La porte se referma derrière Thorsan dans un claquement sinistre, le prenant par surprise. Ce n'était pas un courant d'air, toutes les fenêtres étaient fermées. Non, il s'était fait avoir comme un novice. Quelqu'un se tenait derrière la porte et l'avait fermée dans son dos.
Thorsan se retourna pour faire face au coupable au moment où celui-ci jetait la clé de la porte dans l'âtre de la cheminée. C'était un jeune homme d'à peine plus de vingt ans, aux cheveux châtains clairs. Au palais, Thorsan n'avait pas eu le temps d'observer chaque prétendante de près, mais il lui sembla reconnaître un air de famille avec Erenys. Son fils, sans doute. Malgré son jeune âge et ses beaux habits, le jeune homme tenait son épée comme quelqu'un qui savait la manier. Il était trop jeune pour être un maître, mais ce n'était visiblement pas un adversaire à prendre à la légère. Étonnement, il tenait son épée avec sa seule main droite et gardait son autre poing fermé, comme s'il tenait quelque chose.
-C'est ici que votre chemin s'arrête, gêneur, déclara le jeune homme. Mes hommes vont s'occuper de tes compagnons.
Ils avaient été stupides de ne pas demander au seigneur Gilyard combien d'hommes il y avait exactement au manoir, mais il était trop tard pour s'en repentir.
De l'autre côté, de la porte, la voix étouffée de Kaguya lui parvint.
-Thorsan ?
-Ça ira, mais prenez garde à vous, cria-t-il en retour.
Il n'eut pas le temps d'ajouter qu'ils risquaient de se faire attaquer également. Le jeune homme attaqua sans prévenir et essaya de lui trancher le poignet. Thorsan sauta en arrière pour éviter l'attaque. Il n'avait désormais d'autre choix que de se battre et de mettre le jeune homme à terre pour pouvoir aller soutenir ses camarades.
Cela lui convenait parfaitement. Il espérait juste réussir à le garder en vie pour lui poser des questions sur les agissements de sa mère.
-Pour la Lumière !, cria-t-il en ripostant.
Le jeune homme para, et d'un même mouvement, utilisa son élan pour tenter de frapper ses jambes. Le mouvement était familier à Thorsan, même s'il ne l'avait vu, et pratiqué, qu'à l'entraînement. C'était le mouvement dit du chat dansant sur le mur. S'il ne portait pas une armure, il aurait pu perdre une jambe. Le jeune Gilyard n'était pas un débutant. Thorsan non plus, heureusement. Il répliqua par l'ours dévale la colline et força Gilyard à reculer. Il y avait quelque chose d'étrange dans sa manière de bouger. Thorsan n'avait jamais vu quelqu'un bouger si silencieusement, même les meilleurs maîtres de la forteresse d'Amador.
Et Gilyard était loin d'avoir leur niveau, surtout en se battant avec une seule main. Cela intriguait Thorsan. Il se fendit selon la forme couper les nuages, mais au lieu de viser l'épaule, comme s'y attendait Gilyard, il visa sa main gauche et la transperça de part en part. Sous l'effet de la douleur, l'ami du ténébreux hurla et lâcha l'objet qu'il tenait en main. Sans regarder ce dont il s'agissait, Thorsan l'envoya d'un coup de pied à l'autre bout de la pièce. Quoi que ce soit, il valait mieux que Gilyard ne puisse pas le récupérer. Avec un peu de chance, c'était un indice de l'endroit où était Erenys Gilyard.
Le jeune homme saisit son épée à deux mains cette fois, et repartit à l'attaque. Il était déjà moins sûr de lui. Son pas était plus lourd et moins agile. Il était cependant hors de question de le prendre à la légère. Thorsan était obligé de mobiliser toutes ses connaissances dans l'art de l'épée, de réfléchir à chaque forme à utiliser et à sa parade logique. Tout ce qu'il n'avait pas eu besoin de faire face à ses précédents adversaires.
