêtes avant de créer l'homme… et qu'il a demandé à l'homme de nommer tous les animaux, en espérant qu'il y trouverait une aide semblable à lui. Ce qu'on ne sait pas, c'est qu'il y a eu quelques essais… et quelques ratés… avant qu'Eve ne vienne au monde. A sa décharge, Dieu… Dieu a fait ce qu'il a pu, avec l'inspiration du moment, et le peu d'expérience qu'il avait alors à sa disposition.

Le bandido sourit, et se mit un peu plus à son aise contre le rebord du pick-up pour écouter le drôle de récit apocryphe qui l'attendait.

– Il commença par assembler des éléments de l'homme avec ceux des oiseaux, et proposa à Adam une sirène aux cuisses et aux ailes puissantes, et au long col de cygne, mais Adam dit : « ce n'est pas une aide semblable à moi ». Alors Dieu cousit ensemble une grande queue de poisson et un gracieux torse pour faire un triton ; mais Adam dit : « ce n'est pas une aide semblable à moi ». Alors Dieu considéra l'homme et le bouc et prit ce qu'il y trouva de meilleur : d'une part une tête bien faite et des mains habiles, d'autre part deux bonnes paires d'attributs, l'une bien montée, l'autre bien pendue.

T-bag acheva sa précision avec deux gestes évocateurs et le jeune biker s'esclaffa, demandant :

– Et alors, il était content, cette fois ?

– Même pas ! Tout ce qu'il trouva à dire, c'est…

– « Ce n'est pas une aide semblable à moi », récita le jeunot, pris au jeu. Quelle princesse !

– Je te le fais pas dire. Et Dieu s'évertua, par toutes sortes de combinaisons, à obtenir quelque chose qui trouverait grâce à ses yeux… en vain.

Le petit métisse s'affaissa un peu plus et remonta la couverture sur ses épaules, laissant par là même ses pieds nus à la merci de l'air frais.

– Mais alors, toutes ces créatures, qu'est-ce qu'elles sont devenues ?

– Eh bien, elles étaient très encombrantes pour Dieu, car cela faisait autant de fruits de son échec dans son jardin, sous son nez. Alors il les bannit aux confins du monde, sur les rivages de la Mer Rouge. Dans la Bible, poursuivit Bagwell en écartant de grands doigts menaçants, « c'est là où les démons et les onocentaures se rencontrent, où les satyres se jettent des cris les uns aux autres. C'est là que la sirène se retire, c'est là où Lilith trouve son repos. »

– Qu'est-ce que c'est que ça, un « onocentaure » ? Et c'est qui, Lilith ? voulut savoir Tai.

– Les onocentaures sont moitié homme moitié âne. Quant à Lilith, j'y viens. ... Dieu finit par comprendre qu'il devait changer d'approche. Il reprit de la terre et façonna à l'homme son pendant propre.

Tout en disant cela, Theodore ramena les pieds découverts dans son giron et les prit dans ses mains, comme pour illustrer. Le garçon eut un léger sursaut et rouvrit les yeux.

– Cette première femme ne serait assortie à personne d'autre qu'à lui. Et Dieu lui donna pour nom Lilith.

Ayant disposé les deux pieds côte à côte, le conteur croisa les bras tel un démiurge satisfait. Au bout de quelques instants, la curiosité l'emporta.

– Je croyais que la première femme, c'était Eve…

– Tu brûles les étapes, jeune homme.

L'Alabamien reprit le récit ainsi que les pieds. Pour contrer le réflexe de retrait, tandis qu'il relatait la rebuffade de Lilith, il tâcha de presser la chaleur de ses paumes contre les plantes fraîchies par la terre battue. Après un moment de tension circonspecte, il sentit l'attention de son auditeur retourner à la suite de l'histoire. Adam ayant voulu la forcer, Lilith avait prononcé le nom de Dieu et s'était envolée dans les airs.

– Où est-ce qu'elle est partie ? demanda le loupiot.

– Eh bien, elle a rejoint les créatures sur les rives de la Mer Rouge, justement !

