Chapître 20 - Retour au manoir Blackmore

Cela faisait une heure qu'Anne patientait au port de New Brunswick, son ferry allait arriver d'un instant à l'autre, elle avait réussi à échapper à la vision de Miss Blackmore jusque maintenant par on ne sait quel miracle.

Lorsqu'elle vit une dame arriver près d'elle, elle évita tout de suite son regard, sur le moment, elle pensa qu'elle n'avait vraiment pas de chance, il fallait que Miss Blackmore prenne le train à Montréal et prenne le ferry à la même heure qu'elle, pour ensuite attendre à côté d'elle.

Mais la jeune fille était encore loin d'imaginer ce qui l'attendait à son retour.

Le ferry arriva enfin, l'attente avait été un supplice pour Anne. Et Miss Blackmore prenait un malin plaisir à torturer ainsi la jeune rousse.

Une fois embarquée sur le ferry, la rouquine s'était installée sur un banc à bâbord du navire, elle savait que la dame âgée devait être à l'opposé.

Elle était perdue dans ses pensées en regardant l'horizon, les yeux remplis encore des souvenirs de ces deux derniers jours, finalement elle trouva que cela c'était plutôt bien passé avec Gilbert, en oubliant cette fameuse phrase qui la troubla au point de faire semblant de dormir.

Que voulait-il dire en disant cela ? « Anne, j'aimerais te faire ma demande. »

C'était sa manière à lui de faire sa demande, ou bien il disait cela pour qu'elle s'y prépare ? Ces questions tournaient encore et encore dans sa tête.

Pour elle, le jeune brun n'avait pas été des plus clairs. Il est vrai qu'il aurait suffit de demander des précisions au jeune homme. Mais ce soir là, son esprit n'était pas suffisamment clair sur le sujet, il lui était donc difficile d'avoir les mots justes. Peut-être qu'en parler avec Diana l'aiderait à comprendre, et c'est aussi pour cela que cette dernière n'était pas mécontente de rentrer.

« Ce jeune homme aura la politesse de rendre une visite à des heures convenables, ou bien préfère-t-il des rendez-vous secrets ? », cette voix tout à fait familière aux oreilles de la rouquine, la fit sortir de sa rêverie.

Elle tourna alors la tête, et fut prise de panique, « Mi-Miss Bla-Blackmore ! Je... »

La femme à l'air stricte la coupa, « Oh… ne te fatigue pas à te lancer dans des explications jeune fille… Je sais très bien ce que tu faisais à Montréal, n'oublie pas que j'ai eu ton âge. »

« Je suis sincèrement désolée Miss Blackmore, je ne voulais pas faire cela dans le dos de qui que ce soit ! » répliqua-t-elle toujours autant angoissée.

« Si seulement je pouvais te croire… Ca ne m'étonne guère que tu sois celle qui agisse ainsi la première, car tu es celle qui s'agite le plus. Mais par pitié ne délaisse pas tes études pour un garçon, je voyais néanmoins beaucoup de potentiel chez toi. », Conclut-elle d'un ton désapprobateur, elle avait le don de complimenter quelqu'un tout en glissant un reproche.

Ce qui troubla encore plus la jeune fille, « N-non non ! Ce n'est pas du tout mon attention croyez-moi ! Je prends mes études très au sérieux ! Saviez-vous que je participais au concours de nouvelles du Queen's College ? Venir à Montréal m'a beaucoup inspiré ! C'est si moderne ! Ahh…. Cela m'a beaucoup apporté ! En un sens c'est pour cela que j'étais ici ! », Cette dernière espérait tant convaincre Miss Blackmore avec cette explication, qu'elle en était presque elle-même convaincue.

