3h28 - Forks, USA

De nouvelles vibrations résonnèrent dans la chambre d'Emma, et elle se réveilla enfin en grognant. Elle saisit son téléphone sur sa table de nuit, et essaya de lire attentivement le nom de l'appelant qui s'affichait. Lorsque son esprit fit le lien entre l'heure et le prénom de son interlocuteur, elle décrocha immédiatement. Évidemment, en cas d'urgence elle savait qu'elle ne laisserait pas sa raison prendre le dessus sur ce qu'elle ressentait…

« Allo, Emma ?! » interrogea une voix haletante à l'autre bout.

« Qu'est-ce qu'il se passe Robin ?! Tout va bien ? » s'inquiéta la scientifique.

Un léger silence se fit, et Emma devina que sa réaction surprenait le soldat. Il ne s'attendait sûrement pas à ce qu'elle réponde aussi favorablement à son appel.

« Non… j'ai… j'ai besoin de ton aide, Emma… » bredouilla-t-il. Sa voix était quelque peu montée dans les aigus, et la blonde comprit qu'il était désemparé.

« C'est Regina ?! » devina-t-elle.

« Je… Y a une mission qui a très mal tourné Emma… Et il faut qu'on l'envoie à Hanoï dans le nord du pays pour qu'elle puisse se faire opérer… Les docs de la base ont réussi à la stabiliser mais il faut qu'elle soit transférée… » Il prit une grande inspiration et la blonde comprit qu'il essayait de se calmer. « Sauf qu'il nous faut l'autorisation d'un de ses proches pour ça… Elle a besoin d'une transfusion ou d'un truc comme ça… Je … Je sais pas j'ai juste compris que ça pouvait pas attendre… »

Emma l'imita pour éviter de perdre le contrôle de ses émotions.

« J'imagine que tu m'appelle parce que Kelly te répond pas… je vais m'habiller et aller sonner au manoir pour la réveiller…

-Non, Emma… je t'appelle parce que j'ai un problème justement..

-Qu'est-ce que tu veux dire ? »

La scientifique sentait son coeur battre à tout rompre dans sa poitrine mais elle essayait de garder une voix calme et rassurante. Suivre la panique du soldat ne règlerait certainement pas la situation.

« J'ai cherché dans le dossier de Regina pour trouver ses contacts d'urgence… » Il prit une nouvelle inspiration. La blonde se demanda s'il n'était pas en train de faire une crise d'angoisse. « Sa fiche est complètement vide, Emma… Y a ni Kelly, ni Cora ni même leur père… Y aucun nom donc j'ai… j'ai techniquement pas le droit de demander leurs autorisations… Mais… » Il marqua une petite pause, et la scientifique se demanda où il voulait en venir avec cet appel. « Elle a coché la case conjoint ou conjointe… Enfin elle a rien mis mais genre… elle l'a coché comme si elle avait commencé à le remplir et qu'elle avait finalement abandonné… du coup je me disais qu'on pourrait...»

Le soldat n'eut même pas le temps de finir son explication, l'esprit de la blonde comprit immédiatement où il voulait en venir.

« Envoie-moi cette fiche sur le champ, je vais m'en occuper, » déclara-t-elle en se levant de son lit. Elle rejoint immédiatement son salon, alluma la lumière, et sortit son ordinateur portable. « Je vais t'envoyer l'autorisation dans quelques minutes sur ce numéro, ok ? T'as besoin de mes renseignements classiques ? Nom, prénom, date de naissance, adresse et profession ?

-Emma… je sais que c'est vraiment délicat ce que je te demande… je suis désolé…

-Tu crois vraiment que je vais la laisser tomber ?! » éructa la blonde qui sentait l'adrénaline se propager à toute vitesse dans ses veines. « Elle m'a promis qu'il ne lui arriverait rien, et elle m'a menti. Il est hors de question qu'elle s'en sorte comme ça. »

Elle entendit le lieutenant déglutir à l'autre bout, et pousser un soupir de soulagement. De son côté à elle, son esprit fonctionnait à toute vitesse. Il était hors de question que Regina ne puisse pas être soignée.

