Avec le temps

Jaime venait de retrouver son petit frère dans sa chambre d'hôtel. Ils avaient l'air de bien peu de choses ainsi. Renvoyés de tout côté. L'homme renvoya sa tête en arrière et lissa sa touffe de son moignon – il ne servait qu'à ça de toute façon. De sa main gauche, il leva haut son verre :

— C'est officiellement terminé !

Tyrion applaudit bruyamment et cria comme pour le féliciter.

— Je suis un homme cé-li-ba-taire !

Le nain hurla encore plus fort sur ce dernier mot. En fait, cela faisait des lustres qu'il n'était plus heureux avec Cersei. Il s'était trop fait ballotté, dédaigné ou négligé pour l'aimer sereinement comme avant. Pourtant, c'était ce même amour qui avait fait qu'ils n'avaient pas rompu tant qu'elle n'avait pas rompu.

Certainement parce que c'était elle qui prenait les décisions d'habitude.

— Et je promets solennellement de ne pas la revoir avant un an.

Dis donc, ça tombait vachement bien qu'ils n'aient plus à travailler ensemble. Jaime but nerveusement. Bordel, pourquoi ils se trouvaient dans un hôtel aussi luxueux ? Tyrion était assez futé pour savoir qu'ils n'en avaient pas les moyens. Ils étaient supposés économiser maintenant qu'ils s'étaient faits congédier de leur travail et de leur famille.

— Tu es un nouvel homme ! l'interrompit Tyrion avec un grand sourire. Un homme libre. À toi les fessiers d'étudiantes, à toi les histoires furtives, à toi les passions torrides !

Jaime rit tellement qu'il manqua de s'étouffer. Bons dieux, son jeune frère comprendrait-il un jour qu'il n'avait nul intérêt à visiter chaque paire de cuisses féminines ? Enfin, ils continuèrent à boire ensemble en fabulant sur la suite de leur vie.

— Je vais me trouver un nouveau travail, où je sais pas. Je vais chercher quelque chose de chouette.

Oui, Jaime était un adulte de quarante ans qui disait « chouette » Tyrion s'y était habitué.

— Tu n'as qu'à faire parti d'Améthyste SAS, Père et Cersei vont t'applaudir !

Jaime sourit lassement. Il n'en voulait pas à Tyrion de lâcher de petites piques ici et là car il avait toujours été au première loge pour voir ses efforts en temps normal. Il regretta d'avoir bu aussi vite des alcools aussi forts, il avait la sensation de se faire gronder par son ventre maintenant. Il ne savait pas ce qu'il allait faire de sa vie.

— Elle me manque.

Tyrion se redressa brusquement et posa une main douce sur son avant-bras. Il avait les mains douces malgré un faciès marqué par une vilaine cicatrice. Il lui avait dit que c'était parce qu'il avait déclenché une bagarre un jour – rien d'étonnant en fait.

— C'est normal, assura-t-il doucement. Mais c'est possible de construire une vie sans elle. Au début tout semble morne et forcé comme ces horribles tuto au départ des jeux vidéos, et au bout d'un moment, tu finis par apprécier quelques moments ici et là, et ça de plus en plus souvent.

— Un vrai poète, croassa difficilement Jaime qui repoussait inefficacement ses larmes.

— Alors on connaît mon prochain métier, sourit Tyrion qui ignorait généreusement ses pleurs. Plus qu'à trouver le tien !

Jaime écoutait distraitement son petit frère faire mille et une suggestions tirées par les cheveux. Il pensait encore à Cersei, à ses cheveux tellement longs, à son air décidé. C'était cet air là qu'elle avait eu pour lui dire :

— Tu as raison, il faut mettre un terme à nous.

C'était ce qu'il voulait. Et pourtant la voir acquiescer, sereine comme si se débarrasser de lui n'était pas si difficile, avait été douloureux. Il avait été trop jeune pour prendre conscience qu'il y avait eu une vie avec et sans sa mère. Il était trop vieux pour se dire qu'il existerait vraiment une vie sans Cersei qui ne serait pas un tombeau d'amertume et de solitude.

Elle pensait réellement ne plus avoir besoin de lui ?

Comprenant quelle direction prenaient ses pensées, Jaime s'arrima à son frère.

— Il faut qu'on parte de cette ville !

Tyrion resta de longues minutes silencieux, il crut même qu'il n'allait pas comprendre à quel point la situation était urgente. Mais il ne fallait pas que Cersei lui soit accessible. Il lui fallait une réelle occupation.

— On va à la gare et on prend le premier train qu'on choppe !

Ils récupèrent leurs bagages qui n'avaient pas été défaits et coururent à travers la ville déserte. Tyrion dansa sur la chaussée et Jaime éclata d'un rire nerveux. Cela ne lui ressemblait pas d'être si impulsif.

La gare était vide et ils attendirent quatre heures pour un vieux train en direction d'Accalmie. Ils ne restaient nulle excitation chez les frères Lannister. Subsistait uniquement un réservoir immense de cynisme et d'auto-apitoiement. Cette région était réputée vide et peu attractive. Ils s'y installèrent quand même.

Deux frères Lannister coincés dans un petit appartement qui enchaînaient les jobs pourris en intérim et aimaient rabâcher leur histoire de la capitale au grand désespoir de leurs interlocuteurs.

Heureusement, Jaime se sentait loin de Cersei et malgré une douleur constante qui servait de bande son à sa vie dorénavant, il en était heureux. Elle ne pouvait ni le surveiller, ni le juger, ni l'amadouer, ni le manipuler, ni l'aimer, ni l'embrasser, ni... Bref. Elle était très loin de lui. Il était libre.

Jour après jour, il faisait des efforts pour s'investir dans tous ces trucs qui lui semblaient sans intérêt. Il s'intéressait aux cours des matières premières, aux fluctuations de la bourse, aux entreprises de la région, aux décolletés de ses collègues. Il essayait en tout cas.

Pour l'instant, tout ce que ça faisait c'était le lessiver. Il terminait la journée en vrac et devait ensuite accompagner son frère durant ses sorties nocturnes. Un jour, il se dit « ça, ça ferait rire Cersei » et à la façon dont ce prénom résonna dans sa tête, il sut qu'il n'y avait pas pensé depuis un long moment.

Qu'est-ce qu'il fut fier !


Défi : Mille Prompts (Gazette des bonbons au citron)

Prompt : 573 . Relation – Frères / sœurs

Code : 960