Avertissement amical : Au vu des thématiques qui seront traités, aussi bien dans ce chapitre que dans les suivants, je pense faire passer cette fanfiction en rating M. Disons que ce point de l'histoire sera celui de la transition. Et au niveau des thématiques qui justifient cette décision...disons qu'elles porteront sur l'une des réalités les plus crus d'un séjour au sein d'un établissement carcéral, aussi bien que sur certains des aspects les plus sombres de l'organisation qu'Aoyama avait fait miroiter en lisière de son manga.

Chapitre 18

Chacun de nous a son passé renfermé en lui comme les pages d'un vieux livre qu'il connaît par cœur, mais dont ses amis pourront seulement lire le titre.

Virginia Woolf

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Dans son infinie sollicitude, aussi bien vis à vis de ses pensionnaires que de son propre personnel, l'administration pénitentiaire prenait un soin méticuleux à sélectionner la tenue qu'elle offrait à chacune de ses détenues lorsqu'elles franchissaient les portes de l'établissement pour la toute première fois. Rien n'était laissé au hasard, à commencer par la nuance spécifique de l'uniforme, réduisant le curriculum vitae d'une criminelle à l'essentiel de ce qu'il fallait en retenir, sous la forme d'une couleur.

Le jaune pour celles qui se situaient en bas de l'échelle du crime comme de celle du risque, le rouge pour celles qui avaient le triste honneur de se tenir au sommet, et bien évidemment l'orange pour celles qui étaient condamnées à demeurer dans les limbes, fautes d'avoir eu la vertu suffisante pour un séjour au purgatoire ou le vice approprié pour une éternité en enfer. Et il y avait le rouge foncé...Le pire du pire, ceux ou celles qui représentaient une menace extrêmement grave pour la sécurité nationale et mondiale.

Suite à l'effondrement d'une certaine syndicat du crime, le système judiciaire avait du s'adapter à un afflux sans précédent d'une population de ce dernier type. Casse-tête que les fonctionnaires s'étaient empressé de résoudre en saupoudrant l'armée du crime sur l'ensemble de leur territoire, avec des consignes strictes, aussi sécurisée que puisse être la prison, la cage était jugée trop étroite pour contenir plus d'un seul corbeau derrière ses barreaux. Une précaution qu'on s'était efforcé d'appliquer avec un zèle variable quand cela concernait les membres d'une organisation terroriste ou ceux d'un cartel mafieux, mais qui avait été scrupuleusement appliquée lorsqu'une nuée de charognards avait été soigneusement dispersés dans les différentes volières qui parsemaient les cinquante États. Disposition drastique qui n'avait pas été suffisante pour exorciser la hantise à l'idée que la toile puisse se reconstituer spontanément malgré le décès de l'araignée qui en avait jadis occupé le centre.

Pour le moment, les prisonnières d'un pénitencier parmi tant d'autres se tenaient à une distance respectueuse de l'exception venue perturber leur échelle de valeur en ajoutant une légère nuance à un code tricolore, les plus jeunes se contentant de l'amalgamer avec les autres prédateurs trônant au sommet de la chaîne alimentaire, les plus âgées s'éloignait de quelques mètres supplémentaires chaque fois qu'une foule s'écartait pour laisser le passage à une métisse, telle la mer rouge ouvrant le passage au peuple élue.

De leur côté, les gardiennes se demandaient si elle avaient tiré ou non le bon numéro au cours de la loterie qui leur avait attribué cette détenue en lieu et place d'une de ses collègues.

Jusqu'à présent, l'aura de terreur dont on l'avait auréolé à son corps défendant semblait susciter la lassitude plus que la fierté de cette criminelle, adoptant une attitude plus appropriée à une paria mise au banc par ses pairs que celle d'une impératrice trônant au milieu de sa cour.

Ambiguïté qui s'obstinait à flotter dans l'atmosphère, maintenant la vigilance des gardiennes comme des détenues sous tension, dans l'attente fébrile du moment fatidique où quelqu'un se déciderait à mettre à l'épreuve cette asiatique taciturne, pour vérifier si elle était bien à la hauteur de l'ombre projetée par une réputation d'autant plus angoissante qu'elle ne reposait sur rien de véritablement concret.

Est-ce que la montagne accoucherait finalement d'une souris apeurée ? On pouvait le subodorer au vu de la courtoisie atypique dont faisait preuve cette métisse, chaque fois que la distraction, la stupidité ou le courage amenait une codétenue à superposer la trajectoire de ses pas à la sienne, le temps d'une bousculade. Loin de paraître s'offusquer de ce crime de lèse-majesté, l'asiatique se contentait de murmurer des excuses polies avant de les compléter par une courbette, et de passer à autre chose, quitte à soupirer face à l'expression horrifiée de celle qui avait croisé sa route, avant, pendant, comme après ses excuses.

Le temps passait, l'angoisse s'évaporait progressivement derrière la confusion, personne ne donnait pour autant l'impression de vouloir effleurer de trop près le fil de cette épée de Damoclès que l'administration judiciaire avait positionné au dessus de la tête de chacune des détenues comme de leurs gardiennes.

Mais la vie continuait de suivre son chemin, telle un fleuve adaptant la trajectoire de son flux à la forme du rocher qui s'interposait face à ses flots, quelques prisonnières franchissaient les portes de la prison, dans un sens comme dans l'autre, la plupart restaient sur place à attendre leur tour, quitte à ce que soit un corbillard qui les escorte par delà la frontière pour les ramener au sein du monde dont on les avait exilé.

Un nouvel afflux de criminelles s'était glissé entre les portes d'un pénitencier pour assurer le renouvellement démographique de sa population qui semblait déjà fort à l'étroit entre ses murailles, de nouveaux commérages bruissaient déjà dans les couloirs tandis qu'on s'interrogeait sur la nature des nouvelles venues, des pronostics s'établissaient concernant la position précise des nouvelles têtes de part et d'autre de la ligne invisible séparant les prédateurs de leurs proies, personne ne pouvant se tenir bien longtemps sur la zone grise. Que ce soit au pays du soleil levant ou dans les prisons, le clou qui dépassait avaient la fâcheuse tendance à se retrouver écrasé sous les coups de marteau.

Ce serait indéniablement le cas de l'adolescente qui emboîtait le pas à la gardienne qui la guidait jusqu'à sa cellule, si ses bras n'avaient pas été encombré par les draps qu'on avait mis à sa disposition, elle les aurait sans doute frictionné dans le vain espoir de dissiper les frissons qui agitait ce corps si frêle qui se noyait dans un uniforme qui n'était pas taillé pour sa propriétaire du moment. Un uniforme jaune, mais la signalétique était dépourvue de la moindre utilité dans ce cas précis, nul besoin d'expérience pour deviner que cette prisonnière se glisserait tout naturellement dans la catégorie des victimes, triste réalité dont elle avait déjà conscience si on en jugeait aux coups d'œils apeurés dont elle mitraillait son environnement, mais ses codétenues prendraient un malin plaisir à lui faire comprendre très vite jusqu'à quel point...

