Le chapitre précédent était court, et pour m'excuser du précédent retard : voici le suivant.


Froide, métallique et insupportable.

Edward dut retenir un haut le cœur alors que l'odeur du sang se frayait un passage jusqu'à ses narines frémissantes, lui enserrant la gorge comme un serpent monstrueux.

Ça n'était pourtant pas la première fois que Fullmetal était confronté à un cadavre, ou la réalité brutale de la mort, dans son apparence la plus repoussante. Il avait fait une descente aux enfers, après tout. Mais quelque part, dans un petit recoin de son cœur, il avait encore l'espoir naïf que plus jamais il n'aurait besoin d'assister à un tel spectacle.

La première fois qu'il avait vu la mort, il avait s'agit des parents de Winry. Voir n'était peut-être pas le bon terme, puisqu'il n'y avait pas de corps à enterrer, que des pierres froides sur lesquelles pleurer. Mais l'angoisse, la peur. L'idée de perdre un être cher, une personne aimée, cela avait été comme une claque retentissante. La prise de conscience qu'ils n'étaient rien. Un temps infime dans celui de l'univers, à peine quantifiable.

Celui de leur mère s'était alors arrêté. Et Edward avait compris ce qu'était la solitude. Le vide impossible à combler malgré tous ses efforts, malgré son frère, Winry et tous les autres. Alors il avait essayé de reboucher ce trou béant dans son âme, cette sensation vertigineuse qui le réveillait en sueur toutes les nuits, la bouche hurlante sur des mots silencieux.

Et la mort, encore, était venue frapper à leur porte. Sale, putride et terrifiante. Gorgée de sang et de malédiction, cette mort qui lui volait sa mère pour la deuxième fois, qui lui prenait son frère et son bras. Cette mort qui ne laissait derrière elle que le vide et la culpabilité, comme de la rouille sur du métal tordu.

La mort, aujourd'hui, cette vieille amie indésirable dont il ne pouvait se départir, se présentait à lui sous un nouveau visage. Lui renvoyant son impuissance dans un rire grinçant, se délectant de son désespoir comme le plus doux des nectars.

Le jeune homme serra les poings dans les manches de son manteau rouge. A ses côtés, Alphonse tremblait légèrement, mal à l'aise, se détournant du corps disposé sur la table d'autopsie.

La pièce était glacée, sans âme, sentant la javel derrière les relents du sang. Un mélange à vomir. Une réalité triste à en pleurer.

Ed déglutit difficilement, une boule dans la gorge et il jeta un bref coup d'œil à Eurus. Elle se tenait près du médecin, attentive, aussi neutre que possible mais il était suffisamment attentif pour voir briller la colère et le malaise dans ses yeux bleus. A la porte, Landers avait tenu à les accompagner mais était resté en retrait, le visage verdâtre. Ed pouvait comprendre : il voulait fuir, lui aussi.

Et au milieu de ce rassemblement silencieux et hétéroclite, une jeune femme blonde, allongée sur la table, comme endormie. Des plaques de sang s'accrochaient encore à ses cheveux, collant les brins, marquant ses tempes. Des stries profondes creusaient ses joues, ses bras, ses jambes, comme les longues marques laissées par les lanières d'un fouet. Le médecin l'avait lavée, après avoir recueilli les échantillons de sang, les résidus de tissus. Des preuves, autant que possible, contre ceux qui s'étaient acharnés sur le corps.

Edward tenta de réprimer ses tremblements, la bile qui lui montait lentement à la gorge. Il ferma les yeux et inspira aussi profondément que possible sans avoir à vomir sous les odeurs qui l'assaillaient. Essayant de se focaliser sur quelque chose de concret, de solide, qui n'était pas la jeune femme à la peau marbrée de longues larmes rouges et noires. Les bords boursoufflés de ses blessures, les bleus, les marques, les sévices. Son visage défiguré, à peine humain, ce râle au milieu des vapeurs et de l'odeur de soufre…

Il y avait du sang, de la fumée et des os.

_ Edward. Sors, s'il te plait.

Le jeune homme ouvrit les yeux. Malgré son visage pincé, son air épuisé et ses doigts crispés, la voix d'Helena était curieusement stable. Plate, à mille lieues de l'endroit où il se trouvait, elle avait adopté un ton purement professionnel. Aussi détaché que possible pour ne pas sombrer à son tour.

Edward considéra un instant l'échappatoire qu'elle lui offrait. Il voulait fuir, vraiment. Courir le plus loin possible de cette abomination et ne plus jamais y remettre les pieds. Une autre part de lui-même, cependant, teintée d'une fierté mal placée, l'empêchait de bouger. S'il n'était pas prêt à contempler la mort en face encore une fois, alors il n'avancerait jamais.

_ Je reste.

Eurus ne prit même pas la peine de se tourner vers lui.

_ Non. Tu prends ton frère et vous rentrez tous les deux à l'hôtel. C'est un ordre.

Fullmetal gonfla les joues, prêt à répliquer cependant que le soulagement l'inondait de toute part.

_ Je veux que vous partiez. Tout de suite.

Ed garda la bouche ouverte sans émettre le moindre son. Il avait déjà vu Eurus se mettre en colère, piquer des crises sans gravité et être si livide qu'elle en devenait transparente et terrifiante. Il l'avait vue cynique, moqueuse, piquante, compatissante et aimable.

