CHAPITRE XVI

Eliza eut la délicatesse de faire celle qui n'avait pas remarqué que Lena portait des habits de Kara. La conversation du dîner roula doucement sur les dernières découvertes scientifiques, Lena ne put s'empêcher de laisser tomber quelques indices sur ses propres travaux. Ce n'était pas tous les jours qu'on avait accès à une scientifique comme Eliza Danvers, qu'elle admirait pour ses recherches, et craignait un peu, au fond d'elle-même. C'était la mère adoptive de Kara. La blonde avait passé le dîner à sourire, lançant de temps à autre une réflexion ou une remarque dans la joute scientifique de sa mère et sa... Sa copine ? Sa meilleure amie ? Son amante ? Sa Lena, pour sûr. À la fin du repas, Kara se saisit d'un paquet de marshmallows et d'une boîte d'allumettes.

- Je vais allumer le barbecue pour en faire griller quelques uns. Vous me rejoignez ?, leur dit-elle dans un sourire en secouant le paquet.

- Des allumettes, vraiment ? S'amusa Lena.

- Pas de pouvoirs ce soir, rétorqua-t-elle en s'éloignant sur la terrasse.

Lena s'accouda au comptoir de la cuisine, un sourire aux lèvres. Ses yeux suivaient Kara. Eliza lui tendit un mug fumant. Elle l'entoura de ses mains.

- Lena, il y a des choses qu'il faut que tu saches, à propos de Kara.

Eliza s'installa à côté d'elle, le regard au loin. Lena redoutait la conversation. Elle se doutait bien qu'elle aurait des appréhensions à voir sa fille avec une Luthor. Ça venait avec le nom de famille. La belle famille ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'il y aurait des morts avant la fin de la journée. Et c'était parfois le cas. C'était comme ça. La brune noua ses cheveux en chignon haut, prit une gorgée de thé.

- Je n'ai rien contre toi, Lena. Rien du tout.

Eliza semblait lire dans ses pensées.

- Au contraire, je trouve que tu fais du bien à Kara. Beaucoup de bien. Elle est plus... Elle est épanouie, rayonnante, même, avec toi. Je ne l'avais jamais vu comme ça avant.

- Alors quel est le problème, lâcha Lena, d'un ton un peu plus sec qu'elle ne l'aurait voulu. « Je veux dire, qu'est ce qui ne va pas ? »

- Il n'y a pas de problème, Lena. Je veux juste t'expliquer comment Kara fonctionne. Comment les Kryptoniens... Aiment.

Lena tourna la tête. Cette fois-ci, Eliza avait toute son attention, sans animosité aucune.

- Sur Krypton, les gens ne se mettent pas ensemble comme sur Terre. Quand les Kryptoniens atteignent la maturité émotionnelle, c'est une machine, un algorithme, qui forme les couples ayant les meilleures probabilités de développer une entente durable, suivant leur intellect, leur centres d'intérêts, leur lignée, la compatibilité de leurs gamètes pour la reproduction, en bref, tout ceci est réfléchi. Fait pour que cela fonctionne, indépendamment des questions de genre. C'est pour ça, par exemple, que Kara n'a pas compris, au départ, pourquoi Alex ne lui avait pas dit qu'elle aimait les femmes. Pour elle, ça ne fait pas de différences, car sur Krypton, ça ne fait pas de différences. Homme, femme, peut importe, les couples sont déterminés, et cela fonctionne. La société se régule ainsi.

Lena restait silencieuse, intégrait toutes les informations. Des centaines de questions lui venaient à l'esprit. Elle se retint.

- Il existe toutefois une possibilité particulière. Un lien peut survenir entre deux personnes, spontanément. Un Kryptonien peut « tomber amoureux », en quelque sorte, au sens où on l'entend sur Terre. Ce lien ne se créé que si la réciproque existe. De l'amour, un peu comme on le conçoit sur notre planète. C'est un lien qui défie le temps et l'espace. Un Kryptonien « lié » ne peut être associé à un autre par l'algorithme. Il échappe, en quelque sorte, à la régulation, un peu comme une anomalie du système. Mais comme ce sont des choses rares, c'est plus considéré comme un raté qui peut arriver. La marge d'erreur. D'autant que...

Eliza fit une pause.

- Un Kryptonien lié... ne peut pas être lié à nouveau. Et Kara... Je crois qu'elle t'es liée.

- Oh. Mais alors... quand elle disait « Nous sommes liées... », ça voulait dire que...

- Elle t'aime, énonça simplement Eliza, en posant une main sur son épaule, avant d'aller s'installer dans le canapé, avec un livre.