Une fonctionnaire ravala un soupir en s'efforçant de faire la sourde oreille aux conversation qui bruissaient dans les couloirs. Que ce soit ses collègues de travail ou les pensionnaires de l'établissement, elles étaient déjà en train de faire des paris sur la nature précise de la voie de garage où échouerait le dernier wagon à avoir rejoint le train en marche... Le suicide semblait bénéficier de la meilleure côte pour le moment, et les plus optimistes anticipaient le moment où la dernière arrivante devrait donner de sa personne pour compenser la quasi absence de population masculine entre ces murs... A ce stade, les débats portaient sur l'identité du prédateur qui promènerait ses griffes sur le dos de celle qui s'était vu attribué le rôle de proie aux toutes premières minutes de son arrivée.

Apparemment, les candidates à ce poste ne manquaient pas, et au vu de la compassion malicieuse qui enrobaient les sombres prédictions qui tourbillonnaient autour de l'adolescente, il faudrait qu'elle se fasse à l'idée que la tendresse brillerait par son absence lors de sa toute première fois, sauf peut-être en comparaison des fois suivantes...

Bien évidemment, les ragots sordides ne flottaient pas dans l'atmosphère sous forme de chuchotements, il était beaucoup plus amusant de guetter la réaction de celle qui en constituait la cible au lieu de lui dissimuler pudiquement dans son dos, ce dos qui s'arquait un peu plus à chaque pas, donnant à sa silhouette la courbure appropriée à une bossue.

A défaut de paroles compatissantes qui auraient eu une sonorité des plus creuses, la gardienne avait eu la décence de ne pas ajouter de sel sur la plaie, que ce soit au cours d'un trajet évoquant le parcours séparant une condamnée à mort de son échafaud ou au moment où elle invita l'infortunée à franchir le seuil de ce qui constituerait sa chambre pour les années à venir, en admettant que son séjour ne se rétracte pas à quelques mois, si ce n'est quelques semaines, chambre dont la porte évoquait le couvercle d'un cercueil à sa nouvelle occupante tandis qu'on la verrouillait derrière son dos...

Le regard timide de l'adolescente s'empressa de s'arrimer au ras du sol après avoir glissé sur ces cinq colocataires, ces cinq inconnues qui pouvaient se muer en bourreaux dès l'instant où les pas traînants d'une gardienne auraient cessé de faire parcourir leur échos sur les murs d'un couloir qui pouvait être celui de la mort.

Comme elle l'avait craint, elle était définitivement la plus jeune du lot, un handicap de plus alors qu'elle se sentait déjà écrasée sous le poids des autres.

Une étincelle de curiosité semblait pétiller derrière le brouillard de l'indifférence qui environnait ses compagnes d'infortunes, curiosité qui tenait compagnie à l'amusement pour deux d'entre elles, au soulagement pour deux autres, et régnait en solitaire dans le regard de la cinquième.

D'une manière ou d'une autre, la nouvelle occupante n'avait pas fait illusion bien longtemps, elle avait déjà été percé à jour, ce n'était définitivement pas une menace qui s'immisçait dans leur espace vital des plus restreint, et une fraction non-négligeable de sa sororité semblait lui attribuer le rôle de souffre-douleur d'entrée de jeu.

Passé de douloureuses secondes d'incertitudes au cours desquelles une adolescente donnait l'impression de se recroqueviller contre la porte de sa cellule en agrippant ses draps en guise de bouclier, une de ses camarades se décida à rompre la glace, après avoir extirpé de ses lèvres une sucette dont elle avait copieusement mâchouillé le bâtonnet.

« T'es là pour quoi ? »

La réponse à cette question légitime demeura coincée au fond de la gorge d'une adolescente, obstruant le passage à l'air qui aurait du y circuler, réaction qui ne manqua pas d'accroître l'amusement de son interlocutrice, avant que celle qui était affalé à ses côté ne se décide à prendre le relais.

« Allez, on te montre le nôtre d'abord, tu nous montre le tiens à la fin, ça te va ? »

Question toute rhétorique qui poussa sa cible à avaler le peu de salive qui lui restait, le sous-entendu était loin de lui être passé au dessus de la tête. Est-ce que son pire cauchemar allait se concrétiser ici et maintenant, alors qu'on lui avait laissé si peu de temps pour s'y préparer ? D'un autre côté, on ne lui aurait jamais laissé suffisamment de temps, même en lui accordant une entracte de plusieurs années...

«Autant y aller de bas en haut, hehe... Sydney ! »

Un soupir précéda un reniflement tandis que celle qu'on avait interpellé réajusta ses lunettes après avoir levé les yeux de son livre. Sa tranche d'âge lui donnait une certaine proximité avec la dernière arrivée, tout comme son uniforme jaunâtre, mais on aurait été en peine de déchiffrer la moindre forme de solidarité dans son expression blasée.

« Homicides involontaires. Une bonne murge, personne d'assez bête pour faire le capitaine de soirée, j'étais la bonne poire à avoir tiré la paille la plus courte... Et je me suis réveille sur un lit d'hôpital, un bras dans le plâtre, un joli bracelet sur le poignet de l'autre, avec un flic à mon chevet pour me demander si je me souvenais de la soirée... Plus particulièrement du véhicule que j'avais embouti... Tu parles d'une gueule de bois, va. Au moins, la conductrice de la bagnole que j'ai envoyé à la casse ne m'a pas fais trop de reproches...pas plus que ces deux gosses. Et dire que c'était la première fois que je me rinçais le gosier...Si j'avais su... »

Si l'étudiante avait eu le cœur à rire de ses frasques, le rire en question semblait assorti à la couleur de son uniforme.

« Bah, fallait tirer la bonne paille ce soir là, voilà tout... Allez, Isabel, ne fais pas trop languir la nouvelle. »

Une trentenaire baissa timidement les yeux en se recroquevillant contre le mur de son lit.

« Kidnapping... M-mais c'était juste pour la rançon...et je ne lui ait rien fait, hein ?Vraiment rien...Rien de rien... »

Estimant visiblement en avoir dit plus qu'assez, la criminelle s'abrita derrière ses genoux, vision qui ne manqua pas de rassurer sa nouvelle camarade de cellule, le danger ne viendrait pas de cette direction, et avec un peu de chance, elle ne devrait pas avoir trop de mal à s'entendre avec cette colocataire, faute d'espérer en faire une alliée fiable pour s'interposer avec les trois autres.

« Attaque à main armée ! La plus belle connerie de ma putain de vie...Ouais, vraiment la plus belle. Ah, la tête que mon Jules à tiré sous sa cagoule quand j'ai fait exploser la vitrine de cette banque à coup de canon scié. Je crois qu'il a été à deux doigt de me prendre sur le comptoir... Peut-être qu'il aurait du quand on avait encore l'occasion. Mais bon, d'ici quelques années, on rattrapera le temps perdu. »

Vantardise dont la fierté mâtinée de nostalgie avait arraché une mimique amusé chez l'une, une ombre de sourire chez l'autre, suscité un embryon de soupir chez la troisième, et un reniflement blasé chez la dernière.

