Les premiers jours à la clinique se passèrent plutôt bien. Jesse était optimiste et les médecins aussi, étonnés de le voir cicatriser si bien et si vite. Ses parents lui rendirent visite deux fois, avant de lui expliquer qu'ils devaient retourner travailler et qu'ils reviendraient le week-end suivant.
— Matt nous a confié ça pour toi, déclara son père en lui tendant une enveloppe. Il a dit que ça t'aiderait à passer le temps loin de tout le monde.
Curieux, Jesse l'ouvrit et se mordit la lèvre sur un sourire en sortant les photos que son cousin y avait glissées. La première était sa préférée, celle prise au Pirate, cette ébauche de baiser qui se voyait à tant de détails dans leurs regards et leurs lèvres entrouvertes. Venait après la photo de leur baiser sur sa planche, lorsqu'Eliakim s'était hissé hors de l'eau à sa rencontre le jour où sa caudale avait été guérie. Et il y en avait d'autres, certaines qu'il connaissait, d'autres non. L'une d'elles les montrait enlacés sur son lit défait, profondément endormis, et toutes rayonnaient de l'amour qui n'avait cessé de grandir entre eux depuis le premier jour.
— Merci, murmura-t-il avec émotion.
— On t'a aussi apporté ton portable, ajouta sa mère. Je ne pense pas que tu vas avoir le temps de t'ennuyer avec tous les exercices qui t'attendent, mais ça nous permettra d'avoir des nouvelles.
Jesse leur promit qu'il appellerait tous les soirs et, sur un dernier encouragement, ses parents quittèrent sa chambre, le laissant seul avec l'impression d'être redevenu un petit garçon perdu. Il s'obligea à respirer profondément, le regard rivé sur la photo d'Eliakim qu'il tenait entre ses mains, mais les larmes inondèrent malgré tout ses yeux.
— Eh bien, déclara une voix féminine à son côté. Est-ce que tu pleures pour ce joli garçon ?
Pris de court, Jesse renifla et s'essuya les yeux du dos de la main pour regarder l'infirmière qui lui souriait et qu'il n'avait pas entendue entrer dans sa chambre. Elle souriait avec gentillesse et avait quelque chose de malicieux dans le regard qui lui tira une ombre de sourire.
— Il me manque, avoua-t-il avec tendresse. Ça me fait mal de savoir que je ne pourrais pas le revoir avant d'être sorti d'ici.
— Raison de plus pour te remettre rapidement sur pieds alors ! Ce serait un crime de faire attendre ton adorable petit ami trop longtemps. Je m'appelle Elody, je suis la kiné qui va t'aider à faire les exercices dont tu as besoin pour pouvoir marcher au plus tôt.
Pas une infirmière, donc. Mais elle avait l'air tout aussi sympathique que Benjamin l'infirmier de l'hôpital et que l'orthopédiste surfeur, et Jesse fut soulagé d'être aussi bien entouré. Elody se montra amicale et très encourageante, ce qui lui fit un bien fou. Les premiers exercices qu'il dut faire étaient surtout destinés à muscler ses bras pour qu'il puisse se déplacer lui-même de son lit au fauteuil roulant, et inversement. Tout en l'aidant à travailler, Elody bavardait gaiement de tout et de rien et, lorsqu'elle apprit qu'Eliakim était lui-aussi en fauteuil roulant, elle encouragea Jesse encore davantage avec l'argument qu'il devait être sur pied pour pouvoir le pousser.
Ses encouragements, sa bonne humeur et sa gentillesse aidèrent Jesse autant que les exercices qu'elle lui faisait faire. Elle ne lui laissait jamais oublier qu'il avait de très bonnes raisons pour aller mieux rapidement et il lui était reconnaissant de prendre le temps de discuter avec lui. Mais, au fur et à mesure que les jours s'écoulaient lentement, il avait l'impression de s'épuiser. Ses bras étaient courbaturés d'être si souvent sollicités et sa jambe intacte lui faisait de plus en plus mal. D'après Elody, c'était dû à ses exercices, mais Jesse avait davantage l'impression d'avoir mal aux os de sa jambe plutôt qu'aux muscles. Toutefois, ne voulant pas se plaindre sans cesse, il serrait les dents et continuait courageusement à travailler.