Jamais encore il ne s'était retrouvé face à elle de la sorte, autoritaire, déterminée. Agissant comme l'adulte qu'il cherchait en vain à devenir, malgré ses efforts pour être sûr, fiable, et digne de confiance. Pendant une brève seconde, il crut distinguer Mustang à travers ses traits tirés et sa mâchoire crispée.

Il ne dit rien, se tourna vers son frère et lui agrippa doucement le bras pour l'entrainer hors de la pièce. Alphonse suivit le mouvement dans un état presque second et Ed s'en sentit coupable. Il n'avait pas réfléchit, lorsqu'il s'était précipité à la suite de Eurus quand elle avait fait irruption dans leur chambre. Ils avaient retrouvé une fille, enfin ! Peut-être pourrait-elle parler, leur donner des indices, quelque chose pour sauver ses amies.

Aucun des deux Alchimistes d'Etat n'avait eu le mémo, toutefois. Leur victime était morte et ne parlerait pas. Et Alphonse n'avait pas besoin de voir tout ça.

Ils passèrent Landers en le saluant brièvement, laissant Eurus à son inspection, qui poussa un soupir inconscient lorsqu'elle entendit la porte se fermer et les frères disparaitre plus loin dans les couloirs.

Elle avait été sotte. Trop heureuse de faire enfin une avancée, elle n'avait pas pris le temps de questionner les médecins, les officiers sur le terrain qui étaient venus lui rapporter la nouvelle. Landers les avait conduits à la morgue, elle avait senti son mince espoir s'écrouler. Elle n'avait pas réfléchi et elle s'en mordait les doigts.

Maintenant, elle devait assumer et se montrer aussi compétente que possible.

_ Inspecteur, appela-t-elle d'une voix posée qu'elle ne se connaissait pas. Vos hommes ont sécurisé la scène de crime ?

L'interpelé hésita franchement avant de faire un pas en avant et atteindre l'alchimiste. Il refusait de porter son regard sur la victime quand celui d'Helena ne parvenait à s'en détacher.

_ Oui. Mes équipes sont en train de faire les derniers prélèvements, et de… Enfin. On s'en occupe. Est-ce que vous voudrez…

_ Je passerai plus tard. Vous pouvez y retourner, Inspecteur, je vous rejoindrai.

L'homme ne se fit pas prier, la laissant avec le médecin et Helena fit le tour de la table avec lenteur, étudiant le visage tuméfié, les balafres et les plaies.

_ A combien de temps remonte sa mort ?

Le médecin s'essuya les mains et les lunettes sur un bout de torchon, haussant les épaules.

_ Pas la moindre idée pour l'instant. On vient de me l'amener et j'ai seulement fait les premiers prélèvements et constations. D'habitude, les gens d'ici meurent de vieillesse, ou bien d'un simple accident, assez facilement identifiable. J'ai jamais eu besoin de travailler sur un meurtre.

Elle acquiesça, poursuivant ses lentes observations alors que le médecin revenait vers son bureau et préparait ses outils et son matériel.

_ Qu'est-ce que c'est que ces marques ?

_ Mh ? Il revint vers elle et se pencha par-dessus son épaule, les sourcils froncés derrière ses lunettes. A première vue, des brûlures mais sans les résultats des analyses, je ne pourrais pas vous en dire plus.

_ Et ça prendra combien de temps ?

_ Aucune idée. Encore une fois je ne suis pas légiste. Je vais peut-être devoir demander à des confrères d'Aszamem, ou Yodgy. New Optain, si on a besoin de matériel plus pointu.

_ D'accord… Vous me permettez de prendre des photos supplémentaires ? Pour le dossier ?

_ Faites-vous plaisir.

Ça n'était définitivement pas un plaisir mais Helena avait besoin de pouvoir étudier les indices en paix, sans être obligée de rester dans cette pièce froide et trop étroite. Elle récupèrerait les conclusions et les images de la scène de crime plus tard, pour ajouter à l'équation. Pour l'heure, elle voulait simplement… rentrer chez elle, s'enrouler dans le premier plaid venu et ne plus bouger de son canapé. Avec une flambée et un chocolat chaud en prime, pourquoi pas. Un peu de repos et de silence, loin des tumultes de la vie.

Helena prit rapidement les photos nécessaires à sa compréhension de l'affaire et ramassa aussi vite que possible le matériel qu'on lui avait mis à disposition. Elle se précipita avec autant de dignité que possible hors du commissariat et de la pièce froide où l'on avait déposé la jeune femme. Elle hésita un bref instant mais renonça à se rendre sur la scène de crime. De ce qu'elle en avait compris, entre les explications confuses de Landers et les cris hystériques de la famille —comment aurait-il pu en être autrement ?—le corps avait été découvert abandonné dans un champ voisin, à demi enterrée sous de la terre fraiche qui avait à peine eu le temps de sécher des dernières pluies. Helena s'y rendrait plus tard, elle se contenterait de lire le rapport, dans un premier temps.

Pour l'heure, elle devait rentrer et avoir une sérieuse conversation avec les deux Elric.

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_ Je suis désolée.