Lena resta dans la cuisine quelques minutes, comme sonnée. Le temps s'était suspendu. Kara l'aimait. D'un indéfectible lien kyptonien. Kara qu'elle regardait faire brûler ses marshmallows, son visage éclairé par les braises sur lesquelles elle soufflait. Lena soupira, rejoignit Kara dehors. La blonde s'était appuyée contre la rambarde, regardait les étoiles. Dans son dos, Lena vint l'enlacer, passa ses mains contre son ventre, en posant son menton contre son épaule. Kara passa une main sur les siennes, lui tendit un marshmallow de l'autre. Lena le lui ravit d'un coup de dents.

- Vous avez l'air de bien vous entendre, fit Kara. Vous avez des tas de choses en commun.

- C'est une femme brillante, ta mère, Kara. C'est le genre de mère que j'aurais aimé avoir. Kara, je voulais te dire...

Lena fit se retourner Kara, entre ses bras. Elle soutint son regard interrogateur.

- Ce n'est pas parce que je n'arrive pas à le dire que je ne ressens rien pour toi. Loin de là. C'est juste que je... n'arrive pas à le formuler à haute voix. Ça reste comme coincé, là, fit-elle en posant sa main un peu plus haut que son cœur. Kara posa sa main sur la sienne.

- Je sais, Lena. Je sais.

Lena baissa les yeux.

- Non, tu ne sais pas, Kara. Ce n'était pas prévu. Tu n'étais pas prévue. Je ne voulais plus accorder ma confiance, à qui que ce soit. Et... tu m'as prise par surprise. Nous sommes devenues amies. Meilleures amies. Je me suis sentie... Bien, avec toi. Forte, confiante. Indestructible, d'une certaine manière. Il y a un moment que je ressens des choses, des choses qui ne sont pas uniquement de l'amitié, envers toi. Mais j'ai mis ça sur le compte de tout ce qu'on a traversé, ensemble. Et puis il y a eu la révélation. Ça a été comme un éclair dans la nuit. D'un coup, j'ai tout vu clair. Toi, Supergirl, ce que je ressentais pour toi. Ça faisait beaucoup, beaucoup trop à supporter d'un coup. Tout s'est mélangé. Et je ne suis pas la meilleure, pour gérer les émotions. Loin de là. Je les combats. Je les étouffe pour mieux les éteindre. Mais ce coup-ci, je n'ai pas pu les maintenir, les ranger dans un coin, pour m'en occuper plus tard. Tu m'as submergée. Avec toi, j'ai l'impression d'avoir le cœur, où plutôt le cerveau au bord de l'explosion. Ce n'est pas désagréable, non, c'est juste que ça fait... Beaucoup.

Kara lui remonta le visage, d'un doigt sous son menton, caressa sa joue. La brune rougissait, fuyait son regard. Enfin, elle croisa ses yeux bleus.

- Lena...

La blonde lui souriait, doucement, maintenait sa main contre son cœur, mêlant ses doigts aux siens.

- Peu m'importe que tu le dises. Je sais ce que tu ressens, parce que je le ressens. Peut-être, un jour, tu le diras. Peut-être pas. Mais c'est là. C'est tout ce qui compte. Et tu le sais, que moi aussi...

Elle posa son front contre le sien. Ferma les yeux.

- Nous sommes liées, c'est ça, souffla Lena.

- Nous sommes liées, répéta Kara, en l'embrassant.

Elles attisèrent les braises qui rougeoyaient de moins en moins.

- Ta mère m'a expliqué, pour l'algorithme qui forme les couples, sur Krypton. Je trouve ça fascinant. Ça évite bien des complications inutiles.

La blonde haussa les épaules.

- Et pourtant, si j'étais passée par l'algorithme, on n'en serait pas là, fit Kara, en remuant le tison.

- On n'en sait rien ! Je suis persuadée qu'on aurait fini par se trouver, imaginait Lena, en prenant une gorgée de thé. Tu as le chic pour toujours me retrouver...

- Et avec nos supers gamètes, on fera de toute façon des enfants hors du commun !, ria Kara.

Lena recracha sa gorgée de thé si fort qu'elle en éteint le barbecue. Son sweat-shirt était trempé.

- Je... Oh, pardon ! Lena, je disais ça comme ça, c'est une blague, hein ! C'est rien de sérieux, non non ! Je croyais qu'Eliza t'avait parlé de ça aussi...

- Que... Que..., bredouilla Lena, immobile.

Kara se mit à parler plus vite encore, avec des gestes désordonnés. Elle faisait voler du charbon dans tous les sens.

- Eh bien c'est juste que comme elle a dû te le dire, les Kryptoniens sont associés sans distinction de genre, alors euh, on a tous euh, des gamètes mâles et femelles, euh, qui interagissent en fonction de ceux de notre partenaire pour la reproduction, euh... donc en fait on pourrait tout à fait, euh...

- Faire un enfant ensemble, finit Lena, d'une voix blanche. Après un instant de silence, les yeux écarquillés, elle sembla revenir à elle-même. « Je... excuse-moi, Kara, il faut que j'aille nettoyer ça... », fit-elle en pointant du doigt son sweat-shirt. « Excuse-moi », fit-elle en s'engouffrant dans la maison.