Le vrai problème commença à se poser en milieu de semaine, lorsque le premier cauchemar parvint à s'inviter dans son sommeil. Il rêva qu'il était au lit avec Eliakim, mais ce n'était pas sa chambre, c'était celle d'Alex. Sa sirène était au-dessus de lui, comme pour lui faire l'amour, et chantait, de cette voix obsédante qui ne le quittait plus. Ses yeux d'océan brillaient alors que son visage se modifiait, révélant ses traits inhumains de prédateur. Prisonnier sous son corps, Jesse hurla lorsqu'Eliakim se pencha vers lui, bouche ouverte sur ses dents acérées, des dents qui ressemblaient soudainement à celles qui lui avaient arraché sa jambe. Il se réveilla en sursaut, le coeur battant la chamade, et les oreilles encore sifflantes du cri d'attaque de sa sirène.
Avec angoisse, Jesse se rendit compte que son chant, jusque-là si apaisant, était en train de l'envahir. Il parvenait à peine à penser à autre chose qu'à sa voix enchanteresse, à la manière qu'il avait de chanter son amour et sa tendresse, aux bruits doux et renversants qu'il faisait dans ses bras. De son mieux, il essaya de cacher ses troubles à Elody, ne voulant pas soulever de questions auxquelles il ne voulait pas répondre, mais il était évident qu'il dormait de plus en plus mal.
— Il faut que tu me dises ce qui ne va pas, le gronda-t-elle au bout d'un moment. Tu pâlis à vue d'oeil, ou plutôt tu vires au gris. Tes yeux sont hagards et, même si je sais que tu essaies de le cacher, tes mains tremblent.
— Je… je dors mal, avoua-t-il avec mauvaise humeur. Je fais des cauchemars, mais qui n'en ferait pas ? Je me suis fait attaquer par un putain de requin qui m'a arraché la jambe ! J'ai mal partout, je suis épuisé et je veux revoir mon petit ami et ma famille. Comment pourrais-je bien dormir ?
— Ce n'est pas mon domaine d'expertise, répondit-elle gentiment. Mais il est normal que tu fasses des cauchemars, tu as vécu quelque chose de traumatisant et il te faudra du temps pour t'en remettre. Je ne suis pas psychologue mais tu peux essayer de m'en parler si ça t'aide. Ou alors tu pourrais essayer d'appeler ta famille ou ton petit ami, non ?
Laissant échapper un lourd soupir, Jesse s'affala sur son lit en essayant de juguler son désespoir. Il commençait à avoir mal à la tête et il était effrayé par la sensation de manque qu'il ressentait. Toutes les légendes sur le chant des sirènes lui revenaient à l'esprit, ne faisant rien pour le rassurer, parce qu'il savait que seule la folie l'attendait au bout du chemin s'il n'entendait pas Eliakim chanter pour lui à nouveau. Mais quelle vie serait-ce alors ? Même s'ils s'aimaient, rien ne disait qu'ils resteraient ensemble pour la vie, bien au contraire. Et il ne comptait pas vivre avec ce manque horrible, donc il devait apprendre à se sevrer, même si cela lui paraissait impossible.
— Je ne peux pas l'appeler, gémit-il. Il n'a pas de téléphone. Et de toute manière, je ne crois pas que ça aiderait.
S'il entendait à nouveau la voix d'Eliakim sans pouvoir être avec lui, il ne savait pas ce que ça lui ferait, mais probablement rien de bon. Il avait besoin de concentrer toutes ses forces à ses exercices pour pouvoir rentrer chez lui au plus tôt et il ne pouvait pas risquer de réduire ses efforts à néant.
— Ça va aller, assura-t-il finalement. Je vais tenir le coup, c'est juste une conséquence de l'attaque, je m'en remettrai peu à peu.
Elody n'eut pas l'air convaincu mais, comme elle l'avait dit elle même, elle était kiné, pas psy. Brièvement, Jesse songea que Matt ne lui aurait laissé aucune chance et l'aurait harcelé de ses questions habiles et trop précises, jusqu'à ce qu'il cède.
— Je préfère te voir avec ce sourire, remarqua Elody.
— Mon cousin fait des études de psychologie et… je sais qu'il ne me laisserait pas un instant de répit avant de me faire avouer ce que j'ai sur le coeur, en me posant des questions aussi ajustées que des flèches. Je l'appellerai ce soir.