Edward sortit assez brutalement de ses pensées et se dévissa presque la tête pour fixer Helena qui venait d'entrer dans la suite. Elle n'avait même pas encore posé ses affaires, ses bottes étaient encore sales et son manteau avait essuyé un début de bruine, qui s'était remise à tomber.

Ils restèrent à se fixer en silence quelques instants, puis le plus jeune croisa les bras, levant le menton légèrement. Dans son dos, Alphonse se redressa lui aussi, prenant place aux côtés de son frère.

_ Je ne vois pas pourquoi tu devrais t'excuser. Sauf si tu avoues être la responsable des enlèvements.

L'alchimiste eut un léger rire, qui leur tira à tous des sourires fatigués et pleins d'ironie. Elle laissa tomber sa sacoche et retira ses bottes, prenant place sur l'un des fauteuils inconfortables qui cernaient le canapé alors que les deux autres retournaient à leurs assises respectives.

_ Non, ça n'est pas moi. Je n'ai déjà pas suffisamment de temps pour m'occuper correctement de moi-même, alors devoir organiser plusieurs enlèvements ? C'est trop de boulot.

_ Donc, pourquoi tu t'excuses, reprit le blond avec un sérieux qu'elle ne lui avait pas vu souvent.

_ Pour vous avoir emmenés là-bas, et assister à tout ça.

Edward soupira, un brin agacé. Il pouvait comprendre. Ils étaient encore jeunes, elle ne connaissait rien de leur histoire mais bon dieu. Ils n'étaient plus des enfants depuis longtemps et il fallait qu'elle s'en rende compte rapidement. Une transmutation humaine ratée, cela valait bien toutes les horreurs du monde et même si Ed, comme beaucoup, n'appréciait pas le spectacle de la mortalité, il pouvait le supporter. Au moins un peu. Et il en allait de même pour Al, malgré les apparences.

_ Eurus. Ça va peut-être te surprendre un peu, mais on n'est pas des bleus, Al et moi. On a eu notre lot d'emmerdes, très certainement autant que toi. On n'est pas… Fragiles. Il faut que tu arrêtes de nous traiter comme si on allait se briser à la moindre difficulté. Je suis pas arrivé là par hasard.

Comme pour appuyer ses dires, il leva le bras et elle entendit tinter sa montre, quelque part dans ses poches. Helena acquiesça doucement, concédant au jeune homme qu'il était très certainement plus solide et plus dur que ce qu'elle voulait bien voir. Mais c'était plus fort qu'elle, vraiment. Parce que merde. Ils étaient encore des gamins.

Helena n'était pas complètement naïve. Elle n'avait pas besoin de tout connaitre pour savoir qu'ils avaient vécu plus qu'ils ne voulaient le dire. Elle avait vu la lueur dans les yeux d'Edward. Les gestes d'Alphonse. Leur attitude, leurs mimiques, leurs réflexions, qui n'avaient rien de celles d'adolescents de 14 et 15 ans. Elle n'avait pas demandé. Parce qu'elle connaissait la valeur des secrets, des histoires et des cauchemars. Ça n'était pas à elle d'en parler.

Elle se passa une main dans les cheveux.

_ D'accord. Je vais… Helena soupira et se massa le nez. Ok. Pardon. Il faut que je me reprenne. Je pense que c'est moi qui ai besoin d'une pause plus que vous deux, finalement.

_ On vient d'assister à un évènement difficile, exposa tranquillement Alphonse. Peut-être qu'on peut tous prendre une pause avant de se mettre au travail, non ?

Helena approuva d'un hochement de tête alors que son frère haussait les épaules pour manifester son accord. Il avait fallu attendre un corps pour que ces deux-là finissent par s'entendre, c'était une véritable tragédie. Alphonse ne voulait pas se réjouir, car la situation ne s'y prêtait foutrement pas, mais une petite partie de lui était contente de ce développement inattendu mais un rien bienvenu.

Il se leva, s'occupant de faire des boissons chaudes pour les deux alchimistes alors qu'Helena se débarrassait de ses dernières affaires et sortait les photos dans leur enveloppe. Ses yeux balayèrent machinalement la pièce et elle sourit en avisant le travail de reconstitution qui s'étalait sur le mur en face d'elle. Oh, ils n'avaient pas chômé, durant sa petite vadrouille. Elle se leva pour ramasser les feuilles qu'ils avaient laissées en plan à son arrivée et Al revint vers eux pour poser des tasses fumantes sur la table basse.

_ Oh. Oui, nous avons essayé… Enfin… On a eu un peu de mal.

_ J'écris pas très bien, hein, plaisanta-t-elle en punaisant le feuillet au mur à sa bonne place. C'est du bon boulot.

_ Putain, les photos sont limite pires que la réalité.

Helena pivota, des post-it plein les mains, qui lui donnaient un air curieux, les doigts couverts de couleurs éparses. Une étrange chimère croisée avec du papier. Edward avait remis ses gants pour manipuler les clichés, les étalant les uns après les autres sur la table et Al grimaça mentalement.

_ On avait pas dit qu'on prenait une pause ?

_ Je sais, je sais. Mais en même temps, on a pas vraiment de temps à perdre, pas vrai ?

