Des bourres de nuages commençaient à s'accumuler en grappes sur Tucumcari Mountain, qui cardait la chape plombée du ciel flottant désormais bas sur l'horizon. Filant plein ouest sur l'une des deux langues de bitume parallèles de la Highway 40, les motards scrutaient attentivement les nuées qui se faisaient menaçantes. Le vent s'était levé, emportant les déchets de bord de route par-delà le terre-plein. L'air se chargeait et s'assombrissait, rehaussant le clinquant des gigantesques tracteurs de camion qu'ils croisaient ou dépassaient à intervalles réguliers. Buck poussa l'Electra Glide jusqu'à celle de Sasha, en tête de peloton, et fit quelques signes à la conductrice désignant notamment le ciel et son softail. Celle-ci répondit en donnant un chiffre avec les doigts et l'Alabamien branla du chef. Ils emmenèrent l'équipage de front pendant deux ou trois minutes puis, lorsque les premières gouttes se mirent à tomber, décélérèrent, jusqu'à ce que Buck se retrouve au niveau de Theodore pour lui faire signe d'y aller mollo. Ce dernier acquiesça, redoublant de vigilance pour éviter toute trace suspecte sur l'asphalte. Le guidon bien en main malgré le début de fatigue dans ses muscles, il mit sa fierté sous le boisseau et s'aligna sur la vitesse très modérée qu'adoptait Buck, quitte à être à la traîne.
Ils roulèrent encore cinq minutes sous la pluie devenue dense puis embranchèrent enfin la bretelle direction Tucumcari. Ils ralentirent encore pour suivre le long boulevard qui conduisait vers la ville, longeant les chaînes de motels bon-marché prêts à cueillir le chaland dès la sortie de l'autoroute. Bagwell résista à la tentation de tourner la tête pour observer le vieux pick-up, chargé d'un immense squelette humanoïde cornu, qui trônait devant l'entrée en forme de tipi d'un magasin de curiosités enduit à la chaux. Sasha leva la main pour leur indiquer le mythique Blue Swallow Motel et ses portes bleues. Arrivés au carrefour qui marquait le coeur de la ville, ils laissèrent à leur gauche un restaurant mexicain aux murs turquoise, dont l'entrée était coiffée d'un imposant sombrero safran, pour monter au nord. En moins de deux minutes, ils étaient aux quasi-confins de la commune, au pied de la voie ferrée, et se garèrent devant l'enseigne vieillotte et bigarrée du petit « El Pueblito Café ». C'est avec un certain soulagement que T-bag mit pied à terre et enclencha la béquille. Constatant que Connor mettait un point d'honneur à descendre de sa Glide sans assistance malgré la pluie, il se réfugia à l'intérieur à la suite de ses comparses.
Le mobilier sombre et l'éclairage au néon étaient une première surprise au regard de la devanture multicolore. Par ce temps lugubre, il semblait que la nuit était déjà tombée et l'absence de clients participait de cette impression. L'austérité des lieux était cependant conjurée par une étonnante fresque rurale qui se déployait sur chaque mur. A gauche, une cowgirl et un cowboy attrapaient un veau au lasso dans un corral ; à droite, un pique-nique attendait ses convives en bord de rivière, à l'orée d'un hameau aux maisons de pierre. Sasha et Tai saluèrent la serveuse et s'empressèrent de se défaire de leurs cuirs pour les accrocher au porte-manteau à l'ancienne posé près de l'entrée, sous la bonne garde d'un sympathique cheval mural qui passait la tête par la fenêtre de son appentis. Buck et Ricky les imitèrent, ce dernier sortant précautionneusement son petit chat de la poche intérieure. Voyant Scofield se débattre légèrement avec son blouson au jean très alourdi par l'eau, T-bag prit l'initiative de le faire glisser de ses épaules, réprimant un frisson à la vue de sa nuque perlée de pluie, et le retira aisément. Comme il se contentait de retourner dûment les manches avant de le suspendre, l'ingénieur balbutia un bref remerciement avant de rejoindre leurs coéquipiers dans un box côté campagne. Thedore sourit en se dévêtant, rêvant un instant de se meurtrir la langue sur ce sillon hérissé de gouttelettes. Traînant avec langueur une chaise derrière lui pour la placer en bout de table à l'intention de Connor, il bouscula nonchalamment ses camarades pour prendre place sur la banquette, face à Michael. Ce dernier arborait, comme lui, un tee-shirt propre que Max lui avait donné, et l'humidité avait traversé le jean au niveau des épaules et du col, où le coton blanc épousait la chair avec une servilité délicieuse. T-bag sentit le désir pulser de plus belle dans son bas-ventre, et un spasme contracter ses lèvres. Pour la première fois de la journée, Scofield lui adressa un regard prolongé, sans doute pour l'inviter tacitement à s'intéresser au menu.