Les pierres tombent de la montagne. Refermer l'éventail.
La colombe prend son envol. Le martin pêcheur survole l'étang.
Une posture répondait à une autre. C'était la première fois depuis le début de cette aventure que Thorsan affrontait un ennemi réellement à sa hauteur. Traemane ne l'avait certainement pas été. Ce combat était exactement ce dont il avait besoin pour développer ses capacités. Il avait toujours trouvé que le combat à l'épée avait quelque chose de pur et de beau. S'il n'y avait pas Kaguya et Shamara de l'autre côté de la porte, il aurait même prit le temps d'apprécier le combat.
Après une vingtaine d'échanges de coups, ils s'écartèrent un instant l'un de l'autre pour reprendre leur souffle.
-Je dois dire que j'aime savoir le nom de mes adversaires, quand ils sont de valeur, fit Thorsan tout en raffermissant son emprise sur son épée. Je suis Thorsan Kehves.
-Soler Gilyard. Retient bien ce nom, c'est celui de l'homme qui va t'envoyer dans la tombe, fils de chienne.
Thorsan s'interdit de réagir à l'insulte et repartit à l'attaque avec les galets noirs sur la neige. S'il avait été un peu plus rapide, ce coup de taille aurait pu ouvrir l'estomac de Soler. Il ne parvint qu'à entailler son pourpoint renforcé. Son armure le ralentissait et le fatiguait. Quand Soler utilisa enfiler l'aiguille, il recula trop lentement et la lame pénétra le défaut de son armure, s'enfonçant d'un bon pouce. Couper les nuages força l'ami du Ténébreux à reculer et le dota d'une belle balafre à la joue droite. La lame de Soler ressortit de la blessure et cette fois, Thorsan ne put étouffer un cri de douleur.
Ils se tournèrent un moment coup pour coup, cherchant une faille dans la défense de l'autre. Il lui fallait en finir au plus vite. Il refusait qu'un ami du Ténébreux ait raison de lui, mais Thorsan devait reconnaître qu'il se fatiguait plus vite que son adversaire. Il avait déjà perdu trop de sang aujourd'hui et l'autre n'avait pas eu à se battre contre quatre hommes moins d'une heure plus tôt. Il était trop rapide, Thorsan devait trouver un moyen de le ralentir. Ou mieux, de le pousser à la faute.
De l'autre côté de la porte, un cliquetis d'épée et un hurlement bref lui rappela l'urgence de la situation. Soler sourit en pressant son avantage.
-Tes alliés ne vont pas faire long feu face à mes hommes.
-Ils t'étonneront. Si tu survis jusque là.
Soler émit un rire méprisant. Thorsan sentit qu'il tenait là sa faiblesse. Il repartit à l'offensive. La soie qui fend l'eau, puis refermer l'éventail, à nouveau, pour contrer le pissenlit dans le vent, un coup qui l'aurait atteint à la gorge.
-Tu vas mourir ici sans que personne ne te regrette, même ton père.
-Tais toi !
-Ta mère aussi va mourir, dès que nous l'auront rattrapée. Deux amis du Ténébreux en moins et on nous applaudira.
Soler devenait livide. Comme tous les amis du Ténébreux, il avait une trop haute opinion de lui-même. Thorsan pouvait utiliser cet orgueil mal placé à son avantage et le mettre en colère. Et il avait un autre atout à utiliser dans ce combat. Comme Thorsan, Soler avait une connaissance des formes à l'épée liée à un entraînement rigoureux, mais n'avait jamais eu l'occasion de le mettre en pratique en condition réelle face à un adversaire de son niveau. Mais Thorsan, lui, s'était déjà battu en dehors de la cour d'entraînement. Il se fatiguait peut être plus vite, mais il faisait moins d'erreurs et savait quand abandonner les formes pour se battre plus vicieusement.
Un cri résonna de l'autre côté de la porte.