Lui seul serait sans doute capable de comprendre ce qu'il ressentait et de l'aider. Il avait toujours été capable d'apaiser les tourments des autres, encore plus à présent qu'il avait Ariel pour apaiser les siens. L'appeler serait sans doute la meilleure solution, parce qu'il ne pouvait parler à personne d'autre de son problème de sirène. Cette décision allégea un peu le poids des soucis qui lui nouaient la gorge et il eut même l'impression que l'emprise du chant d'Eliakim se desserrait.
Il appela donc Matt après avoir fini son repas, en espérant qu'il ne tomberait pas en plein milieu du dîner. Son cousin décrocha presque immédiatement, ce qui le rassura, et il relâcha son souffle sitôt qu'il entendit sa voix familière et rassurante.
— Si tu avais appelé deux heures plus tôt, tu aurais pu avoir Eliakim, indiqua Matt. Tu lui manques beaucoup et il s'inquiète, mais il a préféré dormir avec Keahi et Berhan plutôt que passer une nuit de plus seul dans ton lit.
— Je suis heureux qu'ils soient avec lui… Il me manque aussi énormément. Tellement, en fait, que ça commence à me faire peur. Je… je crois que c'est une bonne chose que je ne puisse pas lui parler ce soir.
— Que se passe-t-il ? releva Matt, devinant son trouble.
Jesse se frotta les yeux en poussant un lourd soupir, cherchant le meilleur moyen d'exprimer ses inquiétudes pour que son cousin comprenne vraiment ce qu'il ressentait.
— Les légendes, dit-il enfin. Les légendes au sujet des sirènes… elles parlent toutes de leur chant merveilleux, qui envoûte et rend fou. Je n'arrive pas à me sortir sa voix de la tête, Matt. C'est… c'est un truc de dingue, t'as même pas idée. Je l'entend tout le temps, jour et nuit, de plus en plus fort, jusqu'à ne plus pouvoir penser à autre chose, et en même temps ce n'est jamais assez. Presque comme… un acouphène. Comme si je pouvais l'entendre si seulement je tendais l'oreille, si je m'approchais un peu plus près. Tous les soirs je me couche avec une migraine pas possible, parce que j'ai passé la journée à l'écoute sans jamais rien entendre réellement.
— Raison de plus pour lui en parler, déclara fermement Matt. Il saura sans doute quoi faire et… l'entendre à nouveau te fera du bien, non ? Son chant est si triste en ce moment, à peine un murmure qui semble contenir un océan de larmes.
— Je ne peux pas. Que va-t-il se passer s'il chante pour moi par téléphone, alors que je ne peux pas le voir, ni le toucher ? J'ai l'impression d'être un drogué en cure de désintox et je ne veux pas replonger parce que j'ai peur que le retour de vague soit encore pire. Je préfère… ne pas lui parler ni l'entendre tant que je ne peux pas être avec lui. La rééducation est déjà bien assez difficile comme ça, j'ai besoin de garder ma santé mentale intacte pour rentrer le plus tôt possible.
— Est-ce que je peux au moins lui en parler, ou bien à Berhan ? Ils sauront peut-être quoi faire pour atténuer les effets…
Même s'il en doutait, Jesse accepta et lui demanda aussi de rassurer Eliakim et de ne pas lui laisser croire qu'il ne voulait plus de lui. Il savait que Matt saurait lui dire ce qu'il avait besoin d'entendre et la dernière chose que Jesse voulait c'était faire de la peine au mec qu'il aimait. Il prit aussi des nouvelles des autres et raconta son quotidien à la clinique, parlant d'Elody et de ses exercices, plaisantant au sujet de ses bras qui lui faisaient mal et de sa jambe restante devenue si douloureuse.
Lorsqu'ils raccrochèrent, il se sentait un peu mieux et il avait bon espoir de ne pas dormir aussi mal que les nuits précédentes. Par mesure de précaution, il lança de la musique sur son portable et se concentra sur le rythme profondément humain pour essayer d'oublier le chant d'Eliakim. Cela fonctionna un moment, jusqu'à ce que la voix du chanteur se trouble et s'affine, devenant cette voix qui ne le lâchait plus.
