Comme un souffle après un plongeon dans l'Océan, l'air brûla ses poumons et elle se retrouva à haleter. Ses grandes ailes blanches s'agitèrent et des plumes tombèrent autour d'elle, comme une couronne opaline.

Encore un échec, songea-t-elle, son visage se reflétant dans l'eau. Ses pupilles déformées, formant deux étoiles à six branches, se rétractèrent pour retrouver une forme normale.

D'une main tremblante, elle chercha un stylo, avant de se relever pour chanceler vers le mur de son sanctuaire intérieur. Au cœur de la sphère du secret, d'Hokmah sa capitale, au cœur du chœur des chérubins, là où elle menait à bien son projet secret.

La femme déglutit et nota tout ce qui importait de cette expérience. Un nouvel échec et le temps qui ne cessait de défiler. Il lui faudrait prendre une décision bientôt, songea-t-elle avec gravité.

« Votre altesse ! » s'exclama quelqu'un derrière elle. Quelqu'un qui se porta à ses côtés pour l'aider à se tenir debout. D'un œil vanné, elle observa l'homme à ses côtés, son second dans ce projet fou. Vertaël, l'ange de la sagesse, du chœur des chérubins.

Elle s'appuya sur son avant-bras bronzé par le soleil éternel de leur monde et le laissa la guider vers un fauteuil.

Il lui apporta un verre d'une eau bleutée qu'elle avala d'un trait sous les yeux inquiets de l'homme à ses côtés. Un rire la fit tousser malgré elle alors que l'effort taxait toujours autant son corps.

La voix de la femme s'éleva, froide comme celle de la mort, mélodieuse comme la plus enchanteresse des balades :

« Je n'ai rien trouvé Vertaël. Je dois recommencer. »

L'autre eut une expression de contrition suprême. Il savait qu'il ne pouvait l'en empêcher mais il ne pouvait s'en empêcher. Si elle continuait ainsi…

« L'Acuité va vous détruire, votre altesse. Je vous en supplie, entendez raison, si vous continuez à l'utiliser ainsi… »

Elle leva sa main pour l'empêcher de continuer. Elle savait précisément ce qui allait lui arriver. Elle le sentait dans sa chair. Dans mille univers, la plupart de ses semblables s'étaient tournées vers un pouvoir plus direct et elle comprenait très bien pourquoi.

La capacité de voir l'avenir avec précision s'accompagnait de quelques défauts majeurs, ricana-t-elle alors que son souffle reprenait un rythme un peu plus normal. Elle souffrait de chaque douleur, chaque blessure, chaque mort comme si ça se passait ici et maintenant.

Rien de cela ne saurait l'arrêter cependant. S'il fallait qu'elle en explore dix mille, cent mille, un million, elle le ferait. Elle trouverait le remède, la solution à l'équation.

La femme prit une longue inspiration. Elle commençait à en avoir assez vu pour cerner le problème dans toutes ces temporalités différentes. A chaque fois, un fragment de quelque chose pervertissait la roue huilée de la création. A chaque fois différent, à chaque fois plus vicieux.

Quand elle pensait avoir réparé la chose, quelque chose dérivait encore plus, de façon pire encore. Y'avait-il eu plus éprouvant voyage que dans ce royaume brisé-ci jusque-là ? Elle en doutait. Les images défilaient dans sa tête.

L'influence de l'Assoiffée avait été plus prégnante que jamais et elle craignait de comprendre que son pouvoir grandissait, comme l'ombre s'étendant lorsqu'on se rapprochait de la lumière.

Il devenait plus fort, plus sournois et beaucoup plus intelligent. Et il sembla à la femme que ses recherches étaient toujours plus désespérées. Elle expira, contrariée. Elle refusait de croire qu'il existait en ce bas monde quelque chose d'invincible, d'éternel.

Il jouait avec elle mais il ne savait pas sur qui il était tombé. Il n'avait aucune petite idée de jusqu'où elle pourrait aller, de ce qu'elle accepterait de faire, de subir. Elle n'avait pas peur de lui, pas peur de ce qu'il était ou prétendait être.

Qu'importe la nuit, à la fin de tout, l'aurore brillerait d'une lueur plus belle encore.

La femme se releva tant bien que mal, se stabilisant à l'aide de son pouvoir. Si celui de l'Assoiffée grandissait, il en était de même pour le sien et elle savait que ça commençait à être un véritable problème.

Il viendrait un moment où toutes les drogues et procédés magiques du monde ne pourrait plus le cacher. Que dirait-elle alors ? Qu'expliquerait-elle ?

Elle chassa la pensée de son esprit. Il serait temps d'aviser à ce moment-là, de faire un choix. Un de plus.

D'un pas assuré, elle marcha pour quitter la pièce, passant à côté de Vertaël, en faisant voler ses longs cheveux châtains souple au passage.

« Je vais devoir faire un autre saut. Prépare ce qu'il faut. »

Le chérubin s'apprêta à dire quelque chose mais il finit par s'arrêter de lui-même. Hochant la tête en frappant le plat de sa main contre sa poitrine, le signe de l'Union.

« Il en sera fait selon votre volonté, dame Raziel. »