-Pour la lumière !
C'était la voix de Kaguya, suivie d'un cri d'agonie. Thorsan s'autorisa à sourire. C'était le signe qu'il était temps de mettre fin au combat.
-Vois, mes camarades s'occupent des tiens. Tu ferais mieux de te rendre tant qu'il est encore temps.
-Je vais te faire taire !
-Comment ? Avec ces pitoyables formes ?
-Crève !
Levant bien haut son épée, Soler tournoya pour adopter la forme du chardon flotte dans le tourbillon. Un coup dangereux, qui laissait un côté exposé. Les maîtres d'armes de Thorsan lui avaient toujours dit que c'était un coup dangereux a effectuer, surtout sous l'effet de la colère. On lui avait appris que le vent et la pluie, un coup vertical visant à éloigner la lame était la meilleure façon d'y répondre. Si Thorsan le savait avec son éducation militaire, Soler avec ses maîtres payés une trentaine de couronnes la leçon le savait aussi.
Il était temps d'imiter Kaguya et d'improviser. Thorsan envoya son bouclier dans la face de Soler, cassant brutalement son nez. L'autre recula en criant de rage.
-Parle ou je t'achève ! Où est ta mère ?
Le jeune homme ne dit rien. Il avait du mal à reprendre son souffle. Thorsan pressa son avantage et tomba sur un genou. La rivière qui blesse la berge était un mouvement dangereux lui aussi. Tomber sur un genou pour couper horizontalement l'abdomen de l'adversaire, c'était ouvrir sa garde à de nombreux coups mais Soler n'était pas en état de contre-attaquer. Il essaya quand même de parer le coup, mais à la dernière seconde, Thorsan renonça à frapper de taille pour le déstabiliser et lui enfonça sa lame dans le corps, jusqu'à la garde. Puis, se redressant d'un geste vif, il retira son épée et poussa du pied Soler dans l'âtre de la cheminée. Celui-ci était éteint. Il n'y avait que des cendres rougeoyantes, pas assez nombreuses pour brûler la peau. Soler s'effondra en gémissant au milieu des cendres et des bûches. Il vivrait, Thorsan en était sûr.
Au moins assez longtemps pour leur dire la vérité.
Le souffle court, Thorsan trouva quand même l'énergie de fouiller dans sa ceinture à la recherche de corde et ligota Soler qui gémissait toujours. Par précaution, il l'éloigna quand même du foyer rougeoyant. Puis, il récupéra la clé dans les cendres, plus chaudes qu'il ne l'aurait cru, reprit son épée et se dirigea vers la porte. Il n'entendait plus rien de l'autre côté et voulait croire que c'était bon signe. Il avait confiance en ses camarades pour s'en tirer sans lui. Il poussa le verrou, mais garda son épée levée, prêt à attaquer s'il s'était trompé.
Accroupi devant la porte, Kaguya leva vers lui un regard d'abord inquiet puis soulagé.
-Thorsan ! Je savais que tu allais t'en sortir.
Il le sera brièvement dans ses bras et Thorsan le laissa faire avant de l'écarter pour examiner son côté.
-Tu sais que je m'en suis sorti grâce à tes conseils ?, continua Kaguya. Je suis désolé pour la porte, j'aurais du le voir venir.
-Moi aussi j'aurais du. Je ne t'en veux pas, tu as fait ce que tu pouvais. Je m'en suis sorti, c'est l'essentiel, et j'ai notre prisonnier, mais j'aurais bien besoin d'une guérison. Je crois que j'ai encore du progrès à faire moi aussi. Quand tout ça sera fini, on montera le niveau de l'entraînement.
Shamara fit un pas en avant.
-Enlève ton armure, Thorsan.
-À côté alors. J'ai besoin de m'asseoir un peu.