Au matin, il se sentait encore plus épuisé mais il parvint à faire bonne figure devant Elody à qui il assura que ce n'était qu'une question de temps avant qu'il n'aille mieux et que son cousin l'avait beaucoup aidé. Ce fut plus difficile de maintenir l'illusion face à ses parents, toutefois ils avaient été prévenus par Matt et ils savaient qu'il n'allait pas très bien. Malgré tout, Jesse se concentra sur les progrès qu'il avait faits au cours de la semaine écoulée, essayant de rester aussi optimiste qu'il le pouvait. Il minimisa sa douleur, persuadé qu'il ne s'agissait que de courbatures qui disparaîtraient peu à peu, et qu'il n'y avait pas vraiment lieu de s'en inquiéter.
— Ma jambe droite ne me fait pas mal, déclara-t-il avec un grand sourire. C'est déjà ça de pris.
Le fait qu'il en plaisante rassurait ses parents, les confortant dans l'espoir que Jesse pourrait bientôt rentrer à la maison. Surtout qu'Elody leur annonça qu'ils essaieraient la prothèse dans la semaine, puisque sa jambe avait déjà cicatrisé et que les fils allaient être retirés le lendemain. Jesse était impatient d'en arriver là, de pouvoir à nouveau se tenir debout et d'essayer de faire ses premiers pas, comme l'avait fait Eliakim le jour de la tempête.
— C'est bien dommage que Kim ne soit pas là pour voir ça, remarqua justement sa mère. Je suis sûre qu'il aurait beaucoup aimé pouvoir te soutenir dans cette épreuve.
— Je serai de retour bien assez tôt, sourit Jesse. Il pourra m'aider autant qu'il le voudra quand je commencerai à galérer comme un idiot sur le sable.
Mais d'abord il devait tenir le coup et faire de son mieux pour garder la tête sur les épaules jusqu'à pouvoir sortir de la clinique.
Deux jours plus tard, il put se mettre debout pour la première fois depuis l'attaque. La prothèse était une jambe toute simple, articulée au genou et à la cheville, qui se fixait autour de sa cuisse. Elle était étonnamment confortable et vraiment travaillée pour imiter au mieux une véritable jambe. Sagement, Jesse écouta toutes les explications de l'orthopédiste et d'Elody, il apprit comment bander correctement son moignon pour ne pas se blesser, comment enfiler la prothèse pour ne pas risquer de se faire du mal, et toutes les petites choses nécessaires au bon fonctionnement de sa vie à venir.
Les premiers pas furent bien évidemment très difficiles, voire impossibles, mais au moins il était debout, ce qui représentait un changement agréable parce qu'il commençait à en avoir plus qu'assez d'être allongé toute la journée, dans ce lit où il ne parvenait même pas à dormir correctement plus de quelques heures. La voix d'Eliakim ne le quittait plus, parfois à peine audible, parfois si évidente qu'il n'arrivait plus à se concentrer sur quoi que ce soit d'autre, et il se demanda à plusieurs reprises combien de temps il lui faudrait avant de devenir complètement fou.
Son état de santé général commença à se dégrader peu après, de manière inexplicable aux yeux des médecins qui ne trouvaient aucune raison logique à ces symptômes de manque qui ne correspondaient à aucune carence ni aucune addiction connue. Et même si Jesse continuait ses exercices avec assiduité, la douleur dans sa jambe restante empirait de plus en plus, jusqu'à ce qu'il finisse par en parler à Elody qui essaya d'adapter ses mouvements en fonction, sans grand succès.
— Ce n'est pas un problème de courbatures, finit-elle par dire lorsqu'ils réalisèrent que ça empirait au lieu de s'améliorer. Il vaut mieux que tu passes un examen, peut-être qu'une blessure est passée inaperçue dans l'urgence de ton autre jambe…
Les médecins revinrent pour observer son état, lui firent passer des radios et toute une batterie de tests qui ne révélèrent aucune anomalie notable dans sa jambe. C'était à rien n'y comprendre.
— On va surveiller ça attentivement, déclara la femme venue lui annoncer ses résultats. Tu ne peux pas avoir mal sans raison, tu n'as pas les symptômes du syndrome de Munchausen ni d'autres troubles psychologiques qui te pousseraient à inventer une douleur. Mais on ne trouve rien du tout, ta jambe est parfaitement normale.
— Génial, ricana Jesse. J'ai des douleurs fantômes qui ont décidé de hanter ma jambe saine. Vous pourriez faire appel à un exorciste ?