_ D'accord, mais peut-être que vous voulez manger, tous les deux ? Avant ? Il est pas hyper tard mais si on s'y met maintenant, y a peu de chance pour qu'on fasse une pause après, hein.

Edward échangea un regard avec sa collègue, posa résolument les photos sur la table et se leva.

_ C'est l'armée qui paye, c'est bien ça ? Pour tous nos frais ?

_ Comme à chaque mission, oui… ? S'étonna un tantinet Helena. Elle se souvenait d'avoir souvent entendu Roy se plaindre des factures engendrées par Fullmetal. Le jeune homme était visiblement un grand adepte des notes de frais conséquentes, qui réduisaient quelque peu le budget de leur équipe. Helena rattrapait involontairement la sauce de l'autre côté, puisqu'elle avait toujours appris à se contenter et se débrouiller de peu. Un sourire un rien carnassier se dessina sur le visage du blond.

_ Parfait. J'pense qu'on va avoir besoin de carburant pour les prochaines heures. Al. Va prévenir les cuisines qu'Edward Elric a faim !

Si l'autre soupira lourdement, Helena laissa flutter un rire amusé qui les étonna beaucoup. Elle n'était pas des plus exubérantes et depuis le début de l'enquête, ils n'avaient pas eu, ni les uns, ni les autres, beaucoup d'opportunités ou de raison de rire. Cela faisait du bien, de pouvoir lâcher un peu de bride dans un espace où elle savait qu'elle ne serait pas trop jugé. Pas pour cela, en tout cas. Le reste, elle verrait lorsqu'ils y arriveraient.

_ Allez y devant, je vous rejoins. J'ai un coup de téléphone à passer.

_ Encore ? Sérieux, tu veux pas arrêter de confirmer les clichés comme quoi les femmes passent leur temps à appeler tout le monde ?

_ Je fais des rapports au Colonel, contra la jeune femme en croisant les bras. Et j'ai remarqué des traces étranges, sur le corps. Je voulais appeler un de nos… Indics ? Il pourra peut-être me renseigner. Je n'en n'aurai pas pour très longtemps.

_ Le temps qu'ils préparent le festin pour Ed, de toute façon…

_ Eh, ça va ! Je mange pas tant que ça !

_ Non. Du tout. Je n'ai jamais prétendu ça.

Helena les regarda quitter la chambre en se chamaillant, un mince sourire aux lèvres. Malgré la houle dans son estomac, elle se sentait curieusement plus légère. Comme portée par une nouvelle force, un appui solide qui avait toujours été là mais qu'elle avait refusé de voir jusqu'à présent. Il était temps de ramer dans le même sens que les frères Elric.

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Comme elle en avait désormais l'habitude, Helena se laissa glisser sur le sol du couloir, le dos appuyé au mur et les jambes tendues devant elle. Elle ne pensait pas être dérangée à cette heure, l'hôtel était calme et le peu d'agitation qui régnait à l'étage inférieur lui confirmait qu'ils étaient pratiquement les seuls à crécher encore ici.

Machinalement, elle composa le numéro qu'elle connaissait par cœur, scrutant les quelques photos qu'elle avait emmené avec elle pour demander plus de précisions. Elle n'était pas certaine que son informateur pourrait lui répondre avec seulement ses descriptions mais peut-être pourrait-il au moins lui avancer quelques hypothèses intéressantes. Ils avaient cruellement besoin d'informations pour nourrir leurs réflexions communes.

La ligne n'était pas sécurisée et Helena n'attendit que deux tonalités avant qu'une voix bourrue ne lui réponde, avec tout le charme dont il était capable.

_ C'pour quoi ?

_ Docteur Knox ? Désolée de vous déranger, Helena Mustang, à l'appareil.

Elle se servait très rarement du patronyme de son père adoptif. Non pas qu'elle ne se sentait pas appartenir à leur étrange petite famille, bien au contraire. Mais pour éviter les confusions et les débordements que pouvait entrainer son nom de famille dans leur ligne de travail, il était parfois plus commode de s'afficher comme une Lewin, inconnue et discrète au bataillon, plutôt que la fille du très —trop— célèbre Roy Mustang. Question de contexte, au final. Dans le cas présent, il n'y avait pas grand-chose à craindre et le nom de Roy était venu comme une habitude. Elle n'était pas certaine que Knox ait eu un jour réellement vent de son véritable nom.

_ Tiens donc. La petite Mustang. Un problème avec ton traitement ?

Mis à part le fait qu'il était rendu au fin fond d'une mine éboulée ? Non, aucun.

_ Du tout. Je ne vous appelais pas pour ça, en réalité. Je suis actuellement en mission dans le nord et j'aurai besoin d'un avis médical éclairé, pour mon affaire.

_ Mh. De là où je suis, je ne pense pas pouvoir t'être d'une grande aide, gamine. Il fait quoi, le médecin du coin ?

_ Il travaille sur le corps que nous avons retrouvé mais il n'est pas légiste. J'aurai seulement quelques questions, concernant les blessures sur la victime. Je pense qu'elle a été brûlée, mais j'aimerai le confirmer.

_ Qu'est-ce qui te fait dire que ce sont des brûlures ? Décris-moi ça.