– Méfie-toi, beau gosse, en ce qui te concerne l'hygrométrie pourrait mettre le feu aux poudres.
Laissant un instant aux iris bleus pour s'enflammer, il effleura sa propre épaule et précisa, l'air de ne pas y toucher :
– Ton tatouage se devine…
L'irritation se mua aussitôt en affolement. Alors que Michael s'apprêtait à se relever, Connor lui passa le gilet western sans manche qu'il avait sur le dos. Soulagé, il le remercia sincèrement et adressa un hochement de tête à Theodore, qui osa un sourire sans équivoque assez inédit.
– Bon, qu'est-ce qu'il y a de bon à manger ? demanda-t-il en passant un bras sur le dossier derrière Ricky pour parcourir la carte avec lui.
La perplexité confuse de ce dernier lui apprit qu'il était dans un état de distraction tout à fait comparable, et il ne lui fallut pas longtemps pour percer le mystère en voyant le carré effilé de la rouquine dégoutter dans son décolleté tandis qu'elle gardait un œil sur l'entrée. Il glissa à son vieux frère un rictus en coin que lui seul pouvait vraiment distinguer et lui colla discrètement une main complice à l'entrejambe.
– Arrête, sale pédé ! protesta amicalement le barbu en lui donnant un coup de coude dans les côtes.
– Faut prendre ça ! clama Tai en abattant soudain le paravent de leur menu sur la table pour y indiquer une ligne.
Ricky regarda où il avait posé le doigt, et Theodore son minois catégorique.
– Le meilleur pain perdu que t'auras jamais mangé, leur assura-t-il.
– Sottises, le meilleur pain perdu que j'aurai jamais mangé est servi au Spot of Tea à Mobile, Alabama, affirma l'évadé.
– Amen, mon gars, approuva Ricky en levant une main fraternelle que son compatriote serra aussitôt.
Sur ce, le grand brun sortit un mouchoir en tissu de la poche de sa chemise, récupéra sa chatte sur les genoux de Buck, et entreprit de frotter doucement son pelage humide en la gratifiant de mignardises. Tai secoua la tête avec un sourire pincé. Le sociopathe frictionna son propre toupet et le repoussa en arrière.
– Vous, les Tex-Mex, vous avez pas notre patrimoine culinaire : un peu de pâte mouillée au tabasco et vous êtes aux anges.
Avant qu'il ait pu répliquer, suffoqué qu'il était, Ricky lança :
– C'était ma mère qui nous avait emmenés au Spot of Tea ce fameux dimanche, tu te souviens ?
– Oui, Ricky, j'en garde un souvenir très ému.
– Tu t'étais fait tout beau, chemise repassée, chaussures cirées, raie sur le côté, et tout… Il avait les cheveux qui lui tombaient dans l'cou, à c't'époque, précisa-t-il en cessant de s'adresser à l'intéressé.
– Oui, merci Ricky. On voit ce qu'il vaut, ce pain perdu de Béotiens ?
– « Oui M'dame », « merci M'dame »… Vous m'croiriez pas mais il était adorable à quinze ans !
Buck et Connor s'extasièrent bruyamment avec une hypocrisie mielleuse, tandis que Michael lui adressait un léger sourire narquois.
– … Il aurait fait craquer les filles de la grande ville s'il avait su y faire un peu plus, et puis surtout s'il avait pas eu tous ces boutons…
– Mais tu vas la fermer, oui ?! s'exclama Bagwell en lui retournant son coup dans les côtes, avec un supplément de force.
Un miaulement de détresse retentit.
– Le p'tit chat, bordel ! s'insurgea Tai en récupérant le frêle animal, qui avait bondi sur la table. T'aurais pu l'défoncer !
– Plus que ceux qu'il croisait à quinze ans, en tout cas… glissa Connor.
Très fier de son jeu de mot, il leva une grande pogne à l'adresse de Scofield qui, désarçonné, ne réagit pas tout de suite. Le temps pour lui de soupeser la portée du geste, le bandido l'avait déjà tapée de sa main libre avec une connivence hilare. Connor se rembrunit et jeta un coup d'oeil furtif à sa paume avant de croiser à nouveau les bras. Theodore, lui, le rattrapa par l'une de ses longues couettes, trempée et froide entre ses doigts.