« C'est quoi qu'elle a ? Y a autre chose à part la transfusion ? » demanda-t-elle tout en écrivant l'autorisation.

« J'en sais rien… Elle a tout le flanc droit brûlé et apparemment elle a été blessée à l'oreille droite… C'est… Elle a subi une explosion de grenade… Je pense qu'ils auront besoin de faire d'autres interventions mais je sais pas de quelle ampleur… En tout cas, les gars ont dit que ça prendrait quelques semaines mais qu'elle s'en sortirait… Ils l'ont mise dans un coma artificiel en attendant… »

Alors qu'elle enregistrait les informations, le cerveau de la scientifique fonctionnait à toute allure.

« Ils vont avoir besoin de faire des interventions plus lourdes, en effet, » déclara-t-elle d'un ton neutre. Elle avait l'impression que la nouvelle était si douloureuse qu'elle n'était pas capable de réagir. Au contraire, son esprit s'était mis en mode purement professionnel, et évaluait la situation comme s'il s'agissait d'une patiente dont elle avait la charge. « Et sûrement de nombreux tests sanguins pour être sûrs qu'elle n'a pas été affectée par le plomb… Ça va prendre pas mal plus de documents que la transfusion et ils vont avoir besoin de quelqu'un en direct… » dit-elle comme pour elle-même. Elle renvoya les deux documents à Robin via une application de messagerie, et ouvrit immédiatement son navigateur internet. « Tu m'as dit Hanoï, c'est bien ça ?

-Ouais c'est la capitale du pays… j'imagine que c'est là où se trouvent les meilleurs hôpitaux… » Il entendit qu'Emma pianotait encore sur son ordinateur, mais n'y prêtait pas vraiment attention. Il se doutait qu'il avait déjà reçu les documents.

« Ok, il est présentement 17 h chez toi ? C'est bien ça ? » demanda la blonde, l'air de rien.

« Ouais, pourquoi ? » interrogea le soldat.

« Je vais prendre le vol de neuf heures en partance de Seattle. Je devrais être à Hanoï d'ici demain matin pour toi. Y a presque quinze heures de trajet…

-Qu… Mais de quoi tu parles ?! » éructa le lieutenant.

« Maintenant c'est moi qui aie officiellement la responsabilité de Regina puisque je suis sa conjointe, et il est hors de question que je reste ici à ne rien faire. En plus je sais que les interventions qu'elle va subir demanderont bien plus de documentation que de simples autorisations signées. Plus vite je serais au Vietnam, plus vite elle pourra être hors de danger. J'ai pas vraiment regardé l'heure d'arrivée mais je te texterai une fois rendue à l'aéroport. Faut que j'aille faire ma valise et passer quelques appels… » Elle déglutit en songeant à la décision qu'elle venait de prendre. « Contente-toi de m'envoyer un message quand elle aura été transférée, ok ?

-Euh… d'accord… Ok pas de problèmes…

-À plus tard, Robin, » trancha la scientifique en raccrochant.

Elle valida en même temps le paiement de son vol, et referma ensuite son ordinateur. Elle rejoint sa chambre en toute hâte et commença à faire sa valise. Elle ne savait pas combien de temps elle devrait rester au Vietnam, mais elle supposa que ce ne serait pas l'affaire de trois jours. Aussi elle prévoyait des vêtements pour une dizaine de jours, en tenant compte du climat tropical du pays. Elle envoya ensuite quelques messages pour prévenir ses proches de son absence, récupéra ses documents d'identité et prit sa douche. Elle finit de se préparer et, quarante minutes plus tard, était prête à démarrer, au volant de sa berline. Elle ne savait pas vraiment où la mènerait un tel voyage sur le plan personnel, mais elle savait qu'elle devait suivre son instinct. Son coeur lui intimait de rejoindre l'interprète pour la soutenir dans cette épreuve, et elle savait qu'il lui fallait l'écouter. Alors qu'elle prit l'autoroute en direction de Seattle, elle se demanda si l'angoisse qu'elle ressentait à présent pour Regina n'avait pas pris le pas sur sa douleur. Elle avait passé les dernières semaines dans un état de désespoir, et elle se sentait totalement différente. C'était comme si rien ne lui importait plus, désormais, que la sécurité de son ex-petite amie. En songeant à ce qu'elle vivait, Emma dut se rendre à l'évidence que ses sentiments étaient loin d'être éteints…