– Ah ouais, c'est vrai… acquiesça-t-il pâteusement. Il a dû être dégoûté, Adam.

– Ah ça… ! Il alla pleurer dans les jupes de Dieu, qui lança immédiatement trois anges à sa poursuite. Mais Lilith demeura intraitable : elle se trouvait beaucoup mieux à faire des orgies avec les hybrides qu'à servir d'étoile de mer à Adam. Alors pour la punir, ils la forcèrent à manger chaque jour cent de ses enfants.

– Trop mesquins, les gars…

– Suite à cette fâcheuse déconvenue, histoire d'être tranquille, Dieu se dit qu'il allait directement tirer une femme de la côte de l'homme, afin qu'elle soit, à proprement parler, son appendice. Et Adam dit : « Celle-ci cette fois est os de mes os et chair de ma chair! Celle-ci sera appelée femme, parce qu'elle a été prise de l'homme. » Mais il n'était pas au bout de ses peines, comme tu le sais, et les animaux non plus…

Tout en racontant, T-bag relâcha délicatement les pieds qu'il tenait. A sa grande satisfaction, non contents de ne pas quitter leur abri, ils s'étirèrent confusément pour retrouver le contact. Cela changeait tout, d'avoir un point d'ancrage lorsqu'on était agité. Pour récompenser son auditeur confiant, il passa lentement son pouce le long de la plante, appuyant suffisamment pour en chasser l'humidité, faire circuler le sang, et gratifier les nerfs. Le plus ténu des soupirs s'échappa des narines, bientôt suivi d'un second où perçait encore suffisamment de volonté pour diluer la lourdeur du soulagement. Faire expirer jusqu'au lâcher-prise lui était d'ordinaire un délice plus jouissif et moins délicat. Au lieu de trancher tous les fils du pantin, il les décrochait un par un, jusqu'au prochain tour de piste… Deux minutes plus tard, l'histoire ne suscitait plus de réaction ; Theodore se tut, appréciant simplement le son du souffle qui faisait le gros dos à chaque sillon qu'il imprimait aux chairs.


Se sentant ceinturé, Scofield se réveilla brusquement d'un sommeil qui avait été profond, et gagna à se débattre de tomber lourdement sur le plancher d'un véhicule. Choqué et désorienté par la chute, il se découvrit nu et fut cueilli dans cette confusion par une voix peu familière et pourtant rassurante.

– Tout va bien, trésor, tout va bien… Tu risques rien. Et c'est pas une cage, ici.

Une cascade de boucles angéliques se penchait sur lui, et un biceps secourable, barbelé d'encre, l'aidait à se rétablir sur la banquette, où une nudité superbe lui sauta au visage juste avant de le serrer contre elle. Max… providentiel Max qui l'avait sorti de tout… qui avait tout pour débrider un homme… … qu'il avait disputé à T-bag… et dont il avait joui devant lui plutôt que d'y renoncer. … Il leva les yeux sur le rectangle céleste de la vitre arrière, avant de laisser retomber sa tête sur l'épaule blonde. L'écart scabreux que son bandido lui avait valu sur la route avait franchement dérapé… et le rictus auquel il se heurterait ce matin promettait une mauvaise chute. Tout de cette nuit ne resterait pas contenu dans le capiton psychotrope du Snake Nest… Avec le souvenir des chairs tendues, des jeux de bravades et de sa domination bien assise remontaient déjà des salves de jubilation des tréfonds les moins recommandables de son être.

– Bonjour Max… dit-il à voix basse.

Un borborygme et une caresse lui répondirent. Il se redressa sur un coude pour regarder autour de lui. C'était bien la première fois qu'il se réveillait dans un véhicule 4x4, avec un râtelier d'armes à feu et une dent d'alligator au rétroviseur, pour ne rien arranger ! Mais il avait depuis plusieurs mois perdu toute prétention au snobisme et ce cabinet de curiosité ambulant recelait une pièce de musée inestimable, qu'il aurait pu contempler encore longtemps… Il fallait pourtant bien repartir, comme les rockeurs du sud passaient leur temps à le braire.