– Tu crois que t'es en position d'te bidonner, toi, avec une touche pareille ?
Les yeux de Sasha quittèrent l'entrée et ceux de Tai s'écarquillèrent, avant de se braquer sur lui avec une neutralité glaçante.
– Tu lâches direct.
T-bag s'exécuta sans barguigner. Il avait présumé. Ne lui restait qu'à limiter les dégâts. Le métis continua de le fixer de son regard noir, qui fusillait sans le moindre froncement de sourcil.
– Il lui a coupé la main, au dernier qu'a fait c'que tu viens de faire, signala Sasha, qui n'avait pas pipé mot jusque là.
Un embarras étouffant flottait désormais sur la tablée. Le chaton piailla et Tai tendit le bras pour le libérer sur les genoux de son maître, sans lâcher le duel qui l'occupait. Bagwell roula une épaule, ne sachant vraiment pas si c'était du lard ou du cochon.
– Vous croyez pas que c'est pousser le soin capillaire un peu loin ? tenta-t-il.
Le silence qui suivit fut si lourd que seule une serveuse de snack-bar digne de ce nom fut en mesure le rompre.
– Bonjour les gens ! Qu'est-ce qu'on prendra, aujourd'hui ?
– Pain perdu, répondit gravement Tai.
– Deux, avec du bacon ! annonça la rouquine.
Tandis que les autres prenaient commande, les deux bandidos échangèrent, sans sourire, un coup d'oeil que T-bag crut deviner complice.
L'arrivée du café et des assiettes bien garnies chassa en un tournemain la morgue des Texans pour les emplir d'un entrain ravi. Theodore lui-même se délecta du toast brioché qui croustillait dans sa bouche. Au son de quelques roulements de tonnerre lointains, dans son jean encore mouillé, le sucre chaud qui lui câlinait la gorge était encore plus savoureux, surtout piqué des esquilles de bacon qui lui agaçaient la langue. Ce drôle de petit-déjeuner avalé en début d'après-midi dans une ambiance vespérale lui donnait l'impression d'avoir atterri dans une autre dimension... Le mouflet hybridé était dévoué à son assiette au point d'en omettre toute composition. Comme pour en rajouter, après avoir englouti une deuxième platée, il ne lui fallut pas cinq minutes pour piquer du nez sur l'épaule charpentée de son acolyte.
– Combien d'heures de route il nous reste, aujourd'hui ? voulut savoir Scofield.
– A peu près quatre, à la louche, estima Sasha en sirotant son café.
– Vous croyez qu'on pourrait repartir ? demanda-t-il en scrutant l'extérieur, où la pluie tombait moins dru.
– J'suis pô pour, répondit Buck. La route, c'est très dangereux pour les motards quand c'est mouillé. La moindre flaque d'huile et adieu les frottements, tu pars dans l'décor… En plus Teddy a pas l'habitude de la conduite.
– C'est n'importe quoi, votre histoire ! s'insurgea Connor. J'suis parfaitement en état d'conduire ! Avec vos conneries, Teddy va finir par s'tuer, et vous aurez sa mort sur la conscience, vous deux.
– Pétard, on va t'changer ton tampon, toi, tu d'viens ronchon… lança Ricky en désignant son bandage, qui suintait encore un peu de sang.
Bagwell épaula le grand skinhead, pour le fortifier autant que marquer sa reconnaissance.
– Par contre on pourrait aller se dégourdir les jambes, un peu, avant de remonter en selle, suggéra Buck.
– Bonne idée, approuva T-bag.
– Tu es sûr de ça ? hésita Michael avec un regard entendu.
– Ca risque rien, lui assura Sasha. Y a pas un chat dans l'coin, encore moins quand il pleut.
– … Bon Dieu… j'saurai où m'asseoir la prochaine fois qu'je voudrai faire un somme, lâcha Buck.
Peu à peu, Tai avait fini par glisser sur le plantureux poitrail et ronflait plus ou moins directement dans la charmante rigole où s'attardaient encore quelques gouttes de pluie. La bikeuse sourit avec indulgence.
– Michael, tu veux bien m'aider à l'allonger sur la banquette ?
– Tu rigoles ou quoi ? Tu vas pas déloger un homme de là ! protesta Ricky.
– Il y retourne quand il veut, répliqua-t-elle avec une tranquillité moqueuse.
– Ouuuh, biiiisque…! railla Connor.