Elle se mit à rire avec gentillesse, mais il sentait son désarroi face à sa situation. Il avait l'impression d'être en train de devenir l'un de ces cas d'école inexplicables et commençait à s'en agacer. Puisque la douleur n'était pas physique, c'était qu'elle était dans sa tête, donc il devait seulement faire en sorte de l'oublier. Pensivement, il se gratta le côté du cou puis gratta plus fort lorsque la sensation de démangeaison augmenta.
— Cool, grommela-t-il. Voilà que je commence à faire de l'eczéma. Manquait plus que ça.
La médecin fronça les sourcils et posa la main sur la sienne pour l'empêcher de se gratter davantage et observer la zone. Des plaques rouges se devinaient là où il avait gratté trop fort, tout au long du côté de son cou.
— C'est sans doute dû au stress, remarqua-t-elle. Évite de te gratter, je vais te prescrire une crème pour soigner ça.
Frustré de devoir subir ça en plus, Jesse acquiesça et se retint de se gratter à nouveau, même si la démangeaison était pénible. Il espérait que la crème serait efficace parce qu'il était sur le point de se mettre à psychoter et de se gratter partout, sur les bras, sur les hanches, sur son pauvre moignon tout juste cicatrisé…
A la visite suivante de ses parents, il était certes capable de tenir debout sans aide, mais il était couvert de plaques rouges que la crème apaisait à peine pendant quelques heures. Tout comme la douleur dans sa jambes, les médecins ne parvenaient pas à trouver une explication à ce dessèchement soudain de sa peau.
— Ils m'ont dit que c'était dû au stress, expliqua-t-il avec un soupir. Mais il y en a un qui pense que je fais une réaction allergique à un truc médical sans trop savoir quoi. Quelqu'un a aussi parlé d'une bactérie ou d'un parasite, dans le genre de la gale, mais ça ne correspond pas vraiment non plus. Bilan des courses, j'ai ces horribles croûtes tout au long du cou, sur mes cuisses, et ce qui reste de mes jambes. Et ça me gratte à un point… c'est horrible. J'ai dû me couper les ongles très court pour ne pas risquer de me blesser, à force.
Chaque fois qu'il pensait à tout ce qu'il endurait en plus de sa rééducation, il avait envie de pleurer. Entre son sommeil agité et épars, la douleur dans sa jambe et cette éruption cutanée inattendue, il commençait à avoir l'impression que sa vie était en train de sombrer et il peinait de plus en plus à rester optimiste.
— Les médecins nous ont dit qu'ils envisageaient de te garder une semaine de plus, annonça son père avec précaution. Il va falloir qu'on parle de la rentrée et de l'USM.
La mort dans l'âme, Jesse acquiesça, devinant que certaines mesures allaient devoir être prises, parce qu'il ne pourrait pas être de retour à Londres à temps pour la rentrée. Ça faisait déjà deux semaines qu'il était là, deux semaines passées en grande majorité au fond d'un lit, loin de sa famille, loin de l'océan, loin d'Eliakim. La frustration l'envahit, accompagnée par le désespoir de tout ce temps qu'il avait l'impression de perdre. Il essaya tant bien que mal de retrouver des bribes d'optimisme mais tout ce à quoi il parvenait à penser c'était qu'il avait, une fois de plus, gâché une partie de sa vie, même si pour le coup ce n'était pas de sa faute. Les yeux fermés pour contenir ses larmes, il prit une profonde inspiration qui s'étrangla dans sa gorge et il haleta, cherchant à retrouver son souffle. Une petite voix lui souffla qu'il était sur le point de faire une crise d'angoisse, comme lorsqu'il sortait avec Alex, mais c'était trop tard.
Les poings serrés sur les draps, il lutta pour respirer avec l'impression d'être à nouveau en train de se noyer. Son coeur cognait douloureusement entre ses côtes et il ne voyait plus rien d'autre que le blanc du plafond qui envahissait tout. La voix de ses parents lui parvenait comme à travers du brouillard, trouble et déformée par sa panique. Des mains se posèrent sur ses bras, essayant sans doute de le stabiliser, et quelque chose fut approché de son oreille. Vaguement, il reconnut un téléphone, et puis il l'entendit. Eliakim qui répétait son nom, encore et encore, comme un chant, comme une berceuse qui s'infiltra jusque dans sa tête, jusque dans son coeur.