– Max… tu partirais avec moi ?

Le bandido fronça les sourcils et lutta pour sortir de sa torpeur aussi promptement que la situation l'imposait.

– Partir où ?

– Il ne vaut mieux pas que tu le saches. Tu ne serais pas de retour avant un petit moment.

– Ca a l'air… très romantique, articula-t-il en pesant ses mots. Mais je comprends pas bien : tu m'as l'air déjà bien entouré…

– Je ne l'ai pas vraiment choisie, cette escorte… ils m'ont bien aidé, mais ils me talonnent d'un peu trop près. Ca m'aurait arrangé de les semer en route… et de la poursuivre avec toi.

Quelques éclats troubles traversèrent les yeux bruns de Max.

– C'était pour ça, le petit rodéo d'hier soir ?

Incrédule, Michael le balaya du regard.

– Sérieusement ? demanda-t-il, très sérieux lui-même.

Panders finit par se rendre à l'évidence.

– Pardon… La trique, ça ment pas, c'est vrai.

– C'est surtout que t'as passé ton temps à me tourner autour ! … enfin, quand tu tournais pas autour de Bagwell, bien sûr.

– T'as plutôt fini du bon côté du manche, j'crois… prétendit le biker.

Ayant dissipé dans la plaisanterie la tension qui s'était précipitée, il reprit d'une voix douce :

– Michael, Clayton risque de pas être bien emballé par toute cette histoire…

– Pourquoi le mettre en porte-à-faux ? On file sans rien demander à personne…

– Je peux pas faire ça, trésor.

Un ton plus bas encore indiquait que le Bandido ne badinait plus.

– Je suis désolé… je peux pas me tirer comme ça. Le club doit pouvoir compter sur moi. Si je suis détaché en mission, ça doit être avec l'aval de Clay, et je sais d'avance qu'il prendrait pas très bien le fait que tu cherches à laisser tes camarades sur le carreau. … Et je dois être honnête avec lui.

L'ancien détenu étira un sourire entendu.

– Logique… J'aurai tenté ma chance !

– Je suis très flatté, dit Max en passant un bras autour de la nuque de Scofield. Viens là…

Il l'embrassa longuement et garda son front contre le sien. Michael sentait son bras autour de son flanc, sa poitrine sous la sienne. Il ne voulait pas y aller… Même pour Lincoln, l'espace d'un instant, il ne voulait pas y aller.

– S'ils t'ont aidé, pourquoi tu veux les baiser ? demanda le biker en levant les yeux vers lui.

Scofield choisit ses mots avec précaution. Aucune trace de ses intentions ne devait être laissée derrière lui.

– C'est Bagwell qui tire les ficelles, et il l'a pas fait par charité. Il a besoin d'un allié. Pour l'instant on se tient en laisse, lui et moi, mais à la seconde où on sera tirés d'affaire, je suis un homme mort.

– Tu plaisantes ou quoi ? Il est fasciné, ce garçon.

Michael cligna des yeux – pouffer n'était pas dans son genre.

– Aussi étonnant que ça puisse paraître à un brave truand comme toi, ça n'induit chez lui aucune espèce de contradiction.

Panders haussa les épaules avec un détachement assuré.

– A mon avis, te régler ton compte pour le principe, ça l'intéresse pas. Mais juste au cas où, si tu veux protéger tes arrières…

Il se redressa puis, ayant jeté un coup d'oeil par la vitre arrière, recoucha Scofield à sa place sur la banquette et cogna la boîte à gants pour en tirer un pistolet de poche, qui tenait presque entièrement dans sa grande main.

– T'iras pas chasser le cerf avec, mais y a pas plus discret que ce petit bébé, dit-il en vérifiant le canon. C'est Juliet qui me l'avait refilé y a deux ans, je te le donne.

L'ingénieur sursauta lorsque le biker posa le métal lourd et froid de l'arme à feu sur son torse tatoué.

– C'est un colt mustang. Je dois avoir une recharge d'avance… Bordel, ce que t'es beau, comme ça.