Avec une délicatesse inattendue, Gueule-d'ange accompagna la tête et les épaules de la sauterelle jusqu'au banc matelassé, tandis que la bandida soulevait doucement ses jambes et le déchaussait. Quel beau tableau ils formaient là…
– Tu veux bien garder la Toute Belle ? demanda son maître en posant la chatte sur le ventre de Connor.
– Ca marche, vieux. Faites pas de folie.
Il ne tombait plus grand-chose lorsqu'ils mirent les pieds dehors ; l'air était frais. Sur la façade désaffectée d'en face, une fresque avait été réalisée en l'honneur des vétérans du Vietnam. Ricky et Buck saluèrent en passant le drapeau américain et Michael s'attarda un instant devant celui de l'Etat.
– Assez peu commun, comme design.
– Oui, c'est le symbole du soleil pour les Zia, l'informa Sasha.
– Ca change. Je ne savais même pas qu'on avait un symbole natif dans nos drapeaux.
– Ah mais ils sont comme ça, au Nouveau-Mex, ils font leur truc ! Pareil : tout le monde met du bleu sur son drapeau ? Rien à battre, nous on va mettre du jaune avec un peu de rouge au milieu !
– En Bama non plus, on n'a pas de bleu, signala Bagwell.
– Oui, mais le Nouveau-Mexique est le seul à s'être passé du blanc aussi.
Scofield vit une oeillade torve fuser vers la jeune femme.
– Purée, je sais pas vous, mais j'ai les bonbons qui collent au papier ! se plaignit Ricky en tirant sur l'entrejambe de son vieux jean trempé.
– Ca va… sourit la bikeuse.
– Toi, c'est d'la triche : t'as ni l'un ni l'autre. Le cuir, c'est bonnard. J'suis sûr que Michael est comme un prince dans le futal de Buck, c'est vachement mieux quand il pleut. Par contre, si ça cuit, bonjour !
Tournant dans la rue adjacente, ils finirent par arriver devant un tout petit cinéma blanc et rouge qui faisait l'angle, pour constater qu'il était, lui aussi, désaffecté. Une corniche verticale indiquait « ODEON » sur une enseigne qui avait dû être lumineuse, seul vestige d'une vie culturelle locale animée.
– C'est fou, on dirait qu'il y avait tout le nécessaire, ici, mais que ça tombe en quenouille, observa T-bag.
– Oui, Tucumcari était en plein sur la route 66 avant, expliqua Sasha. Tout le monde y faisait étape, y avait des super motels où même des stars passaient la nuit, toutes sortes de restos pour les routiers, et puis tu pouvais venir te mater un film le soir après… Tout ça, c'est fini, maintenant…
– Ca explique les bâtiments qui semblent sortis d'un vieux parc à thème, acquiesça l'ingénieur.
– Eh, Teddy, viens voir, y savaient qu'tu v'nais traîner tes guêtres dans l'coin ! lança Buck à l'angle de l'édifice.
La troupe le rejoignit pour découvrir une large pancarte de prévention alertant la population du comté en lettres rouges : « Aucun enfant n'est à l'abri » ! A proximité de l'avertissement rôdait un requin porteur des maux « drogues », « alcool », « cigarettes », « violence », et même « grossesse précoce », mais il fallait plisser les yeux pour deviner ce dernier, en partie effacé. Le citoyen concerné était invité à prendre contact avec un groupe d'aide communautaire. T-bag s'en amusa de bon cœur, gratifiant la plaisanterie d'un rire d'ogre contenu dans la gorge.
– Heureusement, on dirait qu'c'est pas le genre de ville où les moutards traînent les rues ! constata Ricky.
– D'ailleurs, tu nous as pas dit ! T'as pu lever quelque chose, hier soir ? voulut savoir Buck en piaffant pour dégourdir ses muscles.
– J'ai pas eu à me plaindre… répondit pudiquement l'intéressé.
– Fais pas ta mijaurée, raconte !
– Y a une dame, Buck…
– Oh oui, je vous en prie, tenez-vous ! Chez les bandidos, notre corps est un temple… railla Sasha.
Michael s'efforça de ne rien trahir de la tension qui avait brusquement grimpé en lui. Se gardant bien d'adresser le moindre regard au pédophile, il suivit la lente dérive du groupe vers un parking à ciel ouvert quasiment vide. Theodore finit par répondre suavement :
– Ce qui s'est passé ne regarde que moi et l'autre partie prenante…
– OoooOOOH ! se gaussèrent ses vieux copains.