La jeune rousse rajouta une dernière chose d'un ton suppliant, « Je vous le demande avec la plus grande gratitude, il n'est vraiment pas nécessaire que Marilla et Matthew Cuthbert le sachent, ils s'imagineraient tout de suite des choses. »

La dame au chignon toisa Anne de la tête aux pieds, « Hum! Et ils auraient bien raison. Ce sont eux qui payent les frais de votre pension, il est de mon devoir de les informer de tes écarts de conduite. »

La jeune étudiante paniqua de plus belle, et se mit à genoux devant la femme revêche, « Oh ! Je vous en supplie Miss Blackmore, je veux bien être punie à la place et faire n'importe quelles tâches incommodantes ! »

Miss Blackmore n'appréciait pas du tout attirer l'attention sur elle, et c'est ce que la jeune fille faisait en la suppliant ainsi, la moitié des passagers avaient les yeux rivés sur la scène.

« Dieu du ciel ! Relève-toi ! Tout le monde nous regarde. C'est bon, je n'en dirais rien, du moins pour cette fois là, au moindre prochain faux pas, je n'y manquerais pas ! » Dit-elle d'un ton désabusé.

Anne se releva aussitôt et la remercia le plus joyeusement qu'elle pouvait, « Oh merci Miss Blackmore ! Je ne vous décevrais plus à l'avenir ! »

La dame n'avait pas vraiment l'air d'y croire, « Si tu le dis… »

La rouquine repris alors un air sérieux et demanda, « Oh j'espère ne pas être impolie en demandant cela, mais est-ce que votre ami va bien ? »

Miss Blackmore soupira, « Eh bien, en effet cela ne te concerne pas, mais on peut dire qu'il va mieux, du moins durant la courte période où j'ai pu le voir, dieu seul sait ce qu'il en sera plus tard. »

Anne pouvait apercevoir une profonde tristesse dans les yeux de la dame âgée, c'était bien la première fois qu'elle avait réussi à percevoir une quelconque émotion chez cette dernière.

Les deux femmes arrivèrent au manoir en fin d'après-midi, elles avaient débarrassé leurs bagages de la calèche, Anne marchait devant, elle pénétra la première dans le manoir.

Diana qui avait entendu quelqu'un entrer, s'était précipitée dans le hall pour aller à la rencontre de la personne, elle était à moitié heureuse et inquiète de la voir enfin rentrer.

Elle commença alors à dire, « Oh Anne ! Dieu merci tu es rentrée plus tôt que prévu ! Si tu savais ce qui… », Elle s'arrêta net en voyant Miss Blackmore arriver quelques secondes plus tard après la rouquine.

Les deux amies se regardèrent ensuite, elles n'avaient pas vraiment besoin de parler pour comprendre la situation.

La jeune brune rectifia aussitôt le plus courtoisement possible, « Oh Miss Blackmore, j'espère que votre voyage s'est bien passé, avec les filles il nous tardait de vous revoir. »

Mais la maîtresse des lieux n'était pas dupe, « Oh… ne vous embarrassez pas Mlle Barry. Je sais que vous et Mlle Shirley-Cuthbert étiez de manigance. N'en parlons plus dorénavant. »

Aussitôt Miss Blackmore partit dans ses appartements.

Anne et Diana se rendirent également à l'étage dans leur chambre. Mais sur le chemin, dans le couloir, elles croisèrent les quatre autres filles, « Alors… Toi et Gilbert ? hum… » Déclara Josie d'un air hautain. Les trois autres filles ne dirent absolument rien, mais chacune avait un sourire des plus malicieux.

C'est alors que Ruby s'approcha timidement auprès de la rouquine, « Je ne sais pas si Diana te l'a dit, mais j'ai fait une chose affreuse ! », elle prit alors Anne dans ses bras, puis elle continua à parler en s'auto-flagellant, « Je suis si horrible ! J'ai tout gâché ! Je ne mérite pas que tu sois mon amie !»

La jeune rousse ne comprit pas du tout ce qui pouvait bouleverser à ce point la petite blonde, mais elle tenue tout de même à la réconforter d'un ton bienveillant, « Oh Ruby ! Ne t'en fais pas… peu importe ce que tu as pu faire, tu seras toujours une merveilleuse amie. »

Ruby s'arrêta alors de sangloter puis ajouta, « Mais j'ai tout de même volé ta correspondance avec Gilbert. »

Anne resta figée pendant un instant, puis elle réagit de manière ferme, « Tu as fait quoi ?! »

Quelques instants plus tard, Anne était dans sa chambre seule avec Diana, la jeune rouquine pouvait enfin souffler, son voyage l'avait totalement épuisée, sans parler des derniers événements riches en émotion.