Il tituba jusqu'à une chaise placée près du lit et s'y laissa tomber. En grinçant des dents pour s'empêcher de gémir de douleur, il commença à ôter son armure. La mine inquiète, Shamara vint l'aider. Ils se gênaient l'un l'autre plutôt qu'autre chose et Shamara finit par lui taper sur la main d'un air agacé pour qu'il la laisse faire. C'était peut être plus sage. Ses doigts étaient comme engourdis.
Il en profita pour finir de reprendre son souffle et observer la pièce. C'était une chambre confortable, avec de beaux rideaux et des tentures qui donnaient une atmosphère chaleureuse. C'était la première fois qu'il rentrait dans la chambre d'une noble dame. Cela correspondait à ce à quoi il s'attendait. Il n'y avait aucun indice indiquant ce qu'Erenys était vraiment.
À part un léger détail, qui avait toute son importance.
Thom et Kaguya entrèrent, en poussant le seigneur Gilyard dans la pièce, en s'efforçant de le ménager. Le seigneur semblait avoir prit dix ans en quelques minutes et il poussa un cri, étouffé par son baillon, en voyant son fils étendu sur le sol. Thorsan ne lui laissa pas le temps de se reprendre.
-Voyez-vous même, seigneur Gilyard, la preuve que votre femme ment. Le lit n'a pas été défait aujourd'hui. Elle est peut être montée, mais elle ne s'est pas couchée. Où est-elle alors ?
Malavin Gilyard baissa la tête, submergé par ces révélations.
-Elle est montée, je pense, intervint Kaguya qui se penchait au-dessus de Soler et vérifiait ses liens. Dis-donc, tu l'as pas raté celui-là.
-Qu'est-ce que tu veut dire ?
-Il y a des cendres dans la cheminée qui sont encore chaudes. On a brûlé des papiers.
Thom se pencha à son tour et tata les cendres du doigt.
-Bien vu. Il y a une demi-heure je dirais. Certainement pas plus d'une heure en tout cas. Elle est assez maline pour effacer ses traces.
Shamara fit tomber l'armure de Thorsan sur le sol, releva sa chemise et posa ses mains sur ses côtes. Il se crispa en attendant la suite. Il sut qu'elle avait saisit le Pouvoir quand il sentit une vague glacée l'envahir. La guérison était à l'œuvre.
-Ces papiers sont utilisables ?, demanda-t-elle en déplaçant légèrement ses mains sur sa peau.
-Non. C'est à peine si on distingue des lettres ici et là.
-Alors il est temps de faire parler Soler, décréta Thorsan. Réveille-le, Kaguya. Bande-lui le torse aussi. Il est hors de question qu'il meurt avant d'avoir tout dit.
-Avec plaisir.
-Je le guérirai après en avoir fini avec Thorsan, ajouta la jeune fille.
Le Saldaean administra au jeune homme deux paires de claques, ce qui suffit à le réveiller. Soler essaya de se redresser et ne parvint qu'à émettre un pitoyable gémissement. La sensation de froid disparut au-même moment. Thorsan jeta un coup d'œil. Ses blessures avaient disparu. Ne restaient qu'une profonde fatigue et une sensation de faim terrible. Mais il fallait continuer.
De sa bourse, Shamara sortit quelques friandises, qu'elle avait du prendre sur le bureau de Melisande ou à l'enterrement, et les plaça d'autorité dans sa main.
-Mange. J'imagine que nous auront encore besoin de toute l'énergie possible aujourd'hui.
Elle avait l'air fatiguée, autant que lui. Il la tapa doucement à l'épaule pour la remercier et l'encourager et la regarda s'agenouiller près de Soler pour lui accorder le même traitement. Kaguya l'aida à le redresser.
