Il y avait longtemps que je voulais faire ce chapitre-ci.

L'avant-garde sylvidre était maintenant beaucoup plus près de la Terre que nous l'étions et revenir ne serait pas chose aisée. Yattaran a suggéré de se réfugier quelques heures dans l'Ilot de l'ombre morte. À ce moment, l'ordinateur a réagi, faisant tourner la barre. Yattaran a essayé de l'attraper, mais d'un mouvement il a été jeté à terre.

-J'avais oublié que Stellie était sur la Terre, a-t-il marmonné en se relevant.

Albator prétendait que l'Atlantis avait une âme. Personne ne savait si c'était vrai- personne ne pouvait le savoir, et personne ne cherchait plus à le découvrir-, mais plus on y prêtait attention, plus l'IA avait des comportements "humains", comme les mécanoïdes parfois. Ç'aurait pu être possible, même si je préférais ne pas m'y attarder. En toute honnêteté, l'idée me terrifiait.

Albator s'est avancé, et sous les doigts, la barre s'est immobilisée. Nous profiterions des interférences et des tempêtes magnétiques produites par le soleil, a-t-il affirmé lorsque Nausicaa lui a fait remarquer ces anomalies, et avec un peu de chance, cela nous épargnerait bien des combats.

J'ai insisté pour descendre, cette fois, lorsque nous avons retrouvés la Terre. J'avais bien des questions à poser à Ilana, une sorte d'urgence que je ne pouvais expliquer. Ramis m'a suivie. Il avait besoin de respirer l'air frais, a-t-il affirmé. Je ne l'ai pas questionné davantage.

J'ai été surprise, devant leur porte, de constater que la maison paraissait vide. En temps normal, il y avait toujours quelqu'un. J'ai sonné à plusieurs reprises sans recevoir le moindre signe de vie, ne serait-ce qu'un "J'arrive!" hurlé depuis le sous-sol. J'ai contourné la maison jusqu'à arriver à la porte de la clôture de bois délimitant la cour arrière, ai rapidement tapé le code pour la déverrouiller et suis rapidement entrée, Ramis toujours derrière moi. Le jardin semblait pareil à d'habitude, mais quelque chose me dérangeait, et j'ai fini par comprendre quoi.

Ce qui me semblait être du sable, sur les dalles de pierre juste devant la porte, n'en était pas. C'était des cendres.

J'ai lâché un hurlement. Ramis a tourné le regard dans la direction que moi, a compris aussitôt. Il s'est hâté de disperser la cendre dans les fleurs alentours, a essuyé ses mains dans l'herbe avant de revenir vers moi, de me serrer contre lui, d'essayer de me rassurer. Ses "Ça va aller." me semblaient terriblement creux: il y avait eu au moins un mort dans cette maison, une femme de ma famille, ça ne pouvait pas bien aller. Il ne m'a lâchée que lorsqu'il a constaté que je ne tremblais plus.

Nous sommes rentrés. Je mourais de peur, de découvrir quoi que ce soit, mais la maison était vide. Je n'ai vu de sang nulle part, ce qui signifiait que Sasori était encore vivant et qu'il y avait des chances qu'Ayano aussi. Mais alors, Ilana serait morte. Je me suis efforcée de ne pas penser jusqu'à ce que nous soyons ressortis. J'ai alors essayé de me concentrer, de passer l'horreur pour me souvenir des endroits où ma sœur aimait aller. Je me suis rappelé alors le frère de Sasori, dont j'avais oublié le nom mais pas l'adresse.

Je suis allé frapper chez lui. Il a ouvert, m'a regardée brièvement avant de jeter un coup d'œil rapide à Ramis, derrière moi.

-Pourrais-je voir Sasori? ai-je demandé poliment.

-Non.

Il m'a claqué la porte au nez. J'ai sonné à plusieurs reprises, de plus en plus fréquemment, puis ai frappé sur la porte en criant que je voulais juste voir ma sœur. J'ai laissé tomber, à bout de souffle, sur le point de me mettre à pleurer. Je sentais le regard de Ramis, posé dans mon dos.

-Laisse tomber, a dit une voix familière. Il ne m'ouvre pas, moi non plus.

J'ai relevé la tête.

-Aya!

Elle était là, à quelques pas, sur le chemin menant au trottoir. C'était bien elle, et pourtant, quelque chose avait changé en ma sœur. Elle ne souriait pas: c'était la première fois depuis des années qu'elle n'avait pas l'air heureuse.


Elle était singulière. C'était le mot. Mikara et elle se ressemblaient énormément, comme je l'avais déjà vu sur des photos, davantage que parce qu'elles étaient de la même race, mais elle semblait aussi différente. Plus charismatique- peut-être parce que je connaissais sa sœur depuis plus longtemps.