Kara se frappa le front du plat de la main, fit les cent pas, sans remarquer qu'elle avait toujours le tison à la main. Elle mettait des traces noires partout où elle passait. Elle sortit son téléphone et appela Alex.

- Sérieusement, Kara ? Tu viens de parler d'avoir des enfants avec une femme qui arrive à peine à te dire qu'elle t'aime ?

- Je sais... C'était pas malin...

- Si elle ne s'est pas enfuie d'ici demain matin, c'est qu'elle ne s'enfuira plus jamais, ria Alex.

Le lendemain matin, Lena était toujours là.


La brune s'était retournée dans le lit, les yeux fixés au plafond de la chambre d'adolescente de Kara. Des étoiles phosphorescentes luisaient. Elle reconnaissait certaines des constellations formées. D'autres lui étaient inconnues. Aux murs, sur des posters, Beyoncé et Britney Spears les regardaient, intercalées entre des représentations de la voie lactée. Elle consulta son téléphone. Les dizaines de notifications lui arrachèrent une grimace. « Bon sang, à quoi bon être PDG », songeait-elle en faisant des listes mentales des choses à faire en priorité.

À ses côtés, Kara avait ajusté sa position contre elle, passant un bras autour d'elle, tout en se blottissant un peu plus. Lena passait les doigt le long de son visage, suivait ses traits. Elle soupira de satisfaction. Avoir Kara contre elle, comme ça, c'était presque trop. « Mais qu'est ce que je vais me prendre comme retour de karma pour avoir autant de chance maintenant ? », se demandait-elle.

- Bonjour, Lena, murmura Kara, sans ouvrir les yeux.

- Bonjour. Comment tu sais que c'est moi ? Fit Lena en déposant un baiser sur ses lèvres.

- Les battements de ton cœur. Je les reconnaîtrais entre mille. Et puis il y ça, aussi... répondit-elle se pressant un peu plus contre Lena.

- Je ne sais pas si c'est effrayant ou flatteur... Mais j'apprécie, rit-elle.

- Mmh...Cette chaleur, ton corps... Il n'y a que toi qui me fasse cet effet-là.

- Et ça m'étonnera toujours.

Kara sourit. Elles restèrent silencieuses de longues minutes, appréciant simplement la présence l'une de l'autre.

- Kara... Il faut que je retourne à National city, aujourd'hui.

La blonde grommela dans son cou.

- Il le faut vraiment ?

- J'ai l'impression. Je passerais le reste de ma vie comme ça, dans un lit avec toi, mais l'univers a l'air de vouloir contrarier mes plans. C'est un truc de Luthor, tu ne peux pas comprendre, plaisanta-t-elle.

Pour toute réponse, Kara rit doucement, ouvrit les yeux. Elle l'embrassa, posa son menton contre son torse. Le visage de Lena se fit un peu plus grave.

- Kara, tes pouvoirs...

- Ils sont toujours là. Mais je ne veux pas les utiliser. La force, la vitesse, tout ça... Je l'ai encore. C'est pas comme s'il existait un interrupteur, s'amusa Kara. « La seule vraie différence, c'est que je n'entends plus tous les sons qui me parviennent. J'ai juste, disons, baissé le volume ».

- Je vois... Mais je ne veux pas que tu abandonnes Supergirl pour moi. Ce que j'ai fait, contre ces robots, c'était mon erreur. Je ne peux pas te laisser abandonner ça. Être dans ton corps, avec tous ces pouvoirs... J'ai pris conscience que c'était un ensemble, toi toute entière. Je ne veux pas non plus que tu laisses Kara Danvers de côté. Je tiens à toi. À ces deux facettes de toi, lui rappela Lena.

Leurs regards se croisèrent. Kara sourit.

- Et cette facette-là, tu en penses quoi ?, lui demanda la blonde, en se penchant pour l'embrasser, longuement. Sa main descendait avidement le long du ventre de Lena. Elle s'arrêta un instant avant d'atteindre son sexe.

- Mmh... C'est une facette que je ne pourrais jamais oublier non plus, concéda Lena dans un souffle, pressant ses hanches contre la main de Kara, avec envie.

- Oh bon sang comme t'es excitée...fit Kara en insérant un doigt. Puis deux. Lena gémit, attrapa le cou de la blonde pour pouvoir mieux la regarder. « Ça me rend folle », glissa Kara, en entamant des vas et viens. Elle appuyait sur son clitoris, doucement, puis plus fermement. « Je veux te voir... Je veux te voir jouir pour moi », dit Kara, d'une voix basse, alors que le corps de Lena commençait à arc-bouter contre elle.

- Tes désirs sont des ordres, lâcha Lena en renversant la tête. « Ahhh... »