24 heures plus tard, 18h - Hanoï, Vietnam

Robin gara la voiture de location dans le stationnement de l'hôpital et éteignit le moteur. Sur le banc passager, la jeune femme blonde finissait son café d'un air las. Le soldat avait conscience qu'elle n'avait sûrement pas dormi pendant son vol, et qu'elle était éreintée. Elle lui avait ordonné de l'amener à l'hôpital dès son arrivée, mais il songeait qu'un peu de repos ne lui ferait pas de mal.

« On peut passer à ton hôtel d'abord, si tu veux… » bredouilla-t-il. « Tu viens de faire un vol de quinze heures et t'as carrément sauté la notion de jetlag. Faudrait que tu dormes…

-Tu m'as dit qu'elle était à quel étage, déjà ? » demanda la scientifique pour lui indiquer qu'il ne la ferait pas changer d'avis. Ils sortirent alors de la voiture, et rejoignirent l'ascenseur du parking sous-terrain. Pendant que les étages défilaient, Robin observait les traits épuisés de la jeune femme et se demandait s'il ferait la même chose dans sa situation. Sa détermination et son angoisse témoignait certainement que, malgré tout, Emma tenait encore à l'interprète. Il fallait croire que certaines histoires étaient si fortes qu'elles ne se laissaient pas influencer par des évènements plus tribaux…

Ils traversèrent les couloirs en silence, et Robin voyait que la jeune femme observait son environnement avec curiosité. Elle se retrouvait à plusieurs milliers de kilomètres de chez elle dans un pays où elle ne pourrait même pas déchiffrer des panneaux. Toutefois, son regard paraissait déterminé, et il savait qu'elle ne se laisserait pas intimider par un tel changement. Lorsqu'ils arrivèrent devant la chambre de Regina, Robin présenta Emma aux deux soldats qui surveillaient sa porte. Le médecin qui avait sa responsabilité, lui, salua la jeune américaine d'un air méfiant. Les pays asiatiques n'étaient pas reconnus pour être les plus tolérants sur certains sujets…

« Bon, dis à ce type que je veux voir les rapports d'analyses, et que je veux une tenue aseptisée pour entrer, » déclara la blonde en déposant son sac au pied d'un des soldats.

Elle retira ensuite sa veste, la tendit à Robin, et lui donna également son café. Embarrassé, le jeune homme traduisit ses paroles au médecin. Comme de fait, le docteur jeta un coup d'œil à la grande vitre qui donnait sur la chambre de la militaire. Étant donné son coma artificiel et ses blessures encore ouvertes, la salle était entièrement aseptisée. Seuls les médecins pouvaient entrer avec des tenues spéciales, et les proches n'étaient pas autorisés. Ils devaient se contenter d'observer Regina depuis la porte vitrée qui donnait sur le couloir. Évidemment le médecin, qui devait avoir une soixantaine d'années, refusa d'accéder à la requête de la blonde.

« Dis lui que je suis docteur en médecine et en recherche biologique, » éructa-t-elle d'un air agacé. « Et ajoute qu'il est hors de question que je vois la femme que j'aime derrière une putain de vitre. » Son ton agacé témoignait de son extrême fatigue et de son inquiétude. Toutefois, Robin tâcha de traduire comme il le pouvait les paroles de la jeune femme.

Cette fois, le spécialiste parut réfléchir un instant avant de finalement hocher la tête en direction d'Emma. Il lui tendit immédiatement le petit dossier qu'il avait dans les mains, et la scientifique fut soulagée de voir que l'écriture était internationale. Mieux que tout, les premiers résultats étaient écrits en anglais, sans doute pour pouvoir les transmettre à l'armée. Elle essaya de lire le plus rapidement sans laisser ses émotions la faire succomber. Le rapport était très pessimiste, et les blessures de l'interprète n'étaient pas anodines. Toutefois, Emma tâcha de garder son calme et de conserver un regard plus professionnel sur la situation. Elle consulta les fiches, et adressa un regard sombre au vietnamien.