Helena avait toujours apprécié le docteur Knox pour sa capacité à ne jamais poser de questions inutiles. L'homme était mal aimable, grincheux au possible et refusait bien souvent qu'on lui impose quoi que ce soit et qu'on le dérange mais pour les amis, il était toujours curieusement disponible. A grands renforts de protestations, certes, mais il finissait toujours par s'atteler à la tâche qu'on lui confiait. Les photos sur les genoux et tentant d'être aussi précise que possible, Helena s'employa à décrire ce qu'elle avait sous les yeux. Elle connaissait Roy et son alchimie depuis suffisamment longtemps pour savoir à quoi ressemblaient des brûlures. Tant sur du matériel plus simple —les meubles de la cuisine et les murs de leur appartement— que sur des supports plus… Organiques. Mais quelque chose dans les blessures la dérangeait et elle espérait que le doc pourrait l'éclairer davantage là-dessus. Au train où allaient les choses, Eurus était pratiquement persuadée que le corps devrait transiter vers une ville plus équipée pour qu'ils puissent obtenir un examen décent.

Knox prit le temps de réfléchir quelques minutes avant de lui répondre.

_ Au vu de ce que tu me décris, il s'agirait bien de brûlures, oui. Mais tant que je n'ai pas le corps sous les yeux et des échantillons de tissus, impossible de savoir quel produit est responsable de ça.

_ Quoi ? Un produit ? Comment ça ? Vous venez de me dire que c'était bien brûlé…

_ Ouais, mais de ce que tu m'en dis, je dirais plutôt que c'est d'une origine chimique.

_ Oh. De l'acide, quelque chose du genre ?

_ Possible. Les flammes ou la chaleur ne peuvent pas créer des contours aussi nets que ce que tu me dis, ni de cette couleur. Donc, origine chimique.

_ Ou alchimique, peut-être… ?

_ Ça, c'est ton rayon, gamine, pas le mien. Mais j'écarterai pas l'hypothèse pour autant.

_ D'accord… Je vous remercie.

_ Et toi, de ton côté ? Rien de nouveau ?

Helena esquissa un léger sourire, heureuse que personne d'autre qu'elle-même ne puisse le voir.

_ Ni pire, ni mieux, je dirais. Les températures d'ici n'aident pas, cela dit. Mais ça va.

_ … Bon. Quand tu reviendras, je te ferais essayer un nouveau traitement. Ça vient de Xing, une merdasse à base de plantes, mais il parait que c'est efficace. En tout cas, ça fera aucun mal d'essayer.

_ Ca ne fera peut-être aucun bien non plus. Je dois vous laisser, Doc, j'ai des affaires sur le feu. Merci encore de m'avoir aidée et désolée du dérangement.

_ Pas de souci. A la prochaine, petite.

Helena raccrocha et resta un moment au sol, à fixer le mur d'en face sans vraiment le voir.

Pas de changement, comme d'habitude. Rien de mieux. Rien de neuf.

Elle porta la main à son pull et serra le poing dans le tissu au niveau de son cœur.

Rien de pire.

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_ Des brûlures d'acide ?

_ Un produit chimique, corrigea Helena en avalant une bouchée de ses nouilles xinoises, essayant de garder la sauce dans le bol et non sur son menton. Pas seulement de l'acide.

Ils avaient monté autant de nourriture que possible dans la suite, Alphonse faisant office de monte-plat alors qu'Edward volait absolument toute la malbouffe sur laquelle il pouvait mettre la main. Eurus avait été très tentée de le traiter gentiment d'écureuil, face aux réserves qu'il faisait et qui pouvaient très certainement leur tenir un siège ou deux, mais devant leur nouvelle coopération, dans le calme et la bonne entente, elle n'avait pas voulu le froisser inutilement. Même si l'image mentale état très drôle, elle devait en convenir.

_ Okay, donc ça pourrait être à peu près n'importe quoi, du moment que c'est corrosif, confirma Edward en avalant une lourde bouchée de pain de viande.

_ De l'alchimie pourrait faire ça, tu crois ? demanda Alphonse en notant scrupuleusement toutes leurs réflexions et avancées sur un calepin. Visiblement, il appréciait grandement l'arbre d'Helena car il se levait régulièrement pour y placer un post-it ou une annotation, à chaque fois qu'une information lui paraissait pertinente. Ed s'arrêta quelques secondes de mastiquer, pensif.

_ Je l'ai encore jamais vu, mais je prétends pas tout connaitre. Je pense que ce serait possible. En modifiant quelques éléments du corps, on peut sans doute le retourner contre la personne.

_ Ce serait de la transmutation humaine, alors ?

Ed secoua la tête à la question de sa collègue.

_ Dans les faits, ouais. Mais pas au sens où l'entendent la plupart des alchimistes. Et puis, les blessures avaient l'air d'avoir été faites par un agent extérieur. Donc, peut-être pas de l'alchimie. En tout cas, pas pour infliger les blessures. Mais pour créer le produit ? Et le tester ? Possible.

Alphonse eut un mouvement de recul pour manifester son dégoût.

_ Qui est assez malade pour faire une chose pareille ! Et pour quel intérêt, en plus ?

_ Une arme chimique ? Suggéra Helena en s'essuyant le coin des lèvres. Un produit qui ne réagit que sous certaines conditions ? Comme un espèce d'agent dormant, ou quelque chose, que l'on pourrait… je sais pas, activer à distance.