Un détail se rappela alors à la mémoire de Thorsan. Soler avait lâché un objet au début de leur combat. Il chercha du regard sur le sol et découvrit, à moitié caché par la courtepointe du lit, une petite sculpture. On aurait dit du métal, mais l'objet était chaud au toucher, et granuleux comme de la pierre. C'était la minuscule statue d'un chat qui s'étirait. Pourquoi donc Soler l'avait-il tenu en main alors même que les postures à l'épée étaient souvent bien plus efficaces quand on utilisait les deux mains ? Thorsan se leva, plus facilement qu'il ne s'était agenouillé et glissa la statuette dans sa bourse pour poser la question plus tard. Il y avait plus urgent pour le moment.
-Est-ce qu'il a déjà avoué ?, demanda Shamara en se retournant vers lui après avoir fini d'administrer une guérison au blessé.
Il l'espérait sommaire.
-Pas encore, mais ça ne saurait tarder, hein Soler ?
Celui-ci le foudroya du regard. Il comptait bien se taire, mais Thorsan avait prit la mesure du personnage.
-Il croit que se taire changera quelque chose à sa situation. Mais nous savons déjà presque tout du complot, nous ne cherchons que la localisation d'Erenys. Pitoyable, vraiment.
-Il doit se croire intouchable, renchérit Shamara qui voyait où il voulait en venir. Les nobles se croient souvent intouchables, mais je représente la Tour et nous avons nos entrées au Palais.
-Mon fils...
Cette voix presque chevrotante sous le coup de l'émotion, c'était celle de Malavin. Sans leur demander leur accord, Thom lui avait ôté son bâillon.
-Mon fils, ils croient que ta mère est une Amie du Ténébreux. Tu dois les aider. C'est le seul moyen d'aider notre famille à survivre. Si ta mère est vraiment...
Soler l'interrompit brusquement.
-Je sais ce que je fais père, mieux que vous.
Sa morgue était presque impressionnante, vu ses blessures et la précarité de sa situation, mais Thorsan voyait bien qu'il était à deux doigts de s'effondrer.
-Votre fils est perdu, ce n'est plus votre fils, intervint-il en s'adressant directement au seigneur Gilyard. Ces gens vendent leur âme au Ténébreux pour un peu de pouvoir.
Malavin ferma les yeux. Thorsan eut presque pitié de lui, mais l'homme n'avait rien vu de ce qui se passait sous son propre nez. Tant pis pour lui. Il était un peu tard pour se rendre compte des dégâts.
-Je ne peux plus rien faire pour t'aider alors, soupira le père d'une voix déchirée.
Thorsan enfonça le clou.
-Tu n'es rien, Soler Gilyard. Un titre ne veut rien dire quand on est accusé d'être un Ami du Ténébreux, en Andor comme ailleurs. Et si tu crois que tes complices viendront t'aider, tu te trompes. La dernière Amie du Ténébreux que nous avons arrêté a été tuée par un Homme Gris la nuit même. Tu ferais mieux de parler avant qu'un autre ne vienne pour s'occuper de toi. Cela soulagera ta conscience, si tu en as une. Si tu as de la chance, cela sauvera peut être aussi ton âme, mais j'en doute fort.
-Et même si on t'estimait trop petit poisson pour envoyer un Homme Gris, reprit Shamara, tu auras du mal à échapper au courroux conjoint de la Tour et du trône du lion. Ton unique chance de t'en sortir est de tout nous dire et de faire appel à la justice de la reine.
Soler finit de se décomposer.
-Où es ta mère ?, demanda Kaguya.
-Partie.
-Où ?
-Rencontrez une alliée pour mettre en œuvre la suite de leurs plans.
-C'est forcément Ombre, fit Shamara. Quand est-elle partie ?
-Peu avant votre arrivée j'imagine, il y a moins d'une demi-heure.
Ça aurait pu être pire. Ils l'avaient raté de peu, et pouvaient peut être espérer retrouver Erenys avant qu'elle et Ombre ne se séparent. Attraper les deux d'un coup serait parfait.
-Et tu sais où elle avait rendez-vous, j'imagine, et à quelle heure ?, demanda Thorsan en approchant son épée de sa poitrine pour l'inciter à accélérer et à aller à l'essentiel.