Contrairement à Mikara, il m'a fallu un moment pour comprendre ce qui n'aillait pas. Elle était habillée dans le même style déjanté que je lui avais déjà vu virtuellement: une courte robe noire mise à l'envers par dessus un legging rose, et un imper transparent avec des pois rouge-rose. Ses bras étaient presque entièrement tatoués de fleurs et d'oiseaux colorés- j'aurais été bien en peine de tout décrire mais il n'y avait que des couleurs et de la joie. Elle portait de multiples bracelets et deux colliers: un cœur de pierre précieuse bleue et un drôle d'objet métallique oblong. Tout en elle correspondait à ce que je connaissais déjà d'elle. C'est en fixant ses lèvres peintes en violet que je me suis aperçu qu'elle ne souriait pas, rien. Elle n'avait même pas l'air contente de retrouver sa sœur.

Elle a tourné la tête et m'a aperçu. Elle m'a adressé un petit mouvement de la tête en guise de salut.

-Tu dois être Ramis, a-t-elle simplement fait.

Elle avait une très belle voix.

-Ayano, c'est ça?

Je me sentais ridicule.

-Appelle-moi Aya, a-t-elle répliqué. Personne ne m'appelle Ayano.

Elle avait une drôle d'attitude. Ce n'était pas méchant, mais je sentais qu'elle se serait volontiers passé de ma présence. Mikara a dû le sentir aussi.


Oui, je m'en suis bien rendu compte. Mais elle me semblait tellement… pas elle-même que je ne me suis pas demandé pourquoi. J'avais un million d'autres questions.

-Aya, que s'est-il passé?

-C'est long à expliquer.

-Comment peut-il refuser de t'ouvrir? Tu es sa nièce.

-Il semble que non, a-t-elle dit d'une voix infiniment douce, presque distante.

C'est à ce moment que je l'ai sentie. La douleur qu'elle éprouvait au flanc, tout juste au dessus de la hanche, cachée sous sa robe. Au regard qu'elle m'a lancé, j'ai compris que j'avais du réagir. J'avais compris et elle le savait.

-Quoi? Mais… Et ta mère?

-Ma mère est morte il y a quatre jours.

Je me suis abstenue de dire que j'étais déjà au courant. Je voulais savoir pourquoi. Aya a jeté un dernier regard sur la maison avant de nous faire signe de la suivre. Je lui ai emboité le pas sans hésiter. Nous avons marché un moment jusqu'à ce que je reconnaisse vers où nous nous dirigions. La demeure des Callaghan. Elle s'est excusée en franchissant le portillon, avec la même facilité que j'avais eue plus tôt, comme si elle savait que même après tout ce temps et toute cette distance, que je n'étais pas sûre d'être prête à remettre le pied dans cette vie. Et ce n'est qu'une fois assises dans cette cuisine- malgré la présence de Ramis dans le cadre de porte, on aurait presque dit que c'était comme avant- qu'elle s'est décidée à m'expliquer. Elle m'a parlé de sa vraie mère, qui de ce qu'elle avait cru comprendre avait été longtemps auparavant la compagne d'Ilana, du temps où elles vivaient là-bas.

-Je ne suis pas née sur Terre, a-t-elle confirmé en voyant mon air surpris. C'est Ilana qui m'a amenée ici… C'est elle qui devait s'occuper de moi. Et je ne sais pas ce qui est advenu de… de mon autre mère. Si elle a choisi de ne pas venir ou si elle est morte.

-Quel était son nom?

-Je ne sais pas.

Aya a reniflé.

-Pour l'importance que ça a. C'était une noble. C'est tout ce que je sais. Une femme importante. Ilana et Alizé étaient toutes les deux parentes de cette femme, à différents degrés. Mais quand j'avais quelques années, ma mère a soudain coupé les ponts avec certaines de ses amies. Elle avait pris la décision de m'élever comme une humaine… ce qui aillait bien, j'imagine, jusqu'au moment où elle a tenté de disparaitre à nouveau avec moi.

La pluie a doucement commencé à frapper les fenêtres.

-Et Sasori? ai-je demandé, murmurant presque.

-Elle l'a manipulé. Elle lui a fait croire qu'ils se connaissaient déjà et qu'il était le père de sa fille.

Elle l'a manipulé. Tous les souvenirs de ses yeux hypnotiques, de sa voix doucereuse me sont soudain revenus à l'esprit.

-Mais elle l'aimait, ai-je souligné. Vous vous aimiez, tous les trois.

Aya a soulevé les épaules mais n'a pu masquer la souffrance dans son regard.

-Quelle importance, a-t-elle soufflé. Tout de nos vies n'a jamais été qu'un mensonge.