_ On se croirait dans un roman policier à deux ronds, se moqua Edward. Mais l'idée est pas entièrement stupide. Si quelqu'un réussissait à mettre au point un procédé pareil, c'est sûr que ça serait très utile pour certaines personnes…

_ Tu peux dire l'armée, l'informa Helena avec une pointe de désinvolture. On ne va pas tourner autour du pot très longtemps, et je suis pas fan des militaires non plus.

_ Il y a comme un paradoxe, ici.

_ Chacun ses raisons pour devenir un toutou, pas vrai ?

Eurus lui avait jeté une œillade ferme, comme pour l'avertir de ne pas pousser trop loin sa chance. Il ne poserait pas de question, elle ne poserait pas les siennes et ils pourraient continuer à travailler tout aussi bien. Edward n'eut aucun mal à interpréter ses non-dits et laissa tomber le sujet aussi rapidement qu'il était venu sur la table.

_ Bon, reprenons. Des blessures chimiques, des disparitions étalées sur plusieurs mois et avec un profil de victime identique à chaque fois. Une exploitation minière endommagée, en cours de réhabilitation mais qui se casse mystérieusement la gueule quand tu y entres, Eurus. Et un corps que l'on retrouve le lendemain, sans la moindre explication. Je sais pas vous, mais ça commence à faire beaucoup de mouvements en quelques jours.

_ Trop pour que ce soit des coïncidences, en tout cas, approuva Alphonse.

_ Je suis d'accord. Qu'est-ce qu'on sait des mines, à part le fait qu'elles me soient tombées dessus ?

L'armure, debout près du mur, posa son doigt sur la coupure de presse mentionnant leur fermeture et lu l'article à haute voix.

_ Les gens du coin prétendent qu'elles sont maudites, ajouta Ed une fois la petite présentation terminée. Une sombre histoire de malédiction ancestrale, posée là par les ethnies qui vivaient là avant qu'Amestris ne viennent s'installer.

_ Oh. D'accord, et qu'est-ce que ça dit… ?

Edward jeta un regard stupéfait à Eurus, qui semblait véritablement intéressée par ce qu'il avait à dire sur le sujet. Elle haussa les épaules.

_ Les contes de bonnes femmes ont souvent des fondements de vérité. La moitié de notre alchimie est basée sur des mythes, après tout. Je veux dire, regardez la pierre philosophale. Une pierre capable de transformer le plomb en or, de ramener les morts. Une ville entière qui sombre dans le désert, sans la moindre trace. Et les cercles ? Il y a une grande part d'interprétation, dans tout ça.

Si elle avait remarqué que les frères Elric s'étaient quelque peu raidis à ses explications, Helena n'en dit rien et retourna à ses propres lectures. Edward croisa les bras.

_ Okay, okay. Mettons que ces histoires est un fond de vrai. La seule chose en laquelle ça nous avance, c'est de savoir que les mines sont un point central et qu'il faut qu'on y retourne.

_ Mais l'entrée est toujours bouchée.

_ Et des puits parallèles ?

_ On va pas arpenter les alentours en cherchant tous les trous de lapin, ronchonna Edward. Il nous faudrait… Impossible de mettre des cercles sur toute la montagne pour la sonder…

Helena le regarda penser à haute voix, se lever et marcher de long en large, agitant les mains sous ses réflexions qu'Alphonse nourrissait de temps à autre d'une nouvelle remarque. C'était amusant, quelque part. Très enfantin, dans un sens. Helena avait besoin de poser ses pensées sur du papier, Edward Elric les faisait prospérer par des mises en scènes et beaucoup, beaucoup trop de mouvements de mains.

_ Est-ce que tu crois qu'on pourrait récupérer du matériel militaire ? Une sonde ? Finit-il par demander à Eurus qui recentra ses pensées sur la conversation en cours.

_ Ici ? Au milieu de nulle part ? Même si je fais une demande maintenant à la base la plus proche, qui est à North City, soit dit en passant, j'en aurai pour plusieurs jours. On peut oublier cette idée. On dit que tu es doué, Fullmetal. Tu ne peux pas… Nous dessiner un cercle pouvant servir le même but ?

_ Pas à une échelle aussi grande, non. Une pièce, oui. Une montagne ? Laisse tomber.

Helena le fixa quelques secondes, surprise.

_ Tu le pourrais, sinon ?

_ Quoi ? Faire un cercle ? Oui, bien sûr, ce serait pas très compliqué. Tiens, regarde.

Eurus cligna des yeux plusieurs fois alors que sur une feuille volante, Ed se lançait dans la confection d'un cercle de repérage et un autre, pour recevoir les informations et les traduire en des signaux cohérents et interprétables. Les transmutations sans matériel solide sous la main étaient toujours plus instables que les simples conversions d'éléments entre eux, mais Ed avait toujours trouvé la théorie fascinante. Il expérimentait peu, cela dit, à son plus grand regret mais la porte avait ses avantages et il savait que cela pouvait marcher. Helena fixa les cercles, les lignes complexes, les symboles et les formules qui s'y enroulaient, impressionnée.