Gueule-d'Ange lui offrit une esquisse de sourire mal à l'aise et s'empara du pistolet avec circonspection pour s'assurer que la sécurité était en place et en examiner la structure. Ce n'était pas là une offre qu'il avait le luxe de refuser…

– Merci… J'essaierai d'en faire bon usage.

Un ange passa.

– Il est toujours là ? demanda Michael.

– Je crois, oui. Il s'est collé sous une couverture et il dort encore, c'est pas mignon ?

– Il faut qu'on se remette en route, rétorqua-t-il, sentant la chaleur du soleil commencer à pénétrer l'habitacle.

Un effort surhumain et il était en position assise, tout ça pour être coincé contre le dossier et dévoré de succulents baisers.

– Arrête, faut que j'y aille…

Il se dégagea à grand peine et chercha ses effets épars dans l'étrange cockpit rustique, sous le regard tranquille de Max qui renouait sa queue de cheval. Alors qu'il remettait le large tee-shirt qu'on lui avait prêté, il sentit le colt être glissé à l'arrière de son pantalon ; lorsque le canon court vint se loger contre son sacrum, une étincelle de mauvais aloi le figea dans son geste. Le Texan l'acheva en abaissant le tee-shirt par-dessus, lui soufflant près de la nuque :

– Un vrai gangster. … T'es paré, maintenant.

Son erreur fut un regard malheureux par-dessus son épaule.


Installé à une longue table de camping dressée à l'arrière du hangar, sous un soleil déjà haut, Michael fit un signe de tête à Ricky et sa conquête, par-dessus les œufs au bacon qu'il avalait dûment malgré son estomac un peu serré. Dans la fraîcheur matinale, une douzaine de bandidos prenaient leur petit-déjeuner ou s'activaient paresseusement pour apporter d'autres tables ou sièges hétéroclites. Il était assis à la droite de Clayton, en débardeur et lunettes noirs, qui avait commencé à l'entretenir de quelques erreurs à éviter pour la suite du voyage. Il était preneur de tout conseil expérimenté, et lui accorda une attention d'autant plus absorbée qu'il ne tarda pas à deviner l'arrivée chaloupée et encore claudicante de Bagwell. Il l'entendit saluer son camarade et lui demander des nouvelles de Connor, que Ricky n'avait pas. Scofield en crut à peine ses oreilles lorsque le sociopathe déclara tranquillement son intention de lui faire des œufs, avant de repartir vers le bâtiment. En chemin, il croisa Buck accompagné de ses deux dames, et se fendit d'un « quel frimeur, celui-là... ».

– Qu'est-ce que tu veux ? Le charme, ça se décide pas, Teddy ! répliqua le gringalet. Salut, les gars…

Gueule-d'ange lui sourit, espérant se décrisper au moins pour un temps. Clayton leur adressa un signe et fit une pause dans ses recommandations.

– Qu'est-ce que t'as fait de ton excité d'hier soir ? lui demanda Ricky.

– On l'a mis au frais en box de dégrisement dans la vieille grange. Ca l'a bien calmé, sourit le chef, mais il prendra ses toasts après vot' départ.

Michael regarda les membres du club converger vers cette communion matinale les uns après les autres, la plupart sans uniforme et « en cheveux »… C'est du moins l'expression surannée que lui évoquaient les touffes hirsutes libérées des bandanas ou mal contenues par les maillots trop échancrés. Il vit Juliet et Max apporter des chaises pliantes en badinant, elle encore en shorty, lui torse nu sous son blouson sans manche aux armes du club ; il crut sentir entre eux une atmosphère de défi connivent. Peut-être était-ce son imagination… il ne savait trop s'il y aurait eu matière à amusement ou malaise de sa part. Faire l'objet de commérages ne le gênait guère, quand il était étudiant… « Tout ce qu'il y avait de pire, c'était de n'en pas faire l'objet », comme le disait une phrase d'Oscar Wilde qui lui revenait des profondeurs de cette époque. Il était alors quelqu'un de bien différent… dont les objectifs semblaient à mille lieues. Quelques minutes plus tard, Sasha interrompit sa rêverie en claquant des doigts au-dessus de sa tasse de café pour signaler à un novice de refaire le niveau. Il remercia, puis salua, gêné.