-Ce n'est…

Pas vrai. Mais c'était faux, ça aussi. J'aurais pu arguer qu'elle ressemblait à Sasori, qu'elle parlait comme lui, mais je me suis contenté de prendre sa main dans la mienne. Elle a enfin fini par sourire. Je l'avais, elle, et elle m'avait, moi.


C'est à cet instant que j'ai compris, je crois. Même après tout ce temps, elles se souriaient, tendaient les mains et s'accrochant l'une à l'autre comme si, malgré tout ce qui s'était passé, rien n'avait pu changer entre elles. Elles avaient un lien très fort. Amoureux, je ne sais pas. Mais incassable, certainement. Dans l'atmosphère de la cuisine, rendue sombre par l'absence d'électricité et grise par la pluie, je me suis soudain senti de trop. Je n'étais qu'un intrus dans leur relation… et pourtant je n'arrivais pas à m'éloigner. Quelque chose en elles me fascinait.


-Tu veux voir sa tombe? a soudain proposé Ayano.

-Elle a été enterrée si vite?

-Il n'y avait pas de corps. Juste une pierre tombale à poser.

C'était triste, simplement triste. Son nom était gravé: Ilana Yates, 2927-2980. Si je me fiais à ce que m'avait dit Jasmine, il s'agissait du "vrai" nom de ma tante, mais j'ignorais ce qu'il en était pour la date de naissance. Une fleur, un iris bleu, ornait la tombe.

-Je veux rejoindre l'Atlantis, a soudainement dit Ayano.

Elle regardait l'horizon, droit devant elle.

-Tu ne peux… ai-je commencé.

-Je ne peux pas non plus rester seule, m'a-t-elle coupée.

Ses doigts se sont naturellement entrelacés aux miens.

-Elles ont assassinés ma mère, Mikara. Je ne veux pas… rester ici et faire comme si de rien n'était. Ma vie n'est déjà plus la même, et elle ne reviendra jamais…

Sa voix s'est cassée.

-...comme avant. Et si je te perds toi aussi, alors je n'aurais plus rien.

J'ai caressé ses doigts. Il y avait une autre alternative, lui ai-je signifié en silence. Ses yeux bleus me fixaient. Elle avait l'air à la fois déconcertée et heureuse.

Un feu d'artifice nous a fait lever les yeux. L'Atlantis se tenait au milieu.

-Il y en a pour plusieurs heures, a jugé Ramis. Vous n'avez pas besoin de vous dépêcher.

Se dépêcher de quoi? me suis-je étonnée. De choisir? Mais puisque nous avions encore du temps devant nous, nous sommes revenus sur nos pas jusqu'à la limite de la ville. Ilana avait laissé des lettres, elle aussi, disait Ayano, et elle tenait à me les montrer. Ça me serait peut-être plus utile qu'à elle. C'est pendant que nous fouillions dans son ancienne maison que nous l'avons croisée. Elle était sylvidre; j'ignore encore aujourd'hui ce qu'elle faisait là, mais quand elle nous a vus elle a levé son arme et tiré. Avant même de comprendre ce qui se passait, j'ai sorti le pistolaser caché sous mon manteau pour répliquer aussitôt. Tandis qu'elle brûlait, je suis restée un moment sous le choc jusqu'à ce qu'un râle d'Aya me ramène à la réalité.

Elle saignait, c'était horrible. Ramis, soudain apparu derrière moi, m'a aidée à la redresser. Elle était encore consciente, a pressé délicatement une main sur sa blessure, juste sous sa poitrine.

-C'est grave? m'a-t-elle demandé d'un filet de voix.

Je n'ai pas répondu. Je n'avais pas à lui mentir.

J'ai pressé un linge contre la plaie, protection ridicule, mais qui pourrait peut-être arrêter l'hémorragie. Ramis m'a aidée à l'allonger sur le lit de la chambre la plus proche. Il a suggéré de la ramener à bord de l'Atlantis mais j'ai dû refuser. Elle n'était clairement pas déplaçable. Je suis restée à la veiller. Aya était consciente, mais à peine, et je voyais les brûlures courir sur sa peau au fil des minutes, partant de sa poitrine et rejoignant celles de sa hanche. Parfois elle perdait conscience quelques minutes. Elle avait l'air de dormir et semblait alors si paisible, comme avant. Avant la mort de sa mère, avant Mikara, avant l'Atlantis. Du temps où nous étions indissociables.