« Vol. Cambriolage. Agressions. Malveillance multiples... »

Une liste qui avait fait remuer un bâtonnet de sucette tandis que celle qui complétait sa propre étiquette donnait l'impression d'évoquer ses emplettes en lieu et place du curriculum vitae criminel qu'elle pouvait présenter à ses comparses.

« Eh, salope, tu as zappé la conduite en état d'ivresse... »

« Hmmm ? Ah ouais, ça aussi, m'enfin bon, est-ce qu'ils avaient besoin de racler les fonds de tiroir à ce stade ? Je te jure... »

A ce stade, il n'était pas trop compliqué pour une adolescente de se faire une estimation du rapport de force en ces lieux, un équilibre qu'il valait mieux comprendre au plus vite de peur de le perturber. Il ne restait plus qu'une seule inconnue dans l'équation, cette asiatique qui continuait de lire son livre sans donner l'impression de prêter une oreille même distraite à la conversation.

Une inconnue qui semblait bien déterminée à s'emmurer dans son silence, consentant tout juste à le meubler par le bruissement des pages qu'elle tournait par intermittence, au plus grand malaise d'une adolescente qui avait bien compris qu'on avait gardé le meilleur ou plutôt le pire pour la fin... Un malaise qu'elle semblait paradoxalement partager avec les autres personnes bénéficiant du privilège douteux d'exercer les droits du premier occupant.

Est-ce qu'elles demeuraient dans la même ignorance que leur nouvelle camarade d'infortune concernant la trajectoire qui avait amené cette métisse à occuper cette cellule pour une durée indéterminée ? Que ce soit le cas ou non, il fallut un certain temps pour que quelqu'un se décide à briser la glace pour la seconde fois...

« Bon, on ne va pas y passer la journée. Alors ? »

Question qui s'adressait visiblement à celle qui se tenait arc-boutée contre une porte, ce qui ne manqua pas de la décontenancer. Comprenant néanmoins qu'un accord tacite semblait accorder à une certaine criminelle le droit de garder le silence concernant son passé, privilège que ne pouvait réclamer la plus jeune, l'adolescente préféra obtempérer plutôt que de prendre le risque de quémander la dernière pièce du puzzle avant de consentir à offrir la sienne.

« D-détention de stupéfiants... »

« Cocaine ? Crack ? Hero ?»

« C-crack... »

« Combien de grammes ? »

« ...cinq... »

« Première infraction ? Ah, comme s'il y avait besoin de poser la question...»

Une braqueuse et une multirécidiviste échangèrent un regard de connaisseuses avant que la seconde ne hausse une main après en avoir soigneusement écarté les cinq doigts.

« Cinq ans. »

Diagnostic qui suscita un hochement de tête dépité d'une adolescente, en plus d'ouvrir le chemin à un murmure...

« C'est quand même ironique qu'un pays qui a autant de mal à se plier au système métrique puisse se montrer aussi rigide dans l'application de certaines mesures. »

Remarque qui poussa cinq regards ébahis à se braquer en direction d'une scientifique sans l'amener à décoller les yeux de son livre. Elle était visiblement avare de ses paroles pour que cette observation déclenche une réaction comme celle-ci.

Personne ne ressentit le besoin de la compléter, laissant le silence reprendre ses droits, au fur et à mesure que les prisonnières se désintéressaient de la touche de fraîcheur venu égayer leur quotidien, qu'elle prenne la forme d'une nouvelle camarade de cellule ou d'un murmure blasé.

Estimant qu'elle n'avait rien à ajouter ou à réclamer de son côté, la nouvelle venue s'efforça de rassembler le peu de courage à sa disposition pour effectuer les quelques pas qui la séparait du lit qui lui était visiblement destiné. Parcours qu'elle effectua dans une démarche de somnambule avant de s'interrompre au bout de deux malheureux mètres, son semblant d'élan fauché par le croche-pied qui la fît basculer sur le sol dans un cri de surprise.

Sa dignité étant le cadet de ses soucis, la chute occasionna plus de peur que de mal, une peur qui se mua en angoisse diffuse tandis qu'elle levait un regard terrifié en direction de celles qui avaient joint les paumes de leurs mains respectives l'une à l'autre, le temps d'un bref claquement.

Qu'est-ce qu'elle était supposé faire ? Se forcer à rire de bon cœur de peur qu'on se vexe de son absence de réaction ? Garder le silence de peur qu'on ne prenne sa complaisance envers une plaisanterie d'un goût douteux pour une invitation à pousser les choses un cran plus loin ? Faire mine de se vexer, et démontrer à ses camarades qu'elles venaient déjà de franchir la ligne de trop ? Comme si cette option était à sa disposition...

Oui, dans le doute, mieux valait ne rien faire. Mais elle n'allait pas non plus rester étalée de tout son long jusqu'au lendemain matin. D'un autre côté, on ne lui avait pas donné la permission de se relever, dans cet univers où elle faisait ses premiers pas si maladroits, tout ce qui n'était pas explicitement permis était certainement défendu, et elle ne tenait pas à découvrir trop vite les sanctions à l'encontre des récalcitrantes, volontaires ou non.

« Tu comptes rester là toutes la sainte journée ? »

Comment fallait-il interpréter cette remarque sarcastique ? Une autorisation tacite à se lever, ramasser ses draps éparpillés et faire son lit avec ? Ou bien comme une invitation à ramper sur le sol en direction de celle qui lui faisait face, affalée contre un mur, les jambes écartées ? Lorsque les deux jambes en question se tiendraient de part et d'autre de celle qui se tiendrait toujours ventre à terre à la fin du parcours, est-ce que sa camarade de cellule allait lui ordonner de déboutonner son pantalon avant de s'empresser de procéder immédiatement à son tout premier baiser, quand bien même elle devrait demeurait au ras du sol pour accorder la faveur qu'on lui réclamait sans se soucier plus que ça du plaisir qu'elle pouvait prendre ou non à l'offrir ?

Peut-être que oui... et peut-être que c'était mieux ainsi... si les choses devaient fatalement se terminer de cette manière, autant en finir tout de suite... Après tout, combien de temps devrait-elle endurer ça ? Cinq minutes ? Moins ? Vraisemblablement plus, hélas... Dans tout les cas, ce ne serait qu'un mauvais moment à passer... Juste un mauvais moment à passer... Juste le tout premier du genre... Le tout premier...

Ne pas pleurer, ne surtout pas pleurer... Dans le meilleur des cas, ça ne servirait à rien, dans le pire, les larmes pouvaient donner un surcroît de saveur acidulée à cette friandise qui tremblait déjà la perspective d'être dégusté goulûment... Peut-être même qu'elle... Non qu'elles iraient beaucoup plus loin que ça quand leur victime désignée ne serait même plus en état de pleurer sur son triste sort, de manière à ce que leur sucrerie ne deviennent pas trop fade à leur goût...

L'adolescente demeura plaquée sur le sol, dans une position qui commençait à évoquer celle d'une condamnée à mort réclamant sa grâce, tout en balayant ses camarades de cellule d'un regard qui était tour à tour éberlué, horrifié et suppliant tandis qu'elle les implorait silencieusement de lui épargner ça...ne serait-ce que quelques minutes de plus...