_ Atatã [1], laissa-t-elle échapper. Je veux dire, Roy m'avait dit que tu étais un génie, mais là ? Il m'a fallu des mois pour assimiler les cercles les plus basiques, et même maintenant, je me cantonne aux tracés les plus simples. Et toi tu me sors… ça, comme si de rien était ? Impressionnant.

Ed rougit. Cela ne lui était pas arrivé depuis des lustres et il avait l'habitude des compliments, de remerciements et des regards stupéfaits. La plupart des gens étaient incapables d'alchimie, alors en voir les prodiges était toujours un évènement et cela, Edward savait le gérer. Mais l'admiration dans les yeux d'une collègue alchimiste ? C'était une autre histoire. Et même si Helena semblait persuadée que sa propre maitrise n'était rien, il savait mieux. Il fallait une sérieuse force mentale pour parvenir à gérer des cercles comme les siens. Elle n'avait pas à rougir de ses performances. Qu'elle reconnaisse les siennes était d'autant plus flatteur. Et le Colonel qui le qualifiait de génie, en prime de cela ? Par la Porte, le monde était en train de s'effondrer.

_ Ouais, ben… De toute façon, on ne peut pas s'en servir, c'est bien trop petit, déclara-t-il en se frottant la nuque, un rien mal à l'aise. Helena acquiesça.

_ D'accord. Mais du coup, est-ce que tu ne pourrais pas transmuter un système de sonar directement ? Ce serait plus simple que de faire une demande de matériel.

_ Non, l'électronique, c'est extrêmement compliqué et il faut au moins avoir vu et étudié le sujet à transmuter avant de se lancer là-dedans. En plus, je ne pense pas avoir les bons matériaux sous la main.

_ Dommage.

_ Attendez une minute, coupa Alphonse. Pour rouvrir les mines, les ouvriers doivent bien forer selon un schéma précis, non ? Ils ne se lancent pas à l'aveugle dans les travaux, comme ça. Surtout s'il y a des risques d'effondrement. Ils doivent avoir des systèmes, pour repérer les galeries dangereuses. Des sonars, conçus pour sonder la roche et éviter de tuer tout le monde avec un faux mouvement.

Les deux alchimistes d'Etat le fixèrent, l'idée faisant son chemin et Helena laissa un sourire gagner ses traits alors qu'Edward tapait le torse de son petit frère avec un « glong » sonore, pas peu fier de lui.

_ Je vois que je suis en présence de deux génies, se contenta de commenter l'aînée avec un sourire.

_ Eh, t'es pas trop mal non plus dans ton genre, Eurus, rétorqua Ed dans un stupéfiant excès de bonne humeur. Le ventre plein, il devenait une autre personne, beaucoup plus agréable. Alphonse opina du chef.

_ C'est vrai. Je suis certain que tu aurais pu arriver à la même conclusion que moi. Je veux dire, avec les récents évènements, et tout… ça. C'est normal que tu ne puisses pas penser aussi vite que nous. Enfin, ça n'était pas une critique ou quoi que ce soit, je ne voulais pas me montrer offensant ou — !

_ Tout va bien, Alphonse. Tu as raison. Je fatigue et je ne réfléchis pas correctement. Et je dois bien avouer que je m'y suis mal prise dès le début. Regardez ce qu'on a réussi à faire en mettant nos expériences et nos connaissances en commun.

Pour appuyer ses dires, elle écarta les mains en un large geste, englobant la table couverte de papiers et le mur qui n'était pas en reste non plus. Il fallait saluer l'effort et le travail fourni, vraiment. Ils avaient plus avancé en deux heures de temps qu'en plusieurs journées de calvaire sans nom, à crapahuter à droite et à gauche sans le moindre but. Helena aurait dû faire confiance aux Elric bien plus tôt, on ne l'y reprendrait plus.

Satisfait, Ed approuva et poursuivit sur sa lancée. Maintenant qu'il était partit, que son estomac était plein et ses méninges en action, il ne voulait pas s'arrêter. Ils avaient déjà perdu trop de temps avec ces conneries, ils devaient en finir au plus vite et sauver autant de personnes que possible. Avec l'apparition de ce corps, ils s'étaient lancés sans le vouloir dans un jeu contre la montre.

_ Très bien, nous sommes donc d'accord pour relancer une expédition sur les mines, pour essayer d'y pénétrer. A moins d'une erreur de notre part ; les hommes que l'on cherche se trouvent là-bas.

_ Nous n'avons pas de preuve tangible pour l'instant mais ça reste l'hypothèse la plus crédible, oui.

_ Et pour le corps ?

L'euphorie de leur avancée s'affaissa quelque peu alors qu'il évoquait à nouveau la malheureuse qui s'était retrouvée sur la table d'autopsie du médecin du village. Helena se prit le menton dans la main, pensive, étudiant les photos de la victime.

_ Deux possibilités pour l'instant, exposa-t-elle en réfléchissant à haute voix. Un elle a réussi à s'échapper avant de succomber à ses blessures. En retraçant son parcours, nous pouvons peut-être trouver l'endroit où elle était retenue captive, voire même, retrouver les autres filles.

_ D'accord, suivit Alphonse en se penchant à son tour sur les images peu ragoutantes. Et en deux ?

_ C'est un message.

Les frères Elric fixèrent leur collègue un instant sans comprendre puis les traits de l'aîné se durcirent.