Du sang tachait le bandage qu'elle avait à la poitrine, que j'ai soulevé délicatement. Sa blessure avait vraiment un aspect horrible, comme la mienne avait eu, déchirée et brûlée. Sauf que la sienne ne se contentait pas de la faire souffrir: elle la tuait. Ayano avait été touchée à peine quelques centimètres sous le cœur, on ne pouvait pas lui enlever la zone où elle avait été blessée et la réparer ensuite. J'ai pressé mes mains contre ma bouche pour ne pas éclater en sanglots. Il faillait que je lui dise au revoir, assez longtemps pour toute une vie. Parce que c'était la vérité : Aya et moi ne nous reverrions pas. Pas dans ce monde. Peut-être existe-t-il réellement un au-delà, peut-être m'attend-elle en ce moment-même... Je ne le savais pas. Mais il faillait que j'y croie.

Dans une caresse, j'ai replacé une mèche de cheveux tombant sur le front d'Ayano. Elle a bougé, a rouvert les yeux. Elle n'a rien dit, juste souri, puis tiré d'un mouvement fragile sur son collier, qui avait glissé sur sa nuque. Je l'ai replacé pour elle mais elle m'a montré l'attache. Je l'ai détaché à sa place. Elle a esquissé un sourire, celui de l'Aya que je connaissais. Et je lui en suis reconnaissante, aujourd'hui, de m'avoir laissé comme dernier souvenir celui de ma sœur redevenue elle-même: un peu folle, extravertie jusqu'à en être parfois dérangeante, mais éternellement heureuse.

Ayano Shiori est morte à vingt ans et quelques d'un arrêt cardiaque provoqué par une faiblesse: son cœur était en feu. Ma sœur a simplement fermé les yeux. Elle n'a même pas eu l'air de souffrir. Son sourire est resté figé sur ses lèvres même quand son dernier souffle s'en est échappé. Et elle a pris feu, sous mes yeux, dans un hurlement sinistre, dans la maison de son enfance, loin de son père qui avait cessé de se préoccuper d'elle.

Alors je me suis permis de pleurer.

Ramis est venu me retrouver peu après. Il avait entendu, manifestement. Il a parcouru la pièce d'un regard circulaire, comme s'il ne voulait pas regarder le contenu du lit, a fini par poser sa main sur mon bras.

-Il faudrait… a-t-il commencé.

-Je ne rentre pas.

Il a paru incrédule.

-Quoi?

-Je ne rentre pas, ai-je répété.

-Tu veux… vraiment rester ici?

J'ai opiné, fixant directement les cendres. Je n'avais plus de larmes. Qu'ils aillent se faire voir, eux et elles qui avaient fini par tout me prendre et tout ce qui concernait cette guerre absurde. Ces combats n'étaient pas les miens, j'aurais dû le comprendre bien plus tôt.

-J'ai une carte d'identité et un peu d'argent sur moi. Je m'en tirerai.

-Et ils ne te manqueront pas? m'a-t-il encore questionnée avec une certaine tristesse. Nausicaa, Clio, doc Zéro, le capitaine… Moi?

-Si, ai-je admis en sentant les larmes se pointer à nouveau.

Mais j'avais pris ma décision. De toute manière, ce n'était pas comme si j'étais d'une importance capitale sur l'Atlantis.

-J'aimerais que… que tu leur dises au revoir pour moi.

J'étais désolée de lui demander ça, mais il a acquiescé.

-Tu me manqueras, a-t-il murmuré.

-On se reverra, ai-je répondu d'un même souffle.

Il m'a serrée contre lui et en a profité pour glisser dans ma poche l'appareil donc il se servait pour communiquer avec l'Atlantis, au cas où je changerais d'avis dans les heures à venir ou plus tard. J'aurais du refuser- si on me prenait avec cet appareil et découvrait mon lien avec Albator, ce serait un motif suffisant d'arrestation- mais n'en ai pas eu la force. À mon tour, je lui ai tendu la petite boite qui contenait des cendres d'Ayano. Si jamais il en avait l'occasion, elle adorerait se retrouver sur l'Ilot de l'ombre morte. J'étais sûr qu'il serait réticent mais il a pris la boite sans protester, me promettant qu'il y veillerait.

-Et dis… ai-je commencé avant de me rétracter.

Mais il a insisté.

-J'aimerais… Dis au capitaine que s'il renonce à la garde de Stellie, je la prendrais avec moi.

Peut-être serais-je une mère\grande sœur absolument déplorable… mais cette enfant méritait bien que j'essaye. Ramis avait le sourire aux lèvres quand il a accepté. Je l'ai embrassé une dernière fois avant de le regarder partir.

La vérité était que je n'avais aucune idée de ce que je ferais, d'où j'irais, mais rester était la seule certitude que j'avais. Après son départ, j'ai regardé mon nouveau nom: Eléanore Kara Wan. J'ai souri. Peu importe ce qui arriverait, l'appareil au fond de ma poche me disait que je les reverrais, un jour.