Elle était allongée sur le dos, sur son lit, elle souffla un grand coup, puis elle commença à parler à son amie, Diana la rejoignit au même moment, « Oh Diana… Si tu savais… J'ai tant de choses à te raconter. »

La jeune brune s'installa aux côtés de son amie, puis lui dévoila une surprise, « Tu préfères me raconter avant ou après avoir lu ceci ? », elle tenait les cinq lettres de Gilbert dans sa main.

La rouquine bondit presque hors du lit en les apercevant, « Tu les as récupéré ! Ne me fais pas des cachoteries de ce genre ! », Dit-elle en riant.

Elle se rendit compte alors que les enveloppes avaient été toutes ouvertes, « Oh Ruby… », Déclara-t-elle avec quelques ressentiments.

La jeune brune tenta de prendre un peu la défense de Ruby, « Tu sais… C'est mal ce qu'a fait Ruby, mais elle est venue me l'avouer elle-même, de plus, je suis sûre que Josie l'a fortement influencé, tu sais comment peut-être Ruby parfois. Néanmoins, elle est revenue à la raison d'elle-même, elle semblait d'ailleurs heureuse pour toi, tu le crois ça Anne ? », Conclut-elle en faisant un sourire.

La jeune rousse était encore remontée contre Ruby, mais elle acquiesça aux dires de son amie.

« Je préfère mettre ses lettres en sureté, je les lirais ce soir. », dit-elle en sortant une boite qui était cachée sous son lit.

Diana se redressa et prit alors un air intrigué, « Alors… ? J'espère que ça ne s'est pas mal passé ? »

Anne vint se rasseoir auprès de son amie, « Oh Diana, c'était… parfait… », Elle se laissa tomber sur le matelas, un air rêveur dans les yeux.

La jeune brune eut un sourire espiègle en écoutant son amie, « Eh bien, au moins tout ça n'aura pas été causé pour rien. Je ne pensais pas que tu rentrais si vite de Toronto… »

« Je ne suis jamais allée à Toronto ! Gilbert venait me rendre visite ! Je l'ai croisé à Montréal, quand j'allais changer de train ! Tu peux le croire ça ! Il peut m'arriver d'avoir un peu de chance finalement. », La rouquine était tout excitée en racontant cela.

« C'est nettement plus romantique ! Vous étiez dans une ville que vous ne connaissez pas, juste tous les deux, oui tu es très chanceuse Anne ! », S'exclama-t-elle en riant.

« Ensuite nous nous sommes un peu baladé pour découvrir la ville, et aussi trouver un endroit pour dormir. Nous avons dîné dans un endroit charmant, il y avait un joli parc pas très loin. Ahhhh… Je n'aurais pas pu rêver mieux ! Mais…», à la fin de sa phrase elle prit un ton nettement moins enjoué.

Diana était tout d'un coup plus attentive, « Mais… ? »

La rouquine commença alors à enchainer à une vitesse folle les faits, « Le soir même, lorsque nous étions couchés dans notre chambre, je ne trouvais pas le sommeil, et je voulais savoir ce que Gilbert avait bien pu me dire dans ses lettres qui étaient 'perdues', et c'est là qui m'a dit… Il m'a dit : Anne, j'aimerais te faire ma demande. Et c'est tout ce qu'il a dit ! Alors moi bien sûr, je ne savais pas quoi dire ! Qu'est-ce que j'aurais pu répondre ! Alors j'ai fait semblant de tomber dans un sommeil profond ! », Cette dernière mit les mains sur son visage, raconter ce moment à voix haute la frappa de plus belle.

La jeune fille aux cheveux bruns ne sut quoi répondre sur le moment, elle avait juste la bouche grande ouverte, et les yeux écarquillés.

Alors, elle lâcha scandalisée, « Tu as dormi dans la même chambre que Gilbert ?! »