– T'as passé une bonne nuit ? lui demanda-t-elle.

– … Pas mal. Merci. … Et toi ?

– Tranquille ! … T'as vu Tai ?

– Heu, non, désolé, je l'ai pas vu dans les parages… dit-il en regardant autour de lui, comme dans l'espoir de le dénicher là où elle ne l'aurait pas vu.

– Vous repartez de quel côté ? Je comprendrais que tu veuilles garder ça pour toi mais on pourrait peut-être vous filer quelques tuyaux, si on en a.

– Vers l'est, répondit succinctement le fugitif.

– Clayton ? L'antenne d'ABQ…?

Le président du club hésita, impénétrable derrière ses verres fumés, et demanda seulement au jeune aspirant :

– Tiens, amène-moi une carte et mes lunettes.

Le petit brun finit de remplir la tasse de Max et s'en alla à son tour vers le hangar. Une bonne douzaine de minutes plus tard, il avait déniché le nécessaire et déployait la carte routière devant eux à la page du Nouveau-Mexique. Theodore revint à ce moment-là bientôt suivi de Tai qui arrivait des sanitaires, pieds nus et vêtu comme la veille.

– Déjà levé ? lança T-bag avec, là encore, une aménité inattendue.

– Ouais… je me suis réveillé alors, autant venir prendre le petit-dèj, répondit-il en venant saluer Sasha d'une accolade.

– T'as encore dormi les cheveux attachés, toi… lui reprocha-t-elle en triturant l'une de ses longues couettes effilochées.

– Au moins j'ai dormi. Vous regardez la suite du trajet ?

– On explore nos options en matière de coup de main à court terme, répondit Clayton sans cesser son examen derrière ses lunettes de vue.

– Vers l'est, précisa sa comparse.

Tai se faufila entre eux pour se pencher sur la carte.

– A moins d'un jour de route, vous pourrez camper aux alentours de Laguna. Y a jamais personne… et de quoi se planquer.

– Qu'est-ce que tu veux dire par là ? s'enquit Scofield.

– Y a des coins hyper-sauvages dans les vallées autour. T'as pas grand-chose à part la route principale : des pistes au milieu des arbustes, parfois rien du tout… c'est à toi de te frayer un chemin. Des fois c'est de la terre sableuse, des fois des cailloux… Tu peux même t'embusquer en mode discret dans la réserve indienne, mais faut pas aller n'importe où….

Bagwell s'était glissé à gauche du chef pour se joindre aux discussions.

– Tu connais le terrain, toi ?

– Pas mal, ouais. On a fait une mission de longue durée dans le coin, avec Sasha, tu t'souviens ? dit-il en adressant un sourire à sa complice.

– Hm, c'était pas de la tarte… mais on s'en est bien sortis ! avoua-t-elle en élevant une main que Tai claqua avec une mollesse enthousiaste.

– Vas-y, on pourrait remettre ça : on les conduit ? suggéra-t-il.

Tandis que son regard se reportait aussitôt sur Clayton, celui de T-bag se leva sur Sasha, qui parut prise de court, et plus encore lorsque Tai précisa :

– Ou je peux y aller, qu'moi, hein, si tu préfères pas t'embarquer là-dedans…

– Ca va pas, la tête ? répliqua-t-elle calmement.

– J'peux y aller avec Tai, Clay… proposa Max, ayant visiblement tendu l'oreille.

– Mais je t'ai pas sonné, toi ! rouscailla la jeune femme, faisant plisser douloureusement les yeux à Theodore.

Le président retira ses lunettes et se renfonça dans son siège.

– Deux seulement. Plus, ça va attirer l'attention… En civil, évidemment… Ca me semble logique que Sasha et Tai vous emmènent. En plus, avec une femme, vous aurez tout de suite l'air moins suspects. Votre camarade Angel, là, il est en état de conduire ?