« Dis lui que les analyses de sang doivent être faites toutes les six heures, » expliqua-t-elle à Robin d'un air contrarié. « Regina a été exposée à du plomb, il est hors de question qu'on laisse passer ça. Si elle est infectée ça pourrait atteindre son coeur et devenir beaucoup plus grave… »

Le soldat s'exprima maladroitement en vietnamien, et le médecin répondit d'un ton qui se voulut rassurant. Malgré la barrière de la langue, Emma saisit d'avance ce que Robin allait lui traduire.

« Je sais qu'il n'y en a pas pour le moment mais ses brûlures ne sont pas résorbées et ses plaies non plus ! » protesta la blonde. « Dis lui que s'il veut du cash ou n'importe quoi, je vais lui en donner, tant qu'il fait son travail correctement ! »

Pour le coup, Robin préféra réinterpréter les paroles d'Emma plutôt que de traduire immédiatement sa colère. Contre toute attente, le médecin les rassura et promit de faire des analyses plus régulièrement.

« Ok, bon il a dit si je pouvais entrer ou non ? » demanda la scientifique, vraisemblablement très impatiente.

Robin réitéra sa demande auprès du médecin, et celui-ci fit un signe négatif de la tête pour signifier sa décision. Emma ressentit l'envie urgente de lui envoyer son poing dans le visage, mais elle songea que c'était loin d'être une solution enviable. Elle essaya plutôt une autre approche pour convaincre le spécialiste. Elle dépassa Robin et se rapprocha du docteur d'un air décidé. Il recula légèrement, mais ne se laissa pour autant pas intimider.

« Je me fous de ce que vous pensez de moi ou de qui je suis, » dit-elle en essayant au maximum de gestualiser ses paroles. « Mais ce que je ressens pour cette fille-là, c'est loin de ce que vous pouvez imaginer. Je pense pas que j'ai besoin de plus de preuves que ma seule présence ici en ce moment. Alors, s'il vous plait. Si vous êtes un tant soi peu sensible, laissez-moi entrer dans cette chambre… »

Apparemment, son regard, son ton et ses gestes eurent plus de valeur qu'un millier de mots. Le médecin finit par hocher la tête, et expliqua à Robin qu'il allait chercher le matériel nécessaire. Il s'échappa alors rapidement dans le couloir d'un air décidé. Finalement, l'amour avait peut-être plus d'importance que toutes les convictions du monde. Comme de fait, Robin observait Emma d'un air énigmatique.

« Je sais pas si elle réalise la chance qu'elle a en ce moment, » dit-il plus pour lui-même que pour la jeune femme.

« Je pense justement que c'est une des raisons pour lesquelles elle ne se croit pas à la hauteur de tout ce que ça implique…

-Est-ce que tu penses que vous allez…

-On en est encore loin, » le coupa Emma. « Ce que je ressens ne signifie pas nécessairement que je suis prête à revivre ce genre de situations pour l'instant. Parfois faut laisser du temps aux choses… » dit-elle d'un air embarrassé.

Le médecin revint enfin et lui tendit une tenue aseptisée. La jeune femme ôta immédiatement ses chaussures et l'enfila en un rien de temps. Elle remercia le docteur d'un mouvement de tête, et il leva ses mains en signe de paix.

« En tout cas, » conclut Robin. « Je te souhaite juste de trouver l'équilibre dont tu as besoin. Tu mérites pas mal d'être heureuse, et de trouver un endroit où ton coeur pourra s'épanouir… » Il lui adressa un sourire confiant, mais Emma devina qu'il était embarrassé de s'aventurer dans un tel sujet. De son côté, elle referma correctement la tenue blanche et plaça un masque devant sa bouche. Elle fit ensuite les quelques pas qui la séparaient de la porte, et l'ouvrit délicatement. Avant d'entrer, elle trouva enfin les mots qu'elle voulait répondre au soldat. « C'est là où je me rends, justement, » lui répliqua-t-elle avant de refermer la lourde porte derrière elle.