Mais à quoi bon ? Elle était tout en bas de la chaîne alimentaire, qu'on la mesure à la gravité du crime qui l'avait fait basculer au fond du caniveau, sa tranche d'âge, ou sa force de caractère, elle n'avait rien à offrir pour s'acheter les bonnes grâce de qui que ce soit, rien à offrir en dehors de sa personne, et c'était justement toute l'horreur de la situation...

Non, personne ne lui tendrait la main. Dans le meilleur des cas, certaines détourneraient pudiquement le regard, que ce soit pour le maintenir sur les pages d'un livre, celle d'un magazine, ou leurs propres pieds... Et ce serait toujours mieux que rien, paradoxalement... Dans le pire des cas, elle devrait offrir ses faveurs à tour de rôle à chacune des occupantes de la pièce avant qu'elles ne s'estiment satisfaite...pour un moment qui serait bien trop bref.

Celle qui était condamnée à demeurer au bas de l'échelle, elle n'était pas en position de se plaindre quand on lui offrait le rôle de paillasson destiné à demeurer au ras du sol à la disposition de tout à chacun.

Un hoquet fît onduler la gorge de l'infortunée, prélude aux larmes qui précéderaient la curée, gémissement étouffée qui parvint néanmoins à se glisser à l'oreille d'une métisse, la poussant à relever les yeux un bref instant, le temps nécessaire pour que l'ennui laisse la place à l'étonnement.

Personne ne donnait l'impression d'avoir conscience de la nature précise du cloaque sordide dans lequel s'enlisait la plus pitoyables des criminelles confinées entre ces quatre murs, qu'elle ne l'aient pas remarqué, fassent mine de ne pas le remarquer de peur de s'y enliser à leur tour, qu'elles s'amusent de voir leur compagne d'infortune rongée par la plus insidieuse des paranoïas, ou que la paranoïa en question s'avère pleinement justifiée...

Mais une exception à la règle se décida à décoller de son lit dans un soupir, après avoir refermé son livre d'un claquement sec.

Estimant futile de s'embarrasser de la moindre explication, la métisse se leva, agrippa le poignet d'une adolescente pour la redresser, avec une fermeté qui n'était pas tout à fait dépourvu de douceur quand bien même elle n'avait pas pris la peine de tendre la main pour inviter sa nouvelle colocataire à en faire usage pour se relever d'elle-même.

Celle qui bénéficiait de la sollicitude inattendue demeura éberluée au beau milieu de la pièce, dans un stade proche de la catatonie, à contempler une inconnue ramasser ses draps, les déployer sur un matelas, et achever de préparer un lit à sa nouvelle occupante en moins de deux minutes.

Est-ce qu'on allait lui accorder le bénéfice de faire ça dans un lit, comble de mansuétude, son propre lit ? Est-ce que cela faisait partie de la tradition ? Une manière de revendiquer la propriété de sa proie aux yeux des autres prédateurs ? Si c'était le cas, personne ne semblait désireux de disputer sa friandise à l'asiatique taciturne.

Alors c'est avec elle que ça se passerait finalement ? Fallait-il s'en consoler ou s'en affliger ? Après tout, personne n'avait pris la peine de clarifier la signalétique qui aurait éclairé la nuance écarlate de cette uniforme sous un jour beaucoup plus sombre...

S'efforçant de déchiffrer son propre sort sur le visage de celle qui le lui infligerait sous peu, l'adolescente se sentit prise de vertige, faute de pouvoir lire entre les lignes de cette expression énigmatique qui ne lui évoquait peut-être pas une tortionnaire mais n'était pas appropriée à un bon samaritain pour autant...

Indifférente aux interrogations angoissées qu'elle suscitait, la criminelle se désintéressa d'un lit comme de sa nouvelle propriétaire pour se replier sur son propre matelas et reprendre sa lecture au stade où elle l'avait interrompu.

Passé le cap des deux minutes pour se remettre de sa frayeur comme de ses incertitudes, une prisonnière s'installa à son tour sur le lit qui lui était destiné, avant de s'abriter timidement derrière ses genoux tremblants, elle ne consentit à glisser un coup d'œil timide par dessus qu'au moment où une kidnappeuse lui réclama gentiment un nom.

Mary papillonna timidement dans l'atmosphère, se métamorphosant en Marie Couche-toi là au détour d'une remarque moqueuse, ce qui ne manqua pas d'amener celle qui répondait à ce nom à se recroqueviller un peu plus sur elle-même. Combien de temps avant que ce surnom fort peu flatteur ne devienne un ordre auquel il faudrait bien se plier ?

Une question dont l'écho tourbillonna dans la conscience de l'infortunée comme la plus lancinante des migraines, avant qu'un murmure timide ne s'immisce dans un silence oppressant pour relancer un ersatz de dialogue.

« De quoi est-ce que ça parle ? »

Les tout premiers instants, Mary demeura interloquée par cette question incongrue, au point de risquer un nouveau coup d'œil par dessus ses genoux pour obtenir une clarification, glissant ainsi les yeux sur une kidnappeuse, l'asiatique à qui était destiné l'interrogation, la couverture de l'ouvrage qui en constituait l'objet, et le titre qui l'ornait, Angel of Death.

« Juste la biographie d'un médecin... Enfin, j'imagine que lui accorder ce titre reviendrait à insulter une noble profession. Quelqu'un qui aurait pu être mon collègue... ou à tout le moins, avoir sa place parmi eux... Un homme si charmant...Il était capable d'être si gentil avec les enfants, de se faire aimer d'eux, de leur apporter du sucre, de se préoccuper du plus petit détail de leur vie quotidienne et de faire des choses que nous admirions sincèrement... »

Des paroles sibyllines qui suscitèrent l'intérêt de l'assistance lorsque la conversation donna l'impression de renvoyer un écho du passé d'une scientifique, lui donnant un semblant de contours.

« Et ensuite, à côté de cela... les fours crématoires fumaient, et ces enfants, demain ou dans une demi-heure, il allait les y envoyer. »

Complément qui ne manqua pas de hausser quelques sourcils, quand il n'écarquilla pas certains yeux, d'autant plus que la métisse semblait tirer un amusement morbide du parallèle morbide qu'elle établissait tacitement entre sa personne et le monstre dont elle lisait la biographie.