– Il a carrément pas baisé.
– En même temps, là-bas, ils pouvaient tous se défendre.
T-bag essuya bravement l'affront.
– J'ai passé une nuit de rêve… Vous vous avez culbuté de la gaupe. Chacun sa chacunière. Et toi, Gueule-d'ange ?
L'intéressé tressaillit, mais déjà Ricky se chargeait de répondre pour lui.
– Eh ben, Gueule-d'amour, on l'a vu arriver c'matin avec un putain de beau morceau…!
– Ouh la la… ponctua Buck en entamant une série de jumping jacks si mous qu'il ressemblait à un pantin de caoutchouc.
– Ouais… J'suis pas l'mieux placé pour juger, mais j'imagine qu'y avait tout ce qu'y fallait là où y fallait ! affirma-t-il avec un clin d'oeil.
– Tu vois, j'vous l'avais dit… rappela le gringalet.
– Mesdemoiselles, vous nous les cassez avec vos commérages… conclut Bagwell, hypocritement.
– Sexiste… souligna la bikeuse avec détachement.
– T'étais pas si pisse-froid avant, Teddy ! clama le barbu.
Soulagé au fond par la tournure qu'avait pris la conversation, dont il s'avérait d'ailleurs lui-même dispensé, Michael avait tranquillement pris un peu de champ, posé le gilet de Connor sur un plot, et entrepris de s'étirer les jambes avec des fentes, près de l'un des longs murs peints qui formaient l'angle du parking. Theodore contempla les deux belles fresques qui l'embrassaient : une vertigineuse vallée de l'ouest où broutaient les bêtes, et une scène de lac qui dévoilait pour moitié ce qui se passait sous la surface. Il s'approcha de ce dernier tableau et posa la main sur la ligne qui le fendait en deux, par jeu, comme s'il s'attendait à la mouiller. Scofield se prit à sourire de cet innocent fantasme, si enfantin dans la gestuelle de T-bag. Ce dernier soupira, s'adossa à ce mur aquatique, et replia sa jambe blessée dans une posture putassière qui lui était plus coutumière.
– Tu voulais nous pêcher quelque chose ? demanda Michael, pince-sans-rire.
Il l'avait trouvé assez beau joueur, de ne pas avoir fait étalage de leurs turpitudes. Il ne s'attendait pas à cette retenue de la part du meneur de l'Alliance, surtout au terme d'une kyrielle de petites humiliations, et le soulagement le rendait un peu euphorique. Bagwell tourna la tête vers le pygargue qui, tout près de lui, enlevait lestement un poisson en éclaboussant à peine la surface.
– On dirait que je suis pas aussi doué que ce volatile.
Après un coup d'œil pour constater que les autres dérivaient déjà un peu plus loin, le nordiste lança, histoire de dissiper un peu plus la tension :
– Je te remercie de m'avoir refilé le bébé…
L'Alabamien haussa une épaule languide.
– Fallait que je dévie le tir… C'est pas les bougies les plus brillantes sur le gâteau, mais ils savent additionner deux et deux, si tu leur en laisses le temps.
– … J'apprécie le geste, indiqua sobrement Scofield en changeant de jambe, les poings joints.
Comme par mimétisme, Theodore reposa le pied à terre et plia cette fois sa jambe valide contre le mur ; un spasme douloureux lui fronça les sourcils.
– Ce qui s'est passé, c'est entre toi et moi, point final.
Nonobstant l'évaporation pure et simple de Max dans l'opération, pareille synthèse donnait beaucoup trop de substance interactive à l'émission d'un peu fluide in et ex vitro… La seule manière qu'il trouva de s'en dégager un tant soit peu fut de répondre par un détachement moqueur.
– Tu fais tes étirements, là, c'est ça ?
Quelques plissures supplémentaires apparurent aux commissures des paupières ridulées ; T-bag finit par répondre :
– On peut dire ça comme ça, Beauté.
Se trouver dérangé dans son exercice musculaire rimait-il à quelque chose, alors que Bagwell l'avait vu déchaîner un rut ivre sur les reins d'un homme quelques heures plus tôt ? A nouveau, son pouls s'emballa à ce souvenir. Ces prunelles sombres, alors désespérées, le lustraient à présent d'une concupiscence ouverte qui devenait franchement déplacée. Il les vit caresser l'arc tendu de son échine à son pied, lécher sans pitié les ondulations de son mollet et de sa cuisse endolorie par la route, et se repaître longuement de la courbe qui étarquait le haut du pantalon. La vue de la chair comprimée par le cuir de Buck acheva de dilater celle que retenait son jean sans que T-bag cherche à s'en cacher, toujours coulé contre le mur ; Michael se redressa sans empressement dans l'optique de mettre fin à l'aparté.