_ Les fumiers… Ils nous narguent.

_ Possible. Et en même temps, risqué, contra Helena en leur faisant à nouveau glisser les documents sous le nez. Si jamais le médecin trouve quelque chose d'incriminant, ça pourrait nous permettre de remonter directement jusqu'à eux. Ou lui. Elle. Bref, peu importe. Un corps, c'est un indice précieux. Mais c'est aussi un avertissement.

_ Ils savent que nous sommes là, confirma Edward en réfléchissant. Et si cette jeune fille ne s'est pas enfuie d'elle-même, ils nous font savoir que nous pourrions être responsables de la mort des autres victimes.

_ Exact. Ou bien êtres les prochains sur la liste.

Fullmetal serra discrètement les poings. Il s'en était douté, bien sûr, mais n'avait pas voulu évoquer à haute voix cette possibilité. Mais le récent accident d'Helena, et maintenant ça ? Les choses commençaient à bouger et sentaient mauvais pour eux, vraiment. Il se mordit la lèvre et jeta un rapide coup d'œil à son frère, toujours occupé à échanger avec Eurus sur leurs théories actuelles. Etre pris pour cible, il pouvait s'en accommoder. Il faisait confiance à Mustang Jr pour se charger d'elle-même : tout comme lui, elle avait signé pour ça, à un moment donné. Mais Alphonse ? Il était un civil, qui n'aurait même pas dû être là et s'il lui arrivait la moindre égratignure par sa faute, Ed ne s'en remettrait pas.

Surtout en sachant qu'il aurait pu éviter une telle débandade, en suivant simplement les ordres de Eurus et en laissant son cadet en sécurité à Reesembol.

A ce stade, cependant, il n'avait pas conscience de l'ampleur de leur affaire, ni de sa dangerosité. Helena avait sans doute envisagé un niveau de risque important, mais certainement pas à ce point et quelque part, il était persuadé qu'elle devait se sentir elle aussi responsable de leur petit groupe. Ed connaissait ce sentiment. Il savait de quoi il était capable pour l'atténuer et il espérait juste, quelque part, dans un petit recoin de son esprit, que Eurus ne ferait pas de conneries à moitié chevaleresques, sous prétexte qu'elle était leur supérieure et qu'elle se devait de protéger la veuve et les orphelins.

Le mieux pour Al aurait été de faire demi-tour maintenant et de laisser les deux Alchimistes d'Etat gérer la crise. Mais si Edward se savait têtu, sa deuxième moitié n'était pas mal non plus, dans le genre forte tête. Si son frère n'était pas en sécurité, il ne quitterait pas les lieux, tout comme Fullmetal ne le laisserait pas en arrière.

Et Eurus se voyait maintenant dotée d'une paire d'adolescents bornés à gérer et à protéger.

Ils travaillèrent de concert jusqu'à tard dans la nuit. Helena s'éclipsa un moment pour téléphoner à Landers et obtenir un rapport préliminaire de la situation. Ils passeraient demain pour visiter à leur tour la scène de crime et le médecin, malgré toute sa bonne volonté, n'avait pas eu le temps de trouver grand-chose de plus sur le cadavre. L'inspecteur devait encore gérer la famille en deuil, qui refusait de quitter son bureau tant qu'ils n'auraient pas récupérer la dépouille de leur fille et lorsqu'Helena revint dans la chambre d'hôtel, les traits tirés et la mine basse, Edward décréta qu'il était temps pour eux de se reposer et lui céda même le lit.

Surprise mais ravie, la jeune femme ne perdit pas une seule seconde à lui demander si cela lui convenait réellement. Elle avait mal au dos, aux reins, la journée pesait lourdement sur ses épaules et même une douche brulante n'avait pas suffi à la laver de sa lassitude. La tête pleine d'informations et de théories de plus en plus incohérentes, elle sentait la migraine poindre derrière ses yeux épuisés.

Comme un écho, alors qu'assise sur le rebord du matelas, elle nouait ses cheveux pour la nuit, Helena sentit ses poumons protester vivement. Deux mains sur la bouche pour étouffer tant bien que mal ses toux, sa vision nagea alors que l'air se raréfiait autour d'elle. Merde. Mordant finalement dans son poing afin d'atténuer tous les sons susceptibles d'inquiéter et d'attirer les frères Elric dans la chambre, elle s'autorisa à agoniser quelques minutes supplémentaires avant de parvenir à retrouver un semblant de souffle et d'énergie.

Pliée en deux, les yeux remplis de larmes douloureuses et les doigts fermement serrés autour de ses vêtements, elle se demanda brièvement si mourir n'était pas plus adéquat et paisible, à ce stade. A tâtons, elle chercha dans sa valise, éparpillant les vêtements froissés et les livres en pagaille, qu'elle avait l'habitude d'emmener avec elle. Eurus s'arrêta quelques secondes plus tard dans ses fouilles vaines alors que les souvenirs la rattrapaient. Elle gémit brièvement cependant que ses doigts se refermaient sur un tube de plastique orangé vide.

Putain, comment ce foutu détail avait pu lui échapper, déjà ?

'Et je fais quoi, moi, maintenant ?'


[1] interjection pour signifier la surprise.