« Finalement, je ne m'en étais pas si mal tiré avec Hell Angel... Pendant son réquisitoire, le procureur avait conseillé au jury d'y substituer Angel of Death... Il faut croire qu'il n'avait pas digéré mes remarques au tout début du procès. Enfin, ça n'ôte rien au fait qu'il n'avait pas tout à fait tort avec le recul. Ceux qui liront ma biographie pourront au moins se consoler à l'idée que je ne m'en suis pas tiré à bon compte, contrairement à mon infâme prédécesseur, qui a pu paisiblement jouir de sa retraite si peu méritée, bien à l'abri de ceux qui venaient lui réclamer un semblant d'expiation... Beaucoup estimeront malgré tout que je m'en suis sans doute un peu trop bien sortie. Et comment leur donner tort au fond ? Oui, je devrais y penser, chaque fois que je m'estime de trop ici... Essayer d'y penser... »

Réflexions dont le caractère ironique se teinta progressivement de mélancolie avant d'agoniser en silence pour s'y enterrer pour de bon. Silence qui ne fût pas dissipé par la moindre remarque ni par la moindre question, mais par le cliquetis métallique qui précéda le grincement d'une porte, tandis qu'un gardien invitait le matricule 4869 à se présenter au parloir, ramenant l'ombre d'un sourire sur les lèvres d'une scientifique. Aujourd'hui encore, elle se demandait si le destin était aussi farceur que ça où si elle devait remercier un certain agent fédéral pour le numéro qui lui avait été attribué par l'administration pénitentiaire.

Une certaine tension se relâcha suite au départ de la scientifique, plus particulièrement sous la forme les soupirs voluptueux qui accompagnèrent les nuages de fumées qui flottèrent dans l'atmosphère suite à la combustion de deux cigarettes. Phénomène qui ne manqua pas d'accroître le trouble de la plus récente addition à la petite sororité.

Quand bien même le degré variait d'une prisonnières à l'autre, c'était le même malaise qui était quasiment palpable, et une adolescente se demandait si elle voulait rester ou non dans l'ignorance concernant la nature de celle qui avait creusé un vide par sa seule absence...un vide qui ne demandait qu'à être comblé par les pires horreurs imaginables, d'autant plus que celle qui l'avait laissé dans son sillage lui avait accordé un semblant d'attention.

« P-pourquoi...est-ce que.. ? »

La question s'attardait sur les lèvres tremblantes de la plus jeunes des codétenues, mais elle n'avait visiblement pas besoin de la compléter plus que ça. Et suite à un conciliabule silencieux, une étudiante fût implicitement désignée volontaire pour y apporter un semblant de réponse.

« Même si c'est ton premier jour, j'imagine que tu as remarqué que nos fringues ne sont pas tout à fait assorties, hein ? Un petit truc tout bête pour savoir à qui tu as affaire... Si la nana qui est en face de toi doit se farcir ce putain de jaune canari, alors tu sais que tu peux respirer à peu près tranquillement en sa présence. »

Une adolescente fît osciller un regard timide entre le visage blasé de son interlocutrice et la couleur de son propre uniforme, avant qu'un frisson ne lui parcourt l'échine devant la lueur de joie mauvaise qui avait dardé dans les yeux qui étaient pratiquement en face des siens.

« Le revers de la médaille, c'est que si on t'as collés ces nippes sur le dos, ça revient à te poser une cible dessus... ou à te tatouer victime sur le front. On t'offre une jolie place d'honneur dans le buffet, et tôt ou tard, quelqu'un va se mettre en tête de se payer une tranche de cette belle petite tarte. Je sais, c'est dur à digérer, ma petite, mais tu ferais mieux de te faire à l'idée dès maintenant... Crois-moi, on y passe tous, tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre... et vu la fraîcheur de la dernière livraison, avec toi, ce sera très tôt... »

Sarcasmes d'autant plus venimeux que celle qui les lui adressait parlait visiblement en pleine connaissance de cause, se réjouissant sans doute de laisser son tour à une autre dans les prochaines jours, poussant la cible de sa moquerie à ravaler sa salive avant de réprimer un accès de nausée.

Indifférente au malaise grandissant que son avertissement avait suscité chez sa camarade de cellule, la détenue désigna d'un bref coup de menton celles qui leur faisaient face.

« Orange... Bah, tu as quand même du voir un feu tricolore au moins, une fois dans ta putain de vie, nan ? Tu ralentis, et tu fais gaffe... Et bien sûr, quand le feu passe au rouge... »

Métaphore dont la conclusion se perdit dans le silence tant elle coulait de source, la désignée volontaire se sentit néanmoins obligé de lui marmonner un complément.

« Et crois-moi sur parole quand je te dis que personne dans cette taule n'a de fringues aussi rouges que les siennes... Tout le monde se pose des questions, personne n'a encore eu le cran de lui poser trop de questions... »

« Ohhh, ne joue pas la dégonflée, tu lui as posé cette putain de question... »

Remarque railleuse qui poussa une étudiante à froisser son magazine entre ses doigts. Visiblement, on s'était passé de la formalité de lui faire tirer la paille la plus courte avant de la désigner volontaire pour poser cette question qui brûlait les lèvres de ses colocataires, les poussant à interposer un bouclier humain face à la réponse.

« Pff, pour ce que m'a rapporté, hein ? Red is the new Black.Une vanne à se pisser dessus apparemment...dommage qu'elle soit bien la seule à l'avoir capté... »

Noir ? Une couleur qui fît remonter quelques échos à la consciente d'une adolescente, que ce soit les unes des journaux qui s'étaient reflétés dans ses yeux quand elle pouvait encore marcher dans la rues, où les bavardages ennuyeux qui s'interposaient entre deux séries télévisés quand elle avait encore une télévision à sa disposition.

Essayant de rassembler bout à bout le peu qu'elle en avait retenu, Mary s'interrompit au beau milieu de ses réflexions pour prêter l'oreille à la remarque marmonnée par l'une des deux autres personnes à s'être vu gratifié d'un nom depuis son arrivée dans cette pièce étriquée.

« L'autre jour...quand je lui ait filé un coup de main...pour récurer les cuisines... J'ai essayé de...lui demander...enfin... Voilà quoi... Comment elle s'était retrouvé ici... Au début, elle m'a dit... Comment est ce qu'elle disait... Qu'elle avait survécu à la fin de son histoire après être passée devant le tribunal des corneilles... »

Un murmure qui avait la tonalité d'une confession et qui suscita autant d'irritation que de curiosité.

« Qu'est ce que c'est que cette histoire de piafs... »

« Elle m'a expliqué...que de temps en temps... des corneilles se rassemblaient dans un pré... Un matin, le ciel tout entier palpite d'oiseaux, ils tombent sur le pré comme une pluie noire...ils le recouvrent presque complètement... Presque...Ils laissent un petit espace au centre...avec une corneille isolée en plein milieu... Elle craille, encore et encore...devant dix-milles petit yeux... Parfois les autres craillent aussi...comme pour poser des questions... Un peu comme si c'était un procès... Pour ça que ça s'appelle le tribunal des corneilles... Les autres craillent leurs question, celle qui est au centre craille ses réponse... Ca dure longtemps...de l'aube jusqu'au couchant parfois, à ce qu'elle me disait... A la fin...Il y a un signal que les humains peuvent pas identifier... Et à ce moment là... soit les oiseaux se débinent tous en même temps en laissant la corneille toute seule dans le pré...soit ils se ruent tous sur la bestiole pour la déchiqueter à mort... C'est vrai que dit comme ça, ça ressemble à un procès... Mais elle me disait... que certains pensait que c'était juste...une veillée... que la corneille au centre racontait juste une histoire...et que c'était seulement à la fin qu'elle savait si ça avait plu aux autres...ou p-pas... »

Isabel s'interrompit, farfouillant sa mémoire pour en extraire quelques fragments d'indices, faute d'avoir de meilleur pièce pour compléter le puzzle.