-Elle devait aller à une maison servant de planque près d'un cimetière près de la porte de Lugard, à proximité de l'auberge du Lion Rugissant. On y entre par le tombeau de famille de la maison Makeb. Elle devait y être à huit heures.
Thom hocha la tête.
-Je vois l'endroit. Je peux vous y guider. La foule a du commencer à refluer depuis le palais. Nous serons ralentis, mais Erenys aussi, et je gage que je connais mieux les ruelles de Caemlyn qu'elle.
-Qu'attendons-nous alors ?, s'enthousiasma Kaguya. Allons-y !
-Pas si vite, fit Shamara. Tant que nous tenons celui-là, autant vérifier que nos théories sont justes. Je suis andoranne. Je sais parfaitement que la maison Gilyard n'a pas assez d'importance pour obtenir le soutien des autres grandes maisons comme ça. Erenys a cultivé une image de femme peu dangereuse ces dernières années n'est-ce pas ? Personne ne proposerait Erenys Gilyard pour le trône quand il y a des personnalités comme Coriolan, Morgase ou Elenia sur les rangs. Je serais curieuse de savoir comment vous comptiez vous y prendre.
-Effectivement, nous n'en avons pas tout à fait fini, approuva Thorsan. D'ailleurs nous ne pouvons pas laisser ce traître ici.
-Que comptez-vous faire de nous ?, demanda Malavin.
-Seigneur Gilyard, si nous sommes ici, c'est à l'invitation de Morgase Trakand qui a déjà beaucoup souffert des plans des Amis du Ténébreux. Ses hommes sont prévenus du danger et vous protègeront si les complices de votre femme essayaient d'intervenir. Je suis sûr que Morgase comprendra que vous n'avez pas participé à leur plan et soutiendra votre cause auprès de la prochaine reine, si elle n'obtient pas le trône.
-Je n'ai jamais voulu m'occuper de politique, mais elle me rattrape malgré moi, n'est-ce pas ?, soupira le noble. Très bien. J'irais chez les Trakand.
Kaguya claqua dans ses mains.
-J'ai une idée. Vous devez bien avoir un carrosse ? On pourrait y mettre Soler pour l'escorter jusqu'au manoir Trakand sans trop se faire remarquer.
-Excellente idée. Thom et toi pourriez-vous en occuper pendant que Shamara et moi finissons de l'interroger ? Et emmenez le seigneur Gilyard. Il en a assez entendu je crois.
-Bien sûr.
Thom détacha les liens de Malavin. Sans protester, celui-ci suivit Thom et Kaguya hors de la pièce, les épaules voûtées par le désespoir. Thorsan se retourna vers Soler qui, toujours au sol, se tenait les côtes en grimaçant de douleur. Shamara n'avait pas du totalement guérir ses blessures. Tant mieux, il ne le méritait pas.
-Résumons. Vous et votre mère travaillez pour faire d'elle la prochaine reine d'Andor et offrir un royaume au Ténébreux. Mais comment vous comptiez-vous y prendre ?
Soler réussit à sourire d'un air mauvais.
-Vous ne savez pas tout on dirait, pour tout ce que vous vous vantiez d'avoir le soutien de la Tour.
-Assez pour faire rouler votre tête. Alors ? J'écoute.
Le fer sur son cou fit déglutir leur prisonnier qui abandonna ses dernières prétentions de résistance.
-Le plan était de faire semblant de nous rallier à une autre prétendante et de rentrer dans ses bonnes grâces, puis de l'assassiner et de récupérer ses soutiens en présentant ma mère comme sa vengeresse.
-Et qui avez-vous choisi ? Pas Cariolan Haevin j'imagine, vu que vous avez tenté de l'assassiner à Pont-Blanc.