– Te cabre pas comme ça, Michel-Ange. C'est capisce : « pas touche »…
L'expression chuinta à ses oreilles et résonna d'images qui lui brûlèrent les doigts. Il tourna nonchalamment les talons. Il n'avait pas fait quelques pas qu'une intuition primitive lui fit faire volte-face pour trouver Bagwell juste derrière lui. En un éclair, il avait plaqué le prédateur sur la fresque toute proche. L'ancien détenu ne réagit qu'en écartant les bras, la veste de Connor à la main, l'air légèrement consterné. Haletant, tremblant de la soudaine décharge d'adrénaline, le nordiste resta prostré contre lui, les poings crispés sur l'encolure du tee-shirt. Pourquoi, au fond, le laisser s'en tirer si facilement ? T-bag, lui, semblait tout à son aise. Il se gardait soigneusement de toute provocation, mais semblait prêt à tout accueillir à bras ouverts sans ciller. Michael relâcha sa prise, pour le cogner à nouveau sur le mur. Le bruit sourd que fit le corps de Bagwell sur la surface dure lui procura une étincelle de jubilation qu'il eut envie de reproduire ; mais il l'y maintint, l'y écrasa, fit peser le bréchet de ses avant-bras sur la cage thoracique. Le souffle était court, la mâchoire serrée, mais Theodore ne lui renvoyait que patience et expectative, gardant les bras en croix. Lorsqu'il perdit contenance dans un soupir brusque et brouillon, Gueule-d'ange constata qu'il avait aussi assujetti son bassin sous le sien. Il goûta un instant de satisfaction, puis ce fut à T-bag de le boire des yeux, tandis qu'un frémissement de défi lui contractait les narines et les babines. Une brûlure alarmée lui déferla sur l'échine et il le libéra, puis reprit sa route.
– Un brin nerveux, beau gosse… persifla Theodore en inclinant la tête avant de laisser retomber ses bras.
– Tu sais très bien qu'il vaut mieux pas te tourner le dos trop longtemps… « beau gosse », railla Scofield.
– C'est bien injuste de ta part. Je ramasse les chiffons que tu sèmes, en bon gentleman du Sud, et je me retrouve rossé contre un mur façon Fox River. J'ai rien contre une petite empoignade des familles mais c'était pour le moins impromptu…
Michael lui prit le vêtement des mains, le renfila, et hâta le pas une fois le groupe en vue. Bagwell laissa son sourire s'étirer sur ses dents.
Lorsqu'ils revinrent au El Pueblito, ils ne trouvèrent que Tai, sorti de sa sieste et penché sur la carte routière, et la chatte qui se promenait non loin du box.
– Qu'est-ce que t'as fait de notre ami Hells Angel, tu l'as mangé ? demanda Ricky.
– J'mange pas d'ce pain là, moi… Il est en train de refaire son pansement. C'bouffon voulait même pas qu'je l'aide. Il est p'têtre en train de se noyer dans son sang, à l'heure qu'il est.
Theodore alla toquer aux toilettes.
– Connor, t'es vivant, mon vieux ?
Il n'y eut pas de réponse. Quelques instants plus tard, la porte s'ouvrit sur le colosse arborant un pansement anarchique mais propre.
– Ca va, ça va, arrêtez de faire vos mères juives, tous autant qu'vous êtes !
T-bag le frôla tout de même d'une accolade affectueuse tandis qu'il rejoignait les autres à la sortie du café. Ricky proposait à Michael de troquer à nouveau son blouson trempé contre son imperméable, ce que ce dernier accepta volontiers.
– Si je comprends bien, vous avez décidé de tous vous ingénier à le rendre le moins sexy possible, c'est bien ça ? râla Theodore une fois dehors en le voyant s'équiper du manteau informe.
– C'est assez sexy pour moi, lança simplement Sasha en regagnant son Electra Glide.
– Merci, répondit l'ingénieur. Je peux profiter de la routière avec toi ?
– J't'en prie ! dit-elle en chaussant ses lunettes miroir.
Bagwell roula des yeux et se dirigea vers le softail de Buck. Tai redémarrait déjà le moteur du sien, bientôt suivi de Ricky.
– Allez, à tout à l'heure, les gars !