« ...sauf qu'avec sa version... c'était un corbeau qui se retrouvait entouré de corneilles... Ah oui... Voilà... Elle disait...qu'elle avait fait partie...d'une nuée de corbeaux... C'est ça... A murder of crows... Elle trouvait ça amusant... la manière dont on appelait un groupe de corbeaux dans notre langue...amusant et...approprié... »

Un certain temps s'écoula dans un silence quasi-religieux avant qu'un corbeau ne rejoigne sa cellule pour constituer le point de mire de cinq regards qui n'étaient certainement pas ceux de ses juges ou même ceux de ses pairs, de fait, on aurait pu croire que dans cette version de l'histoire, c'était bel et bien les corneilles qui se retrouveraient déchiquetés à coup de becs pour ensanglanter l'herbe du pré à la fin...

Indifférente aux regards en coins qui dardaient dans sa direction par intermittence, la criminelle déballa soigneusement le colis qu'elle avait vraisemblablement récupéré suite à sa dernière visite au parloir, avant de lever les bras pour mieux admirer son contenu, un maillot de football rouge vif qu'elle tenait du bout des doigts avec une délicatesse que d'aucun aurait réservé au suaire d'un saint homme, un maillot associé à l'équipe d'Osaka si ses camarades de cellules se fiaient au nom qui en ornait le dos.

Des remarques sarcastiques concernant le caractère approprié de ce maillot qui s'assortissait si bien à un uniforme pénitentiaire passèrent par la tête des colocataires de la métisse, elles furent tenues en laisse par l'angoisse de prononcer un mot de trop et s'éclipsèrent instantanément face au sourire radieux qui étiraient les lèvres d'une jeune femme tandis qu'une dédicace se reflétait dans ses yeux au dessus du mot BIG. Un sourire plus approprié à la candeur d'une fillette de sept ans qu'au cynisme de l'adulte qui lui avait succédé après s'être dissimulé derrière, une dédicace réservé à la petite Haibara mais qui n'en réchauffa pas moins le cœur de la dernière Miyano, un cœur contre lequel elle pressa le maillot de son équipe favorite sans faire le moindre effort pour refréner un soupir de gratitude, gratitude qui oscillait entre un joueur de football professionnel et le détective qui avait servi d'intermédiaire, un délicieux métronome qui se superposa au rythme cardiaque d'une scientifique.

Une vision qui était indéniablement des plus déconcertantes, sans doute des plus dérangeantes par moment, les colocataires de cette détenue ayant toujours autant de mal à se faire à l'idée que c'était bel et bien un être humain qui se dissimulait derrière cette uniforme écarlate, même l'exception qui confirmait plus ou moins la règle ne savait pas comment réagir.

« ...pensais pas...que tu serais fan de foot... »

« Hehe... Je ne l'aurais pas pensé non plus, deux ans plus tôt...mais je me suis découvert un petit faible pour certains joueurs de football... »

L'espace d'un court instant, Mary cessa de se sentir comme le membre le plus jeune de la sororité disparate, au point de s'imaginer, entre deux battements de cœur, que les portes qui s'étaient refermées dans son dos étaient celle d'un pensionnat de jeunes filles plutôt que celles d'un pénitencier. Un instant qui se dissipa malheureusement bien trop vite... mais ses lambeaux s'étirèrent longtemps dans la mémoire d'une adolescente...

Illusion dont elle s'efforça d'enlacer le cadavre avant qu'il n'achève de se décomposer pour de bon, la laissant seule face à la froide réalité qui ne manquerait pas de lui succéder... mais jusqu'ici, elle pouvait se bercer à l'idée que ce ne serait peut-être finalement pas si dur... Se bercer à cette idée si fragile qui ne manquerait pas d'être réduite en miette avant la fin de la semaine, si ce n'était celle de la soirée...

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Un cadavre dont les cendres avaient achevés de se disperser aux quatre vents par delà les barreaux de la fenêtre d'une cellule, quelques heures plus tard, tandis qu'une adolescente se recroquevillait sous ses draps, comprimant son propre corps en une boule de désespoir qui aurait eue des dimensions appropriées à une fillette de dix ans, si ce n'était de sept...

L'extinction des feux venait tout juste de s'achever, déployant une vague de silence et d'obscurité dans les couloirs, un silence à la lisière duquel on pouvait entendre résonner les pas traînants des gardiennes effectuant leurs rondes entre chaque rangées de cellules.

Mary avait passé les dernières heures de sa pitoyable existence dans les limbes saumâtres d'une hébétude des plus abjecte, sa propre situation lui apparaissant totalement surréaliste avant de devenir terriblement réelle l'instant suivant. Tellement réelle qu'elle outrepassait les maigres capacités de compréhension d'une gamine, la menace qui l'environnait de toute part était d'autant plus angoissante que ses contours s'obstinaient à devenir flous tandis qu'une minuscule fourmi s'efforçait de faire le tour de cette montagne dont les dimensions rivalisaient avec celles de l'Everest... Par moment, la même menace se rétractait jusqu'à la circonférence d'une tête d'épingle, si ce n'était celle de la pointe d'une aiguille, prenant la forme d'une multitude de détails aussi spécifiques que sordides... Un nuage d'aiguilles qui encerclait son épiderme de toute part, emprisonnant un corps frêle au sein d'une vierge de fer aux pointes particulièrement acérées.

Cette cellule qui ne laissaient pas le moindre angle mort aux regards de celles qui pouvaient assurer tour à tout les rôles de gardiennes de substitution, de voleuses, de tortionnaires voire même de bourreaux... Le seul fragment d'intimité qu'on avait concédé à lui accorder, il se réduisait à la maigre plaque de contreplaqué dépourvue de la moindre serrure qui dissimulait les latrines de la pièce, à défaut de faire barrage à l'odeur aussi douceâtre qu'écœurante qui se dégageait d'un lieu d'aisance qui avait si peu mérité son nom... Maigre protection que n'importe qui pouvait écarter sans trop d'effort si l'envie lui en prenait... l'envie de se soulager... seule ou en compagnie, et sans laisser son mot à dire à celle qui devrait assumer le rôle de camarade de jeu...

Et ce serait sans doute pire au moments des douches... Une chambre à soi... C'est seulement maintenant qu'elle réalisait la valeur de ce trésor qu'elle avait jusque là considéré comme allant de soit... La privation de liberté était une chose qui lui apparaissait à peu près supportable, il n'en allait pas de même avec l'amputation de son intimité, on pouvait s'en déposséder volontairement d'une partie, parfois la plus importante, pour l'offrir à l'élue de son cœur, tout en conservant un semblant d'espace pour son usage personnel...mais au cours du mariage qu'on lui avait imposé de force avec ses cinq codétenues, cette espace se rétractait jusqu'aux dimensions d'un point, s'il ne s'évanouissait pas purement et simplement...