-Cariolan Haevin est la plus dangereuse du lot, il valait mieux s'en débarrasser avant la mort de Mordrellen. Malheureusement, elle a échappé au piège. Morgase Trakand. Elle est jeune et impressionnable. Ma mère l'aurait materné et simulé la colère et la tristesse à son assassinat. Vos interventions nous a forcé à modifier nos plans. C'est pour ça que ma mère rencontre Ombre ce soir. Mais vous n'arriverez plus à changer les choses. La fille de Danine Candraed est déjà morte, ma mère en a eu la nouvelle tout à l'heure. Quand à Morgase, elle se méfierai maintenant, par votre faute. Il leur reste à décider qui d'Elenia et Arymilla servira de paravent à ma mère.
Thorsan leva un sourcil. Il n'avait rencontré que rapidement Morgase Trakand, mais même si elle était jeune, elle ne lui avait pas parut franchement impressionnable. Leur plan était bancal dès le départ. Ou peut être que non. Qui sait, sans la venue de Melisande et Shamara, ils auraient peut être réussit. Traemane aussi semblait leur avoir mit des bâtons dans les roues, volontairement ou pas. Il échangea avec la jeune femme un regard inquiet. Il fallait absolument arrêter ces deux femmes avant qu'elles ne fassent plus de dégâts.
-Une dernière chose. Il y a presque trois semaines, des hommes ont attaqué une troupe d'Enfants de la Lumière a la frontière entre l'Amadicia et le Lugard et fait huit morts. Le ou les survivants ont ensuite rejoint les hommes d'Ombre ou de Traemane près de Pont-Blanc. Que peut-tu me dire là-dessus ?
Soler lui lança un regard d'incompréhension. Sang et cendres. Il n'avait aucune idée de quoi Thorsan parlait. Il y avait-il au moins quelqu'un dans ce pays qui pouvait lui apporter des réponses ?
-Très bien.
De son poing ganté, il frappa le visage de Soler qui s'effondra au sol, inconscient. Thorsan regarda Shamara, mais elle ne protesta pas. Elle avait même l'air d'approuver. Parfois, elle pouvait se montrer aussi intraitable qu'un Enfant de la Lumière. Il se pencha pour soulever Soler et le placer sur son épaule. Shamara l'aida à ajuster le poids convenablement et lui jeta un regard compatissant.
-Je suis désolée, murmura-t-elle. Venir de si loin pour ne rien obtenir...
-J'aurais des réponses. La Lumière y pourvoira.
Tout d'un coup, il ressentit la fatigue des derniers jours lui retomber dessus.
Le carosse les attendait en bas. Kaguya et Shamara grimpèrent dans le carrosse avec les deux Gilyard. Thorsan et Thom montèrent sur le siège du cocher. Il était hors de question de confier les rênes à un inconnu qui pouvait être plus fidèle à Erenys qu'à son mari et il valait mieux que quelqu'un reste à l'extérieur pour vérifier qu'ils n'étaient pas suivis. Thom maniait les rênes et ne disait rien. Les sourcils froncés, il semblait réfléchir intensément.
-Nous reprendrons les chevaux une fois chez les Trakand, s'il nous faut traverser la ville, remarqua-t-il pour briser le silence.
-C'est plus sage. J'ai l'impression de sentir le temps nous couler entre les doigts.
-Moi aussi.
-Au moins nous avons quelques réponses et un prisonnier. C'est toujours mieux qu'à Pont-Blanc.
-Exact. Je commençais à désespérer. À propos... J'ai oublié de l'interroger, mais j'ai trouvé un objet étrange dans la chambre d'Erenys Gilyard. Soler le tenait en main au début de notre combat et je l'ai forcé à le lâcher. Une idée de ce que cela peut être ?
De sa poche, il sortit la statuette. Thom lui tendit les rênes et examina l'objet de près.
-Étrange. On dirait du métal, mais ça n'en est pas. J'ai entendu parler d'objets comme celui-là, mais seulement dans des ballades. Serait-ce un angreal ou un ter'angreal ?