– Ce tas de viande en est persuadé, mais il va se mettre gentiment en croupe et la fermer pendant au moins 24h, décréta T-bag. Buck, je me disais que tu pourrais conduire la Glide, et je continuerais en Softail…

– Ca ira, la tête ? répliqua en miroir le propriétaire, à qui l'état de son vieux copain n'avait pas échappé.

– Commence pas à faire des chichis maintenant...

– A tes risques et périls, mon gars… persifla Ricky.

– Eh, j'ai tenu la barre au milieu d'une foutue course-poursuite, s'il vous plaît !

– C'est vrai, tu m'as épaté, champion… Moi j'crois en toi ! sourit Buck avec bonne humeur avant de prendre une gorgée de café.

Michael se tut, partagé entre l'intérêt d'être guidé par deux connaisseurs qui briseraient leur vase clos et l'appréhension à allonger encore la queue de comète. Perçait quoi qu'il en soit dans cette ambivalence une déception certaine.

Connor, le cou fendu d'un impressionnant bandage renouvelé le matin même, tint à marcher seul jusqu'à sa moto, dissuadant d'un regard ses compagnons de lui offrir un appui. Il enfourcha dignement l'engin, dont les vastes coffres avaient été remplis de provisions et de matériel, et même certains bandidos ne purent retenir une grimace lorsqu'il banda les muscles et poussa sur les cale-pieds pour se hisser sur le siège arrière. Buck, après un adieu circonstancié aux amygdales de ses sirènes, prit place à l'avant, et Ricky gratifia sa propre fiancée d'un langoureux baiser barbu avant de s'installer au guidon de sa v-rod morelle, son chaton en poche. Michael ne put que glisser à Panders un coup d'oeil résigné avant de s'avancer pour rejoindre son chauffeur, mais Clayton l'interpella.

– Attends, venez par là, les évadés !

Sortant deux liasses de billets de son pantalon, il les fourra dans les poches de Scofield et Bagwell en marmonnant :

– Voilà un p'tit coup de pouce de la caisse de solidarité du syndicat des motards. Faites-en bon usage.

Après des remerciements sincères et une franche accolade, l'Alabamien se tourna vers Michael et lui lança au débotté :

– Gueule-d'ange, j'ai oublié mes gants dans le pick-up. Tu veux bien aller les récupérer pendant que je démarre la bécane ?

L'intéressé trouva suffisamment de contenance pour rétorquer :

– Vas-y toi-même, T-bag.

L'ancien meneur de l'alliance lui lança une œillade appuyée, comme s'il avait affaire à quelqu'un d'un peu lent.

– Crois-moi, tu le regretterais.

Un ronronnement monta du parking et Scofield s'y éloigna sans demander son reste, tandis que la rouquine s'avançait au volant d'une formidable Electra Glide bleu-vert dont on devinait déjà la puissance de feu. Alors que Theodore enfourchait la monture de Buck, elle arrêta la sienne un peu plus loin sur sa gauche et salua d'autres membres en faisant glisser deux doigts sur sa tempe. Clayton vint lui prodiguer quelque recommandation de dernière minute par-dessus le grondement paisible du moteur, et lui tapota l'épaule. Peu de temps après, les lignes enlevées d'un softail slim aux chromes rouge et noir vinrent rutiler à sa droite, montées par la sauterelle emblousonnée, qui avait tiré ses couettes à l'arrière du crâne et chaussé des lunettes profilées. C'est enfin avec un sourire égrillard que T-bag vit Gueule-d'Ange arriver en trottinant, haletant et délicieusement rembruni du dernier pelotage en règle dont Max venait sans doute de le gratifier, après s'être discrètement retiré dans son véhicule lors des adieux de Clay. Il bondit presque sur le siège arrière de Ricky et ajusta ses lunettes noires sur son nez. Ce n'était parfois pas si difficile de s'amuser, songea Theodore.

– Allez les enfants, rugit Clayton. Faites brûler la gomme !