Mariage... Un frisson ondula sur l'échine de l'adolescente tandis qu'elle anticipait le moment où l'une des cinq personnes qui lui tiendrait lieu d'époux viendrait à lui rappeler l'existence du devoir conjugal... En admettant qu'une seule d'entre elles ne succombent à la tentation de tremper ses sales doigts dans le pot de confiture qu'on avait cruellement exposé à la convoitise comme à la gourmandise de cinq affamées qui n'avaient littéralement rien d'autre à se mettre sous la dent... Peu importait que leurs penchants s'inclinent ou non dans cette direction en premier lieu, faute de grives, on mangeait des merles, après tout...

Elle était passé entre les gouttes, le tout premier jour, mais pourrait-elle renouveler l'exploit indéfiniment ? A fortiori quand on l'inviterait à sortir de cette cellule dès demain pour partager son espace vitale comme son espace intime non plus avec cinq mais plusieurs centaines de prédateurs potentiels ?

On l'avait invité à pénétrer nue dans un labyrinthe de ronces aux allées particulièrement étroites, sans le moindre espace pour s'asseoir et A fortiori s'allonger, dont l'immensité aurait pu recouvrir une planète entière, en la mettant au défi de s'en tirer sans une seule égratignure à la fin du parcours du combattant...

5 ans...1825 jours...43 800 heures... Presque un tiers de la vie qu'elle avait mené jusque là... Une durée qui semblait pourtant à l'échelle d'une vie tout entière, au point d'écraser la maigre existence qui lui avait servi de prélude comme de justification... La durée du séjour qu'elle allait passer confiné entre ces quatre murs, emmurée dans un véritable trou à rats dont les occupants ne manquaient pas de se dévorer entre eux, sous le regard complaisant de ceux qui étaient supposés en assurer la garde...

La prison était la sanction du crime, l'Enfer serait celle du péché... Et les aiguilles de l'horloge qui mesurait le temps écoulé en ce triste lieu demeuraient figées pour l'éternité sur leur position respectives... La question « Combien de temps ça va durer ? » ornait la plus grande des deux aiguilles, « Quand est-ce que ça va s'arrêter ? » la plus petite, l'extrémité de la première pointait en direction du mot « Toujours », celle de la seconde en direction du mot « Jamais», et les démons qui tourmenteraient la plus jeune des damnés seraient autrement plus cruels que ceux qui suscitaient déjà sa frayeur...

Une mère s'était efforcé d'élever sa progéniture dans l'ombre angoissante de cette terrible éventualité, sa fille avait prêté la sourde oreille à la première moitié de ses sermons, et elle commençait tout juste à réaliser à quel point elle avait eue tort de le faire... Est-ce qu'on lui laisserait seulement l'occasion de démontrer qu'elle avait compris la leçon en ce qui concernait la partie la plus importante des avertissements parentaux ?

Mais si la justice avait un semblant de sens, l'Enfer était réservé aux coupables et non à leur victimes, non? Si elle luttait bec et ongle pour sauvegarder sa chasteté face aux penchants dépravés de ses codétenues, on ne pourrait pas lui tenir rigueur de ne pas être parvenue à la conserver immaculée à la fin de la curée, c'était sur sa vertu qu'on la jugerait, et pas sur sa force, non ? D'un autre côté, est-ce qu'elle aurait la force de lutter bien longtemps ou même de lutter tout court ? Une question dont elle connaissait parfaitement la réponse... Était-ce de sa faute si pour des raisons qui lui étaient propres, le créateur avait accordé bien plus de force aux démons qu'à leur victimes ? Non, mais on lui en ferait payer le prix malgré tout...

Peut-être qu'on lui accorderait néanmoins des circonstances atténuantes au vu de la situation... D'un autre côté, elle s'était placé d'elle-même dans cette situation, et on ne manquerait sans doute pas de le lui rappeler... Il était même possible qu'on lui fasse comprendre que ce n'était pas seulement à la tentation des autres qu'elle s'était exposé et soumises mais aussi et avant tout à la sienne... Que pourrait-elle bien répondre quand on lui demanderait si elle avait aimé ça ?

Une question qu'un certain nombre de criminelles s'amuserait à lui poser avant de laisser la place au Bon Dieu, qu'elles aient joué le rôle d'actrices ou de simple spectatrices aux turpitudes de la petite pécheresse qui récolterait ce qu'elle avait semé... Même si c'était un non à la tonalité désespéré qu'elle balbutierait à travers ses lèvres souillées, est-ce qu'il sonnerait convaincant à l'oreille de ses bourreaux, celle de son Juge, et surtout à ses propres oreilles ?

Éventualité qui promena ses griffes sur le cœur fragile d'une adolescente avec une cruauté digne d'être comparé aux caresses dont elle bénéficierait sous peu à son corps défendant...

Angoisse qui poussa la petite Mary à remuer silencieusement les lèvres pour adresser ses prières à la vierge qui lui avait offert son nom, la suppliant de lui donner la force suffisante pour se montrer à la hauteur de ce même nom au cours des cinq années à venir...

Chuchotement imperceptible qui se mua progressivement en sanglots étouffés à grande peine avant que la Mère de Dieu ne s'éclipse derrière une simple mère, cette mère qui brillait malheureusement par son absence alors que son enfant n'avait jamais eu autant besoin de se réfugier dans ses jupes.

« M-maman... »

Un simple mot qui avait la tonalité d'un appel au secours, un murmure qui avait eu l'intensité d'un hurlement et la tonalité d'un gémissement... Est-ce qu'il s'était glissé à l'oreille d'un de ces camarades de cellules ?

Ouvrant timidement les portes de sa perception, une adolescente en larmes anticipa douloureusement le ricanement ou la remarque sarcastique particulièrement venimeuse qui constituerait l'écho d'un appel à l'aide dont elle savait pertinemment qu'il demeurerait dépourvu de la moindre réponse.

Au plus grand soulagement comme au plus grand désespoir de la petite Mary, le silence avait englouti sa supplication, à sa plus grande frayeur, le même silence se déchiqueta progressivement, déchirure qui prît la forme d'un soupir au tout début, du froissement des draps qu'on écartait par la suite, puis des pas de loups qui ponctuèrent la distance séparant son lit de celui d'une de ses camarades.

Ça se rapprochait...Elle se rapprochait... Ça se rapprochait... Son sursis n'aurait pas excédé un seul malheureux jour... Mary se recroquevilla un peu plus sur elle-même, écartant sa tête d'un oreiller pour la glisser sous la surface des draps qu'elle agrippa d'une main tremblante, dans l'attitude d'un enfant se réfugiant sous ses couvertures pour se mettre à l'abri du croquemitaine qui se rapprochait à grand pas.

Elle s'efforça de conjurer mentalement un mètre de plus à interposer entre son prédateur à chaque pas qu'elle entendait résonner furtivement sur le sol de la cellule, exercice futile, elle le savait bien, mais son désespoir pouvait être comparé à celui de l'infortuné qui tambourinerait de ses poings le couvercle d'un cercueil qu'on avait enfoui sous une bonne tonne de terre sans se soucier de savoir si son occupant était bel et bien mort...