-De quoi s'agit-il exactement ?
-Shamara t'en parlerais bien mieux que moi. Les angreal sont des objets créés avec le Pouvoir Unique et accroissant la force de la personne qui les utilise, pour peu qu'il s'agisse d'une canalisatrice. Certains ont été crées pour les hommes capable de canaliser, mais la plupart ont été détruits, heureusement. Quand aux ter'angreal, j'en sait encore moins à leur sujet, mis à part qu'en principe, tout le monde peut les utiliser.
Le barde tendit la statuette à Thorsan qui s'en empara en luttant contre une sensation de malaise. L'idée même de toucher un objet lié au Pouvoir Unique... Mais après tout, il se battait aux côtés d'une Aes Sedai. Utiliser un ter'angreal dans la lutte contre l'Ombre était-il si grave ? Luttant contre le réflexe qui le poussait à jeter l'objet dans un caniveau, il le remit dans sa ceinture, priant la Lumière de ne pas avoir à s'en servir.
Il passa malgré tout le reste du trajet à s'interroger à son propos. Quel avantage avait-il pu procurer à Soler pour qu'il ait tenu à le garder en main pendant leur combat ? Heureusement, le trajet fut court, lui épargnant de se focaliser là-dessus. Thom avait raison, la foule commençait à refluer vers les autres quartiers de la ville.
La présence de Thom sur le siège leur ouvrit aussitôt les portes du manoir Trakand.
-Dame Morgase est-elle rentrée ?, demanda le barde. Et Melisande Sedai ?
-Elles sont encore au palais.
-Nous vous amenons un prisonnier. Mettez-le sous bonne garde. Quand au seigneur Gilyard, surveillez-le aussi, mais laissez-le libre de s'installer où il le souhaite. Morgase voudra lui parler en revenant. Ah, et amenez-nous des chevaux.
Laissant au barde le soin d'expliquer la situation, Thorsan ouvrit la porte du carrosse et ne put retenir un petit sourire en voyant Shamara endormie sur l'épaule de Kaguya. Celui-ci la réveilla à regret, suppliant Thorsan du regard de ne pas se moquer.
-Que se passe-t-il ?, demanda Shamara en sursautant.
-Il est temps de repartir.
Deux secondes suffirent à la jeune femme pour se rappeler ce qui se passait. Elle hocha la tête, bailla, rougit un peu en réalisant comment elle s'était endormie, puis descendit du carrosse, suivie par Kaguya.
Pendant que les gardes faisaient sortir sans ménagement Soler du véhicule et qu'on finissait de préparer leurs chevaux, elle poussa un soupir.
-Les Gilyard auront du mal à récupérer leur place et leur honneur après ça.
-J'ai du mal à les plaindre, répondit Thorsan.
-Même Malavin ? Et les deux enfants qu'on entendait jouer au premier étage ? Ils porteront longtemps cette marque.
-Ils ne le méritent pas, d'accord. Mais Soler n'avait qu'à y penser avant de vendre son âme. Allons-y. Toujours avec nous, Thom ?
-Toujours.
Ils enfourchèrent leurs chevaux et sortirent l'un après l'autre de la cour. Les gardes refermèrent après eux.
-Tiens ?, fit Kaguya en se retournant alors qu'ils arrivaient à l'angle de la rue.
-Quoi ?
-J'ai cru voir quelqu'un qui nous observait dans l'ombre. Une femme blonde. Mais je ne vois plus personne.
Shamara rit.
-En Andor, ça représente un bon paquet de personnes. Je ne vois rien non plus.
-Peu importe, la coupa Thorsan. Cela pourrait être un espion des Amis du Ténébreux. Pressons le pas. Il est hors de question qu'on nous suive.
Sans attendre leur avis, il pressa les flancs de sa monture. Ils devaient rattraper leur retard. Ils le devaient absolument.