Au bout d'une durée qui accomplissait l'exploit d'être simultanément infiniment trop courte et infiniment trop longue, l'écho des pas cessa de torturer les tympans de l'adolescente. Une main effleura la boule d'angoisse qui s'enroulait dans les draps de son propre lit, contact bref qui ne manqua pas de la faire tressaillir au tout début, avant de la faire frisonner quand il se prolongea sous la forme d'une caresse... Caresse dont les va-et-viens finirent par s'infléchirent pour se rapprocher de la lisère d'un drap qui se rétracta timidement pour dévoiler celle qui tremblait par dessous... et la métisse qui s'était accroupi devant son lit, revêtu du maillot de football qu'elle utilisait en guise de chemise de nuit, faute d'être autorisé à s'en revêtir dans d'autres circonstances ...

Des yeux humides s'écarquillèrent tandis que le visage d'une asiatique s'y reflétait par dessous un brouillard de larmes, le visage que s'était décidé à prendre sa plus grande peur, la seule consolation qu'elle lui offrait se limitait à la délicatesse de ses traits, et ce sourire énigmatique qui exprimait une certaine forme d'affection...une affection qui aurait pu être celle d'une mère vis à vis de son enfant, d'une grande sœur vis à vis de sa cadette...ou celle de l'oiseau de proie vis à vis de la chair si tendre du petit agneau sur lequel il s'apprêtait à fondre, après tout, personne ne pouvait les accuser de ne pas les aimer à leur façon, ces pauvres petit agneaux apeurés...

Mais peut-être qu'au fond, c'est ce qu'elle pouvait espérer de mieux dans sa triste situation... que le démon qui ferait d'elle son âme damnée sous présente sous la forme d'un ange... Un ange... Hell Angel et Angel of death... Les surnoms dont on l'avait baptisés au cours de son procès si elle se fiait aux paroles sibyllines dont l'écho revenait à la mémoire de infortunée... Sobriquets qui paraissaient pleinement appropriée à l'apparition qui glissait gentiment les doigts dans la chevelure d'une adolescente, suscitant un embryon de mouvement de recul, dans d'autres circonstances, elle n'aurait eu aucun problème à s'imaginer que c'était un ange qui se penchait sur son cas...

« La toute première nuit est toujours la plus difficile, va... »

C'était une forme de sollicitude qui chevauchait ce murmure, elle fût loin, très loin de rassurer celle qui ne pouvait s'empêcher de la percevoir à travers le prisme de ses angoisses les plus intimes. Mais là encore, peut-être qu'elle n'était pas en position de se plaindre... Aurait-elle préféré que la tonalité qui fasse vibrer ces mots soit celle de la malice, celle de l'amusement, ou même celle de la gourmandise, si ce n'est les trois simultanément ? A tout prendre, quitte à être forcé de boire cette coupe d'amertume jusqu'à la lie,ne devrait-elle pas remercier le ciel que celle qui la porte à ses lèvres aient pris la peine d'enrober son rebords d'une couche de miel ?

Une maigre consolation à laquelle une adolescente se raccrocha tandis que sa camarade de cellule écartait un peu plus ses draps pour se glisser par dessous...et enlacer tendrement un corps frêle avant d'en caresser gentiment le dos pour dissiper le tremblement qui l'agitait...

« Tu n'es pas la seule à avoir pleuré à ce moment là, tu sais. En tout cas, je ne serais guère en position de te jeter la pierre... »

Là encore, elle ne savait guère de quelle manière il lui fallait accueillir cette confession qui s'était immiscé dans son oreille, une confession aussi énigmatique que la douce chaleur qui irradiait du corps qui se pressait contre le sien, une chaleur qui semblait se refléter dans les yeux qui lui faisaient face, des yeux au sein desquels elle avait l'impression de se noyer, ce qui expliquait sans doute cette sensation d'étouffement qui avait commencé à la gagner, de même que la panique était à blâmer pour l'accélération des battements de son petit cœur qui, à l'instar de sa propriétaire, semblait définitivement trop à l'étroit au sein de la cage dans laquelle on l'avait confiné, qu'elle prenne la forme des murs d'une cellule ou celle des bras d'une métisse...

Est-ce qu'on lui rappelait que dans ce cercle vicieux, dans tout les sens du terme, les bourreaux avaient parfois assuré le rôle de la victime au cours des premières phases de leur apprentissage auprès de leurs pairs ? Était-ce la raison pour laquelle on enrobait son supplice de préliminaires attentionnés, faute d'avoir suffisamment de compassion pour le lui épargner ? Cette chaleur, prenait-elle sa source dans les flammes du désir ou fallait-il y voir l'ombre d'un amour, tout malsain qui soit ? Des deux éventualités, laquelle était supposé être la pire ? Le désir pouvait se satisfaire, l'amour ne laisserait aucun répit à celle qui en constituait l'objet...

Des questions qui tourbillonnaient dans la conscience d'une proie tandis qu'elle se blottissait contre la poitrine de son prédateur, la seule manière qu'il lui restait de ne plus la regarder les yeux dans les yeux... Elle attendit avec une impatience fébrile le moment où le cauchemar se déciderait à se dévêtir des oripeaux du rêve, ce moment où une asiatique au visage d'ange se séparerait de ce maillot de football qui faisait sa fierté, à moins qu'elle ne commence d'abord par confisquer le t-shirt démesuré et usagée qui faisait office de chemise de nuit à celle dont elle continuait de caresser la chevelure...

Un moment qui prît tout son temps à survenir...au point qu'il commençait à donner l'impression de disparaître à l'horizon sans avoir pris la peine de seulement frôler celle qui l'anticipait douloureusement...

A son corps défendant, une adolescente sentit ses appréhensions fondre progressivement, sous les caresses qui glissait à sa surface, des caresses qu'on aurait pu attribuer à une mère, une grande sœur, ou même une meilleure amie, et qui n'effleurèrent jamais la ligne implicite les séparant de celles d'une amante...

La petite Mary ne s'était jamais sentie aussi seule qu'au moment où la solitude avait été définitivement bannie de son existence, tant et si bien qu'elle succomba à la tentation de s'abreuver à la seule source de chaleur humaine qui s'était mise à sa disposition...

Si c'était un cauchemar qui la comprimait gentiment, il avait présentement une douceur qui surpassait celles de la totalité de ses rêves... Raison pour laquelle elle s'imagina avoir bel et bien rêvé lorsqu'elle releva ses paupières le lendemain pour constater que celle qui avait partagé son lit le temps d'une nuit s'était discrètement éclipsé avant l'aurore...

Que la scène se soit déroulé ou non au sein de l'imagination d'une petite désespéré qui avait agrippé ce que son environnement du moment lui avait laissé sous la main au moment où la solitude menaçait littéralement de la noyer, elle n'en restait pas moins déroutante aux yeux d'une adolescente...qui ne pouvait s'empêcher d'entrapercevoir l'ombre d'un sourire se glisser sur les lèvres d'une asiatique, le temps d'un battement de cils, au moment où leurs regards s'étaient brièvement croisés...

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